Le deuxième article de la constitution détermine le _droit de

suffrage_. Tout citoyen mâle et de _race blanche_, âgé de vingt et un

ans, et résidant en Californie depuis six mois, a le droit de voter

à toutes les élections. Sont citoyens, dans ce cas, ceux originaires

des États-Unis, et les Mexicains qui auront déclaré, au moment de

la conquête, leur intention de devenir citoyens américains. Il n'est

question que pour la forme des Indiens, ces maîtres dépossédés du

sol, et c'est sans doute par dérision que la constitution s'occupe

de leur admission possible à la législature. Il y a une injustice

criante dans ce privilége exclusif des droits politiques que s'arroge

la race blanche en Amérique, et je reviendrai, dans le cours de cette

étude, sur l'oppression honteuse et l'espèce de proscription qui, en

Californie comme dans tous les États de l'Union américaine, frappe

encore les races de couleur.

La constitution s'occupe ensuite de la _distribution des pouvoirs_, qui

sont divisés en trois départements séparés: le pouvoir _législatif_, le

pouvoir _exécutif_ et le pouvoir _judiciaire_.

Un article spécial fixe les attributions du pouvoir législatif, composé

d'un sénat et d'une assemblée, qui portent collectivement le nom de

législature de l'État. Chaque loi est promulguée par le sénat, au nom

du peuple de Californie, et dans ces termes:

«Le peuple de l'État de Californie, représenté en sénat et assemblée,

arrête et ordonne ce qui suit.»

Les sessions de la législature sont annuelles et doivent commencer dans

le mois de janvier.

Les membres de l'assemblée sont élus tous les ans; ceux du sénat sont

nommés pour deux ans, et le renouvellement s'en fait par moitié chaque

année.

Pour être élu à la législature, il faut être citoyen américain, résider

depuis un an dans l'État, et avoir vingt et un ans accomplis.

Le nombre des sénateurs doit être au minimum d'un tiers, au maximum

de la moitié du nombre des membres de l'assemblée. Le nombre de ces

derniers ne doit pas excéder quatre-vingts.

Chaque chambre nomme ses officiers. Les séances sont publiques, et le

résultat en est publié avec le vote de chaque député.

Tout projet de loi provenant de l'une des chambres peut être amendé par

l'autre. Chaque _bill_ n'a force de loi qu'après avoir été approuvé par

le gouverneur de l'État; mais si cette approbation est refusée, ce bill

peut néanmoins devenir loi sans la sanction du gouverneur, s'il est

adopté de nouveau par les deux chambres, à la majorité des deux tiers

des membres présents.

Les membres de la législature reçoivent un traitement, mais ils ne

peuvent être nommés à un autre emploi, ni en exercer aucun pendant

toute la durée de leur mandat.

La législature ne peut octroyer le divorce, ni autoriser aucune loterie.

Le chef du pouvoir exécutif prend le titre de gouverneur de l'État de

Californie. Il est nommé pour deux ans à l'élection. Il doit, lors du

vote, résider depuis deux ans dans le pays, et être âgé de plus de

vingt-cinq ans. Le gouverneur est de droit commandant en chef de la

milice et des armées de terre et de mer. Il veille à l'exécution des

lois, convoque la législature dans les cas extraordinaires, et lui

envoie son message au commencement de chaque session. Il a le pouvoir

de diminuer les peines et le droit de grâce.

Le vice-gouverneur ou lieutenant-gouverneur est aussi nommé à

l'élection, préside le sénat et remplace le gouverneur dans des cas

prévus.

Un secrétaire d'État assiste le gouverneur.

Le pouvoir judiciaire, auquel est consacré un article à part de la

constitution, réside dans une cour suprême, dans les cours de district,

dans celles de comté, et dans les justices de paix. C'est, d'ailleurs,

l'importance des affaires qui règle la juridiction à laquelle elles

doivent être soumises, et il ne faudrait pas comparer la cour suprême

de l'État californien à notre cour de cassation, ni ses cours de

district à nos cours d'appel et ses cours de comté à nos tribunaux

de première instance. Enfin, outre les diverses cours de justice de

l'État californien, il y a aussi la cour des États-Unis, dite cour de

_circuit_. Là siégent les juges fédéraux envoyés de Washington pour

appliquer les lois de l'Union et veiller à leur exécution.

