À peine Gudmund fut-il hors de vue que Helga, par un autre chemin,
descendit de la montagne en toute hâte. Elle dépassa le Grand-Marais
sans s'arrêter et dévala la côte en courant de toutes ses forces,
jusqu'à la grand'route. Dans la première ferme qu'elle gagna, elle
demanda à emprunter cheval et voiture pour aller à Elvokra. Elle dit
qu'il y allait de la vie, et elle promit de payer le dérangement.
Déjà, des gens, en revenant de l'église, avaient apporté la nouvelle
du mariage remis. Tout le monde était bouleversé et rempli de
compassion; on ne refusa donc pas d'aider Helga, puisqu'elle paraissait
avoir un message important pour les gens de la noce.
À Elvokra, Hildur Eriksdotter se tenait dans la petite pièce de
l'étage supérieur, où le matin elle avait mis son costume de noces.
Elle avait autour d'elle sa mère et d'autres paysannes. Hildur ne
pleurait pas mais elle gardait un silence inaccoutumé; elle était si
pâle qu'on s'attendait à la voir tomber malade d'un instant à
l'autre. Les femmes parlaient de Gudmund sans interruption. Toutes le
blâmaient et se donnaient l'air de trouver heureux pour Hildur d'avoir
échappé à ce mariage. Certaines trouvaient que Gudmund avait fait
montre de peu d'égards envers les beaux-parents en ne révélant pas
dès le jour de la Pentecôte le mauvais pas où il s'était engagé.
D'autres disaient que celui qu'attendait un si grand bonheur, eût du
savoir mieux se garder. D'autres encore félicitaient Hildur de ne pas
avoir épousé un homme qui se soûlait au point de ne pas savoir ce
qu'il faisait.
Au milieu de tous ces bavardages Hildur parut s'impatienter et se leva
pour sortir. À peine eut-elle refermé la porte derrière elle, que sa
meilleure amie, une jeune fille du pays, vint lui dire à l'oreille:
--Il y a là-bas quelqu'un qui te demande.
--Est-ce Gudmund? demanda Hildur, dont le regard s'anima soudain.
--Non, mais je crois que ça peut être de sa part. Elle ne veut rien
dire à personne sauf à toi.
Or, Hildur s'était répété tout le long de la journée que quelque
chose devait forcément survenir qui mît fin à cette misère. Elle
n'admettait pas qu'un malheur si terrible pût lui arriver. Il fallait
quelque événement extraordinaire qui lui permît à elle de remettre
la couronne et le voile, au cortège de se rendre à l'église, et à la
noce entière de reprendre son train régulier. Apprenant qu'on la
demandait de la part de Gudmund, elle accourut empressée vers Helga qui
l'attendait sur le perron de la cuisine.
Hildur fut sans doute un peu surprise que Gudmund lui eût délégué
Helga, mais elle se dit qu'en pleine fête il n'avait peut-être pas pu
trouver d'autre messager. Elle salua donc aimablement.
Elle fit signe à Helga de l'accompagner dans la laiterie, de l'autre
côté de la cour.
--Je ne vois pas d'autre endroit où nous puissions causer en paix,
dit-elle. La maison est encore toute remplie de gens.
Aussitôt entrée, Helga s'approcha de Hildur et la regarda bien en
face.
--Avant de rien dire, il faut que je sache si vous aimez Gudmund.
Hildur eut un mouvement de révolte. Il lui déplaisait vivement d'avoir
à échanger un seul mot avec cette Helga et elle n'avait aucune envie
d'en faire sa confidente. Mais dans l'état d'accablement où elle se
trouvait, elle fit un effort sur elle-même pour répondre:
--Pourquoi cette question? Si je ne l'aimais pas crois-tu que j'aurais
voulu me marier avec lui?
--Je voulais dire: si vous l'aimez toujours.
Hildur fut comme pétrifiée et ne put mentir sous le regard scrutateur
de l'autre.
--Je crois bien ne jamais l'avoir tant aimé qu'aujourd'hui, dit-elle,
mais d'une voix si basse, qu'on eût pu croire que les paroles lui
faisaient mal en sortant de sa bouche.
