La femme du brigand, qui habitait la caverne, là-haut, dans la forêt
de Göinge, s'était, un beau jour, mise en route vers la plaine pour
mendier. Le brigand lui-même étant homme interdit et n'osant pas
quitter la forêt, devait se contenter de tendre des guet-apens aux
voyageurs qui s'aventuraient dans la zone forestière. Mais à cette
époque, les voyageurs n'abondaient pas dans le nord de la Scanie. Si,
par cette raison, il arrivait que la chasse de l'homme fût
infructueuse, la femme faisait sa tournée. Elle amenait cinq gosses,
tous munis de vêtements de peaux et de chaussures en écorce de
bouleau; sur le dos, chacun avait une besace aussi longue que lui-même.
Quand elle entrait dans une ferme, personne n'osait lui refuser ce
qu'elle demandait, car si elle n'avait pas été bien reçue, elle ne se
gênait pas pour revenir mettre le feu à la maison, la nuit suivante.
La femme du brigand et ses gosses étaient plus redoutés qu'une bande
de loups et plus d'un aurait bien voulu leur enfoncer sa pique dans le
corps, mais cela n'arrivait jamais, car on savait que l'homme était
resté là-haut dans la forêt, prêt à la vengeance, s'il était
arrivé quelque chose à la femme ou aux enfants.
Dans ses tournées de mendiante à travers les fermes, la femme du
brigand arriva un beau jour à Oved, qui dans ces temps-là était un
couvent. Elle sonna à la porte et demanda de quoi manger. Le concierge
ouvrit un petit judas au milieu de la porte et lui tendit six pains
ronds, un pour elle et un pour chacun de ses enfants.
Pendant que la mère s'était arrêtée devant la porte, les gosses
fouinaient tout autour. Tout à coup, l'un d'eux vint la tirer par sa
jupe pour attirer son attention sur quelque chose qu'il venait de
trouver; elle le suivit.
Le couvent était tout entier entouré d'un mur haut et solide, mais le
gosse avait réussi à découvrir une petite porte dissimulée, qui
restait entre-bâillée. Quand la femme du brigand y arriva, elle eut
tôt fait d'ouvrir la porte toute grande et d'entrer sans seulement
demander la permission, selon son habitude.
Le couvent d'Oved était en ce moment-là dirigé par l'abbé Hans, qui
s'entendait à la culture des plantes. À l'intérieur du mur il avait
installé un petit jardin et c'est là que la femme du brigand fit
irruption.
Au premier coup d'œil, la femme du brigand fut tellement stupéfaite
qu'elle s'arrêta à l'entrée. C'était en plein été et dans le
jardin de l'abbé Hans les fleurs se pressaient tellement nombreuses que
le regard n'y pouvait distinguer qu'un flamboiement de bleu, de rouge et
de jaune. Mais bientôt un sourire de satisfaction s'épanouit sur son
visage et elle s'engagea dans un sentier étroit qui se déroulait entre
de nombreuses petites plates-bandes.
Dans le jardin, un jeune frère lai était en train d'arracher les
herbes folles. C'était lui qui avait laissé la porte entre-bâillée
pour pouvoir jeter sur le tas d'ordures au dehors les prêles et les
poules grasses qu'il venait d'arracher. Voyant entrer dans le jardin la
femme du brigand avec les cinq gosses, il s'élança au-devant d'eux, en
leur ordonnant de s'en aller. Mais la mendiante continua son chemin.
Elle jetait des regards de tous côtés autour d'elle, fixant tantôt
les lis rigides et blancs qui s'épanouissaient sur une plate-bande,
tantôt le lierre qui grimpait haut sur le mur du couvent, et elle
semblait ne pas s'apercevoir de la présence du frère lai.
Le frère lai pensa qu'elle ne l'avait pas compris. Il voulut la saisir
par le bras pour la tourner vers la sortie, mais quand la femme du
brigand se rendit compte de son intention, elle lui adressa un regard
qui le fit reculer. Elle avait jusque-là marché le dos voûté sous la
besace mais maintenant elle se redressa de toute sa hauteur.
--Je suis la femme du brigand de Göinge, dit-elle. Touche-moi
maintenant, si tu oses.
Et il était évident qu'ayant dit cela, elle se sentit tout aussi sûre
de n'être plus inquiétée, que si elle eût été la reine du Danemark
en personne.
Pourtant, le frère lai osa l'inquiéter, seulement sachant qui elle
était, il lui parla doucement.
--Tu dois savoir, toi, la femme du brigand, fit-il, que ceci est un
couvent de moines et qu'aucune femme du pays n'a la permission d'entrer
dans ces murs. Si tu ne t'en vas pas, les moines m'en voudront d'avoir
oublié de fermer la porte, et ils me chasseront peut-être et du
couvent et du jardin.
