vaste sébile à laver l'or sous le bras, le couteau et le pistolet à la
ceinture, s'en allait à la découverte, vers un eldorado inconnu. Les
chercheurs d'or partaient en bandes, avec des provisions pour plusieurs
jours. Ils allaient, portant sur leur dos les ustensiles de cuisine,
les couvertures, les outils. Ils descendaient le long des ravins,
bravant la pluie, la chaleur, la fatigue, endurant les privations et
soutenus par l'espoir bien souvent déçu, d'une heureuse découverte.
Quelques-uns recherchaient des endroits jusque-là ignorés, et que
n'avait encore foulés le pied d'aucun Européen. Souvent des tribus
d'Indiens sauvages, surtout dans le Nord, attaquaient la petite bande,
et il fallait à celle-ci lutter d'audace et de vigueur contre le nombre
des assaillants.
D'abord de simples camps de mineurs s'élevèrent dans l'intérieur du
pays, mais bientôt s'ouvrirent des routes et des villes. Sacramento,
Stockton, Sonora, Nevada, Marysville, Colombia, devenues depuis si
importantes, ne datent que de cette époque. L'élégance actuelle de
ces cités remplace le pittoresque d'un campement improvisé. Avant
ces constructions, c'était sous la tente que couchait le mineur,
et le soir, à l'éclat des feux brillant de toutes parts, dans ces
rues souvent tracées le matin, se mêlaient des voix et des cris
divers. C'était une véritable Babel où l'on entendait toutes les
langues. Souvent aussi les imprécations et les disputes des joueurs
remplissaient le camp de tumulte, et parfois, il faut le dire, la
détonation d'un _revolver_ ou d'un _rifle_ éclatait au milieu d'une
querelle, comme un argument sans appel.
Le bénéfice des mineurs, avec quelques pelletées de terre, était alors
presque partout fabuleux: 80 ou 100 francs par jour marquaient souvent
le résultat d'un travail moyen, sans compter les découvertes de pépites
qui, quelquefois dans une matinée, rendaient le mineur millionnaire.
La boisson et le jeu absorbaient vite le produit des placers, et plus
d'un mineur, le sac plein de poudre d'or, perdit dans une nuit le
fruit de tout un mois de recherches. Les mineurs venus des colonies
espagnoles, Mexicains, Péruviens ou Chiliens, se faisaient à la fois
remarquer par leur ardeur infatigable au jeu et par leur calme
impassible et stoïque devant les plus grosses pertes.
A San Francisco, les maisons de jeu, aujourd'hui disparues et fermées
par ordre, jouissaient d'une vogue immense. Chacun y était admis et
l'ardeur des joueurs était sans exemple. Souvent on ne se donnait pas
la peine de peser la poudre d'or; on équilibrait à la main et à vue
d'œil les deux tas mis en présence. Le baccarat et le lansquenet, le
_monte_ des Espagnols, tous les jeux de carte et de hasard, faciles et
ruineux, étaient à la disposition de tous, et les paris dépassaient
parfois toute limite. Le banquier avait de chaque côté, sur la table,
un revolver armé. La vue de cet instrument, qu'on était si prompt alors
à manier, tenait le public en respect et commandait la réserve aux
tricheurs. De belles dames, à moitié nues, Américaines ou Françaises,
occupaient avec les revolvers la droite et la gauche du banquier, et
servaient d'amorce aux joueurs. D'autres circulaient dans la salle,
y semant d'ardentes œillades. Il fallait, pour résister à leurs
provocations, une vertu à toute épreuve, les femmes étant alors, comme
aujourd'hui encore, très-rares en Californie. Une musique plus ou moins
harmonieuse, mais toujours fort bruyante, car les instruments de cuivre
y dominaient, répandait ses durs accords dans la foule. Elle jetait au
dehors des flots d'harmonie, à travers des fenêtres ouvertes et rouges
de l'éclat des lumières: c'était l'appel au public de la rue. La fumée
des pipes et des cigares s'élevait autour du tapis vert; des liqueurs
et des pâtisseries, distribuées gratuitement, à profusion, permettaient
aux joueurs infortunés et aux fumeurs infatigables de se reposer un
instant.
