l'eau de la scierie dans le canal de fuite, je descendais d'ordinaire
le matin pour voir si quelques dégâts s'étaient produits pendant
la nuit. Vers sept heures et demie, et, je crois, le 19 de janvier
1848,--car je ne suis pas bien certain du jour, mais c'était du 18
au 20,--je descendis comme de coutume. Après avoir fermé la vanne,
j'entrai dans le canal de fuite, vers l'extrémité inférieure. Là, sur
la roche, à environ six pouces au-dessous de la surface que l'eau
venait d'occuper, je découvris l'or. J'étais tout à fait seul en
ce moment. Je détachai un ou deux échantillons, et je les examinai
attentivement. Ayant quelque connaissance générale des minéraux,
je m'en rappelais deux, ressemblant de quelque façon à celui que
je tenais: la pyrite de fer, très-brillante et cassante, et l'or,
brillant, mais malléable. J'essayai donc mon échantillon entre deux
pierres. Je m'aperçus qu'il pouvait recevoir, par le battage,
différentes formes sans se briser. Quatre jours après j'allai au fort
pour des provisions, et j'emportai environ trois onces d'or, que le
capitaine Sutter et moi essayâmes avec de l'acide nitrique. Je fis
ensuite un autre essai en présence de Sutter; je pris trois dollars
d'argent, et les équilibrai dans l'air sur une balance avec de la
poudre d'or. J'immergeai ensuite les deux plateaux dans l'eau, et le
poids supérieur de l'or nous édifia à la fois et sur sa nature et sur
sa valeur.»
Ce passage, que j'ai traduit en entier et textuellement, forme comme
l'entrée en matière du _Miners' own book_, ou _Livre des mineurs_,
petite brochure imprimée à San Francisco en 1858. Le récit qui ouvre ce
livre me paraît avoir un degré d'authenticité suffisant, et je n'hésite
pas à attribuer à Marshall les lignes qu'on vient de lire. On dira bien
qu'il y discute sa découverte comme un membre de l'Institut, et que son
essai à la balance rappelle, trait pour trait, la fameuse expérience
d'Archimède. Mais de pareils faits ne sont pas surprenants chez les
Américains, hommes de grand bon sens et d'instruction pratique. Quoi
qu'il en soit, c'est bien à Marshall qu'est due la découverte de l'or
en Californie. C'est bien ce _Saint du dernier jour_ qu'il faut seul
glorifier de cet événement, qui ne fut du reste, comme on l'a vu,
qu'un pur effet du hasard.
C'est par cette heureuse découverte que se vérifia la croyance
légendaire des anciens Mexicains, plus tard transmise aux Espagnols,
d'un eldorado situé vers le Nord et sur les rives du Pacifique. On a
prétendu que les anciens missionnaires de Californie, ou les Indiens
eux-mêmes, connaissaient l'existence de l'or, et la tenaient cachée,
pour une raison ou pour une autre; mais le fait n'est nullement prouvé.
Il paraît aussi invraisemblable que d'autres colons, notamment des
Américains, aient eu conscience de la richesse des terres aurifères du
pays, au moins sur toute son étendue. Ce n'est donc qu'à l'année 1848
et à la série des faits qu'on vient de raconter qu'il faut reporter une
découverte qui eut un si grand retentissement dès l'origine, et qui
allait remuer le monde.
II
L'ARRIVÉE DES ÉMIGRANTS.
La découverte de l'or, que Sutter et Marshall auraient sans doute voulu
tenir secrète, ne tarda pas à être connue. Elle fut d'abord divulguée
à San Francisco, modeste bourgade qu'on appelait alors _Yerba Buena_.
Quelques centaines de marchands y étaient établis depuis 1836, entre
autres des Américains, prématurément installés dans un pays dont leur
gouvernement préparait la conquête.
De San Francisco la nouvelle se répandit dans les divers _ranchos_
ou fermes de Californie, alors aux mains des Mexicains, et dans les
ports du littoral, comme Monterey, qui faisaient un certain commerce.
Partout les Californiens abandonnèrent leurs demeures pour se ruer sur
les _placers_. Puis les mille bouches de la renommée firent connaître
la découverte de l'or à tous les coins de l'univers, d'où sortit une
foule innombrable qui se dirigea vers la Californie.