Mais de telles prières étaient vaines devant la femme du brigand. Elle
continuait son chemin vers le coin des roses et regardait l'hysope aux
fleurs gris de lin et le chèvrefeuille couvert de corymbes orange.
Alors le frère lai ne vit pas d'autre solution que de courir au couvent
chercher du secours.
Il revint avec deux moines robustes et la femme du brigand comprit
aussitôt que maintenant, c'était sérieux. Elle se planta, les pieds
écartés, au milieu du sentier et se mit à crier d'une voix aiguë
toute la vengeance terrible qu'elle allait exercer contre le couvent, si
on ne lui permettait pas de rester dans le jardin autant qu'elle le
désirait. Mais les moines, jugeant qu'ils n'avaient pas à la craindre,
ne pensaient qu'à l'expulser. Alors la femme du brigand poussa des cris
formidables, se jeta sur eux à coups de griffes et de dents et les
gosses en firent autant. Les trois hommes ne tardèrent pas à
s'apercevoir qu'elle était plus forte qu'eux. Il ne leur restait pas
autre chose à faire que de rentrer au couvent chercher du renfort.
En suivant l'allée qui menait à l'intérieur du couvent, ils
rencontrèrent l'abbé Hans qui accourait pour savoir la cause du
vacarme que l'on entendait venir du jardin. Ils durent avouer que la
femme du brigand du Göinge était dans le couvent et que n'ayant pu
parvenir à l'expulser, ils avaient été forcés de chercher du
renfort.
Mais l'abbé Hans leur reprocha d'avoir eu recours à la violence, et
leur interdit de chercher du secours. Il renvoya les deux moines à
leurs occupations et, bien qu'il fût un vieil homme chétif, il
n'emmena que le frère lai avec lui dans le jardin.
Comme l'abbé Hans y pénétrait, la femme du brigand se promenait comme
auparavant entre les plates-bandes. Il ne revenait pas de son
étonnement en la voyant. Il était convaincu qu'elle n'avait jamais de
sa vie vu un jardin. Et pourtant elle se promenait entre les
plates-bandes dont chacune était semée d'une sorte de fleurs
différente et inconnue, les regardant comme si elles avaient été de
vieilles amies. Elle avait tout l'air de connaître et le lierre, et la
sauge, et le romarin. Devant quelques-unes, elle souriait, devant
d'autres elle secouait la tête.
L'abbé Hans aimait son jardin autant qu'il lui était possible d'aimer
quelque chose de terrestre et périssable. Quelque sauvage et dangereuse
que parût la femme étrangère, il ne put s'empêcher d'admirer qu'elle
eût lutté contre trois moines pour pouvoir regarder le jardin à son
aise. Il s'approcha d'elle et lui demanda doucement, si le jardin lui
plaisait.
La femme du brigand se retourna brusquement vers l'abbé Hans, car elle
ne s'attendait qu'aux guet-apens et attaques, mais voyant ses cheveux
blancs et son dos voûté, elle dit paisiblement:
--Au premier abord, il m'a semblé n'avoir jamais vu jardin plus joli,
mais maintenant je m'aperçois qu'il ne vaut pas certain autre que je
connais.
L'abbé Hans avait certainement escompté une autre réponse. Quand il
entendit que la femme du brigand avait vu un paradis plus joli que le
sien, une faible rougeur envahit sa joue ridée.
Le frère lai, qui était resté tout près, avait hâte de remettre à
sa place la femme du brigand.
--Celui-ci, dit-il, est l'abbé Hans lui-même, qui avec une grande
persévérance et beaucoup de soins a réuni de près et de loin les
plantes de son jardin. Nous savons tous qu'il n'y a pas un jardin plus
riche que le sien dans tout le pays de Scanie et il n'est pas
convenable, que toi qui vis toute l'année dans la forêt sauvage,
estimes peu son œuvre.
--Je ne veux nullement m'ériger en maître-juge, ni vis-à-vis de lui,
ni vis-à-vis de toi, dit la femme du brigand, je dis seulement que,
s'il vous était permis de voir le paradis auquel je pense, vous
arracheriez toutes les fleurs qui sont ici et vous les rejetteriez comme
de l'ivraie.
Mais l'aide-jardinier était presque aussi fier des fleurs que l'abbé
Hans lui-même, et entent dans ces paroles, il se mit à ricaner.
--Je comprends, dit-il, que tu bavardes de cette façon rien que pour
nous taquiner. J'aimerais voir le joli jardin que tu as dû t'arranger
entre les genièvres et les pins de la forêt de Göinge. J'oserais
jurer sur le salut de mon âme que tu n'es jamais entrée jusqu'ici dans
un jardin.