Tous les magistrats sont nommés à l'élection. Ceux de la cour suprême

et les juges des cours de district le sont pour quatre ans, les juges

de paix pour deux. Aucun officier judiciaire, excepté les juges de

paix, ne doit recevoir d'argent des justiciables.

La justice est rendue «au nom du peuple de l'État de Californie.»

Les légistes européens verront sans doute, même en tenant compte des

mœurs politiques des États-Unis, un grave inconvénient dans l'élection

temporaire des juges par le peuple. Je ne sais si quelques juges

californiens ne se sont pas montrés quelquefois trop cléments afin

d'être réélus, ou n'ont pas cédé d'autres fois à des intimidations

menaçantes, comme dans les cas où les comités de vigilance ont dû

prendre leur place; mais j'ai entendu dire à San Francisco, même à des

commerçants français qui comptaient plusieurs années de séjour dans le

pays, qu'on était généralement satisfait de la manière dont la justice

était rendue. D'ailleurs, l'opinion publique a une telle force aux

États-Unis, qu'elle s'impose à tous les citoyens, et qu'un mauvais

jugement serait sévèrement censuré par elle.

Un article de la constitution californienne prévoit l'organisation de

la milice de l'État, véritable garde nationale prête à marcher dans

tout moment de péril, et laisse à la législature le soin d'établir une

loi sur le service militaire que tout citoyen doit à son État.

Un autre article de la constitution règle la façon dont l'État pourra

contracter une dette. Cet article impose des limites au pouvoir de la

législature de voter des emprunts, et dans certains cas appelle le

peuple en masse à se prononcer.

Un article spécial est ensuite consacré à cette grande question

d'intérêt public, qui n'est nulle part négligée aux États-Unis:

l'éducation de l'enfance. Un inspecteur de l'instruction publique est

nommé pour trois ans par le peuple. La législature doit encourager, par

tous les moyens convenables, tout ce qui peut exciter les améliorations

et les découvertes dans l'ordre intellectuel, moral, scientifique ou

agricole. Une partie du revenu ou de la vente des terres publiques

est réservée, comme dans tous les États de l'Union, à l'entretien des

écoles. La législature a encore développé ces heureuses dispositions.

Le mode d'amendement et de révision de la constitution est prévu

par un article _ad hoc_. Un autre article règle, sous le titre de

dispositions diverses, _miscellaneous provisions_, différentes

questions importantes. Ainsi, le premier paragraphe fixe le siége de la

prochaine session de la législature à San José, et non plus à Monterey.

On a transféré, depuis, la législature à Vallejo, à Benicia et à

Sacramento, où elle tient encore aujourd'hui ses séances. En déplaçant

ainsi, de temps en temps, le siége du parlement, aucune ville n'est la

capitale exclusive de l'État, et le mouvement qu'entraînent avec eux

les cent vingt députés ou sénateurs siégeant ensemble profite tour à

tour à différents centres, sans en favoriser aucun au détriment de tous

les autres. Cependant, on incline aujourd'hui à penser que ce système

n'était bon qu'à l'époque de la naissance du pays, et Sacramento paraît

devoir prendre le titre définitif de capitale de la Californie. On y

établit même un capitole. On sait que l'on décore de ce nom romain, aux

États-Unis, le lieu des séances de la législature de chaque État.

Un paragraphe particulier de la constitution défend le duel. Ceux qui

violeront cette prescription seront déchus du droit de suffrage, et

privés de leurs charges s'ils occupent un emploi public. Malgré ces

peines de déchéance, si sensibles pour tout Américain, on ne se bat pas

moins en duel en Californie, en comptant sur la clémence du jury.

Il y a eu, à San Francisco des duels nombreux, auxquels une partie de

la population a souvent assisté. Le scandale a quelquefois dépassé

toutes limites. Ainsi, en octobre 1859, le sénateur californien au

congrès de Washington, Broderick, et le juge à la cour suprême de

Californie, David Terry, le même que le comité de vigilance avait

failli pendre en 1856, se battaient dans un duel à mort devant plus de

cent spectateurs, et après avoir été une première fois dispersés par

les _constables_. Le duel eut lieu au pistolet, et Broderick succomba.