Les Mexicains, qui venaient à point nommé de perdre ce sol qu'ils
n'auraient pas su coloniser, se présentèrent les premiers. Beaucoup
arrivèrent par terre, surtout de la Sonora, et, au nombre de dix
à douze mille, fondèrent en Californie le camp des Sonoriens, qui
a conservé leur nom, ou gardé du moins celui de Sonora. Avec eux
accoururent en masse les Américains, auxquels la nature semblait avoir
ménagé la découverte de l'or, au moment précis d'une conquête dont eux
seuls pouvaient tirer parti. Le gouvernement de Washington n'avait été
prévenu qu'à la fin de l'automne de 1848, et beaucoup d'Américains,
pour gagner du temps, passèrent par les Montagnes-Rocheuses. D'autres
traversèrent l'isthme de Panama, ou se décidèrent pour le voyage par
le cap Horn, qui était alors de six mois. En même temps vinrent les
Péruviens et les Chiliens, que leur métier de mineurs et surtout
de laveurs d'or attirait comme les Mexicains. L'Europe, avertie la
dernière, s'ébranla à son tour, et la France, l'Italie, l'Irlande,
l'Allemagne tout entière vomirent leurs flots d'émigrants. Les pays
immobiles de l'Asie s'émurent eux-mêmes, et la Chine vit successivement
partir près de quarante mille de ses industrieux enfants. Enfin, des
peuples qui n'avaient jamais voyagé, curieux pour la première fois,
se confièrent au destin des flots. Resserrés dans leurs îles, qui les
voyaient naître et mourir depuis le commencement du monde, les _Kanaks_
de l'Océanie passèrent eux aussi les mers, et abordèrent en Californie
pour y prendre part à la curée. Tous les peuples furent en quelque
sorte conviés, et aucun ne manqua à l'appel.
Les Chinois, les Océaniens, les Espagnols du Mexique, du Pérou et du
Chili arrivèrent par le Pacifique aux eaux si calmes le long des côtes.
L'Américain du Nord vint, comme nous l'avons dit, par terre ou par le
cap Horn, dont il dut, comme l'Européen, affronter les tempêtes et
les froids rigoureux. Mais bientôt une nouvelle voie s'ouvrit à ces
émigrants de l'Atlantique: ce fut celle de l'isthme de Panama, qui
abrégeait les distances de plus des deux tiers. La voie ferrée, que
le génie hardi des Américains a jetée d'un rivage à l'autre des deux
Océans, n'existait pas alors, et ce n'était qu'à force de temps et
d'argent que l'on pouvait traverser l'isthme. Le chemin se faisait
partie en barque sur le fleuve Chagres, partie à dos de mulet jusqu'à
Panama. Le trajet durait quelquefois cinq à six jours, au milieu
d'embarras et de dangers sans nombre. Indiens et nègres de mauvaise
foi, caïmans voraces dans les eaux du Chagres, bêtes venimeuses le
long des rives, moustiques dévorants dans l'air, se partageaient
comme à l'envi la tâche de créer un enfer autour du pauvre voyageur.
Il est vrai qu'une végétation luxuriante, des arbres toujours verts
et d'espèces les plus variées, des fleurs d'une forme et d'un éclat
particuliers à ces contrées, en un mot toutes les beautés dont la
nature se revêt sous les tropiques, venaient à leur tour le distraire.
Mais des pluies torrentielles inondaient le sol pendant plus de six
mois de l'année, et, pour couronner l'œuvre, les fièvres pernicieuses
de l'isthme faisaient des milliers de victimes parmi les émigrants.
Ceux-ci arrivaient souvent à Panama exténués et sans ressources. Mais
qu'importaient tant de misères? La soif de l'or en aurait fait braver
bien d'autres!
Un service régulier de bateaux à vapeur ne tarda pas à être établi
par les Américains. De New-York à Chagres, ce fut la compagnie de la
malle maritime des États-Unis qui mit la première ses steamers en
mouvement, et de San Francisco, la malle maritime du Pacifique, dont
les deux premiers bateaux à vapeur, _California_ et _Oregon_, doublant
le cap Horn, arrivaient à Panama d'abord, puis à San Francisco, dès
les premiers mois de 1849. Ces demeures flottantes emportèrent, à des
prix fort élevés, jusqu'à plus de 1,000 passagers à la fois. L'isthme
mexicain de Tehuantepec fut aussi abordé, pour diminuer encore la
longueur du voyage; de même que l'isthme de Nicaragua, dont on remonta
une portion du fleuve San Juan, et dont le lac fut traversé en bateau
à vapeur. Chacun put choisir sa route à son gré et sans trop attendre,
car les départs se succédaient rapidement. Les navires anglais qui font
le service de Southampton aux Antilles amenaient aussi à Chagres des
flots d'Européens, qui de là gagnaient Panama. Ils se disputaient une
place, un coin du steamer de San Francisco. Quand le navire, bourré
d'émigrants, en laissait encore sur la plage, beaucoup de ces derniers,
qui avaient hâte d'arriver ou qui craignaient de mourir en route,
durent payer la cession d'un billet au double et au triple de sa valeur.
