IV

Il semblait à Gudmund qu'il avait aimé Hildur Eriksdotter jusqu'au

jour où elle lui extorqua la promesse de renvoyer Helga de Närlunda.

Du moins n'y eut-il jusqu'à ce jour-là aucun être au monde qu'il

admirât et estimât plus qu'elle. Jamais jeune fille ne lui avait paru

digne d'être comparée à Hildur et il s'était senti très fier

d'avoir réussi à la gagner. Il avait trouvé un réel plaisir à

imaginer l'avenir à côté d'elle. Ils seraient riches et considérés

et il avait le sûr pressentiment qu'il ferait bon vivre dans une maison

dirigée par Hildur. Il ne lui répugnait pas non plus de penser à tout

l'argent qu'il aurait par son mariage avec cette jeune fille. Il allait

pouvoir améliorer la culture, reconstruire les vieux bâtiments

délabrés et agrandir la ferme de manière à devenir un vrai grand

paysan.

Le même dimanche où il avait fait le retour de l'église en compagnie

de Helga, il était parti au soir pour Elvokra. Là, Hildur s'était

mise à parler de Helga, disant qu'elle ne voulait pas venir à

Närlunda avant d'avoir vu partir cette fille. Gudmund avait d'abord

voulu prendre cette idée pour une plaisanterie, mais bientôt il avait

compris que Hildur était très sérieuse en parlant ainsi. Alors

Gudmund plaida avec beaucoup de chaleur la cause de Helga, disant

qu'elle était si jeune au moment où on l'avait envoyée en place, que

vraiment il n'y avait pas de quoi s'étonner si cela tournait mal,

surtout qu'elle était tombée sur un mauvais patron comme Per

Mortensson. Depuis que la mère de Gudmund s'était chargée d'elle,

elle s'était toujours bien conduite.

--Ça ne peut pas être juste de la repousser, dit-il. Alors il se

pourrait bien qu'elle eût de nouveaux malheurs.

Mais Hildur ne voulait pas entendre raison.

--Si cette fille doit rester à Närlunda, je n'y mettrai jamais les

pieds, dit-elle. Je ne pourrai jamais supporter la présence, dans ma

maison, d'une telle personne.

--Tu ne sais pas ce que tu fais, dit Gudmund. Personne n'a su si bien

qu'Helga soigner ma mère. Nous avons tous été très heureux de sa

venue parmi nous. Auparavant, mère était souvent difficile et d'humeur

sombre.

--Je ne pense pas t'obliger à la renvoyer, dit Hildur; mais c'était

l'évidence même que si Gudmund ne lui accordait pas satisfaction, elle

était décidée à renoncer aux projets de mariage.

--Eh bien, ça sera comme tu voudras, lui dit alors Gudmund.

Il jugea impossible de risquer tout son avenir à cause de Helga. Mais

il était très pâle en faisant cette concession et il resta silencieux

et abattu toute la soirée.

Cet incident faisait craindre à Gudmund que peut-être Helga ne fût

pas telle qu'il se l'était imaginée. Il n'aimait évidemment pas

qu'elle eût pu lui imposer sa volonté, mais ce qui était pis, il

n'arrivait pas à se persuader qu'elle eût eu raison. Il se disait

qu'il se serait fait un plaisir de céder devant elle, si elle s'était

montrée généreuse, mais au lieu de cela elle lui était apparue

mesquine et dépourvue de cœur.

Toutes les fois que Gudmund revoyait sa fiancée, il restait aux aguets

pour voir si ce trait de caractère qu'il croyait avoir découvert chez

elle, réapparaîtrait encore. Sa méfiance une fois mise en éveil, il

ne fut pas longtemps à découvrir bien des choses qui n'étaient pas

comme il aurait désiré.

--Je crois bien qu'elle est de celles qui pensent d'abord à

elles-mêmes, murmurait-il par devers lui chaque fois qu'il la quittait,

et il se demandait combien durerait l'amour qu'elle avait pour lui s'il

était mis à l'épreuve.

Il essayait de se consoler en se disant que tout le monde pense d'abord

à soi-même, mais à cette idée l'image de Helga se présentait

immédiatement à son esprit. Il la revoyait dans la salle d'audience

s'emparant de la Bible, et de nouveau il l'entendait crier:

--Je renonce au procès. Je l'aime encore. Je ne veux pas qu'il soit

parjure.

C'est ainsi qu'il aurait voulu Hildur. Helga lui était devenue une

mesure avec laquelle il mesurait les gens.

En vérité, il n'y en avait pas beaucoup pour égaler cette fille-là

en amour et en charité.

Chaque jour, son amour pour Hildur diminuait davantage, mais il ne lui

vint pas à l'idée de renoncer à ce mariage. Il essayait de se

persuader que son découragement n'était qu'une lubie. À peine

quelques semaines auparavant ne la tenait-il pas pour la meilleure de

toutes!

Si c'eût été au début des fiançailles, il se serait sans doute

retiré. Mais maintenant les bans étaient publiés, le jour du mariage

fixé, et chez lui on avait déjà commencé à faire de vastes

réparations. Et puis, il ne tenait pas non plus à renoncer à la belle

fortune et à la bonne situation qui l'attendaient. Enfin, quelle raison

invoquerait-il pour une rupture? Ce qu'il avait à redire contre Hildur

était si peu de chose que cela n'eût plus été que du vent entre ses

lèvres, s'il avait essayé de le formuler.

Mais souvent le cœur lui pesait, et chaque fois qu'il avait des courses

à faire au village ou en ville, il se fournissait de bière et de vin

dans les boutiques pour retrouver sa belle humeur en buvant. Après

avoir vidé quelques bouteilles, il était de nouveau fier de son

mariage et épris de Hildur. Alors il ne comprenait plus ce qui l'avait

tourmenté.

Gudmund pensait souvent à Helga et désirait ardemment la revoir. Mais

il se disait que Helga devait tenir pour un misérable l'homme qui

l'avait fait renvoyer, malgré l'engagement contraire, donné de plein

gré. Ne pouvant ni s'expliquer, ni s'excuser, il évitait de se

rencontrer avec elle.