En dehors de ces établissements publics, certaines maisons de jeu
particulières, tenues par des dames, étaient ouvertes à un public
choisi. Enfin, quelques théâtres ne tardèrent pas à s'installer, et les
citadins de San Francisco, qui n'avaient ni foyer ni famille, purent
varier quelque peu les émotions de leur soirée.
Aujourd'hui les maisons de jeu sont fermées, les théâtres californiens
sont ce qu'ont les voit partout, et le calme s'est en tous lieux
rétabli. Il est fâcheux seulement qu'en ces jours, déjà si loin, aucun
romancier n'ait paru pour dépeindre cette société si originale, qu'on
ne connaît plus que par tradition. Il y avait là matière au plus
curieux tableau de mœurs que jamais écrivain pût tracer. Soit qu'on
eût voulu mêler la fiction à la vérité, soit qu'on n'eût dépeint que
la réalité, les types n'eussent pas manqué au récit. Sans nommer ici
une foule de ces existences déclassées qui quittèrent l'Europe pour
la Californie, viveurs ruinés, artistes sans emploi, hommes de lettres
affamés, banquiers ou négociants en faillite, gardes mobiles licenciés,
n'oublions pas que quelques types particuliers apparurent alors sur
l'horizon californien.
Ce fut d'abord, pour ne citer que des noms français, M. de
Raousset-Boulbon, au cœur si noble et généreux. Il vécut longtemps
de la pêche et de la chasse, se fit aussi portefaix, puis marchand
de bœufs. Il alla chercher son troupeau dans la basse Californie, et
revint à pied jusqu'à San Francisco, traversant plusieurs centaines
de lieues d'un désert aride et sauvage. Tous les métiers se valaient
alors; il fallait vivre, et la plus grande égalité régnait entre tous
les immigrants. L'expédition de la Sonora, qu'entreprit M. de Raousset,
fut d'abord couronnée de succès, mais eut ensuite des résultats
déplorables. On connaît la fin courageuse de ce héros, indignement
trahi et fusillé par le gouvernement mexicain. La France n'a pas vengé
sa mort.
A côté de celle de M. de Raousset, apparaît la figure de M. de Pindray,
un chasseur déterminé, un vaillant mineur, à la force herculéenne, et
dont la fin fut aussi bien triste. Il disparut dans la Sonora, dévoré,
dit-on, par les loups, d'autres disent surpris par les Indiens, ou tué
peut-être par les Mexicains.
Citons encore M. de R..., tête aventureuse, aujourd'hui de retour à
Paris. Par son esprit conciliant et ferme, il maintint plus d'une
fois l'harmonie entre deux camps opposés de mineurs, et sut épargner
l'effusion inutile du sang.
Nommons enfin M. de B..., frère d'un naturaliste célèbre. Oubliant son
nom et ses illusions dorées, il dirigeait, en 1860, une tannerie dans
le comté de Mariposa, et préparait lui-même, à la façon californienne,
la gamelle de ses ouvriers.
La France, comme on le voit, a fourni largement sa part de héros au
roman californien des premiers temps; mais il faut rappeler aussi, pour
être juste, un nom italien, celui du colonel C..., aujourd'hui général.
Il n'a quitté les rives du Pacifique qu'en 1859, pour se mêler aux
événements de la guerre d'Italie, où il a joué un rôle très-marquant.
Honoré de tous en Californie, et l'un des plus riches propriétaires
du pays, le général C... a déployé dans sa vie de colon une énergie
et une vigueur peu communes. Il a pris aussi sa part à différentes
explorations dans les États atlantiques de l'Union. Un jour enfin,
il est allé chercher un grand troupeau de bœufs sur les bords du
Mississipi, et l'a ramené par terre à San Francisco, à travers plus de
800 lieues de déserts, hantés par les hordes sauvages des Indiens.
Si le roman des premières années de l'immigration présente des types
si accentués, il ne manque pas non plus d'émotions saisissantes.
C'était le temps des _squatters_, qui venaient, envahisseurs sauvages,
s'établir à main armée sur le terrain d'autrui. Des luttes en règle
s'ensuivaient, et plus d'une fois un terrain ou une mine furent ainsi
successivement perdus et repris à coups de carabines ou de revolvers.