La femme du brigand devint pourpre de colère, se voyant si honteusement
soupçonnée de mensonge, et s'écria:
--Il est possible que je ne sois pas entrée dans un jardin avant
aujourd'hui, mais vous autres moines, qui êtes des hommes saints, vous
devriez tout de même savoir que chaque nuit de Noël la grande forêt
de Göinge se change en un vrai paradis pour fêter l'heure de la
naissance de Notre Seigneur. Nous autres qui vivons dans la forêt, nous
avons vu cela chaque année et dans ce jardin-là j'ai vu des plantes
tellement splendides que je n'ai pas osé lever la main pour les
cueillir.
Le frère lai voulait continuer à lui répondre, mais l'abbé Hans lui
fit signe de se taire. Car depuis son enfance il avait entendu dire que
la nuit de Noël, la forêt revêt sa parure de gala. Souvent, il avait
désiré voir le mirage mais il n'y était jamais parvenu. Aussi, il se
mit à prier et à implorer la femme du brigand de le laisser devenir
l'hôte de la caverne durant la nuit de Noël. Si seulement elle voulait
envoyer un de ses enfants pour lui montrer le chemin, il s'y rendrait
tout seul à cheval et jamais il ne les trahirait; au contraire il les
récompenserait du mieux qu'il pourrait.
La femme du brigand refusa d'abord, car elle pensait au brigand, son
homme, et au danger que celui-ci pourrait courir par suite de la venue
de l'abbé Hans à leur caverne. Mais le désir de montrer au moine que
le jardin qu'elle connaissait était plus joli que le sien, l'emportant
sur la crainte, elle acquiesça.
--Tu n'amèneras qu'un seul compagnon, dit-elle. Et tu ne nous tendras
ni guet-apens ni embûches, aussi vrai que tu es un homme saint.
L'abbé Hans promit et là-dessus la femme du brigand s'en alla. Mais
l'abbé intima au frère lai l'ordre de ne rien révéler à personne de
ce qui avait été convenu. Il craignait que ses moines, mis au courant
de ses projets, ne permissent point à un homme de son âge de se rendre
à la caverne des brigands.
Quant à lui, il se promettait bien de ne divulguer son plan à âme qui
vive. Or il advint que l'archevêque Absalon de Lund arriva à Oved et
y coucha une nuit. Pendant que l'abbé Hans montrait son jardin à son
hôte, la visite de la femme du brigand lui revint à l'esprit et le
frère lai qui y travaillait l'entendit raconter à l'évêque le cas du
brigand vivant depuis des années interdit dans la forêt. Et il
entendit l'abbé demander une lettre d'absolution pour le brigand afin
que celui-ci pût recommencer une vie honnête parmi les autres hommes.
--Si cela continue comme maintenant, dit l'abbé Hans, ses enfants
deviendront en grandissant des criminels plus grands que lui-même et
vous aurez bientôt toute une bande de brigands à supporter là-haut
dans la forêt.
L'évêque Absalon répondit qu'il ne pouvait cependant pas laisser le
mauvais brigand de là-haut se mêler aux honnêtes gens de la plaine.
Il valait mieux pour tout le monde qu'il demeurât là-haut dans sa
forêt.
L'abbé Hans s'exaltant se mit alors à raconter à l'évêque
l'histoire de la forêt de Göinge qui chaque année se revêt de sa
parure de Noël.
--Si ces brigands ne sont pas trop misérables pour que la splendeur de
Dieu se montre à leurs yeux, dit-il, ils ne sauraient tout de même
être trop méchants pour mériter la clémence des hommes.
Mais l'archevêque savait comment répondre à l'abbé Hans.
--Je peux te promettre une chose, dit-il en souriant. N'importe quel
jour où tu m'enverras une fleur du jardin de Noël à Göinge, je te
donnerai une lettre d'absolution pour tous les interdits en faveur
desquels tu en demanderas.
Le frère lai comprenait que l'évêque ne croyait pas plus que
lui-même au récit de la femme du brigand, mais l'abbé Hans ne s'en
apercevait pas; il remercia Absalon de sa bonne promesse en ajoutant que
sans faute il lui enverrait la fleur demandée.
*
* *
L'abbé Hans exécuta son projet, et, le jour de Noël suivant, il
n'était pas assis chez lui à Oved, mais se trouvait en route pour la
forêt de Göinge. Un des gosses sauvages de la femme du brigand courait
devant lui et comme compagnon il avait le frère lai, le même qui avait
abordé la femme du brigand dans le jardin.
