Helga du Grand-Marais vint à Närlunda et tout se passa à souhait.
Elle était docile, serviable et reconnaissante du moindre mot aimable
qui lui était adressé. Elle se considérait toujours comme la plus
humble et jamais elle ne se mettait en avant. Aussi ne fut-elle pas
longtemps à gagner et l'estime de ces autres patrons et l'amitié de
ses camarades.
Les premiers jours Gudmund eut tout l'air d'avoir peur de s'adresser à
Helga. Il craignait que cette fille du Grand-Marais ne se fît des
idées, parce qu'il était venu à son secours; mais c'étaient là des
soucis inutiles. Helga le jugea bien trop admirable, trop supérieur,
pour lever les yeux sur lui. Aussi Gudmund remarqua-t-il bientôt qu'il
n'y avait aucune raison de la tenir à distance. Elle était même plus
réservée vis-à-vis de lui que vis-à-vis des autres.
Au cours du même automne où Helga était venu à Närlunda, Gudmund
fit des visites répétées chez le riche paysan de Elvokra, et le bruit
courait qu'il avait des chances sérieuses de devenir le gendre de la
maison. Ce n'est cependant que vers Noël qu'on eut la certitude du
succès de sa demande. À cette époque le fermier lui-même avec sa
femme et sa fille vint en visite à Närlunda et il était évident que
le but de leur visite était de se rendre compte de la situation qui y
serait faite à Hildur, si elle épousait Gudmund.
C'était la première fois que Helga voyait de près celle qui allait
devenir la femme de Gudmund. Hildur Eriksdotter n'avait pas encore vingt
ans, mais elle avait cela de particulier que personne ne pouvait la voir
sans se dire quelle maîtresse de maison admirable elle ferait un jour.
Elle était de haute taille bien fournie, elle était blonde et jolie et
paraissait aimer à avoir autour d'elle une nombreuse maisonnée à qui
donner des soins. Elle n'était jamais gênée ni intimidée, parlant
abondamment et paraissant toujours bien mieux savoir que la personne
avec qui elle parlait. Elle avait fréquenté le collège de la ville
pendant quelques années et elle portait les plus belles robes que Helga
eût vues de sa vie, et pourtant elle ne paraissait ni vaniteuse, ni
coquette. Riche et belle comme elle était, elle n'aurait eu qu'à
vouloir pour être mariée à un vrai monsieur, mais elle disait
toujours qu'elle ne voulait pas devenir une belle madame et rester les
bras croisés. Elle voulait épouser un paysan et diriger elle-même sa
maison en vraie paysanne.
Helga trouvait que Hildur était une vraie merveille. Jamais elle
n'avait vu personne qui se présentât ainsi à son avantage. Elle
n'aurait pas cru qu'un être humain pût être si accompli à tous les
points de vue. Il lui semblait un vrai bonheur d'avoir à servir, dans
l'avenir, une telle maîtresse.
Tout s'était bien passé pendant la visite des gens de Elvokra et
cependant Helga ressentait une vive inquiétude en rappelant ses
souvenirs de ce jour-là. C'est que, les hôtes à peine arrivés, elle
était venue offrir le café. Lorsqu'elle s'était présentée avec le
plateau, la mère de Hildur se penchant vers sa maîtresse lui avait
demandé si c'était là la fille du Grand-Marais. Elle n'avait pas
parlé si bas que Helga n'entendît très bien la question. Mère
Ingeborg avait répondu affirmativement, et l'autre avait dit quelque
chose que Helga n'avait pas pu saisir. Mais cela tendait à dire qu'elle
trouvait singulier qu'ils voulussent avoir une fille comme elle dans
leur maison. Cela faisait à Helga bien du chagrin mais elle se
consolait en se disant que c'était la mère et non pas Hildur qui avait
prononcé ces paroles.
Un dimanche, vers la fin de l'hiver, Helga et Gudmund vinrent à sortir
ensemble de l'église. En descendant la côte, ils s'étaient trouvés
au milieu d'une foule d'autres paroissiens, mais ceux-ci les ayant
quittés l'un après l'autre, bientôt Helga se trouva seule avec
Gudmund.