C'était aussi le temps de ces immenses incendies, qui consumaient en
quelques heures des villes entières, que l'on avait mis plusieurs mois
à bâtir. Le feu dévorait, à mesure qu'elles naissaient, les villes
californiennes; mais sur les cendres encore chaudes, les énergiques
Américains se hâtaient de les reconstruire, et, dès le lendemain, comme
par enchantement, une nouvelle cité s'élevait sur les ruines fumantes
de la première.
Aujourd'hui, le feu exerce encore ses ravages, surtout dans les villes
des mines, souvent dépourvues de pompes, et l'ardeur qu'on met à
rebâtir est presque aussi étonnante qu'aux premiers jours. J'ai vu une
fois la moitié du village de Coulterville disparaître dans une nuit
d'incendie. Dès le lendemain, au milieu du feu à peine éteint, les
maçons plantaient leurs piquets, les architectes crayonnaient leurs
devis.
Aux premiers temps de l'immigration, les incendies furent d'une
intensité sans égale, et se répétèrent à diverses reprises dans
tous les centres de population. Sacramento, Sonora, Marysville, San
Francisco, furent ainsi plusieurs fois entièrement consumés par les
flammes. Les incendies éclatèrent à San Francisco dès la fin de
décembre 1849, puis le 4 mai 1850, et pendant les mois de juin et
de septembre suivants; enfin (dates fatales et que l'on prévoyait)
le 4 mai et le 22 juin 1851 marquèrent des sinistres sans nom. La
ville était encore dépourvue de pompes, et privée de ce système de
surveillance et d'embrigadement qui la met aujourd'hui à l'abri de
pareils malheurs. Des misérables exploitaient cette situation fâcheuse,
et, brûlant la ville aux quatre coins, profitaient du tumulte de
l'incendie pour se livrer à un pillage effréné. Ces brigands, organisés
en compagnies régulières, pratiquaient aussi le vol et le meurtre au
grand jour. Ils entraient dans un magasin, en plein midi, assommaient
le patron d'un coup de casse-tête, et crochetaient son coffre-fort.
D'autres fois, sous le nom d'_étrangleurs_, se cachant la nuit dans
l'embrasure des portes, ils se jetaient sur le passant attardé, et, lui
coupant la respiration par deux tours de cravate, le dévalisaient à
leur aise. Ces bandits avaient leurs règlements, et leurs noms étaient
connus de tous. Il fallait faire un exemple, frapper un coup d'audace,
mais les juges n'osaient agir.
Alors s'organisa, en vertu de la loi dite de _Lynch_, ce fameux _comité
de vigilance_ dont on a tant parlé[13]. Il fonctionna pendant toute
l'année 1851, et résigna ensuite ses pouvoirs, après avoir purgé le
pays des misérables qui l'infestaient. En vain les juges essayèrent de
protester, en réclamant le droit d'agir eux-mêmes. On donna l'assaut
à la prison, on enleva de vive force les coupables au geôlier, on
les jugea, on les pendit. Quand le _coroner_, chargé de constater
les décès, reconnut dans son procès-verbal que la mort du pendu
provenait du fait _d'un comité dit de vigilance_, le tribunal n'osa
poursuivre, devant l'attitude imposante prise par le peuple en masse.
Aussi ceux des bandits qui échappèrent à la corde se hâtèrent-ils de
prendre le large devant ce terrible et inflexible comité de salut
public. Les meilleurs citoyens en firent partie, et s'en font gloire
encore aujourd'hui. En 1856, quand San Francisco sembla de nouveau
menacé, pendant le passage aux affaires de l'administration la plus
honteusement vénale qu'on ait vue aux États-Unis, tous les notables de
la ville accoururent de nouveau, en plus grand nombre que la première
fois. Il fallait réprimer des assassinats impunément commis au grand
jour, et l'on faillit pendre le juge lui-même, qui, par peur ou par
corruption, n'avait pas condamné les coupables.
[Note 13: La loi de Lynch, ainsi nommée du nom de son auteur,
remonte au temps de la guerre de l'indépendance des États-Unis,
c'est-à-dire à l'année 1774. Elle a d'abord été instituée pour suppléer
à l'absence des tribunaux réguliers, et on l'applique souvent dans les
_territoires_ de l'Union qui ne sont pas encore admis comme États.