L'abbé Hans avait vivement désiré de faire ce voyage et maintenant il
était très heureux qu'il eût vraiment lieu. Mais il en était tout
autrement du frère lai, qui l'accompagnait. Il chérissait beaucoup
l'abbé Hans et il n'aurait pas volontiers permis à un autre de
raccompagner et de veiller sur lui; mais il ne croyait point qu'il leur
serait donné de voir le jardin de Noël. Il pensait que tout cela
n'était qu'un piège tendu avec beaucoup d'astuce par la femme du
brigand à l'abbé Hans pour que celui-ci tombât entre les mains de son
homme.
En cheminant vers le nord, vers la forêt, l'abbé Hans remarquait que
partout on se préparait à célébrer la Noël. Dans chaque ferme on
faisait du feu à la buanderie pour chauffer le bain de l'après-midi.
On transportait de grandes quantités de pain et de viande des
garde-manger à la maison, et de grandes bottes de paille étaient
amenées des granges pour garnir le plancher.
En passant devant les petites églises de campagne, ils voyaient le
curé et son bedeau en train d'accrocher leurs plus jolies tentures et
quand il arriva au chemin qui menait au couvent de Bosjö, il vit les
pauvres de l'endroit revenir chargés de grands pains et de longues
bougies, qu'on leur avait distribués à la porte du couvent.
Quand l'abbé Hans vit tous ces préparatifs, sa hâte s'en accrut. Il
pensait qu'une fête l'attendait, plus grande que celle qu'allait
célébrer n'importe quel autre homme.
Mais le frère lai gémissait et se lamentait, en voyant qu'il n'y avait
pas de ferme si petite qu'on ne s'y préparât à célébrer la Noël.
Il devenait de plus en plus inquiet, et conjurait l'abbé Hans de
retourner et de ne pas se jeter exprès entre les mains des brigands.
L'abbé Hans continuait sa route sans se soucier de ces plaintes. Il
laissa derrière lui la plaine et arriva aux confins sauvages et
déserts de la grande forêt. Le chemin devenait de plus en plus
mauvais. Il ne ressemblait plus qu'à un sentier semé de pierres et
hérissé d'aiguilles de pin; ni pont ni passerelle n'aidait le voyageur
à traverser les rivières et les ruisseaux. Plus ils avançaient, plus
il faisait froid, et bientôt ils rencontrèrent un sol couvert de
neige.
Ce fut un voyage long et difficile. Ils s'engouffraient dans des
sentiers latéraux raides et glissants, ils parcouraient des landes et
des marécages, ils traversaient des broussailles et franchissaient des
arbres abattus par le vent. Juste au moment où le jour baissa, le petit
des brigands les conduisit dans un pré bordé de hauts arbres nus et de
pins recouverts de leurs aiguilles. Derrière le pré se dressait un
rocher, et dans le rocher ils aperçurent une porte faite de planches
épaisses.
L'abbé Hans comprit qu'ils étaient arrivés au but et descendit de
cheval. L'enfant lui ayant ouvert la lourde porte, il aperçut
l'intérieur d'une pauvre caverne creusée dans le rocher lui-même dont
les flancs nus restaient visibles. La femme du brigand était assise à
côté d'un grand feu de bûches, allumé au milieu de la caverne. Le
long des murs il y avait des couches de brindilles et de mousses, et sur
l'une d'elles le brigand dormait.
--Entrez donc, vous là-bas, cria sans se lever la femme du brigand. Et
entrez les chevaux avec vous dans la maison pour que la nuit froide ne
leur fasse pas de mal.
L'abbé Hans entra hardiment et le frère lai le suivit. La maison avait
un aspect pauvre et dénudé et rien n'était fait pour célébrer la
Noël. La femme du brigand n'avait préparé ni bière, ni pain, elle
n'avait ni nettoyé ni astiqué. Ses enfants grouillaient par terre,
autour d'une grande marmite, mais le manger que celle-ci contenait
n'était pas bien fameux: la soupe à l'eau.
La femme du brigand parlait avec autorité et aisance comme une femme de
paysan riche.
--Assieds-toi ici, à côté du feu, abbé Hans, fit-elle, et mange si
tu as apporté de quoi manger. Car je pense que la nourriture que nous
préparons ici dans la forêt, tu ne voudrais pas y goûter. Et si le
voyage t'a fatigué, tu peux t'étendre sur une de ces couches. Tu n'as
pas besoin d'avoir peur de dormir trop longtemps. Je veille ici à
côté du feu et je t'éveillerai afin que tu puisses regarder le
miracle pour lequel tu es venu.
L'abbé Hans, obéissant à la femme du brigand, sortit ses provisions.
