VI

À peine Gudmund fut-il hors de vue que Helga, par un autre chemin,

descendit de la montagne en toute hâte. Elle dépassa le Grand-Marais

sans s'arrêter et dévala la côte en courant de toutes ses forces,

jusqu'à la grand'route. Dans la première ferme qu'elle gagna, elle

demanda à emprunter cheval et voiture pour aller à Elvokra. Elle dit

qu'il y allait de la vie, et elle promit de payer le dérangement.

Déjà, des gens, en revenant de l'église, avaient apporté la nouvelle

du mariage remis. Tout le monde était bouleversé et rempli de

compassion; on ne refusa donc pas d'aider Helga, puisqu'elle paraissait

avoir un message important pour les gens de la noce.

À Elvokra, Hildur Eriksdotter se tenait dans la petite pièce de

l'étage supérieur, où le matin elle avait mis son costume de noces.

Elle avait autour d'elle sa mère et d'autres paysannes. Hildur ne

pleurait pas mais elle gardait un silence inaccoutumé; elle était si

pâle qu'on s'attendait à la voir tomber malade d'un instant à

l'autre. Les femmes parlaient de Gudmund sans interruption. Toutes le

blâmaient et se donnaient l'air de trouver heureux pour Hildur d'avoir

échappé à ce mariage. Certaines trouvaient que Gudmund avait fait

montre de peu d'égards envers les beaux-parents en ne révélant pas

dès le jour de la Pentecôte le mauvais pas où il s'était engagé.

D'autres disaient que celui qu'attendait un si grand bonheur, eût du

savoir mieux se garder. D'autres encore félicitaient Hildur de ne pas

avoir épousé un homme qui se soûlait au point de ne pas savoir ce

qu'il faisait.

Au milieu de tous ces bavardages Hildur parut s'impatienter et se leva

pour sortir. À peine eut-elle refermé la porte derrière elle, que sa

meilleure amie, une jeune fille du pays, vint lui dire à l'oreille:

--Il y a là-bas quelqu'un qui te demande.

--Est-ce Gudmund? demanda Hildur, dont le regard s'anima soudain.

--Non, mais je crois que ça peut être de sa part. Elle ne veut rien

dire à personne sauf à toi.

Or, Hildur s'était répété tout le long de la journée que quelque

chose devait forcément survenir qui mît fin à cette misère. Elle

n'admettait pas qu'un malheur si terrible pût lui arriver. Il fallait

quelque événement extraordinaire qui lui permît à elle de remettre

la couronne et le voile, au cortège de se rendre à l'église, et à la

noce entière de reprendre son train régulier. Apprenant qu'on la

demandait de la part de Gudmund, elle accourut empressée vers Helga qui

l'attendait sur le perron de la cuisine.

Hildur fut sans doute un peu surprise que Gudmund lui eût délégué

Helga, mais elle se dit qu'en pleine fête il n'avait peut-être pas pu

trouver d'autre messager. Elle salua donc aimablement.

Elle fit signe à Helga de l'accompagner dans la laiterie, de l'autre

côté de la cour.

--Je ne vois pas d'autre endroit où nous puissions causer en paix,

dit-elle. La maison est encore toute remplie de gens.

Aussitôt entrée, Helga s'approcha de Hildur et la regarda bien en

face.

--Avant de rien dire, il faut que je sache si vous aimez Gudmund.

Hildur eut un mouvement de révolte. Il lui déplaisait vivement d'avoir

à échanger un seul mot avec cette Helga et elle n'avait aucune envie

d'en faire sa confidente. Mais dans l'état d'accablement où elle se

trouvait, elle fit un effort sur elle-même pour répondre:

--Pourquoi cette question? Si je ne l'aimais pas crois-tu que j'aurais

voulu me marier avec lui?

--Je voulais dire: si vous l'aimez toujours.

Hildur fut comme pétrifiée et ne put mentir sous le regard scrutateur

de l'autre.

--Je crois bien ne jamais l'avoir tant aimé qu'aujourd'hui, dit-elle,

mais d'une voix si basse, qu'on eût pu croire que les paroles lui

faisaient mal en sortant de sa bouche.