Cependant les travaux du chemin de fer de Panama étaient ardemment
poursuivis. Ce hardi railway, projeté dès 1850, fut successivement
livré à une circulation partielle en 1852 et en 1854, et enfin
complétement terminé en janvier 1855. L'esprit si entreprenant des
Américains pouvait seul mener à bonne fin une opération jusque-là
déclarée impossible. Il est fâcheux toutefois que la voie n'ait été
achevée que lorsque l'émigration européenne s'est presque entièrement
arrêtée.
La ligne ferrée de Chagres ou Aspinwall à Panama mesure environ 80
kilomètres ou 20 lieues. La dépense a été de près de 32 millions de
francs de notre monnaie, soit 400 francs par mètre. C'est plus que
la dépense moyenne de nos chemins de fer européens. La somme paraît
d'autant plus forte qu'il n'y a pas de gares intermédiaires, et que
les travaux d'art le long de la voie sont très-peu considérables.
Le sol vaseux sur lequel il a fallu s'établir et le prix excessif
de la main-d'œuvre ont seuls occasionné le coût énorme du chemin de
fer de Panama. Mais la dépense ne serait rien encore sans le nombre
incalculable d'ouvriers qui ont succombé sous ce climat pestilentiel.
On a compté les morts par plusieurs milliers à la fois, et la voix
populaire dit que le nombre des traverses du chemin marque presque
le nombre des victimes. C'est ainsi que les batailles de l'industrie
comptent quelquefois leurs morts comme les batailles militaires.
Pendant que la route ferrée était en cours d'exécution, rien
ne pouvait arrêter l'émigrant: ni les périls de la mer, ni les
incertitudes d'un long voyage, ni les fièvres si dangereuses de
l'isthme ou les tempêtes du cap Horn, ni les frais énormes du parcours.
Rien ne devait mettre obstacle à l'ardeur de s'enrichir qui s'était
emparée des masses. San Francisco, qui n'avait que 500 habitants en
1847, en comptait déjà 1,200 en 1849, dès la première arrivée des
mineurs; et à la fin de cette même année, près de 100,000 chercheurs
d'or arrivaient en Californie, dont plus de 80,000 Américains. En 1852,
époque où le courant européen cessa d'agir, San Francisco ne possédait
pas moins de 35,000 habitants, et la Californie en comptait déjà plus
de 260,000 contre 10 à 15,000 seulement qu'elle en avait, non compris
les Indiens, avant la découverte de l'or.
Il convient de s'arrêter à cette première étape, et d'assister à
l'enfantement californien de 1849 à 1852, accompli au milieu de
l'affluence toujours croissante des arrivants.
III
LES PREMIERS TEMPS DE SAN FRANCISCO.
L'enfantement de la Californie a été des plus difficiles. Tous les
peuples se donnèrent rendez-vous sur les rives dorées du Pacifique;
mais à part les Américains, dont beaucoup arrivaient surtout pour
coloniser leur récente conquête, les autres races ne furent amenées que
par la soif immodérée de l'or. Jamais l'_auri sacra fames_ du poëte ne
fut d'une plus saisissante application.
Les colonies espagnoles, qui fournirent les premières leur contingent
d'émigrants, n'envoyèrent pas ce qu'elles avaient de plus choisi.
L'Espagnol des Amériques, comme celui d'Europe, ne voyage guère, et
tout ce qui vint des républiques mexicaine, péruvienne ou chilienne,
ne tarda pas à donner en Californie un triste échantillon du peu que
vaut parfois l'espèce humaine.
Les diverses contrées de l'Europe se débarrassèrent également de
types non moins déplorables. La France sortait à peine des journées
de février et de juin 1848, et bon nombre d'émeutiers sans travail se
transformèrent en chercheurs de pépites. Les compagnies ou agences
d'émigration, aux noms pompeux de la _Toison d'or_ ou du _Lingot
d'or_, recrutaient à tout prix des mineurs pour la Californie, et
n'emportaient pas sur leurs navires l'élite de notre population.