Un matin, Gudmund, se trouvant sur la route, y rencontra Helga qui

revenait du village où elle était allée chercher du lait. Gudmund fit

demi-tour et se mit en devoir de raccompagner. Elle ne parut pas très

heureuse de la compagnie: elle se mit à marcher très vite comme si

elle désirait lui échapper, et elle ne disait rien. Gudmund aussi se

taisait, ne sachant comment engager la conversation.

Alors une voiture parut au loin. Gudmund, absorbé par ses pensées, ne

s'en aperçut pas, mais Helga l'ayant vue se tourna brusquement vers

lui.

--Ce n'est pas la peine que tu m'accompagnes plus loin, Gudmund, car si

je ne me trompe, voici la voiture des gens d'Elvokra qui arrive là-bas.

Gudmund ayant jeté un rapide coup d'œil et reconnaissant le cheval et

la voiture, fit un mouvement comme pour retourner sur ses pas. Mais

l'instant après, se redressant fièrement, il continua sa marche à

côté de Helga jusqu'à ce que la voiture eût passé. Alors il

ralentit le pas. Helga continuant à marcher aussi vite qu'avant, ils se

séparèrent sans qu'il lui eût adressé un seul mot. Mais le restant

de la journée il était plus content de lui-même qu'il ne l'avait

été depuis bien longtemps.

V

Il avait été décidé que le mariage de Gudmund et de Hildur serait

célébré à Elvokra, le lundi de la Pentecôte. Le vendredi de la

semaine précédente, Gudmund se rendit à la ville pour faire quelques

emplettes en vue d'une fête de bienvenue qu'on devait donner à

Närlunda au lendemain du mariage. En ville, il se rencontra avec des

jeunes gens de sa commune. Sachant que c'était sa dernière promenade

en ville avant le mariage, ils en prirent prétexte pour organiser une

véritable orgie. Tous prenant à tâche de faire boire Gudmund, ils

firent si bien qu'à la fin celui-ci se trouva ivre-mort.

Il ne rentra qu'au matin suivant, si tard, que son père et le valet

étaient déjà partis au travail, et il resta au lit jusqu'après-midi.

En se levant pour s'habiller, il constata que son veston était

déchiré à plusieurs endroits.

--Il paraît que je me suis battu cette nuit, se dit-il, faisant effort

pour se rappeler ce qu'il avait bien pu faire.

Il se rappela tout juste que vers onze heures il avait quitté l'auberge

en compagnie de ses amis, mais il n'arriva pas à démêler où ils

s'étaient rendus par la suite. C'était là vouloir pénétrer de son

regard l'obscurité la plus absolue. Il ne savait pas s'ils n'avaient

fait que se ballader par les rues ou bien s'ils étaient entrés quelque

part. Il ne se rappelait pas si c'était lui-même ou bien un autre qui

avait attelé le cheval et il ne gardait aucun souvenir de son retour.

En entrant dans la salle, il la trouva lavée et rangée en vue de la

fête. Le travail était fini pour la journée, et les gens étaient en

train de goûter. Personne ne fit allusion au voyage de Gudmund.

C'était chose convenue qu'il aurait pleine liberté de faire ce qu'il

voulait, ces dernières semaines.

Gudmund s'assit à table pour prendre son café comme tout le monde.

Tandis qu'il le versait de la tasse dans la soucoupe, et de là de

nouveau dans la tasse pour le faire refroidir, mère Ingeborg, ayant

achevé de boire, prit le journal qui venait d'arriver et se mit à

lire. Elle lut à voix haute colonne après colonne, et Gudmund, son

père et tous les autres l'écoutaient.

Parmi les nouvelles qu'elle débitait ainsi, se trouvait le récit d'une

rixe survenue la nuit passée sur la grande place entre un groupe de

paysans ivres et des ouvriers. Aussitôt la police arrivée, les

combattants s'étaient enfuis à l'exception d'un seul resté inanimé

au milieu de la place. Celui-ci avait été transporté au poste de

police et aucune blessure extérieure n'ayant été constatée, on avait

essayé de le rappeler à la vie. Tous les efforts étant restés vains,

on avait enfin découvert une lame de couteau enfoncée dans la tête.

C'était une lame de grandeur considérable, qui ayant pénétré dans

le cerveau s'était cassée presque au ras du crâne. Le meurtrier

s'était enfui avec le manche du couteau; mais la police, connaissant

fort bien ceux qui avaient pris part à la rixe, gardait bon espoir de

le retrouver sous peu.

Tout en écoutant la lecture, Gudmund déposa sa tasse, mit la main à

la poche, d'où il retira son couteau sur lequel il jeta un regard

indifférent. Soudain il eut un mouvement brusque, retourna le couteau

dans la main et le remit dans sa poche si vite qu'on aurait dit qu'il le

brûlait. Puis, il ne toucha plus au café mais resta longtemps

immobile, ayant l'air fort soucieux. Son front se rida de plis profonds.

Il était manifeste qu'il cherchait à toute force à pénétrer un

mystère.

À la fin il se leva, s'étira, bâilla et se dirigea lentement vers la

porte de sortie.

--Il faut bien me remuer un peu. Je n'ai pas été dehors de toute la

journée, dit-il en quittant la pièce.

Presque en même temps Erland Erlandsson se leva aussi. Ayant fini sa

pipe il entra dans sa chambre chercher du tabac. S'attardant un peu à

bourrer sa pipe, il aperçut Gudmund qui passait. La chambre où il se

trouvait ne donnait pas sur la cour comme la salle mais sur un jardinet

où se dressaient quelques pommiers énormes. En bas du jardinet était

un petit marécage où se formaient au printemps de grandes flaques

d'eau, mais qui séchait complètement au courant de l'été. Rarement

voyait-on quelqu'un se diriger de ce côté-là. Erland Erlandsson, se

demandant ce qu'allait y faire Gudmund le suivait des yeux. Il vit son

fils mettre la main à la poche pour en retirer un objet qu'il lança au

loin dans le marécage. Puis il traversa le jardinet, sauta une

barrière et disparut du côté de la route.