Terry, comme on s'y attendait, a été acquitté par le jury, après une

information dérisoire.

Un autre paragraphe de la constitution fixe la formule du serment pour

les sénateurs, les députés et les employés de l'État. Ils doivent

jurer de défendre la constitution des États-Unis et celle de l'État de

Californie, et de remplir fidèlement les devoirs de leur charge.

Le dernier article de la constitution marque les limites de l'État de

Californie.

A la suite, sous le titre d'appendice ou _schedule_, viennent certaines

dispositions applicables à l'état particulier où se trouvait alors le

pays. Il y est dit que la constitution sera soumise à l'approbation

du peuple. En outre, les deux sénateurs qui seront choisis par la

législature, ainsi que les députés qui seront nommés par le peuple pour

représenter la Californie au congrès des États-Unis, seront pourvus

de copies certifiées de la constitution, si elle est ratifiée par le

peuple. Ils les présenteront au congrès de Washington, lui demandant,

au nom du peuple de Californie, l'admission du nouvel État dans l'Union

américaine. Nous avons vu que cette admission fut prononcée par

l'_oncle Sam_ après mûre délibération. La Californie, trente et unième

État de l'Union, qui en compte aujourd'hui trente-six, eut dès lors le

droit d'appeler les autres États ses _sœurs_ (_state-sisters_), suivant

la curieuse dénomination en usage aux États-Unis.

J'ai cru devoir exposer avec quelque détail la constitution

californienne pour bien faire comprendre ce que sont les mœurs

politiques dans un nouvel État de l'Union. On pourra reprocher à cette

constitution un esprit démocratique trop prononcé; mais nous répondrons

qu'elle est encore observée aujourd'hui comme aux temps où elle a été

faite, et que personne ne songe à la violer. On objectera contre un

système électoral si largement organisé quelques cas particuliers de

fraudes, de corruptions ou même de compétitions par trop vives. Ces

objections sont fondées; mais quand le peuple est appelé en masse

dans ses comices, il n'y a pas lieu de s'étonner que quelques faits

fâcheux se produisent. Toujours est-il qu'à l'époque où l'on ne voyait

dans la Californie qu'une réunion d'aventuriers et de brigands, une

agglomération d'hommes sans gouvernement régulier, sans aucune loi

que la loi de Lynch, avec des juges siégeant armés du revolver, ce

pays offrait pourtant à l'Europe un bel exemple, que celle-ci ne

pouvait apprécier, parce qu'elle était trop loin, et surtout très-mal

informée. La Californie se donnait alors, sans secousse et sans bruit,

une constitution des plus libérales, et dont on peut déjà constater la

solidité.

Ce n'est pas que je veuille établir le moindre rapprochement entre

l'Amérique et l'Europe. Le parallèle n'est pas possible, et l'on ne

saurait comparer un peuple jeune, un peuple qui peut s'étendre partout,

parce que le terrain s'étend partout devant lui, à des peuples anciens,

condensés et agglomérés, auxquels l'air même manque quelquefois. Enfin,

on ne doit point chercher à opposer un peuple né d'hier et libre de

tout frein aux peuples de l'Europe, qui suivent les traditions de

leur histoire, et dont les mœurs et les coutumes diffèrent autant de

celles des Américains. On ne peut cependant nier que toutes les races

différentes qui se rencontrent en Californie ne s'accommodent très-bien

des institutions libérales qui y règnent, et l'on ne saurait oublier

non plus que ces mêmes institutions ont merveilleusement aidé aux

développements rapides de la colonisation de ce pays. C'est là un point

qu'il ne faut pas perdre de vue.

V

LA DÉMOCRATIE CALIFORNIENNE.

Il importe de ne point passer légèrement sur l'étude de la constitution

californienne. Des questions de ce genre n'intéressent pas seulement le

législateur, le politique et le philosophe, mais encore l'économiste,

et en général tout homme éclairé que préoccupent l'observation et la

connaissance des phénomènes sociaux. A quelque point de vue qu'on se

place pour la commenter, cette constitution peut offrir, même dans un

examen général, d'utiles enseignements, et dans tous les cas des faits

importants à discuter.