Le jury est le peuple assemblé, constitué en _comité de vigilance_,
et il est à la fois juge et bourreau. Il faut la majorité des voix
pour condamner le coupable. La peine est la pendaison, et le jugement
s'exécute séance tenante. Une corde et un arbre suffisent. Ceux qui
ont tant crié en France contre la loi de Lynch oublient que, dans nos
troubles publics, on a quelquefois exécuté des voleurs en vertu d'un
jugement populaire bien plus sommaire que celui de Lynch. Cependant
personne n'a réclamé, tout le monde a même applaudi. Soyons donc
conséquents, et reportons-nous à cette société californienne composée
de tant d'aventuriers, venus de tous les coins du globe. Il fallait,
pour avoir le calme, purger cette société de son écume: c'est ce que
fit la loi de Lynch.]
Les villes de l'intérieur imitèrent l'exemple de San Francisco, et
Marysville, Sacramento, Stockton, eurent aussi, par deux ou trois fois,
leur comité de vigilance. A une époque surtout où le pays n'avait pas
de lois régulières, comme au premier temps de la découverte de l'or,
il fallait bien agir d'une manière vigoureuse contre les misérables
qui exploitaient cette situation. C'est ainsi que le peuple pendit à
Sacramento, en 1850, quatre marins déserteurs qui avaient lâchement
assassiné une famille de huit personnes.
Devant un pareil déploiement de vigueur, tous les convicts australiens,
tous les gens sans aveu qui, en 1855, avaient peu à peu essayé de
rentrer en Californie, durent enfin décamper sans espoir de retour. Ils
s'empressèrent de quitter à tout jamais un pays où une chasse si bien
montée était organisée contre eux.
Aujourd'hui le calme est partout et pour toujours rétabli, grâce à
ces mesures énergiques, et au point de vue de la sécurité personnelle
comme de la liberté laissée à chacun, la Californie n'a rien à envier à
aucune autre contrée du monde.
IV
L'ÉTABLISSEMENT D'UNE CONSTITUTION.
Le besoin de se réglementer et de se donner une constitution est
inhérent à l'Américain, de telle sorte que, si l'ordre chronologique
eût été de rigueur dans cette étude, j'aurais dû parler tout d'abord de
la constitution californienne.
Dès le mois d'avril 1849, les immigrants arrivaient en grand nombre, et
la Californie renfermait déjà, et bien au delà, le chiffre de 30,000
habitants fixé par la constitution fédérale pour la formation d'un
État. En outre, le désordre régnait à peu près partout, et l'absence
de lois et de toute direction produisait les plus grands troubles
dans l'administration du pays. En conséquence, dès le 3 août 1849,
le général Riley, gouverneur au nom des États-Unis du territoire
de Californie, fit une proclamation où, exposant la situation
irrégulière et peu stable du pays, il invitait le peuple à déléguer des
représentants à une Assemblée ou _Convention constituante_. Celle-ci
devait se réunir à Monterey le 1er septembre 1849, et promulguer la
constitution de l'État.
A la date fixée, quarante-huit députés seulement, sur soixante-treize
élus, se rendirent à Monterey et, dès le 4 septembre, le président
et le secrétaire de cette chambre improvisée étaient nommés par les
constituants.
Il existe un tableau curieux qui, en nous donnant le nom et l'âge des
députés, nous indique de plus leur lieu de naissance, leur profession
et l'époque de leur établissement en Californie. La plupart des députés
étaient Américains, comme on le pense, et l'âge de tous était compris
entre vingt-cinq et cinquante ans, âge où l'on apprend chez nous à
obéir aux lois plutôt qu'à les faire.
Un nom français et quelques noms espagnols surnagent au milieu des noms
américains, où ils apparaissent comme les représentants clair-semés
de la race latine. Les Espagnols sont nés en Californie, et sont, par
conséquent, de race mexicaine, hormis un seul, venu d'Europe, mais
qu'un séjour de douze ans a suffisamment naturalisé dans le pays. Le
Français, dont on peut citer le nom, M. Sainsevain, résidait depuis
presque aussi longtemps dans la contrée. Un Écossais et un Irlandais
viennent comme à plaisir se perdre avec le Français parmi les noms
américains, et semblent placés là comme pour représenter dans toute
sa pureté cette vigoureuse race gaélique qui n'a pu encore, sur le
continent européen, se fondre avec la race anglo-saxonne. L'Écossais,
fermier, était établi à los Angeles depuis seize ans; l'Irlandais,
homme de loi, venu de New-York, faisait depuis trois ans de la
procédure en Californie.