Mais le voyage l'avait tellement fatigué qu'il pouvait à peine manger,
et il ne fut pas plutôt allongé sur la couche qu'il s'endormit.
Le frère lai aussi fut invité à prendre une couche pour se reposer,
mais il n'osa pas s'endormir, se croyant obligé de surveiller le
brigand pour l'empêcher de se lever et de tuer l'abbé Hans. Peu à
peu, cependant, le sommeil eut raison de lui et il s'endormit. En se
réveillant il s'aperçut que l'abbé Hans, ayant quitté sa couche,
était assis à côté du feu, en conversation avec la femme du brigand.
L'homme interdit, le brigand lui-même était assis aussi à côté du
feu. C'était un grand homme maigre et qui avait l'air lourdaud et
mélancolique. Il tournait le dos à l'abbé Hans, affectant de ne pas
écouter la conversation.
L'abbé Hans parlait de tous les préparatifs pour le Noël qu'il venait
devoir chemin faisant et il rappelait à la femme du brigand toutes les
fêtes et danses de Noël auxquelles elle avait dû prendre part dans sa
jeunesse, quand elle était encore parmi les hommes paisibles.
--Vos enfants me font pitié, dit l'abbé Hans; ils ne pourront jamais
courir dans la rue du bourg en travesti, ou jouer dans la paille de
Noël.
Tout d'abord, la femme du brigand s'était contentée de donner des
réponses courtes et sèches, mais peu à peu elle devint plus
confidentielle, et écouta avec plus d'attention. Tout d'un coup, le
brigand se tourna vers l'abbé Hans, tendant son poing fermé vers le
visage de celui-ci.
--Mauvais moine, es-tu venu pour m'arracher ma femme et mes enfants par
tes paroles? Ne sais-tu pas que je suis interdit et qu'il m'est défendu
de descendre des hauteurs de la forêt?
L'abbé Hans le regarda fermement dans les yeux.
--Mon intention est de te procurer une lettre d'absolution de
l'archevêque, dit-il.
À ces mots l'homme interdit et sa femme se mirent à rire bruyamment.
Ils ne savaient que trop bien quelle grâce pouvait attendre un brigand
des forêts de la part de l'évêque Absalon.
--Bon, si je reçois une lettre de grâce d'Absalon, dit le brigand, je
ne volerai jamais plus la valeur d'une oie, je te le promets.
Le frère lai trouva mauvais que les brigands osassent rire de l'abbé
Hans, mais celui-ci parut fort satisfait. Le frère lai ne l'avait
jamais vu plus serein ni plus doux parmi les moines à Oved qu'il le vit
ici chez les sauvages brigands.
Tout d'un coup la femme du brigand se leva.
--Voilà que tu nous parles de manière à nous faire oublier la forêt,
dit-elle. Maintenant on peut entendre jusqu'ici le son des cloches de
Noël.
À peine eut-elle parlé, que tout le monde se leva et se porta au
dehors. Mais dans la forêt ils ne trouvèrent encore que la nuit noire
et l'hiver brumeux. On distinguait le tintement des cloches,
qu'apportait de loin le vent du sud, et rien de plus.
--Comment le son des cloches va-t-il pouvoir réveiller la forêt morte?
se demandait l'abbé Hans. Car maintenant, entouré des ombres de
l'hiver, il lui semblait bien plus impossible qu'il ne l'avait cru
jusque-là que la forêt pût se changer en jardin.
Mais quand les cloches eurent sonné quelques instants, une lueur subite
traversa la forêt. Puis l'obscurité se reforma aussi épaisse
qu'auparavant mais de nouveau la lumière apparaissait. Elle luttait
telle un brouillard étincelant entre les arbres noirs. Et elle
transformait la nuit en aurore naissante.
Alors l'abbé Hans s'aperçut que la neige disparaissait du sol comme si
l'on avait enlevé un tapis, et la terre commença à verdoyer. Les
fougères firent saillir leurs pousses, enroulées comme des crosses
d'évêques. La bruyère de la colline et la myrte bâtarde du marais se
revêtirent vivement d'une parure vert clair. Les touffes de mousse
grossirent et s'élevèrent, et les fleurs printanières poussèrent des
boutons vigoureux déjà striés de couleurs.
Le cœur de l'abbé Hans se mit à battre très fort quand il aperçut
les premiers signes de l'éveil de la forêt.
--Me sera-t-il donné, à moi, un homme déjà vieux, pensa-t-il, de
voir un tel miracle?
Et les larmes perlaient à ses yeux.
Par moments l'obscurité se faisait tellement dense qu'il craignait que
la nuit ne remportât de nouveau.