--Alors venez tout de suite! dit Helga. J'ai une voiture là-bas sur la
route. Allez donc chercher un manteau, et nous irons ensemble à
Närlunda.
--À quoi bon y aller? demanda Hildur.
--Vous devez y aller pour dire à Gudmund que vous voulez être à lui
quoi qu'il ait pu faire, et que vous voulez l'attendre fidèlement, tant
qu'il restera en prison.
--Pourquoi faut-il dire cela?
--Pour tout arranger entre vous deux.
--Mais c'est impossible. Je ne peux pourtant pas épouser un homme qui a
fait de la prison.
Helga recula de quelques pas comme si elle se fût heurtée contre un
mur. Mais elle reprit vite courage. Elle aurait dû comprendre que les
gens riches et considérés comme Hildur, raisonnent ainsi.
--Je ne serais pas venue vous demander d'aller à Närlunda, si je ne
savais Gudmund innocent, dit-elle.
Ce fut maintenant Hildur qui fit un pas vers Helga.
--Le sais-tu réellement, ou est-ce simplement ton idée à toi?
--Il vaut mieux que nous gagnions la voiture, ainsi je pourrai tout vous
raconter en route.
--Non, il faut que tu m'expliques d'abord ce que tu veux dire. J'ai
besoin de savoir ce que je fais.
Helga était prise d'une telle ardeur qu'elle pouvait à peine tenir en
place, mais il fallut néanmoins raconter à Hildur comment elle avait
su que ce n'était pas Gudmund le meurtrier.
--Tu n'as donc pas dit cela à Gudmund tout de suite?
--Non je vous le dis maintenant à vous. Il n'y a pas d'autre personne
qui le sache.
--Et pourquoi viens-tu me dire cela à moi?
--Pour que tout s'arrange entre vous deux. Il saura bientôt qu'il n'a
rien fait de mal, mais je veux que vous vous rendiez chez lui comme de
vous-même, pour arranger les choses.
--Ne dois-je pas dire que je sais qu'il est innocent?
--Il faut venir par votre seule volonté, sans raconter que je vous ai
parlé. Autrement il ne vous pardonnera jamais vos paroles de ce matin.
Hildur l'écoutait en silence. Il y avait là-dedans quelque chose
qu'elle n'avait jamais rencontré auparavant dans la vie, et elle
faisait des efforts pour se l'expliquer.
--Sais-tu que c'est moi qui t'ai fait renvoyer de Närlunda?
--Je sais bien que ce n'est pas à mes patrons que je dois d'avoir été
renvoyée.
--Alors je ne comprends pas que tu sois venue ici aujourd'hui pour
m'aider.
--Vous n'avez qu'à m'accompagner et tout s'arrangera!
Mais Hildur regarda Helga, sans sortir de ses réflexions.
--C'est peut-être que Gudmund t'aime, toi? hasarda-t-elle.
Mais à ce mot la patience de Helga prit fin.
--Est-ce que je pourrais être une femme pour lui? dit-elle avec
emportement. Vous savez bien que je ne suis que la fille d'un pauvre
journalier et que ce n'est même pas là le pire.
Les deux jeunes filles quittèrent la ferme sans être aperçues et
gagnèrent la voiture. Helga se chargea de conduire et ne ménagea pas
le cheval. On mena bon train et toutes deux gardèrent le silence.
Hildur ne quittait pas Helga des yeux. On eût dit que la jeune fille
l'étonnait plus que tout le reste.
Au moment où elles approchèrent de la ferme, Helga remit les rênes à
Hildur en disant:
--Maintenant vous irez seule là-bas parler à Gudmund. Je viendrai dans
un moment raconter l'histoire du couteau. Mais vous ne devez pas laisser
entendre par un seul mot que c'est moi qui suis venue vous chercher.
Gudmund se trouvait dans la salle, en train de causer avec sa mère. Le
père assis à quelque distance fumait sa pipe. Il avait l'air satisfait
et ne prononçait pas un seul mot. On voyait bien qu'à son avis tout
marchait à souhait et qu'il n'avait plus besoin d'intervenir.