--Alors venez tout de suite! dit Helga. J'ai une voiture là-bas sur la

route. Allez donc chercher un manteau, et nous irons ensemble à

Närlunda.

--À quoi bon y aller? demanda Hildur.

--Vous devez y aller pour dire à Gudmund que vous voulez être à lui

quoi qu'il ait pu faire, et que vous voulez l'attendre fidèlement, tant

qu'il restera en prison.

--Pourquoi faut-il dire cela?

--Pour tout arranger entre vous deux.

--Mais c'est impossible. Je ne peux pourtant pas épouser un homme qui a

fait de la prison.

Helga recula de quelques pas comme si elle se fût heurtée contre un

mur. Mais elle reprit vite courage. Elle aurait dû comprendre que les

gens riches et considérés comme Hildur, raisonnent ainsi.

--Je ne serais pas venue vous demander d'aller à Närlunda, si je ne

savais Gudmund innocent, dit-elle.

Ce fut maintenant Hildur qui fit un pas vers Helga.

--Le sais-tu réellement, ou est-ce simplement ton idée à toi?

--Il vaut mieux que nous gagnions la voiture, ainsi je pourrai tout vous

raconter en route.

--Non, il faut que tu m'expliques d'abord ce que tu veux dire. J'ai

besoin de savoir ce que je fais.

Helga était prise d'une telle ardeur qu'elle pouvait à peine tenir en

place, mais il fallut néanmoins raconter à Hildur comment elle avait

su que ce n'était pas Gudmund le meurtrier.

--Tu n'as donc pas dit cela à Gudmund tout de suite?

--Non je vous le dis maintenant à vous. Il n'y a pas d'autre personne

qui le sache.

--Et pourquoi viens-tu me dire cela à moi?

--Pour que tout s'arrange entre vous deux. Il saura bientôt qu'il n'a

rien fait de mal, mais je veux que vous vous rendiez chez lui comme de

vous-même, pour arranger les choses.

--Ne dois-je pas dire que je sais qu'il est innocent?

--Il faut venir par votre seule volonté, sans raconter que je vous ai

parlé. Autrement il ne vous pardonnera jamais vos paroles de ce matin.

Hildur l'écoutait en silence. Il y avait là-dedans quelque chose

qu'elle n'avait jamais rencontré auparavant dans la vie, et elle

faisait des efforts pour se l'expliquer.

--Sais-tu que c'est moi qui t'ai fait renvoyer de Närlunda?

--Je sais bien que ce n'est pas à mes patrons que je dois d'avoir été

renvoyée.

--Alors je ne comprends pas que tu sois venue ici aujourd'hui pour

m'aider.

--Vous n'avez qu'à m'accompagner et tout s'arrangera!

Mais Hildur regarda Helga, sans sortir de ses réflexions.

--C'est peut-être que Gudmund t'aime, toi? hasarda-t-elle.

Mais à ce mot la patience de Helga prit fin.

--Est-ce que je pourrais être une femme pour lui? dit-elle avec

emportement. Vous savez bien que je ne suis que la fille d'un pauvre

journalier et que ce n'est même pas là le pire.

Les deux jeunes filles quittèrent la ferme sans être aperçues et

gagnèrent la voiture. Helga se chargea de conduire et ne ménagea pas

le cheval. On mena bon train et toutes deux gardèrent le silence.

Hildur ne quittait pas Helga des yeux. On eût dit que la jeune fille

l'étonnait plus que tout le reste.

Au moment où elles approchèrent de la ferme, Helga remit les rênes à

Hildur en disant:

--Maintenant vous irez seule là-bas parler à Gudmund. Je viendrai dans

un moment raconter l'histoire du couteau. Mais vous ne devez pas laisser

entendre par un seul mot que c'est moi qui suis venue vous chercher.

Gudmund se trouvait dans la salle, en train de causer avec sa mère. Le

père assis à quelque distance fumait sa pipe. Il avait l'air satisfait

et ne prononçait pas un seul mot. On voyait bien qu'à son avis tout

marchait à souhait et qu'il n'avait plus besoin d'intervenir.