Aussitôt le fils hors de vue, Erland sortant à son tour se dirigea

vers le marécage. Il passa hardiment dans l'eau vaseuse où bientôt il

se baissa pour ramasser un objet contre lequel son pied venait de buter.

C'était un grand couteau dont la grande lame était brisée. Il le

retourna de tous les côtés, l'examinant avec un soin minutieux,

pendant qu'il restait encore les pieds dans l'eau. Puis il le mit dans

sa poche, mais le retira de nouveau pour l'examiner encore plusieurs

fois avant de retourner à la maison.

Gudmund ne rentra que lorsque tout le monde fut couché. Il se mit au

lit sans toucher au repas qui l'attendait sur la table de la salle.

Erland Erlandsson et sa femme couchaient dans la pièce donnant sur le

jardinet. Au premier jour, Erland crut entendre un bruit de pas sous la

fenêtre. Il se leva, écarta le rideau et vit de nouveau son fils qui

se dirigeait vers le marécage. Là ôtant chaussures et chaussettes, il

se mit dans l'eau qu'il explora dans tous les sens comme quelqu'un qui

cherche un objet perdu. Il continua ainsi un bon moment, puis regagna la

terre ferme comme s'il eût pensé s'en aller, mais retourna aussitôt

à sa recherche. Une heure entière le père resta à le regarder. Alors

Gudmund retourna vers la maison et rentra se coucher.

Le dimanche de la Pentecôte, Gudmund devait aller à l'église. Au

moment où il attelait le cheval, son père traversa la cour.

--Tu as oublié d'astiquer le harnais aujourd'hui, dit-il en passant,

car le harnais aussi bien du reste que la voiture, étaient sales et

crasseux.

--J'ai eu autre chose à faire, répondit Gudmund avec indolence; et il

partit sans y rien changer.

Après la messe, Gudmund accompagna sa fiancée à Elvokra où il passa

le reste de la journée. Il y avait là une nombreuse réunion de jeunes

gens qui devaient fêter la dernière soirée de jeune fille de Hildur,

et l'on dansa jusque fort tard dans la nuit. Il y avait beaucoup à

boire mais Gudmund ne toucha à rien. De toute la soirée il ne dit

guère mot à personne, mais il dansait frénétiquement et riait

parfois d'un rire bruyant et aigu sans que personne comprît au juste ce

qui l'amusait.

Gudmund ne rentra que vers deux heures et aussitôt qu'il eut remisé

son cheval, il se dirigea vers le marécage derrière la maison. Il se

mit pieds nus, retroussa son pantalon et entra dans l'eau. C'était une

claire nuit d'été et le père se trouvait derrière le rideau de sa

chambre, regardant les manœuvres de son fils. Il le vit marcher

incliné vers la surface de l'eau, cherchant obstinément comme la nuit

précédente. De temps à autre il regagnait le bord comme s'il eût

désespéré de rien trouver, mais l'instant d'après il se remettait à

l'eau. À un moment donné il s'en fut chercher un seau de l'étable à

l'aide duquel il se mit en devoir de puiser l'eau des petites mares

stagnantes comme s'il eût pensé les vider, mais constatant bientôt

que c'était peine perdue, il déposa le seau. Il essaya encore une

épuisette. Il en sillonna le marécage entier sans en retirer autre

chose que de la vase. Quand il rentra, l'heure était si avancée que la

maison commençait à s'animer. Il était alors si fatigué et si

épuisé par l'insomnie qu'il trébuchait en marchant et il se jeta sur

son lit sans se déshabiller.

À huit heures sonnantes, le père vint le réveiller. Gudmund était

couché sur le lit, les vêtements éclaboussés de vase et de boue,

mais le père ne lui demanda pas ce qu'il avait pu faire, il lui dit

seulement que c'était l'heure de se lever, puis il ferma la porte.

Quelques minutes après, Gudmund descendit dans la salle, habillé de

son beau costume de noces. Il était pâle, ses yeux brûlaient d'un

éclat anxieux, mais personne ne l'avait jamais vu si beau. Les traits

du visage étaient comme illuminés par une lumière intérieure. On

croyait voir un être fait d'âme et de volonté et non pas de chair et

de sang.

Dans la salle tout avait pris un air solennel. La mère avait mis sa

robe noire et jeté un beau châle de soie sur ses épaules, bien

qu'elle ne dût pas assister au mariage. Tous les domestiques avaient de

même mis leurs plus beaux costumes. Le foyer était décoré de

feuilles fraîches de bouleau. La table était recouverte d'une nappe

blanche et chargée de plats variés et succulents.

Après le repas, mère Ingeborg lut un psaume et quelques versets de la

Bible. Puis, s'adressant à Gudmund, elle le remercia d'avoir toujours

été un bon fils, lui souhaita du bonheur pour l'avenir et lui donna sa

bénédiction. Mère Ingeborg savait fort bien tourner ses phrases et

Gudmund en fut tout ému. À plusieurs reprises ses yeux se voilèrent,

mais il réussit cependant à vaincre son envie de pleurer. Le père

aussi prononça quelques mots.

--Il nous sera bien dur de te perdre, dit-il; et de nouveau Gudmund fut

près d'éclater en sanglots.

Tous les domestiques venaient aussi lui serrer la main en le remerciant

du temps passé. Les larmes brillaient aux cils de Gudmund pendant toute

cette scène. Il toussotait et faisait de vains efforts pour parler,

mais arrivait à peine à prononcer un mot intelligible.

Le père devait l'accompagner à Elvokra pour assister au mariage. Il

sortit pour atteler le cheval, et rentra peu après annoncer que le

moment était venu de partir. En prenant place dans la voiture, Gudmund

constata qu'elle était nettoyée. Tout était aussi reluisant, aussi

bien soigné qu'il le voulait d'ordinaire lui-même. Du même coup il

fut frappé du bel ordre qui régnait dans la cour. L'avenue était

sablée de frais, des tas de vieux bois et d'autres fatras qui s'y

trouvaient depuis des années et des années, avaient été enlevés.