Aussitôt Gudmund se rappela qu'il n'avait pas été seul avec Helga
depuis ce soir lointain où il était allé au Grand-Marais, et le
souvenir de ce qui s'était passé à cette occasion se présenta avec
intensité à son esprit. Très souvent, au cours de l'hiver, il
s'était reporté à leur première rencontre et toujours ce ressouvenir
lui avait inspiré une sensation douce et agréable. Se trouvant seul à
son travail, il se plaisait à se représenter en mémoire toute cette
belle soirée: le brouillard argenté, le clair de lune intense, la
forêt obscure, la vallée baignée de lumière et la jeune fille qui
lui avait jeté les bras autour du cou en pleurant de bonheur. Cette
scène se faisait plus belle chaque fois qu'il s'y reportait. Mais
voyant Helga occupée comme les autres à la tâche quotidienne, Gudmund
éprouvait de la difficulté à imaginer que c'était celle-là qui y
avait figuré. À présent qu'il se promenait seul avec elle sur la
route de l'église, il ne put s'empêcher de souhaiter que du moins pour
un court moment elle redevînt la même qu'elle avait été ce jour-là.
Helga se mit immédiatement à parler de Hildur. Elle la comblait
d'éloges, disant qu'elle était la fille la plus belle et la plus
intelligente de toute la contrée, et elle félicitait de tout cœur
Gudmund qui allait avoir une femme pareille.
--Il faut lui dire qu'elle me garde à Närlunda, dit-elle. Ça sera un
vrai plaisir de servir une telle maîtresse.
Gudmund souriait à son enthousiasme et ne répondait que par
monosyllabes, comme s'il n'y prêtait qu'une attention relative.
Évidemment c'était très bien qu'elle aimât Hildur à ce point et
qu'elle se réjouît tant à l'idée de son mariage.
--Tu t'es plu chez nous cet hiver, je crois, dit-il enfin.
--Certainement. Je ne pourrais pas dire combien mère Ingeborg et vous
tous, du reste, avez été bons pour moi.
--Tu n'as pas regretté la forêt?
--Si, au commencement, mais plus maintenant.
--Je croyais que ceux qui étaient de la forêt ne pouvaient se passer
d'elle.
Helga se tourna à demi vers son interlocuteur qui se tenait de l'autre
côté de la route. Gudmund, lui, était redevenu presqu'un étranger,
mais à ce moment il y eut dans sa voix et dans son sourire quelque
chose qu'elle crut reconnaître. Mais si, c'était bien le même qui
était accouru la sauver au plus fort de sa misère. Bien qu'il dût se
marier avec une autre, elle était assurée d'avoir toujours en lui un
ami dévoué et un aide fidèle.
Elle ressentit une immense joie à savoir qu'elle pouvait avoir
confiance en lui plus qu'en toute autre personne; elle crut devoir lui
raconter tout ce qui lui était arrivé depuis leur dernier entretien.
--Il faut que je te dise que les premières semaines j'étais bien
malheureuse à Närlunda, commença-t-elle. Mais cela, tu ne dois pas le
dire à mère Ingeborg.
--Si tu veux que je me taise, je me tairai.
--Pense seulement, j'ai tant regretté la forêt pour commencer! J'ai
été sur le point de tout lâcher pour retourner là-haut.
--Tu avais des regrets? Je croyais que tu étais contente d'être chez
nous.
--Je n'y pouvais rien, dit-elle s'excusant. Je comprenais bien combien
je devais m'estimer heureuse d'être chez vous. Vous étiez bons, si
bons pour moi, et le travail ne dépassait pas mes forces, mais
néanmoins j'avais des regrets. Il y avait une force mystérieuse qui
m'appelait et m'attirait et voulait absolument me ramener à la forêt.
J'avais la sensation, en restant là-bas dans la vallée, de tromper et
de trahir quelqu'un qui avait sur moi des droits imprescriptibles.
--C'était peut-être--commença Gudmund; mais il s'arrêta au milieu de
la phrase.
--Non, ce n'était pas le petit que je regrettais. Je savais qu'il
était bien soigné et que ma mère était bonne pour lui. Ce n'était
rien de bien précis. J'avais la sensation d'être un oiseau sauvage
qu'on avait mis en cage, et je croyais que je mourrais si l'on ne me
relâchait pas.
--Tu étais donc si malheureuse que ça! s'exclamait Gudmund en
souriant, car tout d'un coup il crut la reconnaître.
Tout d'un coup ce fut comme s'il n'y eût eu aucun intervalle, mais
qu'ils se fussent séparés seulement la veille, là-haut devant le
Grand-Marais. Helga souriait de nouveau tout en continuant à raconter
ses peines.
--La nuit je ne dormais pas, dit-elle, car aussitôt que j'étais au
lit, les larmes se mettaient à couler, et quand je me levais le matin,
l'oreiller était tout mouillé. Le jour, en travaillant parmi vous
autres, je pouvais retenir mes larmes, mais aussitôt redevenue seule,
les larmes me montaient aux yeux.