--Qu'est-ce que vous auriez dit, mère, si je vous avais proposé Helga

pour belle-fille? dit Gudmund.

Mère Ingeborg leva la tête et dit d'une voix ferme:

--J'accueillerai avec plaisir la belle-fille qu'il te plaira de choisir,

si je sais qu'elle t'aime de l'amour qu'une femme doit avoir pour son

mari.

À peine ces mots furent-ils prononcés qu'ils virent Hildur Eriksdotter

arriver dans la cour. Un instant après, elle fit son entrée; cependant

elle n'était presque plus reconnaissable. Elle n'avança pas dans la

pièce avec son assurance habituelle, elle eut presque l'air de vouloir

rester près de la porte comme une pauvre mendiante.

Elle vint cependant serrer la main à mère Ingeborg et à Erland

Erlandsson. Puis, s'adressant à Gudmund:

--Je voudrais bien te dire un mot, dit-elle.

Gudmund se leva, et ils entrèrent tous deux dans la pièce à côté.

Il avança une chaise à Hildur, mais elle ne s'assit point. Elle était

rouge d'embarras, et les paroles arrivaient gauches et timides.

--J'étais sans doute... Oui, c'est peut-être bien un peu trop dur ce

que je t'ai dit ce matin...

--Nous sommes venus un peu brusquement, dit Gudmund.

Elle devint encore plus rouge de honte.

--J'aurais dû réfléchir un peu. Nous aurions pu... Il aurait mieux

valu...

--Je crois, moi, que tout est pour le mieux, Hildur. Ce n'est plus la

peine d'en parler. Mais c'est gentil à vous d'être venue.

Elle cacha son visage dans ses mains et poussa un soupir qui ressemblait

à un sanglot, mais tout de suite, elle releva la tête.

--Non, dit-elle. Je n'y tiens plus. Je ne veux pas te faire croire que

je sois meilleure que je ne suis. Quelqu'un est venu me dire que tu

étais innocent, en me conseillant de me rendre ici au plus vite, pour

tout arranger. Et je ne devais pas dire que je connaissais ton

innocence, car alors tu ne ferais pas grand cas de ma venue. J'aimerais

bien avoir eu cette idée moi-même, seulement, je ne l'ai pas eue, mais

je t'ai regretté toute la journée, en souhaitant que tout redevienne

entre nous comme auparavant. Et, de quelque façon que cela finisse, il

faut que je te dise que je me réjouis bien vivement de ton innocence.

--Qui est-ce qui est venu te donner ce conseil-là? demanda Gudmund.

--Je ne devais pas le dire.

--Je suis étonné que quelqu'un le sache déjà. Père ne fait que

revenir de chez le commissaire. Il a télégraphié en ville, et on lui

a répondu que le vrai meurtrier est déjà retrouvé.

À ces mots, Hildur sentit ses jambes fléchir sous elle, et elle se

laissa tomber sur la chaise. Elle eut peur devant l'attitude calme et

aimable de Gudmund, et elle commença à s'apercevoir qu'elle n'avait

plus son ancien empire sur lui.

--Je le comprends, vous ne pouvez pas oublier ma conduite de ce matin.

--Mais si, et je ne vous en garde nulle rancune, dit-il, du même ton

calme. Nous n'en parlerons plus.

Elle tressaillit, baissa les yeux, et garda une attitude d'attente.

--Il faut nous estimer heureux, Hildur, dit-il, en venant lui prendre la

main, que cela se soit terminé ainsi; car, aujourd'hui, j'ai acquis la

certitude que j'en aime une autre. Je crois que je l'aimais depuis

longtemps, seulement je ne l'ai su qu'aujourd'hui.

--Qui est-ce que vous aimez, fit-elle d'une voix sourde.

--Ce n'est pas la peine de le dire. Je ne l'épouserai pas, car elle ne

m'aime pas, mais je n'en épouserai pas une autre non plus.