Des deux côtés de l'entrée étaient placés en guise d'arc de

triomphe deux beaux bouleaux, à la girouette était suspendue une

magnifique couronne de fleurs de prunier sauvage, de toutes les lucarnes

sortaient des branches vert clair de bouleau fraîchement coupées. De

nouveau, Gudmund se sentit prêt à pleurer. Il serra violemment le bras

de son père au moment où celui-ci allait fouetter le cheval. C'était

comme s'il eût voulu empêcher le départ.

--Qu'y a-t-il? demanda le père.

--Rien, répondit Gudmund, ce n'était rien. Il faut bien partir.

Gudmund n'était pas encore bien loin qu'il dut faire encore un adieu.

C'était Helga du Grand-Marais. Elle l'attendait à la barrière qui

séparait de la route le petit sentier conduisant chez elle. Le père,

qui conduisait, arrêta le cheval en apercevant Helga.

--Je vous ai attendus, parce que je voulais apporter mes vœux de

bonheur à Gudmund aujourd'hui même, dit Helga.

Gudmund se baissa hors de la voiture pour serrer la main à Helga. Il

crut voir qu'elle avait maigri, ses yeux étaient bordés de rouge. Nul

doute qu'elle ne passât ses nuits à pleurer et à regretter Närlunda.

Mais aujourd'hui elle voulait avoir l'air heureux et elle lui souriait

de son plus beau sourire. Il fut de nouveau très ému mais ne put rien

dire. Son père, qui cependant avait la réputation de ne jamais parler

sans être poussé par la plus extrême nécessité, eut cette

exclamation:

--Je crois bien que ce vœu-là fera plus de plaisir à Gudmund que tout

autre.

--Oui, c'est bien vrai cela, dit Gudmund.

Ils se serrèrent la main encore une fois, puis on repartit. Gudmund

resta tourné en arrière, fixant Helga du regard. Un groupe d'arbres

venant à la cacher, il retira vivement le tablier de la voiture comme

pour sauter à bas.

--Tu avais donc autre chose à dire à Helga? demanda le père.

--Oh non, rien, répondit Gudmund en reprenant sa place sur le siège.

Ils firent encore un petit bout de chemin. Le père conduisait tout

doucement. On aurait dit qu'il trouvait plaisir à rester ainsi à

côté de son fils. Il ne se souciait pas d'arriver vite.

Tout à coup, Gudmund, inclinant la tête vers l'épaule de son père,

éclata en sanglots.

--Qu'as-tu donc? demanda Erland, tirant à lui les rênes si vivement

que le cheval s'arrêta.

--C'est que vous étiez tous si bons pour moi, et je ne le mérite pas.

--Tu n'as pourtant pas commis de mauvaise action?

--Si, père, j'en ai commis une.

--Je ne veux pas le croire.

--Si, j'ai tué un homme.

Le père poussa un gros soupir. On aurait dit un soupir de soulagement

et Gudmund levant la tête le regarda surpris. Le père remit le cheval

en marche, puis, doucement, il dit:

--Je suis heureux que tu me l'aies dit toi-même.

--Vous le saviez donc déjà, père?

--J'ai bien vu samedi soir qu'il y avait quelque chose de travers. Et

puis, j'ai trouvé ton couteau dans le marécage.

--Ah, c'est donc vous qui l'aviez trouvé?

--Je l'ai trouvé et j'ai vu qu'une des lames était brisée.

--Oui père, je sais que la lame est brisée, mais je ne peux pas me

mettre cette idée dans la tête que c'est moi qui ai fait cela.

--Tu as dû le faire étant ivre.

--Je ne sais rien, je ne me rappelle rien. J'ai vu à l'état de mes

vêtements que je m'étais battu, et je sais que la lame a disparu.

--Je comprends que tu avais l'intention de te taire, dit le père.

--Je me suis dit que sans doute mes camarades étaient aussi ivres que

moi, et qu'ils ne se rappelaient pas plus que moi. Il n'y avait

peut-être pas d'autre preuve contre moi que le couteau et c'est pour

cela que je m'en suis débarrassé.

--J'ai compris que tu raisonnais ainsi.

--Vous comprenez, père: je ne sais pas qui est mort, je ne l'ai

peut-être jamais vu. Je ne me rappelle pas l'avoir fait. J'ai trouvé

que ce n'était pas mon devoir de payer pour ce que je n'avais pas fait

exprès. Bientôt donc j'en suis venu à me dire que j'avais été fou

de jeter le couteau dans le marécage. Il se dessèche, l'été, et

alors n'importe qui aurait pu le trouver. Voilà pourquoi j'ai essayé

de le retrouver moi-même, la nuit d'hier et cette nuit-ci.

--Tu n'as pas eu l'idée d'avouer?

--Non, hier, je n'ai pensé qu'à une chose, à savoir comment je

pourrais tenir la chose secrète, et j'ai tâché de danser et de

m'amuser, pour que personne ne puisse rien voir de changé dans mon

attitude.

--C'était donc ton intention de te marier aujourd'hui sans avouer? Tu

acceptais là une grosse responsabilité. N'as-tu pas compris que si tu

étais découvert, tu entraînerais dans ta misère Hildur et toute sa

famille?

--Il m'a semblé que je les épargnais encore mieux en ne disant rien.

Ils allaient maintenant très vite. Le père paraissait très pressé

d'arriver. Il continuait cependant de parler à son fils. De toute sa

vie il ne lui avait adressé autant de paroles.

--Je me demande ce qui a pu te faire changer d'avis, dit-il.

--C'est Helga, en venant m'apporter ses vœux de bonheur. Alors j'ai

senti fléchir la dureté de mon cœur. Elle m'a tout ému. J'ai bien

été ému ce matin par mère et par vous-même, et j'ai été sur le

point de vous dire que je n'étais pas digne de votre amour, seulement

mon cœur restait dur et résistait encore; mais à l'arrivée de Helga,

c'en fut fini de moi. J'estimais qu'elle devait plutôt me haïr, moi

qui l'avais fait renvoyer de chez nous.

--Maintenant je pense que tu es d'accord avec moi pour faire savoir tout

cela immédiatement à la famille de Hildur, dit le père.

--Oui, répondit Gudmund à voix basse. Oui, pour sûr! ajouta-t-il tout

de suite après, d'un ton plus ferme. Je ne voudrais pas lier Hildur à

mon mauvais sort. Elle ne me le pardonnerait jamais.