Nous voyons d'abord que tous les citoyens y sont égaux en droits

politiques, comme, du reste, dans les autres États de l'Union.

Ainsi, tous sont non-seulement aptes à voter, mais encore aptes à

être élus. Il est bien entendu qu'ici, et dans tout ce qui va suivre,

il n'est question que des citoyens de race blanche. L'exclusion des

races de couleur des droits politiques et presque des droits sociaux

est, d'ailleurs, le seul vice peut-être que présente la constitution

californienne; vice honteux à notre époque, il est vrai, honteux

surtout chez une grande république telle que l'Union. Mais tout a une

raison d'être, et je reviendrai sur ce fait, que nous regardons à bon

droit comme une tache pour les États-Unis.

Toutes les places se donnant à l'élection en Californie, il fallait,

pour que les diverses ambitions fussent tour à tour satisfaites, que

les heureux élus ne s'éternisassent pas dans leur charge. La courte

durée des emplois, deux ans en général, est l'un des principes qui

régissent cet État démocratique; mais le fonctionnaire sortant peut

d'ordinaire être réélu. Le peuple se voit à chaque instant, comme à

Athènes et dans l'ancienne Rome, appelé sur la place publique. Tout

le monde prend part au vote, sauf quelques rares abstentions, le plus

souvent forcées. Le dépouillement des scrutins est loin de présenter,

entre le nombre des votants et le nombre des électeurs inscrits, cette

effrayante disproportion qu'on remarque en France, et qui doit faire

croire à l'étranger que nous ne sommes pas encore mûrs pour la liberté

politique.

Dans les communes, le peuple nomme tous les officiers municipaux:

l'_assessor_, qui établit l'impôt; le _tax-collector_, qui le perçoit;

le _constable_, chargé de la police; le _recorder_ ou greffier, qui

rédige les actes de l'état civil; le _treasurer_ ou caissier, qui garde

les fonds communaux; le _judge of peace_ ou juge de paix, qui prononce

sur les différends entre les citoyens.

Dans les comtés, qui ont beaucoup d'analogie avec nos arrondissements

en France, le peuple nomme les membres des cours de justice: le

_district judge_, pour six ans; le _county judge_, pour quatre ans,

et les autres officiers des tribunaux pour deux ans: l'_attorney_

ou procureur, le _county clerck_ ou greffier, et le _sheriff_,

qui fait exécuter les arrêts. Le peuple nomme aussi pour deux ans

le _superintendent of common schools_, ou surveillant des écoles

communales; le _surveyor_, géomètre ou agent voyer du comté, chargé

de dresser le cadastre; les _supervisors_, ou inspecteurs du comté,

rappelant à la fois nos conseillers municipaux et d'arrondissement;

enfin, le _coroner_, chargé de constater les décès.

Le peuple élit aussi les députés et les sénateurs; les députés par

comtés, et les sénateurs par districts.

Enfin la population entière de l'État est appelée à nommer les

membres de la cour suprême, le chef du pouvoir exécutif, et avec

lui tous les officiers qui l'assistent dans ses fonctions, tels

que le vice-gouverneur, le secrétaire d'État, le _controller_,

sorte de ministre de l'intérieur; le _treasurer_, ou directeur des

finances; l'_attorney general_, ou procureur général; le _surveyor

general_, ou inspecteur des travaux publics; le _superintendent of

public instruction_, ou inspecteur de l'instruction publique; le

_quartermaster general_, ou adjudant général. Tous ces officiers

publics reçoivent de l'État un salaire qui ne dépasse pas en moyenne

3,000 dollars ou 15,000 francs par an, à part le gouverneur, qui est

payé 30,000 francs. En tenant compte des différences relatives de la

valeur de l'argent en Europe et en Californie, il faut encore diminuer

ces salaires de moitié, si on veut les comparer à ce qu'ils seraient,

par exemple, en France. Mais les États-Unis, on le sait, ne sont pas

prodigues pour les émoluments attachés aux emplois publics, et c'est

assez naturel dans une république si démocratique. Le président de

l'Union, placé à la tête d'un pays aussi grand que l'Europe, ne reçoit

que 125,000 francs par an pour tout traitement et indemnités. Dans

aucun État les employés ne sont astreints à l'uniforme, à part les

militaires, qui ne le portent que dans les parades, et jamais aucune

décoration, aucun privilége ne distinguent les fonctionnaires des

autres citoyens.