Hildur leva la tête. Il est difficile de dire au juste ce qui se passa

en elle, mais elle eut la sensation nette, dès ce moment, qu'elle, la

fille du grand fermier, avec toute sa beauté et tous ses biens, elle

n'était rien pour Gudmund; mais elle avait sa fierté, et elle ne

voulut pas se séparer de lui sans lui faire voir, qu'outre ces

choses-là, elle avait aussi une valeur personnelle.

--Je veux, Gudmund, que tu me dises si c'est Helga du Grand-Marais que

tu aimes.

Gudmund ne répondit pas.

--Car, si c'est Helga, alors je peux te dire qu'elle t'aime de son

côté. C'est elle qui est venue m'apprendre ce que j'avais à faire

pour regagner ton amour. Elle savait que tu étais innocent, mais elle

ne te l'a pas dit à toi, parce qu'elle voulait me le faire savoir

d'abord.

Gudmund la fixa dans les yeux.

--Et cela te semble prouver qu'elle a pour moi un grand amour?

--Tu peux en être sûr, Gudmund. Je m'en porte garante. Personne au

monde ne pourra t'aimer plus qu'elle.

Il fit quelques pas rapides sur le plancher. Puis il s'arrêta devant

Hildur.

--Mais toi, alors, pourquoi me dis-tu cela?

--C'est que je ne voulais pas le céder à Helga en fait de

générosité.

--Ah! Hildur, Hildur! s'écria-t-il, lui posant les mains sur les

épaules et la secouant en proie à la plus vive émotion. Tu ne sais

pas, toi, tu ne sais pas combien je t'aime, en ce moment. Tu ne sais pas

combien tu m'as rendu heureux!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Helga était assise au bord de la route. Le menton sur la main, elle

regardait le sol. Elle essayait de se figurer quel bonheur pourrait

être celui de Gudmund et de Hildur.

Tandis qu'elle restait là, un valet de Närlunda vint à passer. Il

s'arrêta en l'apercevant.

--Helga, as-tu entendu cette histoire de Gudmund?

Elle répondit oui de la tête.

--Heureusement que ce n'était pas exact. Le vrai meurtrier est déjà

sous les verrous.

--Je savais bien que cela ne pouvait pas être vrai, dit Helga.

Puis, l'homme s'en alla, mais Helga resta toujours assise au bord de la

route.

Donc, ils le savaient déjà à la ferme!... Elle n'avait plus besoin

d'aller le leur raconter.

Elle se sentit étrangement abandonnée. Dans la journée, elle avait

été animée d'une telle ardeur. Elle n'avait pas pensé à elle-même,

elle n'avait eu qu'une seule idée, celle de remettre sur pied l'union

de Gudmund avec Hildur. Mais maintenant il lui apparut combien elle

était seule. Et cela était bien dur de n'être plus rien pour ceux

qu'on aime. Maintenant, Gudmund n'avait plus besoin d'elle, et son

enfant, à elle, sa mère l'avait fait sien. C'est à peine si on lui

accordait de le regarder.

Elle se disait qu'il fallait se lever pour rentrer. Mais les côtes lui

paraissaient longues et pénibles. Elle ne savait pas où elle

trouverait la force de les monter.

Une voiture s'approcha du côté de Närlunda. Elle crut y découvrir,

assis côte à côte, Gudmund et Hildur. Sans doute, ils s'étaient

déjà mis en route pour porter à Elvokra la nouvelle de leur

réconciliation. Et demain le mariage aurait lieu.

En découvrant Helga, ils arrêtèrent le cheval. Gudmund remit les

rênes à Hildur, et sauta à bas. Hildur salua Helga de la tête et

repartit.

Gudmund resta sur la route devant Helga.

--Je suis heureux que tu sois là, Helga, dit-il. Je croyais que

j'allais être obligé de grimper jusqu'au Grand-Marais pour te

retrouver.

Il dit cela sur un ton brusque, presque dur, et, d'un geste résolu, il

la saisit par le bras. Et elle lut dans ses yeux que maintenant il

savait à quoi s'en tenir. Maintenant, elle ne voyait plus moyen de lui

échapper.

Le Livre des Légendes · 第 17 / 25 题