--Les gens d'Elvokra tiennent à leur honneur, comme tout le monde, dit

le père. Et il faut que tu saches, Gudmund, que ce matin en partant, je

me suis dit que je serais forcé de tout raconter moi-même au père de

Hildur, si tu ne te décidais pas à le faire. Jamais je n'aurais pu

assister silencieux à l'union de Hildur avec un homme qui à tout

moment peut être accusé d'assassinat.

Il faisait claquer son fouet pour aller plus vite encore.

--Nous avons devant nous le moment le plus pénible, dit-il. Nous ferons

en sorte qu'il soit vite passé. Je pense que les parents de Hildur

trouveront très bien de ta part de t'accuser toi-même, et j'espère

que cela les rendra plus bienveillants envers toi.

Gudmund ne répondit rien, il avait l'air toujours plus abattu à mesure

qu'on s'approchait d'Elvokra. Le père continuait de parler pour lui

inspirer courage.

--J'ai déjà entendu raconter un cas pareil, dit-il. Il s'agissait d'un

fiancé qui avait eu le malheur de tuer son camarade de chasse. Il ne

l'avait pas fait exprès, et l'on n'avait pas su que c'était lui qui

avait tiré le coup meurtrier; mais peu après, au jour même du

mariage, en arrivant dans la maison où tout était prêt pour la

cérémonie, il se rendit auprès de sa fiancée et lui dit: «Il n'y

aura pas de mariage. Je ne veux pas t'entraîner dans la misère qui

m'attend.» Mais la fiancée, qui déjà avait mis la couronne et le

voile, le prit par la main et le conduisit dans la salle où les hôtes

se trouvaient réunis pour assister à la bénédiction nuptiale. Là,

elle raconta à haute voix ce que son fiancé venait de lui dire. «J'ai

raconté ceci, pour que tout le monde sache que tu n'as pas usé de

fausseté envers moi, ajouta-t-elle en se tournant vers son fiancé.

Maintenant je veux qu'on nous donne immédiatement la bénédiction. Car

tu restes le même qu'auparavant, malgré le malheur qui te frappe, et

quelque misère qui t'attende, je veux que nous la supportions en

commun.»

Au moment même où le père eut fini son histoire, ils arrivèrent à

l'avenue étroite conduisant à Elvokra. Gudmund se tourna vers lui, un

sourire mélancolique sur les lèvres.

--Cela ne se passera pas ainsi pour nous, dit-il.

--Qui sait? dit le père en se redressant sur le siège.

Il regarda le fils et encore une fois il s'étonna de voir comme il

était beau ce jour-là.

--Je ne serais pas trop surpris qu'il lui arrivât quelque chose de

grand et d'inattendu, se dit-il tout bas.

On devait se marier à l'église et une foule de gens se trouvaient

déjà réunis à la ferme, pour prendre part au cortège nuptial. Des

parents étaient venus de loin. Ils étaient assis sur le perron, en

grand apparat, tout prêts à partir pour l'église. Les charrettes et

les chars-à-bancs étaient déjà sortis dans la cour et l'on entendait

dans l'écurie le piaffement des chevaux qu'on était en train de

panser. Le violoniste de la commune, assis seul sur l'escalier de la

remise, accordait son violon. D'une croisée de l'étage supérieur, la

fiancée, tout accoutrée, guettait l'arrivée de son futur, pour

l'apercevoir avant qu'il n'eût pu la découvrir lui-même.

Erland et Gudmund descendirent de voiture et demandèrent immédiatement

à avoir un entretien privé avec Hildur et ses parents. Bientôt tous

se retrouvaient dans une petite pièce servant de bureau au fermier.

--Je suppose que vous avez lu dans les journaux le récit d'une rixe qui

a eu lieu en ville, dans la nuit de vendredi et où un homme a été

tué, dit Gudmund, si vite qu'on eût dit qu'il répétait une leçon

apprise.

--Évidemment, j'ai lu ça, dit le fermier.

--C'est que cette nuit-là j'étais à la ville, continua Gudmund.

Cette fois il n'y eut pas de réponse. Un silence de mort plana. Il

parut à Gudmund que tout le monde le fixait de regards si terrifiés

qu'il ne put continuer. Mais alors le père lui vint en aide.

--Gudmund avait été traité par des amis. Il a dû boire un peu trop

cette nuit-là, car en rentrant il ne savait pas ce qu'il avait pu

faire. Mais on voyait bien qu'il s'était battu, car ses vêtements

étaient déchirés.

Gudmund vit la terreur de l'assistance croître à chaque mot, mais

lui-même devenait au contraire plus calme. Un sentiment de défi

s'empara de lui et il prit de nouveau la parole:

--Aussi, lorsque le journal est arrivé samedi soir et que j'y ai lu le

récit de la rixe et de la lame qu'on avait trouvée, enfoncée dans le

crâne, j'ai sorti mon couteau et j'ai constaté qu'une lame manquait.

--C'est là une bien grave nouvelle que Gudmund nous apporte, dit le

fermier. Il aurait mieux valu nous raconter cela hier.

Gudmund se taisait mais de nouveau son père lui vint en aide.

--Ce n'était pas une tâche bien aisée pour Gudmund. C'était bien

tentant de ne rien dire. Il perd beaucoup en faisant cet aveu.

--Oui, oui, il faut bien s'estimer heureux qu'il se soit enfin résolu

à parler, de sorte que nous ne soyons pas entraînés dans cette

misère, dit le fermier avec aigreur.

Gudmund tenait les yeux fixés sur Hildur tout le temps. Elle était

parée de la couronne et du voile nuptial, et à ce moment il la vit

lever la main pour retirer une des grandes épingles qui retenaient la

couronne. Elle paraissait le faire presqu'inconsciemment. S'apercevant

que le regard de Gudmund était posé sur elle, doucement elle remit

l'épingle en place.

--Il n'est pas encore pleinement démontré que ce soit Gudmund le

meurtrier, dit le père, mais je comprends qu'il est désirable

d'ajourner le mariage jusqu'à ce que tout soit tiré au clair.