--Qu'est-ce que vous auriez dit, mère, si je vous avais proposé Helga
pour belle-fille? dit Gudmund.
Mère Ingeborg leva la tête et dit d'une voix ferme:
--J'accueillerai avec plaisir la belle-fille qu'il te plaira de choisir,
si je sais qu'elle t'aime de l'amour qu'une femme doit avoir pour son
mari.
À peine ces mots furent-ils prononcés qu'ils virent Hildur Eriksdotter
arriver dans la cour. Un instant après, elle fit son entrée; cependant
elle n'était presque plus reconnaissable. Elle n'avança pas dans la
pièce avec son assurance habituelle, elle eut presque l'air de vouloir
rester près de la porte comme une pauvre mendiante.
Elle vint cependant serrer la main à mère Ingeborg et à Erland
Erlandsson. Puis, s'adressant à Gudmund:
--Je voudrais bien te dire un mot, dit-elle.
Gudmund se leva, et ils entrèrent tous deux dans la pièce à côté.
Il avança une chaise à Hildur, mais elle ne s'assit point. Elle était
rouge d'embarras, et les paroles arrivaient gauches et timides.
--J'étais sans doute... Oui, c'est peut-être bien un peu trop dur ce
que je t'ai dit ce matin...
--Nous sommes venus un peu brusquement, dit Gudmund.
Elle devint encore plus rouge de honte.
--J'aurais dû réfléchir un peu. Nous aurions pu... Il aurait mieux
valu...
--Je crois, moi, que tout est pour le mieux, Hildur. Ce n'est plus la
peine d'en parler. Mais c'est gentil à vous d'être venue.
Elle cacha son visage dans ses mains et poussa un soupir qui ressemblait
à un sanglot, mais tout de suite, elle releva la tête.
--Non, dit-elle. Je n'y tiens plus. Je ne veux pas te faire croire que
je sois meilleure que je ne suis. Quelqu'un est venu me dire que tu
étais innocent, en me conseillant de me rendre ici au plus vite, pour
tout arranger. Et je ne devais pas dire que je connaissais ton
innocence, car alors tu ne ferais pas grand cas de ma venue. J'aimerais
bien avoir eu cette idée moi-même, seulement, je ne l'ai pas eue, mais
je t'ai regretté toute la journée, en souhaitant que tout redevienne
entre nous comme auparavant. Et, de quelque façon que cela finisse, il
faut que je te dise que je me réjouis bien vivement de ton innocence.
--Qui est-ce qui est venu te donner ce conseil-là? demanda Gudmund.
--Je ne devais pas le dire.
--Je suis étonné que quelqu'un le sache déjà. Père ne fait que
revenir de chez le commissaire. Il a télégraphié en ville, et on lui
a répondu que le vrai meurtrier est déjà retrouvé.
À ces mots, Hildur sentit ses jambes fléchir sous elle, et elle se
laissa tomber sur la chaise. Elle eut peur devant l'attitude calme et
aimable de Gudmund, et elle commença à s'apercevoir qu'elle n'avait
plus son ancien empire sur lui.
--Je le comprends, vous ne pouvez pas oublier ma conduite de ce matin.
--Mais si, et je ne vous en garde nulle rancune, dit-il, du même ton
calme. Nous n'en parlerons plus.
Elle tressaillit, baissa les yeux, et garda une attitude d'attente.
--Il faut nous estimer heureux, Hildur, dit-il, en venant lui prendre la
main, que cela se soit terminé ainsi; car, aujourd'hui, j'ai acquis la
certitude que j'en aime une autre. Je crois que je l'aimais depuis
longtemps, seulement je ne l'ai su qu'aujourd'hui.
--Qui est-ce que vous aimez, fit-elle d'une voix sourde.
--Ce n'est pas la peine de le dire. Je ne l'épouserai pas, car elle ne
m'aime pas, mais je n'en épouserai pas une autre non plus.