--Tu as versé bien des larmes, toi, dans ta vie, fit Gudmund.
Mais il n'avait pas l'air compatissant en prononçant ces paroles. Il
donnait plutôt l'impression d'être travaillé tout le temps par un
rire silencieux qu'il retenait difficilement.
--Toi, tu ne comprendras sans doute jamais combien grande a été ma
peine, dit-elle avec une ardeur avivée par le désir de se faire
comprendre par lui.
--Il y avait sur moi une langueur qui me ravissait à moi-même. Pas un
instant je ne pouvais me sentir heureuse. Rien n'était beau, rien ne me
faisait plaisir, personne à qui je pusse m'attacher. Vous étiez tous
aussi étrangers qu'au jour même où pour la première fois j'ai
franchi le seuil de votre maison.
--Mais, demanda Gudmund, ne disais-tu pas tout à l'heure que tu
désirais rester chez nous?
--Si, certainement.
--Alors, tu n'as plus de regrets maintenant?
--Non, tout cela est passé. J'ai été guérie. Attends un peu, tu
sauras tout.
À ces mots, Gudmund traversant la route se mit à marcher à côté
d'elle. Il continuait à sourire. Il paraissait content de l'écouter
parler mais, sans doute, il n'attachait pas grande importance à ce
qu'elle disait. Peu à peu Helga aussi se sentait animée du même état
d'esprit. Tout lui semblait léger, ensoleillé. La route de l'église
qui d'ordinaire était si longue et si pénible, ne la fatiguait pas du
tout aujourd'hui. Il y avait quelque chose qui la soulevait. Elle
continuait à raconter parce qu'elle avait commencé, mais ça lui
importait bien moins maintenant de parler. Elle aurait éprouvé le
même plaisir rien qu'à marcher silencieuse à côté de lui.
--Comme j'étais au plus fort de mes peines, dit-elle, je demandai à
mère Ingeborg, un samedi soir, de rentrer chez moi pour y passer le
dimanche. Et en gravissant ce soir-là la côte du Grand-Marais,
j'étais bien convaincue que jamais plus je ne retournerais à
Närlunda. Mais là-haut je retrouvai père et mère tellement contents
de me savoir en si bonne place dans une maison si considérée, que je
n'osai pas leur dire que je ne pouvais plus y rester. Du reste,
aussitôt que je me trouvai de nouveau dans la forêt, toute mon
angoisse, toute ma peine avaient complètement disparu. Il me semblait
que tout cela n'avait été qu'un cauchemar. Et puis, le petit me
causait du chagrin. Mère s'en était chargée pour de bon. Il n'était
plus à moi. Évidemment c'était bien ainsi, mais j'avais tant de peine
à m'y habituer.
--Peut-être même que tu t'es mise à nous regretter? interjeta
Gudmund.
--Oh! non. Lundi matin, à mon réveil, lorsque je me disais qu'il
fallait repartir, ce sentiment de langueur m'envahissait de nouveau. Je
restais à pleurer et à me torturer, car la seule solution raisonnable
était d'aller reprendre mon service mais d'autre part je me sentais
devenir malade, folle même, en le faisant. Alors tout d'un coup je me
suis rappelée avoir entendu dire qu'en emportant un tant soit peu des
cendres de son propre foyer pour le répandre sur le foyer étranger, on
était délivré de toute nostalgie.
--C'était là au moins un remède facile à appliquer, fit Gudmund.
--Oui, mais il y avait, paraît-il, un inconvénient à s'en servir:
depuis, on était réduit à ne plus se plaire ailleurs. Si l'on
quittait l'endroit où l'on avait transporté les cendres, alors on
était à tout jamais tourmenté par le désir d'y retourner autant
qu'avant par le désir de s'en aller.
--Est-ce qu'on ne pourrait pas se munir d'un peu de cendres à chaque
nouveau déplacement?
--Non, cela ne se fait qu'une seule fois. Puis, il n'y avait pas de
retour. De sorte que le risque était grand d'essayer un tel remède.
--Moi, je n'aurais jamais osé, dit Gudmund; et elle entendait bien
qu'il ne faisait que se moquer d'elle.
--Mais moi, je l'ai osé quand même, dit Helga. Cela valait pourtant
mieux que de paraître ingrate envers mère Ingeborg et envers toi qui
avais bien voulu m'aider. J'ai emporté un peu de cendres en partant, et
arrivée à Närlunda j'ai profité de la première occasion où il n'y
avait personne dans la pièce pour les répandre sur votre foyer.