Le nom de l'Helvétien Sutter apparaît aussi dans la liste, et c'était
justice, non que la race germanique eût besoin d'être représentée, mais
c'était à lui, ou du moins à son employé Marshall, le Mormon, qu'était
dû tout le mouvement qui s'opérait.
En dehors des rares exceptions que l'on vient de citer, le reste des
députés était composé d'Américains, installés à peu près tous en
Californie depuis un certain nombre d'années.
Quelques-uns de ces honorables représentants sont aujourd'hui décédés,
mais c'est le petit nombre: on vit longtemps sous le beau ciel
californien. Tous les autres sont à cette heure encore en Californie.
Ils sont revenus à leurs boutiques, à leur négoce ou à leurs études,
car il y avait comme toujours une quantité considérable d'avocats
et d'hommes de loi parmi eux. Ce n'est pas seulement en Europe que
la profession du barreau porte aux honneurs de la députation et des
ministères; il en est de même aux États-Unis, et l'on peut remarquer
presque toujours que les candidats qui se disputent la succession à la
présidence de la grande république sont devenus avocats, après avoir
commencé autrement.
Après les avocats, et avant les hommes de banque ou de négoce,
venaient, dans la députation californienne, les fermiers ou colons. Ils
sont paisiblement retournés à leurs champs, où ils ont repris de bonne
grâce, comme Cincinnatus, le manche de la charrue.
Si l'on désire, du reste, connaître l'exact dénombrement de ces
premiers législateurs californiens, voici comment ils se groupaient: 16
avocats, représentant sans doute la justice; 14 fermiers, le travail
de la terre; 10 banquiers, négociants et marchands, le commerce; 2
imprimeurs, la presse ou la pensée; 1 médecin, l'humanité souffrante.
L'armée était, de son côté, représentée par 1 officier des troupes
fédérales et 1 lieutenant de volontaires; la marine, par 1 officier de
vaisseau; enfin, le corps savant du génie, par 1 ingénieur de l'Union
et 1 ingénieur civil. Ce qui formait en tout 48 membres, comme il a
déjà été dit.
Parmi les vingt-cinq représentants qui n'acceptèrent pas leur mandat,
il y a deux noms français et trois espagnols. Cette négligence
s'explique aisément chez ces hommes de race latine peu empressés de
quitter leurs affaires pour faire acte de souverains. Mais ce qu'on a
peine à comprendre, c'est l'absence des vingt-deux autres constituants,
tous de noms anglo-américains. Il fallait que la soif de l'or fût
bien vive et l'abondance des pépites bien grande dans les districts
où ils furent nommés. La plupart des manquants appartenaient en
effet aux districts de Sacramento et de San Joaquin, que l'on compte
aujourd'hui encore parmi les plus aurifères. Ce n'est jamais qu'à la
dernière extrémité que l'Américain renonce au plaisir de représenter
ses concitoyens. Le suprême bonheur pour lui n'est-ce pas d'être
envoyé à la législature de son État, sinon au congrès fédéral, d'y
voter des lois, et d'y faire surtout de ces _speeches_ sans gêne qui
caractérisent le député anglo-saxon, qu'on l'entende en Angleterre ou
aux États-Unis?