--Ce n'est pas la peine de parler d'ajournement, dit le fermier. Je

pense bien que Gudmund est assez certain de son affaire pour que nous

puissions tout de suite, d'un commun accord, abandonner toute idée de

mariage entre lui et Hildur.

Gudmund ne répondit pas tout de suite à cet appel. Il s'approcha de sa

fiancée, et lui tendit la main. Elle resta immobile et eut l'air de ne

pas le voir.

--Ne veux-tu pas me dire adieu, Hildur?

À ces mots, elle leva vers lui ses grands yeux où il vit passer une

lueur froide.

--C'était cette main-là qui tenait le couteau? demanda-t-elle.

Sans un mot, Gudmund se tourna vers le fermier.

--Oui, maintenant je suis sûr de mon affaire, dit-il. Ce n'est pas la

peine de parler d'ajournement.

Sur cette parole, l'entretien prit fin et Gudmund et Erland partirent.

Ils avaient à traverser toute une série de pièces et de corridors,

avant de gagner la sortie, et partout ils voyaient des préparatifs de

noces. La porte de la cuisine étant ouverte, ils purent voir s'y agiter

une foule de gens empressés. Il en sortait une odeur mêlée de rôtis

et de petits pâtés, l'énorme fourneau était entièrement recouvert

de grandes et petites marmites, même les casseroles en cuivre qui

d'ordinaire ornaient les murs, en avaient été décrochées pour

servir. «Penser, que c'est pour mon mariage qu'on se donne toute cette

peine!» se disait Gudmund, en passant.

Il put entrevoir la richesse de la vieille ferme en traversant la

maison. Il vit la salle à manger, où les grandes tables étaient

couvertes d'une longue rangée de gobelets et de canettes en argent. Il

passa devant la garde-robe, dont le plancher était garni de grands

coffres et les murs d'une quantité infinie de vêtements divers. En

sortant dans la cour, il vit le nombre considérable de voitures

vieilles et neuves, les chevaux superbes qu'on sortait de l'écurie, les

belles couvertures de voyage posées sur les sièges des voitures. Il

embrassa du regard plusieurs corps de logis, entourés d'étables,

d'écuries, de bercails, remises, granges et greniers, et encore

d'autres dépendances. «Tout cela aurait pu être à moi», se dit-il

en remontant dans sa charrette.

Il fut pris subitement de regrets cuisants. Il aurait voulu se jeter

hors de la voiture, pour aller leur dire que ce n'était pas vrai, ce

qu'il leur avait raconté. Il n'avait fait que se moquer d'eux, les

effrayer. C'était horriblement bête à lui de faire des aveux. Quelle

utilité y avait-il à agir ainsi? Qui cela avançait-il? Le mort

restait bien mort. Non, cet aveu n'aurait pas d'autre résultat que

celui d'entraîner encore la perte d'un homme, la sienne.

Les dernières semaines, il n'avait plus été si avide de ce mariage,

mais maintenant qu'il se voyait forcé à y renoncer, il l'appréciait

enfin à sa juste valeur. C'était beaucoup de perdre Hildur Eriksdotter

et tout ce 'qui s'ensuivait. Qu'importait qu'elle fût égoïste et

autoritaire? Elle était néanmoins la première de toutes les femmes du

pays et, grâce à elle, il serait arrivé d'un seul coup au sommet de

l'honneur et de l'influence.

Ce n'était pas uniquement Hildur elle-même et ses biens qu'il

regrettait, mais mille petites choses de moindre importance. À ce

moment précis, il devait partir pour l'église, et tous ceux qui

l'auraient vu passer, l'auraient envié. Et c'était aujourd'hui qu'il

devait avoir la première place au festin nuptial. C'était aujourd'hui

qu'il devait être le centre des danses et des plaisirs. C'était son

grand jour qui lui tournait le dos.

Erland se tourna à plusieurs reprises vers son fils pour le regarder.

Celui-ci n'était plus si beau, si illuminé que le matin; il restait

abattu, hébété, le regard éteint. Le père se demandait si son fils

regrettait ses aveux, et il allait le lui demander, mais jugea

préférable de se taire.

--Où allons-nous, maintenant? demanda Gudmund, après un court silence.

Ne vaudrait-il pas mieux aller directement chez le commissaire?

--Il faut bien que tu rentres te reposer un peu, dit le père. Tu n'as

pas dû dormir beaucoup ces dernières nuits.

--Mère sera bien effrayée de nous voir revenir.

--Elle ne sera guère étonnée, dit le père. Elle en sait autant que

moi. Elle sera certainement heureuse d'apprendre que tu as fait des

aveux.

--Je crois que mère et vous tous, là-bas, serez heureux de m'envoyer

en prison, dit Gudmund avec amertume.

--Nous savons que tu perds beaucoup, en agissant selon la justice, dit

le père. Et nous ne pouvons pas nous empêcher de trouver heureux que

tu aies su te vaincre toi-même.

Il parut impossible à Gudmund de rentrer pour écouter tous ces gens le

louer d'avoir détruit, gaspillé son avenir. Il cherchait un prétexte

pour éviter de voir qui que ce fût avant d'avoir retrouvé un peu de

calme.

À ce moment, ils passaient devant l'endroit où débouche le sentier du

Grand-Marais.

--Voulez-vous arrêter ici, père? Je crois que j'irai causer un peu

avec Helga.

De bonne grâce le père arrêta le cheval.

--Tâche de rentrer aussi tût que possible, pour te reposer, dit-il.

Gudmund s'enfonça dans la forêt et bientôt fut hors de vue. Il

n'avait nullement l'intention de retrouver Helga, il était seulement

très content d'être seul pour n'avoir plus besoin de se retenir. Il

éprouvait une colère irraisonnée contre tous et contre tout, il

donnait des coups de pied violents aux pierres qui se trouvaient sur son

chemin, et parfois il s'arrêtait pour arracher des branches entières,

uniquement parce qu'une feuille l'avait frappé au visage.