Hildur leva la tête. Il est difficile de dire au juste ce qui se passa
en elle, mais elle eut la sensation nette, dès ce moment, qu'elle, la
fille du grand fermier, avec toute sa beauté et tous ses biens, elle
n'était rien pour Gudmund; mais elle avait sa fierté, et elle ne
voulut pas se séparer de lui sans lui faire voir, qu'outre ces
choses-là, elle avait aussi une valeur personnelle.
--Je veux, Gudmund, que tu me dises si c'est Helga du Grand-Marais que
tu aimes.
Gudmund ne répondit pas.
--Car, si c'est Helga, alors je peux te dire qu'elle t'aime de son
côté. C'est elle qui est venue m'apprendre ce que j'avais à faire
pour regagner ton amour. Elle savait que tu étais innocent, mais elle
ne te l'a pas dit à toi, parce qu'elle voulait me le faire savoir
d'abord.
Gudmund la fixa dans les yeux.
--Et cela te semble prouver qu'elle a pour moi un grand amour?
--Tu peux en être sûr, Gudmund. Je m'en porte garante. Personne au
monde ne pourra t'aimer plus qu'elle.
Il fit quelques pas rapides sur le plancher. Puis il s'arrêta devant
Hildur.
--Mais toi, alors, pourquoi me dis-tu cela?
--C'est que je ne voulais pas le céder à Helga en fait de
générosité.
--Ah! Hildur, Hildur! s'écria-t-il, lui posant les mains sur les
épaules et la secouant en proie à la plus vive émotion. Tu ne sais
pas, toi, tu ne sais pas combien je t'aime, en ce moment. Tu ne sais pas
combien tu m'as rendu heureux!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Helga était assise au bord de la route. Le menton sur la main, elle
regardait le sol. Elle essayait de se figurer quel bonheur pourrait
être celui de Gudmund et de Hildur.
Tandis qu'elle restait là, un valet de Närlunda vint à passer. Il
s'arrêta en l'apercevant.
--Helga, as-tu entendu cette histoire de Gudmund?
Elle répondit oui de la tête.
--Heureusement que ce n'était pas exact. Le vrai meurtrier est déjà
sous les verrous.
--Je savais bien que cela ne pouvait pas être vrai, dit Helga.
Puis, l'homme s'en alla, mais Helga resta toujours assise au bord de la
route.
Donc, ils le savaient déjà à la ferme!... Elle n'avait plus besoin
d'aller le leur raconter.
Elle se sentit étrangement abandonnée. Dans la journée, elle avait
été animée d'une telle ardeur. Elle n'avait pas pensé à elle-même,
elle n'avait eu qu'une seule idée, celle de remettre sur pied l'union
de Gudmund avec Hildur. Mais maintenant il lui apparut combien elle
était seule. Et cela était bien dur de n'être plus rien pour ceux
qu'on aime. Maintenant, Gudmund n'avait plus besoin d'elle, et son
enfant, à elle, sa mère l'avait fait sien. C'est à peine si on lui
accordait de le regarder.
Elle se disait qu'il fallait se lever pour rentrer. Mais les côtes lui
paraissaient longues et pénibles. Elle ne savait pas où elle
trouverait la force de les monter.
Une voiture s'approcha du côté de Närlunda. Elle crut y découvrir,
assis côte à côte, Gudmund et Hildur. Sans doute, ils s'étaient
déjà mis en route pour porter à Elvokra la nouvelle de leur
réconciliation. Et demain le mariage aurait lieu.
En découvrant Helga, ils arrêtèrent le cheval. Gudmund remit les
rênes à Hildur, et sauta à bas. Hildur salua Helga de la tête et
repartit.
Gudmund resta sur la route devant Helga.
--Je suis heureux que tu sois là, Helga, dit-il. Je croyais que
j'allais être obligé de grimper jusqu'au Grand-Marais pour te
retrouver.
Il dit cela sur un ton brusque, presque dur, et, d'un geste résolu, il
la saisit par le bras. Et elle lut dans ses yeux que maintenant il
savait à quoi s'en tenir. Maintenant, elle ne voyait plus moyen de lui
échapper.