L'Italie, que les récents événements de la Péninsule avaient
bouleversée, donna de son côté un fort contingent à l'immigration
californienne.
L'Irlande, que l'agitateur O'Connell venait de remuer si profondément,
envoya aussi tous ses mécontents et ses affamés vers les rives du
Pacifique.
Enfin l'Allemagne, que les troubles politiques de 1848 n'avaient pas
épargnée, entra pour une proportion notable dans le mouvement qui
poussait les peuples à la recherche fiévreuse de l'or.
Quelques _convicts_, échappés d'Australie, arrivèrent aussi de leur
côté à San Francisco, comme pour compléter le singulier mélange de
l'émigration européenne.
Tout ce monde ne formait pas un ensemble bien rassurant, car les
Américains venus de l'Union n'étaient pas non plus de petits saints.
Quand un déplacement s'opère aux États-Unis, il est d'usage que les
_gamblers_ ou joueurs de profession, et les _loafers_, chevaliers
d'industrie, vagabonds, oisifs de la pire espèce, se mettent
aussitôt en mouvement. Ils se mêlèrent pour une forte part à la
grande immigration californienne. Cette terrible engeance de fripons
américains n'est pas encore éteinte en Californie. Le public les
connaît, les journaux les désignent par leurs noms et leurs professions
de _gamblers_ ou _loafers_, mais on les souffre, on les tolère. Ils
sont restés fidèles au revolver, et l'on est assuré que dans une
mauvaise affaire l'un d'eux se trouve toujours mêlé.
Parmi les arrivants des premiers jours, les émigrants honnêtes
étaient-ils en majorité? C'est ce que l'on ne saurait dire. Toujours
est-il, qu'à la fin de 1849, une population de plus de 100,000 âmes,
venue de tous les coins de l'univers, sortie souvent des bas-fonds de
la société, se trouva jetée brusquement dans un pays à peine conquis et
pacifié, et qui ne jouissait encore d'aucune loi. De plus, aucune ville
importante n'était édifiée, aucune disposition prise pour recevoir
tant de gens différents. La Providence veilla sans doute, au moins
dans une certaine mesure, à la naissance de la colonie, et l'énergie
américaine fit le reste. Mais les commencements furent pénibles et même
accompagnés, ainsi qu'on le verra plus loin, de calamités terribles.
Le plus pressant besoin de l'émigrant, en arrivant, était le soin de
son installation, à moins qu'il ne partît aussitôt pour les mines. Les
premiers qui débarquèrent durent camper sous des tentes, au bord de la
mer, et pourvoir eux-mêmes à tous leurs besoins. Le Pérou et le Chili,
qui reçoivent aujourd'hui des farines de la Californie, lui envoyaient
alors leurs blés. Des navires européens arrivaient aussi, chargés
d'émigrants d'abord, puis de marchandises de toutes sortes, et souvent
de maisons de bois prêtes à être montées sur place.
Chacun, à cette époque, vivait entièrement à sa guise, en payant tout
au poids de l'or. Un œuf valait jusqu'à 5 francs, une poule jusqu'à
50. Le prix de la journée de l'ouvrier était d'ailleurs en proportion,
et le dernier des manœuvres ne se dérangeait pas à moins de 5 francs
l'heure. Quant à ceux qui avaient un métier, le salaire de leur journée
variait entre 100 et 150 francs. Heureux temps que beaucoup regrettent
aujourd'hui, car on travaillait alors aussi peu que l'on gagnait
beaucoup.
Il y avait confusion entière dans les monnaies, et le dernier élément
d'appoint était le _quarter_ américain, pièce d'argent qui vaut
vingt-cinq sous. On ne daignait pas s'arrêter au _bit_ ou au _real_,
moitié du quarter, et encore moins regardait-on au _dime_, l'équivalent
de notre pièce de dix sous. La monnaie de cuivre était conspuée, et
n'a pas encore fait, du reste, son apparition officielle dans le monde
californien. On prétend qu'elle amènerait la diminution des salaires
et de l'intérêt de l'argent. La pièce de un franc passait alors pour
un quarter, malgré une différence en moins de vingt pour cent. Avec
certaines pièces allemandes, qui ne représentaient qu'une valeur
inférieure à un franc, la différence était plus grande encore, et
beaucoup de ces pièces étaient en outre de mauvais aloi. Tout a été
réglementé depuis; mais qui s'arrêtait alors à ces écarts et au titre
de la monnaie, sinon quelques banquiers, avant tout hommes d'argent
et avides? Quelques-uns allèrent jusqu'à commander en Europe des
chargements spéciaux de pièces d'infime valeur pour les écouler ensuite
avec prime sur la place de San Francisco. Ils retirèrent de très-gros
bénéfices de cette fraude, eux qui déjà prêtaient leurs capitaux à dix
et quinze pour cent par mois: c'était, au reste, à cette époque, le
taux normal de l'intérêt à San Francisco.