Quoi qu'on en ait pu dire, les diverses élections se font en Californie

d'une manière fort régulière. On n'y constate aucun de ces scandales

publics que la presse parisienne se plaît quelquefois à raconter, et

dont elle rend responsable le système électoral des États-Unis. S'il

y a parfois, sur toute l'étendue de l'Union, quelques incidents à

regretter, ils n'en sont pas moins fort rares. Ces désordres n'ont

éclaté que dans quelques villes, et de pareils faits ne se sont

jamais, du moins à ma connaissance, passés en Californie. Chacun y

fait valoir, dans les _meetings_ qui précèdent les élections, ses

titres à l'emploi qu'il demande. Chaque parti choisit le candidat

qu'il préfère; et si les voix semblent trop se diviser, plusieurs

partis se réunissent pour reporter tous leurs suffrages sur un candidat

commun. On pourrait peut-être citer quelques cas de corruption ou de

violence; mais la nature humaine est-elle infaillible? n'avons-nous pas

d'ailleurs nous-mêmes, dans des circonstances analogues, encouru les

mêmes reproches? et ne serait-ce pas ici le lieu de renvoyer ceux qui

attaquent toujours l'application du suffrage universel aux États-Unis

à certain passage bien connu de l'Évangile?

Il ne suffit pas à un peuple de jouir de l'égalité des droits

politiques, il faut encore que tous soient égaux dans les relations

journalières de la vie, et c'est ce qui constitue l'égalité sociale,

peut-être plus chère que la première au cœur des Américains. Sous ce

rapport, la Californie est des mieux partagées, et là, plus qu'en aucun

autre État de l'Union, toutes les classes sont nivelées. Il n'y a pas

de différences de rangs, de castes, pas d'esprit de corps enraciné. Le

niveau est si bien établi, que tous les mariages se font en dehors de

toute considération de position sociale. Ce n'est pas que je veuille

les louer tous, mais je me borne à constater un fait, et à l'opposer

à cette plaie hideuse des mariages d'argent qui ronge notre société

en France. On ne peut trouver parmi les citoyens américains aucun

domestique, et la classe des serviteurs se recrute exclusivement parmi

les nègres ou les étrangers. Quant à l'ouvrier américain, il se regarde

toujours comme l'égal de son patron, et même, renversant les rôles, il

ne consent à le servir que comme un client, et jamais comme un maître.

Il apporte toujours la plus grande dignité dans son travail, et pousse

le respect de sa personne jusqu'au soin de son costume, qui ne révèle

en rien un ouvrier à l'œil surpris de l'Européen.

Il n'y a dans les hôtels, dans les diligences, les chemins de fer,

qu'une seule espèce de place, et tous les voyageurs indistinctement

payent le même prix. Si l'on fait quelque faveur, c'est pour les dames

seulement. On leur réserve souvent, dans les hôtels et les bateaux à

vapeur, des salons séparés, meublés avec le plus grand luxe. Il est

beau de voir consacrés par l'usage ces égards délicats, ce respect

profond pour la femme. On a dit que les Américains agissaient ainsi,

non par galanterie, mais afin de se livrer plus facilement à tout

leur sans-gêne. Il n'en est pas moins vrai que les femmes se trouvent

très-bien de la réserve dont ils usent à leur égard, et qu'elles

s'embarquent bravement toutes seules pour un long voyage, même en

Californie, ce qu'assurément nos dames n'oseraient jamais faire en

France.

Les institutions de la Californie, comme celles des autres États de

l'Union, sont dominées par le principe de l'égalité, qui se retrouve

partout, aussi bien dans les lois relatives à l'impôt que dans celles

qui concernent l'instruction publique.