Mais bientôt une nouvelle vague de lumière fit irruption. Elle était
accompagnée du bruissement des ruisseaux et du rugissement des chutes
d'eau déchaînées. Alors les feuilles des arbres percèrent si vite
qu'on eût dit un essaim de papillons verts venu s'abattre sur les
branches. Or ce n'était pas seulement les arbres et les plantes qui se
réveillaient. Les becs-croisés commencèrent à sauter sur les
branches. Les pics se mirent à marteler les troncs d'arbres en faisant
voler autour d'eux les éclats de bois. Un groupe d'étourneaux en route
vers le nord s'abattit dans le feuillage d'un arbre pour se reposer.
C'étaient des étourneaux merveilleux. Le bout de chaque plume
flamboyait d'un rouge écarlate, et quand les oiseaux remuaient, ils
scintillaient comme des pierres précieuses.
De nouveau, il faisait plus sombre, mais bientôt une nouvelle vague
lumineuse apparaissait. Un zéphyr tiède soufflait qui semait sur le
petit champ de la forêt toutes les petites graines des pays du Midi
apportées dans le pays par les oiseaux, les navires et les vents, et
qui, à cause des rigueurs de l'hiver, n'avaient pu croître ailleurs:
en touchant terre elles poussaient des racines et se revêtaient de
bourgeons.
À l'apparition de la vague de lumière suivante les airelles et les
myrtilles épanouirent leurs fleurs. Les canards sauvages et les grues
crièrent dans l'air, les pinsons se mirent à construire leurs nids et
les petits des écureuils commencèrent leurs jeux sur les branches.
Les événements se succédaient maintenant avec une telle rapidité,
que l'abbé Hans n'eut pas le temps do saisir la grandeur du miracle qui
se déroulait. Il était tout yeux et tout oreilles. La vague suivante
apporta l'odeur des terres fraîchement retournées. Au loin les
bergères appelaient leurs vaches et les clochettes des moutons
tintaient. Les pins et les sapins se criblèrent de pommes rouges si
drument que les arbres eurent l'air de porter des manteaux de pourpre.
Les baies des genièvres changèrent de couleur d'instant en instant.
Les fleurs recouvrirent le sol d'un tapis blanc, bleu et jaune.
L'abbé Hans se pencha et cueillit une fleur de fraisier. Pendant qu'il
se redressait, la baie mûrit. La femelle du renard sortit de son trou
avec toute une nichée de petits aux pattes noires. Elle s'approcha de
la femme du brigand et gratta le bord de sa jupe; la femme se pencha et
la complimenta au sujet de ses petits. Le grand-duc, qui venait de
commencer sa chasse nocturne, rentra chez lui, effrayé par la lumière,
chercha sa crevasse et se percha pour dormir. Le coucou chantait et sa
femelle se faufilait près des nids des petits oiseaux, son œuf dans le
bec.
Les gosses de la femme du brigand poussaient des gloussements de joie.
Ils mangeaient à leur faim les baies qui pendaient des arbrisseaux,
gros comme des pommes de pin. L'un d'eux jouait avec une nichée de
levrauts; un autre faisait la course avec de jeunes corneilles, qui
avaient quitté le nid avant que leurs ailes fussent développées; le
troisième avait ramassé une vipère qu'il enroula autour de son cou et
de ses bras. Le brigand s'était aventuré au milieu du marais pour
manger des fausses mûres. En levant la tête, il vit un grand animal
noir qui se promenait à ses côtés. Le brigand brisa une branche de
saule dont il frappa le museau de l'ours.
--Reste de ton côté, toi, lui cria-t-il, cette touffe-ci est à moi!
L'ours esquiva le coup et s'en fut docilement d'un autre côté.
Les vagues de chaleur et de lumière se succédaient sans relâche, et
l'on entendait le barbotement des canards. Le pollen jaune du seigle
flottait dans l'air. Des papillons arrivaient, si grands qu'ils
semblaient des lis volants. La ruche des abeilles installée dans un
chêne creux débordait déjà de miel, qui coulait le long du tronc.
Maintenant s'ouvraient aussi les fleurs qui provenaient des graines
venues des pays lointains. Des roses merveilleuses grimpaient
sur le rocher en compagnie des ronces. Sur le pré, des fleurs
s'épanouissaient, grandes comme des visages d'hommes. L'abbé Hans se
souvint de la fleur promise à l'évêque Absalon, mais il hésitait
encore à la cueillir. Une fleur succédait à l'autre, de plus en plus
merveilleuse, et il voulait choisir la plus belle.