Bientôt les Californiens frappèrent leur monnaie nationale, l'octogone,
pièce lourde et de forme incommode. Le chiffre de la valeur était gravé
d'un côté; de l'autre, il n'y avait rien. Cette monnaie était faite de
l'or des mines non raffiné, et jouissait de plus ou moins de crédit,
suivant le nom du banquier ou du négociant qui l'émettait. La valeur
nominale était de 50 ou de 100 dollars, suivant le module, c'est-à-dire
de 250 ou de 500 fr.
L'octogone portait quelquefois sur la face l'aigle américaine, aux
ailes éployées, tenant les foudres dans ses serres, et environnée
de ses fidèles étoiles, dont chacune représente un État de l'Union.
D'autres fois, c'était le phénix, renaissant de ses cendres, en
l'honneur des villes californiennes toujours incendiées, toujours
immédiatement rebâties. Parfois aussi Minerve, sortant tout armée de
la tête de Jupiter, le casque en tête et la lance à la main, venait
rappeler aux Californiens les incroyables progrès de leur État dès sa
naissance. Sur quelques médailles, l'ours de Californie, errant autour
des mines, signifiait l'état sauvage du pays à l'arrivée des premiers
colons. Ces emblèmes, ces allégories ont, du reste, successivement
paru sur le sceau de l'État californien; mais l'hôtel des monnaies de
San Francisco, établi dès 1852, ne les a pas conservés, et la monnaie
qu'on frappe en Californie est la même que celle de tous les autres
États de l'Union.
J'ai dit que les premiers émigrants qui s'arrêtaient à San Francisco
campaient sous des tentes au bord du rivage, faute de maisons préparées
pour les recevoir. Cet état transitoire ne pouvait durer. Quelques
maisons ne tardèrent pas à s'élever, édifiées par les Américains, qui
bâtissent presque toutes leurs demeures en bois avec tant de rapidité
et d'élégance. Les rues furent jalonnées, et la ville tirée au cordeau
de façon à représenter un damier, comme la plupart des villes des
États-Unis. On vit alors, comme dans toutes les cités naissantes,
des rues sans maison et des maisons sans rue, sauf à tout réunir et
niveler plus tard. Les terrains acquirent une valeur énorme, et les
dunes, les montagnes de sable autour de San Francisco se vendirent
à des prix fabuleux. La plupart des propriétaires n'avaient d'autre
titre que celui de _squatters_ ou de premiers occupants, mais les lois
américaines le respectent dans la formation de chaque nouvel État.
Les navires qui arrivaient à San Francisco de tous les points du globe
ne trouvaient plus aucun fret de retour; car, à part l'or, le pays ne
produisait encore presque rien. Ces navires restaient inoccupés sur
la mer. Tous les marins avaient d'ailleurs déserté pour courir aux
mines; souvent le capitaine partait le premier à la tête de l'équipage.
Beaucoup de ces navires avaient rapporté bien au delà de leur valeur
par le transport d'une foule compacte d'émigrants, et de marchandises
qui se vendaient très-cher. Ils furent démolis, et une partie des
roufles servit à façonner tout d'une pièce des cabanes improvisées.
On a vu longtemps et peut-être voit-on encore debout aujourd'hui
quelques-unes de ces habitations d'un nouveau genre.