Tous les citoyens, de vingt et un à cinquante ans, doivent à l'État

le _poll-tax_, sorte de capitation ou cote personnelle, qui est en

Californie de 3 dollars ou 15 francs par tête. Il faut aussi payer

au comté le _road-tax_, ou prestation en nature pour l'entretien

des routes. Ce dernier impôt est de 3 à 4 dollars, ou se paye par

deux journées de travail. L'impôt foncier pèse, en outre, sur ceux

qui possèdent des valeurs mobilières ou immobilières taxables, et la

patente ou _license_ sur ceux qui exercent un état soumis à cette

contribution. L'impôt foncier est de 3 francs par 500 francs, soit 6

pour 1,000, de la valeur immobilière ou mobilière reconnue. L'impôt

du timbre, _stamp-tax_, frappe seulement les papiers de commerce et

les polices d'assurance. Aucun impôt, aucune redevance ne pèse sur

l'exploitation des mines et des placers, excepté le _mining-tax_, que

payent encore dans quelques comtés les mineurs étrangers. L'impôt des

passe-ports est inconnu, ainsi que celui des permis de chasse.

Quant à l'instruction primaire, elle est répartie uniformément, et

tous les citoyens apprennent à lire, à écrire et à calculer. On leur

explique aussi dans les écoles, outre la grammaire et l'orthographe,

un peu d'histoire et les rudiments des sciences. La religion est

d'ordinaire soigneusement écartée de l'enseignement scolaire, et c'est

aux parents qu'on laisse la charge de diriger l'éducation religieuse de

leurs enfants. Mais la liberté d'enseigner est complète. Ainsi tous les

professeurs, toutes les sectes peuvent fonder à leur gré des colléges

ou même des séminaires, et imposer leur système particulier à l'élève

qui entre dans un de ces établissements. Aucun monopole n'existe. Aucun

grade, aucune corporation universitaire ne sont reconnus par l'État.

Le léger bagage intellectuel dont on charge les jeunes citoyens leur

suffit pour remplir tous les emplois, même les plus élevés. On cite

avec orgueil en Californie le gouverneur Weller qui fut, dit-on,

autrefois charretier, et feu le sénateur Broderick, un ex-ouvrier

maçon, envoyé au congrès de Washington par ses compatriotes. Lincoln

n'a-t-il pas commencé aussi par être charpentier?

L'égalité civile et sociale la plus entière, avec les conséquences qui

en découlent naturellement, ne sont pas les seuls droits qui soient

garantis à tous en Californie. La liberté individuelle y est aussi

entourée de respect. Pas de prison pour dettes, et, pour ainsi dire,

pas de prison préventive, puisqu'on a la faculté de reprendre sa

liberté sous caution, quelle que soit la faute commise, pourvu que ce

ne soit pas un crime capital. Chacun a le droit d'être jugé par un jury

spécial. Chacun peut porter sur soi des armes pour sa défense ou pour

son agrément. La chasse est librement permise à tous; il en est de même

de la pêche. La tracasserie si gênante des passe-ports est inconnue

dans tous les États de l'Union. On peut en dire autant des visites

d'octroi, qui n'existent pas davantage.

La liberté la plus large est accordée aux transactions, et aucune

loi ne règle l'intérêt de l'argent, qui n'est pas, après tout, une

marchandise si différente des autres. Il n'y a non plus presque aucun

recours contre les faillites qui, dans ces pays de commerçants hardis,

prennent le nom d'affaires malheureuses. Il n'y a aucun monopole,

aucune corporation comme en France, pour les courtiers et les agents

de change, par exemple. Aucun corps n'a de priviléges exclusifs,

comme notre corps des ponts et chaussées et des mines. En matière

d'industrie, il y a liberté complète, et aucune loi restrictive

n'est apportée à l'exploitation des forêts, de la terre, des mines

ou des placers. Cette doctrine du _laissez faire, laissez passer_,

si critiquée chez nous, et si heureusement appliquée à l'industrie

californienne, a produit là-bas les plus merveilleux effets.

Le grand-ouest des États-Unis · 第 16 / 17 段