Il survint vague sur vague et maintenant l'air était tellement
imprégné de lumière qu'il scintillait. Toute la joie, toute la
splendeur et tout le bonheur de l'été souriaient autour de l'abbé
Hans. Il lui sembla impossible que la terre pût lui offrir une joie
plus grande que celle qui jaillissait autour de lui et il se dit:
--Maintenant je ne sais plus ce que pourrait apporter de plus magnifique
la prochaine vague.
Mais la lumière continuait d'affluer, et maintenant elle semblait
apporter quelque chose d'un lointain infini. Il se sentit entouré d'une
atmosphère surnaturelle et, maintenant qu'il avait goûté déjà toute
la joie terrestre, il attendait tout tremblant que la joie céleste lui
fût révélée.
L'abbé Hans s'aperçut que tout devenait calme. Les oiseaux se turent,
les petits renards ne jouaient plus et les fleurs avaient cessé de
croître. La félicité qui s'approchait était telle que le cœur
voulait s'arrêter, l'œil versait des larmes inconscientes, l'âme
aspirait au vol vers l'éternité. De loin arrivèrent des sons de harpe
et un chant surhumain fut perceptible, pareil à un murmure très doux.
L'abbé Hans joignit les mains et se jeta à genoux. Son visage était
transfiguré de béatitude. Jamais il n'aurait osé espérer qu'il pût
lui être donné dès cette vie de jouir de la joie céleste et
d'entendre les anges chanter des hymnes de Noël.
Or, à côté de l'abbé Hans se tenait le frère lai qui l'avait
accompagné. Des pensées troubles traversaient sa tête.
--Ça ne peut pas être un vrai miracle, se dit-il, celui qui se montre
même à de misérables criminels. Ceci ne peut pas être l'œuvre de
Dieu mais doit avoir son origine dans le mal. Ce miracle nous est
envoyé par l'artifice malfaisant du diable. C'est la puissance de
l'Ennemi qui nous ensorcèle et nous force de voir ce qui n'existe pas.
Au loin on entendait résonner les harpes des anges, et leur chant
harmonieux, mais le frère lai était persuadé que c'étaient les
esprits de l'enfer qui approchaient.
--Ils veulent nous tenter et nous séduire, soupira-t-il, jamais nous ne
sortirons sains et saufs de tout ceci. Nous serons envoûtés et vendus
à l'enfer.
Maintenant les chœurs des anges étaient tellement près que l'abbé
Hans put voir des apparitions radieuses parmi les arbres de la forêt.
Et le frère lai vit la même chose que lui, mais il n'était
préoccupé que du blasphème de ces artifices diaboliques accomplis la
nuit même où naquit le Sauveur. Ce moment était évidemment choisi
pour pouvoir d'autant plus facilement envoûter les pauvres mortels.
Pendant tout ce temps, des oiseaux avaient voltigé autour de la tête
de l'abbé Hans et il avait pu les prendre dans ses mains. Par contre,
les animaux avaient eu peur du frère lai: aucun oiseau n'était venu se
poser sur son épaule, aucune vipère ne jouait à ses pieds. Mais
voilà un petit ramier. Voyant approcher les anges, il fit appel à tout
son courage, s'abattit sur l'épaule du frère lai et lui caressa la
joue de sa tête. Alors il sembla à celui-ci que le vilain ennemi
lui-même le touchait pour le tenter et le séduire. Il porta un coup
violent vers le ramier, en criant d'une voix forte qui fit résonner
toute la forêt:
--Retourne à l'enfer, d'où tu viens!
Juste en ce moment les anges étaient tellement près que l'abbé Hans
percevait le bruissement de leurs grandes ailes et il s'inclina jusqu'à
terre pour les saluer. Mais au son des paroles du frère lai leur chant
cessa, et les hôtes sacrés se retournèrent pour fuir. Et de même, la
lumière et la douce chaleur fuirent devant l'horreur indicible du froid
et de l'obscurité d'un cœur humain. La nuit tomba sur la terre comme
un voile épais, le froid revint, les plantes du sol se ratatinèrent,
les animaux s'enfuirent, le mugissement des cascades s'arrêta, les
feuilles tombèrent des arbres, ruisselant comme de la pluie.
L'abbé Hans sentit son cœur, tout à l'heure épanoui de béatitude,
se resserrer dans une douleur insurmontable.
--Jamais, pensa-t-il, je ne pourrai survivre à cela, que les anges du
ciel étant venus si près aient été mis en fuite, que voulant me
chanter des hymnes de Noël ils aient été chassés.
À ce moment même il se souvint de la fleur qu'il avait promise à
l'évêque Absalon: il se pencha à terre et se mit à tâtonner parmi
la mousse et les feuilles pour tâcher malgré tout d'en cueillir une au
dernier moment. Mais il sentit refroidir sous ses doigts la terre et se
répandre sur le sol la neige blanche.