La convention californienne, réunie à Monterey, s'ajourna _sine die_
le 13 octobre 1849, après une session de quarante-trois jours. Avant
de se séparer elle promulgua la constitution de l'État de Californie,
travail de grande importance et d'un haut poids, dit un Californien,
et qui fut mené à fin d'une façon aussi honorable pour les députés
que pour leurs commettants. La constitution fut présentée au peuple
appelé à la ratifier ou à la rejeter. Le peuple l'accepta à une immense
majorité. A la suite de cette adoption populaire, elle fut communiquée
officiellement au gouvernement fédéral. Mais l'_Oncle Sam_, comme
on l'appelle, se montra moins empressé que les Californiens. Ce qui
lui donnait à réfléchir, c'est que le nouvel État n'admettait pas
l'esclavage dans son sein, offrant ainsi un exemple à suivre à tous
les futurs États du Pacifique. Aussi l'Oncle Sam n'accorda-t-il son
approbation que dans le courant de l'année 1850. Les Californiens
attendaient cet heureux moment avec la plus vive impatience, et
quand le vapeur, porteur de la nouvelle, entra tout pavoisé à San
Francisco, il y eut une explosion de joie publique. Dès cet instant la
constitution put être mise en vigueur, et l'État de Californie reçut
une existence légale.
Arrêtons-nous un moment sur cet acte si important dans la vie d'un
peuple, celui par lequel il se donne des lois. Voyons comment les
Californiens, dont on s'occupait alors en France à un tout autre
point de vue, promulguaient une constitution qui vit toujours intacte,
et vivra sans doute encore bien longtemps. N'oublions pas surtout,
avant de commencer cet examen, qu'à la même époque d'autres peuples en
Europe élaboraient avec bien des fatigues des constitutions fragiles
auxquelles leurs auteurs devaient survivre. La constitution de la
Californie, au contraire, n'a subi aucun changement, et l'on ne peut se
dispenser de reconnaître à l'Américain une grande pratique des affaires
de son pays, un sens droit, et un esprit exercé qui suppléent, dans
presque tous les cas, à son manque de connaissances approfondies.
La constitution de l'État de Californie s'ouvre d'une manière
solennelle:
«Nous, le peuple de Californie, rendant grâce au Dieu tout-puissant
de notre liberté, et pour en assurer les avantages, établissons cette
constitution.»
Vient alors l'article 1er, qui contient la _déclaration des droits_.
La fameuse déclaration des droits de l'homme ne fut certes pas plus
explicite.
«Tous les hommes, dit la constitution californienne, sont par nature
libres et indépendants, et ont certains droits inaliénables, parmi
lesquels sont ceux de jouir de leur vie et de leur liberté et de les
défendre; d'acquérir, de posséder et de protéger leurs propriétés...
«Tout pouvoir politique réside dans le peuple. Le gouvernement est
institué pour la protection, la sécurité et le bénéfice du peuple, et
le peuple a le droit de changer ou de réformer le gouvernement quand le
bien public le demande.
«Le droit d'être jugé par un jury spécial est assuré à tous, et demeure
à jamais inviolable.
«Le libre exercice de toutes les religions, sans distinction ni
préférence de culte, est à tout jamais accordé dans l'État.
«Tout accusé peut reprendre sa liberté sous caution, excepté dans le
cas d'un crime capital.
«Tout citoyen peut librement parler, écrire et publier ses opinions sur
tous les sujets, et aucune loi ne pourra restreindre ou supprimer la
liberté de la parole ou de la presse.
«Le peuple a le droit de s'assembler librement, de délibérer sur le
bien commun, d'instruire les représentants et de pétitionner à la
législature.
«Le pouvoir militaire sera subordonné au pouvoir civil. Aucune
année permanente ne sera entretenue par l'État en temps de paix.
Aucun soldat ne sera logé dans une maison sans le consentement du
propriétaire.»
Viennent ensuite une série de paragraphes proscrivant l'emprisonnement
pour dettes et les lois d'exil; assurant aux étrangers résidants tous
les droits des citoyens indigènes; défendant complétement l'esclavage;
reconnaissant le droit inviolable de chacun d'assurer sa personne, ses
biens meubles ou immeubles et ses papiers contre toute recherche ou
saisie illégales. Enfin, comme si cette déclaration des droits n'était
pas assez complète, un dernier paragraphe ajoute que l'énumération
précédente n'infirme et ne diminue en rien tous les autres droits qui
résident dans le peuple.
Il eût été bon, à côté de cette déclaration des droits du citoyen,
d'inscrire l'énumération de ses devoirs, ce qu'aucune constitution
ne fait. On peut ajouter, il est vrai, que l'Américain se montre
généralement pénétré de ses devoirs politiques, et qu'il sait toujours
les accomplir.