Il suivit le chemin jusqu'au Grand-Marais, mais dépassa la cabane et se

dirigea vers le sommet de la montagne. Ici, il eut de la peine à se

frayer un chemin. Il avait perdu le sentier, et, pour arriver au sommet,

il était obligé de franchir une large bande de roches pointues. Ce fut

une promenade périlleuse, par-dessus les rocs escarpés, et il aurait

pu se casser bras et jambes s'il avait fait un faux pas. Il en eut la

sensation très nette, mais continua néanmoins sa marche, comme s'il

eût pris plaisir à s'exposer au péril.

--S'il m'arrive un malheur ici, personne ne me retrouvera, se dit-il.

Mais, qu'est-ce que cela peut bien me faire? J'aime autant mourir ainsi

que de croupir de longues années entre les murs d'une prison.

Tout se passa bien, pourtant, et quelques minutes plus tard, il avait

atteint le Grand Pic. Autrefois, un incendie avait ravagé la forêt, de

ce côté-là. La partie la plus haute restait encore nue, et de là on

jouissait d'une vue magnifique. Il vit des vallées et des lacs, des

forêts noires et de riches campagnes, des églises, des châteaux, de

petites cabanes et de grands villages. Dans un lointain reculé, il

aperçut la ville, enveloppée d'un voile de brume blanche, d'où

émergeaient quelques tours qui brillaient au soleil. Des routes

tortueuses sillonnaient les vallées, et un train passait, rapide, à la

lisière de la forêt. C'était une province entière qu'il avait devant

ses yeux.

Il se jeta par terre, sans détourner cependant le regard de cette vue

splendide. Il y avait dans ce spectacle quelque chose d'auguste et de

grandiose devant quoi il se sentait tout petit, lui et ses chagrins.

Il se rappela qu'ayant lu dans son enfance que le Tentateur avait

conduit Jésus-Christ sur une haute montagne pour lui montrer toute la

splendeur de ce monde, il s'était toujours imaginé qu'ils s'étaient

trouvés là-haut, sur le Grand Pic, et il répéta l'antique parole:

--Je te donnerai tout cela, si tu te prosternes devant moi pour

m'adorer.

Alors, il eut la soudaine impression d'avoir eu à subir lui-même une

tentation identique ces jours derniers.

En vérité, le Tentateur l'avait bien conduit sur une haute montagne,

d'où il lui avait montré toute la splendeur de la richesse et de la

puissance.

--Tu n'as qu'à taire ce que tu crois avoir fait, avait-il dit, et je te

donnerai tout cela.

À cette réflexion, Gudmund eut enfin un vague sentiment de

satisfaction.

--J'ai pourtant répondu non, dit-il; et du même coup, il vit

distinctement le sens de ce qui s'était passé.

S'il s'était tu, n'aurait-il pas alors été obligé de servir le

Tentateur toute sa vie? Un homme lâche et vil, voilà ce qu'il serait

devenu, rien qu'un esclave de ses biens. La crainte de la découverte

aurait toujours pesé sur lui. Jamais plus il n'aurait pu se sentir un

homme libre.

Un grand calme s'empara de Gudmund. Il se sentit heureux de comprendre

enfin qu'il avait bien agi. En se reportant aux jours passés, il eut la

sensation d'avoir tâtonné dans une grande obscurité. C'était un vrai

miracle qu'il s'y fût retrouvé. Il se demandait comment il ne s'y

était pas égaré.

--C'est parce qu'on a été si bon pour moi, chez nous, pensait-il, et

puis, ce qui m'a aidé encore plus, c'est Helga, en venant m'apporter

ses vœux de bonheur.

Il resta quelque temps sur la montagne, mais bientôt il se dit qu'il

fallait rentrer au plus vite, et raconter aux parents qu'il avait enfin

retrouvé la paix de son âme. En se levant pour commencer la descente,

il aperçut Helga, assise sur un gradin inférieur de la montagne.

Elle n'avait pas la vaste et large vue circulaire là où elle était

assise; seul un tout petit coin de la vallée lui était visible.

C'était du côté de Närlunda et probablement elle pouvait voir une

partie de la ferme. En découvrant la jeune fille, Gudmund sentit son

cœur qui toute la journée était resté oppressé d'une lourde

angoisse, commencer à battre à coups légers et joyeux, et en même

temps il éprouva une sensation de bonheur si vive qu'il s'arrêta net,

se demandant ce qui lui arrivait.

--Qu'est-ce qui me prend? Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il donc? pensa-t-il,

sentant le sang bouillonner dans ses veines et le bonheur le saisir si

violemment qu'il en eut presque une sensation douloureuse. Enfin, il se

dit à lui-même d'une voix étonnée:

--Mais c'est elle que j'aime! Penser que j'ai attendu jusqu'à

maintenant pour le savoir!

Cette révélation le surprit avec la force d'un torrent déchaîné. Il

avait été lié tout le temps qu'il avait connu Helga. Il avait dû

renfermer tout ce qui l'avait attiré vers elle. Maintenant seulement

qu'il était enfin délivré de l'idée de se marier avec une autre,

maintenant seulement il était libre de l'aimer.

--Helga! cria-t-il; et il se mit à descendre à toutes jambes la côte

raide. Elle se retourna avec un cri d'effroi.

--N'aie pas peur! Ce n'est que moi!

--Tu n'es donc pas à l'église pour te marier?

--Oh, non, il n'y aura pas de mariage aujourd'hui. Elle ne veut plus de

moi, elle, Hildur.

Helga se leva. Elle posa la main sur son cœur et ferma les yeux. Elle

dut penser à ce moment que ce n'était pas Gudmund qui arrivait.

Évidemment elle avait eu yeux et oreilles fascinés par quelque esprit

de la forêt! Mais sa venue lui était douce et chère, quand même ce

ne serait qu'une apparence, et elle ferma les yeux et resta immobile

pour retenir cette illusion quelques instants encore.

Gudmund avait la tête tournée par le grand amour qui s'était

éveillé en lui. Aussitôt arrivé près de Helga il la prit dans ses

bras et l'embrassa sur la bouche, et elle se laissa faire, car elle

était tout abasourdie et ravie par la surprise. C'était pour elle un

trop grand miracle d'admettre que lui qui à ce moment précis devait se

trouver à l'église à côté de sa fiancée, fût en réalité venu à

elle dans la forêt. Ce revenant, ce fantôme de Gudmund venu là

pouvait bien l'embrasser!