Alors son cœur fut déchiré par une douleur encore plus vive. Il ne
put plus se relever mais tomba à terre où il resta étendu.
Étant rentrés à tâtons dans la caverne, par l'obscurité profonde,
la famille du brigand et le frère lai s'aperçurent que l'abbé Hans
avait disparu. Ils prirent des tisons du feu et s'en allèrent le
chercher; ils le trouvèrent, mort sur le blanc tapis de neige.
Et le frère lai se mit à pleurer et à gémir. Il comprit que c'était
lui qui avait tué l'abbé Hans en lui enlevant la coupe de joie qu'il
avait si ardemment désirée.
*
* *
Quand, à Oved, où l'on avait transporté l'abbé Hans, on était en
train de mettre en bière le mort, les moines découvrirent qu'il
gardait sa main droite fortement fermée autour d'un objet qu'il avait
dû saisir au moment de la mort. Ayant enfin réussi à ouvrir sa main,
ils virent que ce qu'il serrait si fortement était quelques tubercules
blancs, qu'il avait dû arracher du sol, couvert de mousse et de
feuilles. Voyant ces racines, le frère lai qui avait accompagné
l'abbé Hans les ramassa et les planta dans le jardin.
Il les surveilla durant toute l'année dans l'espoir de voir pousser une
fleur, mais son attente fut vaine durant le printemps, l'été et
l'automne. Lorsque survint l'hiver où meurent toutes les fleurs et les
feuilles, il cessa enfin sa surveillance.
Mais la veille de Noël le souvenir de l'abbé Hans devenant très vif,
il sortit dans le jardin pour penser à lui. Et voici qu'en passant
devant l'endroit où il avait enterré les tubercules nus, il vit
pousser des tiges vertes et vigoureuses portant de belles fleurs aux
pétales blancs.
Il appela tous les moines d'Oved, et voyant que cette plante fleurissait
la veille de Noël, alors que toutes les autres plantes sont comme
mortes, ils comprirent que l'abbé Hans l'avait réellement cueillie
dans le jardin de Noël de la forêt de Göinge. Mais le frère lai
sollicita des moines la permission d'apporter quelques-unes de ces
fleurs à l'évêque Absalon.
En se présentant devant l'évêque Absalon, le frère lai lui tendit
les fleurs, disant:
--Voilà ce que t'envoie l'abbé Hans. Ce sont les fleurs qu'il avait
promis de te cueillir dans le jardin de Noël de la forêt de Göinge.
En voyant les fleurs qui avaient poussé en pleine terre au milieu de
l'hiver froid et en entendant ces paroles, l'évêque Absalon devint
tout aussi pâle que s'il avait rencontré un mort. Un moment il demeura
silencieux, puis il dit:
--L'abbé Hans a bien tenu sa parole, je tiendrai la mienne. Et il fit
rédiger une lettre d'absolution pour le brigand qui avait vécu
interdit dans la forêt depuis sa jeunesse.
Il donna la lettre au frère lai et celui-ci se mit en route pour la
forêt où il retrouva la caverne des brigands. Quand il y entra le jour
de Noël, le brigand s'avança sur lui, une hache à la main:
--Je vous abattrai, vous autres moines, quelque nombreux que vous soyez,
dit-il. Car c'est certainement pas votre faute que la forêt de Göinge
ne s'est pas revêtue de sa parure de Noël cette année.
--C'est par ma faute seulement, dit le frère lai, et je veux bien
mourir pour expier cela; mais avant de mourir il faut que je t'apporte
la missive de l'abbé Hans.
Et il sortit la lettre de l'évêque et raconta à l'homme qu'il avait
reçu l'absolution.
--Dorénavant, toi et tes enfants, vous jouerez dans la paille de Noël
et vous célébrerez la Noël parmi les hommes, comme le désirait
l'abbé Hans, dit-il.
Le brigand resta pâle et muet, mais la femme dit à sa place:
--L'abbé Hans a tenu sa parole, alors le brigand tiendra la sienne.
Le brigand et sa femme ayant quitté la caverne, le frère lai s'y
installa et habita depuis la forêt où il vécut en prières
ininterrompues afin que la dureté de son âme lui fût pardonnée.
Mais la forêt de Göinge n'a jamais plus célébré la naissance du
Sauveur, et de toute sa splendeur il n'existe plus que la plante que
cueillit l'abbé Hans. On l'a surnommée la Rose de Noël et chaque
année, vers Noël, elle fait sortir de la terre ses tiges vertes et ses
fleurs blanches comme si elle ne pouvait jamais oublier que, dans le
temps, elle a poussé dans le grand jardin de Noël.