--Et à présent tu crois que ce sont les cendres qui t'ont porté
secours?
--Attends un peu, tu sauras la suite! Je me suis remise immédiatement
au travail et ne pensai plus aux cendres de toute la journée. Je
ressentais la même langueur qu'auparavant, et j'étais dégoûtée de
tout comme d'habitude. Il y avait beaucoup à faire ce jour-là, tant à
l'extérieur qu'à l'intérieur de la maison, et lorsqu'au soir, ayant
enfin fini ma tâche à l'étable, je m'apprêtais à rentrer, le feu
brûlait déjà au foyer.
--À présent, me voilà très curieux de savoir la suite, dit Gudmund.
--Pense que déjà en traversant la cour, il me semblait reconnaître
dans la flamme du feu un vieil ami, et en ouvrant la porte, j'eus la
sensation rapide mais nette d'entrer dans notre cabane à nous où je
devais retrouver mes parents assis autour du foyer. Oui, cela ne faisait
que m'effleurer comme un songe, mais en entrant je fus toute surprise de
trouver à la pièce un aspect si gentil, si agréable. Jamais
jusque-là je n'avais trouvé à mère Ingeborg, ni à vous autres, une
mine si aimable que ce soir-là, en vous voyant réunies autour du
foyer. J'eus une sensation de véritable bien-être, cela ne m'était
pas arrivé encore. J'en fus tellement surprise que je faillis me mettre
à crier et à battre des mains. Vous me paraissiez complètement
transfigurés. Vous n'étiez plus pour moi des étrangers; je pouvais
vous parler de n'importe quoi. Tu dois comprendre combien je m'en
réjouis; mais d'autre part, je ne pus m'empêcher de m'étonner du
changement. Je me demandais si j'avais été ensorcelée. Et du même
coup je me rappelai les cendres que j'avais répandues sur votre foyer.
--C'est là un cas bien singulier, dit Gudmund.
Il n'ajoutait aucune foi aux superstitions ni aux sorcelleries mais il
ne lui déplaisait pas d'en entendre parler par la bouche de Helga.
--Voilà enfin revenue la petite toquée de la forêt, se dit-il.
Peut-on comprendre qu'une personne qui a traversé tant de malheurs,
soit restée si enfantine.
--N'est-ce pas que c'est singulier? dit Helga. Aussitôt le feu allumé
au foyer, je ressentais chez vous la même sécurité, le même
bien-être qu'autrefois chez nous. Mais aussi y-a-t-il sans doute
quelque mystère attaché au feu. Peut-être pas à n'importe quel feu,
mais sûrement à celui qui brûle dans un foyer autour duquel se
réunit, chaque soirée, la famille entière. Il vous devient si
familier. Il joue, danse et pétille pour votre plaisir, mais parfois il
paraît comme aigri et de mauvaise humeur. C'est comme s'il avait le
pouvoir de distribuer le bien-être ou le mal-être. Maintenant il me
semblait que le feu de chez moi m'avait accompagnée dans mon
déplacement et qu'il donnait à toutes choses le même aspect familier
et ami qu'aux choses de chez moi.
--Mais si maintenant on t'obligeait à quitter Närlunda? dit Gudmund.
--Alors je le regretterais toute ma vie, répondit-elle; et à
l'entendre on comprenait bien que c'était très sérieux.
--Eh bien, ce ne sera pas moi qui te chasserai, dit Gudmund, et bien
qu'il rît en le disant, il y avait de la chaleur dans l'expression de
sa voix.
Puis ils ne renouèrent plus la conversation, mais marchèrent
silencieux jusqu'à la ferme. De temps en temps Gudmund tournait la
tête pour regarder celle qui avançait à côté de lui. Elle s'était
bien remise, depuis les mauvais jours qu'elle avait eus l'année
passée. Maintenant elle avait pris un air de fraîcheur et de pureté.
Les traits de son visage étaient fins et délicats, les cheveux
ébouriffés entouraient sa tête d'une vraie auréole, les yeux
étaient drôles à n'y rien comprendre. Elle avait la marche rapide et
légère. Sa parole était prompte mais pourtant timide. Elle avait
toujours peur d'être tournée en ridicule, mais il lui fallait
néanmoins dire ce qu'elle avait sur le cœur.
Gudmund se demandait à lui-même s'il aurait désiré que Hildur fût
ainsi, mais cela, non, il ne le voudrait pas. Cette Helga n'était pas
une personne qu'on épouse.