Mais le baiser de Gudmund réveilla la jeune fille et elle le repoussa

vivement. Puis elle se mit à l'accabler de questions. C'était vraiment

lui-même? Qu'avait-il à faire dans la forêt? Lui était-il arrivé

quelque malheur? Pourquoi le mariage était-il renvoyé? Est-ce que

Hildur était malade? Est-ce que le pasteur avait été frappé de

congestion en pleine église?

Gudmund aurait voulu ne lui parler que de son amour, mais elle l'obligea

à raconter ce qui s'était passé. Tandis qu'il parlait, elle restait

à écouter très attentivement.

Elle n'interrompit que lorsqu'il parla de la lame brisée. Alors, elle

sursauta et demanda s'il s'agissait de son couteau ordinaire, celui

qu'il avait quand elle était encore à leur service.

--Oui, précisément celui-là! dit-il.

--Combien de lames brisées y avait-il? demanda-t-il.

--Il n'y en avait qu'une seule.

Il y eut un bourdonnement dans la tête de Helga. Les sourcils froncés,

elle faisait un effort visible pour se rappeler quelque chose. Comment

ça? Mais oui, elle se souvenait fort bien que ce couteau-là, elle le

lui avait emprunté pour faire des bûchettes la veille de son départ.

Elle l'avait cassé en s'en servant, mais elle n'avait jamais eu

l'occasion de le lui dire.

Il l'avait évitée et n'avait pas voulu engager de conversation avec

elle à ce moment-là. Et depuis il avait dû garder le couteau dans sa

poche sans s'apercevoir qu'il était cassé.

Elle leva la tête et voulut lui raconter tout cela, mais comme déjà

il abordait le récit de sa visite à Elvokra, au milieu des

préparatifs de la noce, elle préféra le laisser achever. Ayant appris

de quelle manière il s'était séparé de Hildur, elle trouva que

c'était là un malheur si terrible qu'elle se mit à le combler de

reproches.

--C'est ta propre faute, dit-elle. Voilà que toi et ton père venez

l'effrayer à mort avec cette nouvelle épouvantable. Elle n'aurait pas

fait une telle réponse, si elle n'avait pas été hors d'elle.

Crois-moi, elle doit le regretter dès maintenant.

--Qu'elle ait le regret qu'elle voudra, dit Gudmund. Je sais maintenant

qu'elle est de celles qui ne pensent qu'à elles-mêmes. Je suis heureux

d'en être quitte.

Helga pinça les lèvres comme pour empêcher le grand secret de lui

échapper. Tout cela lui donnait beaucoup à réfléchir. Il ne

s'agissait pas seulement de laver Gudmund de cette accusation de

meurtre. Il s'en était suivi une brouille entre lui et sa fiancée.

Est-ce qu'elle ne pourrait pas, elle, aplanir ce conflit à l'aide de ce

qu'elle savait?

De nouveau elle garda le silence pour réfléchir. Gudmund se mit à lui

parler de son amour pour elle. Mais cela lui parut le plus grand des

malheurs qui s'étaient acharnés sur lui ce jour-là. C'était déjà

mal qu'il fût sur le point de manquer un mariage avantageux, ce serait

bien pis, s'il s'avisait de vouloir épouser une fille telle que Helga.

--Oh! non, il ne faut pas venir me raconter de telles sottises,

dit-elle, se levant brusquement.

--Pourquoi ne te dirais-je pas cela? dit Gudmund en pâlissant. C'est

peut-être la même chose pour toi que pour Hildur: tu as peur de moi?

--Oh non, ce n'est pas cela.

Elle voulait lui expliquer qu'il préparait ainsi sa propre perte, mais

il ne l'écoutait pas.

--J'ai entendu dire qu'autrefois il y eut des femmes qui portèrent aide

aux hommes, au moment du malheur, mais cela ne doit plus se faire

aujourd'hui.

Helga eut un tressaillement. Elle eût voulu jeter ses bras autour du

cou de Gudmund, mais elle ne bougea pas. Aujourd'hui c'était son devoir

de rester raisonnable.

--Il est bien vrai que je n'aurais pas dû te demander de devenir ma

femme le jour même, où je dois aller en prison, mais vois-tu, si je

savais que tu veuilles attendre ma libération, je supporterais toutes

ces horreurs d'un cœur léger.

--Ce n'est pas à moi de t'attendre, Gudmund.

--Tout le monde va dès maintenant me considérer comme un malfaiteur,

un individu qui boit et qui assassine. Mais s'il y avait une seule

personne pour me regarder avec amour! C'est cela qui me soutiendrait

plus que toute autre chose.

--Tu sais que je ne penserai jamais que du bien de toi, Gudmund.

Helga se faisait très douce. Les prières de Gudmund étaient bien

près d'avoir raison d'elle. Elle ne savait plus comment lui échapper,

mais Gudmund n'en comprit rien, bien au contraire, il commença à

croire qu'il s'était trompé. Elle ne devait pas avoir pour lui les

mêmes sentiments qu'il avait pour elle. Il s'approcha près d'elle et

la regarda comme s'il eût voulu voir le fond de son âme.

--N'as-tu pas choisi cette roche, exprès pour pouvoir voir Närlunda?

--Oui, c'est cela.

--Est-ce que tu n'y penses pas, jour et nuit?

--Si, mais je ne regrette personne en particulier.

--Et moi, je te suis donc complètement indifférent?

--Oh non, mais je ne veux pas me marier avec toi.

--Qui est-ce donc que tu aimes?

Helga ne répondit pas.

--Est-ce Per Mortensson?

--Oui, j'ai bien dit que je l'aime, n'est-ce pas? dit-elle à bout de

forces.

Gudmund resta quelques moments à lui faire des yeux farouches:

--Eh bien, il faut donc nous quitter. Dorénavant nos chemins ne vont

plus se rencontrer.

Et, sur ces mots, il se mit à descendre rapidement, de gradin en

gradin, et bientôt il disparut sous les arbres.

Le Livre des Légendes · 第 16 / 25 题