Les carènes des navires servirent à un autre usage, et avec elles
une foule de caisses toutes pleines de marchandises. On ne savait
que faire de la masse de ballots qui arrivaient tous les jours, et
quelquefois à contre-sens. Les négociants d'outre-mer envoyèrent des
liqueurs et du vin à enivrer des armées entières, et des caisses de
tabac et de cigares à satisfaire plusieurs générations de fumeurs. Les
_auctions_ ou ventes à l'encan avaient beau s'ouvrir tous les jours,
on ne pouvait tout écouler, même au seul prix du port d'envoi. On
avait imaginé que la Californie était un gouffre sans fond qui pouvait
facilement engloutir toutes les marchandises qu'on lui adressait. Il
les engloutit, en effet, mais on va voir de quelle manière. Carènes,
ballots et caisses servaient, avec des remblais en terre, à niveler
le sol, ou étaient immergés dans la mer avec leur contenu, puis on
bâtissait sur ces espèces de fondations jetées entre des pilotis. Ainsi
commencèrent à s'élever les _wharves_ ou quais, qui se prolongeant dans
les eaux au delà du rivage naturel, permirent aux navires d'un fort
tonnage d'aborder directement le port de San Francisco.
Le pavage ou plutôt le planchéiage des rues fut la dernière chose dont
on s'occupa dans l'organisation rapide de cette ville, qu'on aurait pu
croire sortie du sein des flots. Encore moins s'inquiéta-t-on, dans le
principe, de l'établissement des égouts et du nivellement des rues,
pour ménager un écoulement aux eaux. Aussi dès les premières pluies
de l'hiver, qui souvent sont torrentielles et dont la durée est de
près de six mois, la ville devint bientôt un véritable marécage. On
s'enfonçait dans la vase jusqu'à mi-jambe, et des charrettes embourbées
pourrissaient quelquefois sur place.
Aucune police, aucun service de voirie urbaine n'étaient organisés.
L'édilité sanfranciscaine n'était pas encore nommée, et le
_self-government_, que les Américains poussent bien plus loin que
les Anglais, laissait à chaque immigrant le soin de se protéger tout
seul. «_Help yourself_: Défends-toi toi-même,» est un adage familier au
Yankee. En vertu de cet adage, plus d'un matelot, plus d'un mineur pris
de vin, disparurent pour jamais dans la mer, à travers le plancher des
quais en bois, bien souvent disjoint par le mouvement journalier des
charrettes et des marchandises. Les trappes d'hommes, _men's traps_,
comme les appellent les journaux californiens, se montrent encore
aujourd'hui béantes sur quelques _wharves_, et il ne serait pas prudent
de trop s'aventurer la nuit sur ces planchers semés d'abîmes.
L'aspect qu'offraient alors les habitants de San Francisco était des
plus curieux. C'était l'époque des costumes excentriques. Une chemise
de laine, de couleur le plus souvent rouge, comme celles que Garibaldi
et ses volontaires portent si complaisamment en Italie; un _sombrero_
mexicain aux larges bords, en paille ou en feutre mou; une ceinture
dans laquelle passait le fidèle revolver; enfin une large paire de
bottes, où venait s'engouffrer l'extrémité d'un vaste pantalon fixé à
la ceinture: tel était alors le costume de tout élégant Californien.
Puis venait le mélange bizarre de Mexicains drapés dans leur manteau
bariolé ou _sarape_, de Chiliens dans leur _poncho_, et de Chinois à
la longue queue.
Cette bigarrure des vêtements ne tarda pas à faire place, au moins chez
la plupart des colons, à l'élégance prosaïque des modes américaines,
empruntées à celles d'Europe. Le chapeau de soie roide et pressant le
front, incommode boisseau, la cravate noire, le faux col, le gilet
serré sur la poitrine, la chemise de toile ou de batiste, enfin les
pantalons plus ou moins collants, et les souliers étroits vinrent
bientôt remplacer, surtout dans les villes, le costume pittoresque des
premiers jours. Bientôt San Francisco et les principaux centres de
population du pays n'eurent plus rien à envier aux autres villes de
l'Amérique où la sévérité du costume est poussée le plus loin.
San Francisco ne tarda pas, en effet, à s'organiser d'après ce patron
traditionnel, sur lequel est calquée toute ville naissante aux
États-Unis. D'abord un journal fut créé pour répandre les nouvelles
courantes. A côté, fut installé un _bar_ ou buvette, où l'Américain
pût satisfaire à son aise son besoin de spiritueux. L'église vint
la dernière, mais on suppléa par la variété des sectes au retard
qu'on avait mis à répondre au sentiment religieux. Puis, des hôtels
s'élevèrent où, en vertu du principe d'égalité, si cher au Yankee, on
ne paya ni plus ni moins que dans les hôtels de New-York ou de Boston.
En même temps, s'établissaient les banquiers, les négociants et les
marchands, pendant que la plupart des immigrants, dévorés de la soif de
l'or, couraient aux mines et se jetaient sur les placers.