Quelques semaines plus tard, Helga apprit qu'il lui fallait quitter
Närlunda au mois d'avril; Hildur Eriksdotter ne voulait pas demeurer
sous le même toit qu'elle.
Ce n'est pas que ses maîtres le lui déclarassent ouvertement, mais
mère Ingeborg laissa tomber que quand la belle-fille serait arrivée,
ils n'auraient probablement plus besoin de tant de domestiques, grâce
à l'aide qu'elle ne manquerait pas de leur apporter dans le ménage.
Une autre fois elle dit qu'elle avait entendu parler d'une très bonne
place où Helga serait bien mieux que chez eux.
Il ne fallut pas plus à Helga pour comprendre qu'elle devait s'en
aller, et elle déclara tout de suite qu'elle voulait partir, mais
qu'elle ne désirait aucune autre place: elle retournerait chez elle.
On voyait bien que ce n'était pas de plein gré que les gens de
Närlunda renvoyaient Helga.
Au jour de son départ, il y eut, au repas, un tel nombre de plats qu'on
aurait dit une vraie fête, et mère Ingeborg lui remit une telle
provision de vêtements et de chaussures, que la jeune fille qui était
arrivée, un petit baluchon sous le bras parvenait à peine maintenant
à caser ses effets dans un grand coffre.
--Je n'aurai jamais une meilleure domestique que toi, dit mère
Ingeborg. Et maintenant, n'aie pas trop mauvaise idée de moi parce que
je te renvoie. Tu comprends bien que ce n'est pas de mon plein gré. Je
ne t'oublierai pas. Tant qu'il restera en mon pouvoir de l'aider, tu
n'auras pas à craindre la misère.
Il fut convenu avec Helga qu'elle se mettrait à tisser des draps et des
serviettes pour le compte de mère Ingeborg. Celle-ci lui donna de
l'ouvrage pour six mois au moins.
Gudmund coupait du bois, au bûcher, à l'heure du départ de Helga. Il
ne venait pas faire ses adieux bien que le traîneau fût déjà devant
la porte. Il paraissait si affairé qu'il ne voyait pas ce qui se
passait. Elle fut bien obligée de se rendre près de lui pour prendre
congé.
Il déposa la hache, prit la main de Helga et dit, non sans
précipitation:
--Merci du temps que tu as passé chez nous!
Et puis il se remit au travail. Helga aurait voulu lui dire qu'elle
comprenait bien l'impossibilité de la garder et que tout cela était de
sa propre faute; c'était elle-même qui s'était mise dans une si
mauvaise position. Mais Gudmund donnait de tels coups que les éclats de
bois s'envolaient autour d'eux, et elle n'arrivait à rien dire.
Mais ce qu'il y eut de plus singulier dans ce départ, c'est que ce fut
le patron lui-même, le vieux Erland Erlandsson, qui reconduisit Helga
au Grand-Marais.
Le père de Gudmund était un petit homme sec, à la tête chauve, aux
yeux clairs et intelligents. Il était très réservé et si taciturne
qu'il lui arrivait de ne pas prononcer un seul mot de toute la journée.
Tant que tout marchait à souhait, on ne s'apercevait pas de son
existence, mais aussitôt qu'il y avait quelque accroc, il arrivait
toujours au bon moment pour dire et faire ce qu'il fallait, et remettre
les choses en état. Il était habile à la tenue des livres et
jouissait de l'estime des gens de sa commune, aussi l'avait-on chargé
de toutes sortes de missions de confiance et il était plus considéré
que bien des gens qui possédaient de grandes fermes et des fortunes
considérables.
Erland Erlandsson reconduisait Helga sur des routes rendues mauvaises
par la fonte des neiges, et néanmoins il ne lui permît pas de
descendre dans les côtes pour alléger le fardeau du cheval. Après
leur arrivée au Grand-Marais, il s'attardait longtemps à la cabane
pour causer avec les parents de Helga, leur racontant combien et lui et
mère Ingeborg avaient été contents d'elle. Ce n'était que parce que
dorénavant ils n'auraient plus besoin de tant de domestiques, qu'on
avait dû la renvoyer. Comme elle était la plus jeune, c'était à elle
de partir. Il leur avait paru injuste de renvoyer de vieux domestiques
qui étaient chez eux depuis de longues années.
Les paroles d'Erland Erlandsson eurent l'effet visé de préparer à
Helga un bon accueil de la part des parents. En apprenant qu'elle avait
reçu de si grandes commandes de tissus qu'elle était sûre de gagner
sa vie à ce métier, ils se déclaraient contents de la garder auprès
d'eux.