D'immenses steamers, véritables caravansérails flottants, décorés avec

un luxe dont nous n'avons pas l'idée en France, remontent et descendent

l'Hudson à chaque instant. Dans les vastes salons aux lambris dorés,

sont partout étendus de moelleux tapis. Des tables, des siéges de forme

artistique, ornent en outre l'intérieur du navire. On ne prendrait pas

chez nous plus de soin pour un roi en voyage. Ici, le roi, c'est tout

le monde; c'est le peuple, et partout on le gâte et le choie. Les

_misses_ rieuses et coquettes, les _gentlemen_, plus silencieux, se

pressent en foule dans les salons ou autour des galeries extérieures,

tandis que le navire s'avance à toute vapeur. Si un concurrent suit

la même route, souvent une lutte de vitesse s'engage: c'est à qui

arrivera le premier. Dans un défi de ce genre, un capitaine se trouve

un jour à bout de combustible; car, lorsqu'on veut aller deux fois plus

vite, il faut dépenser huit fois plus de charbon: c'est la mécanique

qui le dit. Or notre capitaine voulait gagner la lutte à tout prix.

Il jeta tout le mobilier de son bateau sous ses chaudières, et enfin,

comme la pression de la vapeur augmentait outre mesure, il s'assit

bravement sur la soupape de sûreté, en criant aux chauffeurs: «Allons,

mes enfants, un dernier effort!» Les passagers, si la chaudière avait

fait explosion, auraient certainement sauté avec elle, mais ils

applaudissaient le capitaine, et ne se souciaient que d'une chose:

d'arriver les premiers. Ainsi va le monde en Amérique. Le sentiment de

la sécurité n'y existe guère en voyage; on n'en voyage pas moins, et

généralement on arrive. Tant pis pour ceux qui restent en chemin! C'est

une de ces mauvaises chances qu'on peut rencontrer dans la bataille de

la vie. Cette insouciance des Américains pour le danger fait une partie

de leur force, et donne le secret des merveilleux résultats auxquels

ils arrivent dans leur vaste colonisation.

Je retourne à la Cité impériale. Voulez-vous y descendre avec moi?

Notre steamer vient de toucher au quai. Les abords de la ville

marchande sont peu séduisants, et les rues sont partout mal pavées,

malpropres, pleines d'abîmes, surtout en hiver. C'est le défaut du

régime libre et démocratique de se reposer sur chacun du soin de

tout faire, de sorte que souvent rien ne se fait, alors que tout se

fait chez nous trop bien, avec un régime fortement centralisé. La

municipalité new-yorkaise ne s'occupe guère de la ville, et laisse

les choses aller à l'avenant. Le marché devant lequel nous passons

est un charnier bourbeux, dont la plus sale bourgade en France ne

voudrait pas. Nous voici dans les rues _Wall_, _Pearl_, _Beaver_.

Quelle activité! quel mouvement! La Cité de Londres elle-même est

dépassée. Les lourdes charrettes vont et viennent, chargées de toutes

les marchandises du globe: balles de coton ou de laine, sacs de

café, caisses de thé, boucauts de sucre ou de tabac, barriques de

vin ou de pétrole. Le charretier, debout sur son véhicule, comme le

triomphateur antique, fouette vigoureusement ses chevaux, et interpelle

les passants qui ne se rangent pas assez vite. A droite, à gauche,

sont les bureaux du commerce. Au rez-de-chaussée, les changeurs, qui

trafiquent des valeurs publiques, et jouent sur la monnaie de papier,

la seule qui ait cours depuis la guerre de sécession. A l'entresol, aux

étages supérieurs, les banquiers, les armateurs, les courtiers, les

négociants. A part quelques bureaux assez convenablement décorés, les

autres _offices_ sont de véritables bouges, comme du reste à Londres, à

Manchester, à Birmingham, à Liverpool. En Amérique comme en Angleterre,

on a son bureau et sa maison: le bureau dans le quartier bruyant des

affaires; la maison dans la partie la plus éloignée et la plus calme de

la ville. Au bureau tout le monde entre librement, même le premier venu

quel qu'il soit; à la maison est le foyer respecté, le _home_. On n'y

reçoit que ses amis, et on les choisit avec un soin scrupuleux, même

dans ce pays démocratique, où l'égalité n'existe qu'à la surface et

n'est pas plus absolue qu'ailleurs. Le cœur humain est le même partout,

et il n'y a pas de système parfait de gouvernement.

Voulez-vous visiter un de ces offices? Nous sommes dans Wall-street, la

rue par excellence des banquiers, des changeurs. Aux portes de chaque

maison, sont suspendus d'immenses tableaux de bois noir, divisés en

autant de compartiments qu'il y a d'étages, en autant de numéros qu'il

y a de cellules occupées. Devant chaque numéro est inscrit en lettres

d'or le nom de l'occupant ou des occupants, car le prix des loyers est

si cher que l'on trafique quelquefois plusieurs dans la même chambre:

touchante confraternité! Le mobilier de l'appartement est grossier:

chaises de paille, tables du bois le plus commun. Un parquet que le

balai visite rarement, et çà et là d'énormes crachoirs (passez-moi le

mot) en faïence grossière ou en caoutchouc, en forme de moules à pâté.

En Amérique tout le monde _chique_, même en haut lieu, et le _spittoon_

est devenu une annexe indispensable du mobilier de tout bon Yankee.

Entrez avec moi dans cet office. J'ai une lettre qui me recommande au

patron, un grand banquier du pays. Je prononce son nom en entrant.

Un _gentleman_, le chapeau sur la tête, les pieds sur le manteau de

la cheminée, et le corps enfoncé dans son _rocking-chair_ ou chaise

berceuse, tend une main pour prendre la lettre, et de l'autre donne

à son couvre-chef un mouvement qui l'assujettit davantage. Il lit la

lettre, me la rend: «C'est pour mon frère, me dit-il, sans se déranger

aucunement; il sera bien fâché de ne pas vous avoir vu. Il est en ce

moment à Boston.» Et tirant de sa poche une tablette de tabac, il y

taille avec son couteau la dose accoutumée, la reçoit dans le creux de

sa main et, d'un mouvement bien combiné, la jette d'un seul trait dans

sa bouche. Puis me passant le couteau et la tablette:

--En usez-vous? me dit-il; ne faites pas de cérémonie.

--Merci, je ne chique pas. Bonjour!

--Adieu!

Et je ne le reverrai plus de ma vie, ni lui ni son frère. C'est avec ce

sans-façon que les affaires partout se traitent.

Le mot d'office, que les Américains et les Anglais appliquent à leur

bureau, a donné lieu un jour à une singulière méprise de la part d'un

de mes amis qui parlait fort peu l'anglais. Il avait, comme moi, une

lettre pour un trafiquant du pays. Au lieu de la porter au bureau du

destinataire, il la remet à sa maison, un matin. Le domestique répond:

--Monsieur est à l'office.

--Et jusqu'à quelle heure? demande le voyageur.

--Jusqu'à trois heures.

--Voilà un homme bien dévot, réplique mon ami en s'en allant; alors je

reviendrai ce soir.

Autant l'office est mal tenu, mal situé, autant le home est soigné,

confortable, établi dans les plus beaux quartiers de la ville. Chacun

a sa maison, et l'occupe seul. Je ne sais où tous ces gens gagnent

tant d'argent, pour se payer tous une maison qui, non meublée, coûte au

moins cinq cent mille francs; mais le fait existe, et je le constate.

Et quel bien-être! De l'eau à tous les étages, froide et chaude,

salles de bain, calorifère. La cuisine est confinée dans le sous-sol

avec un escalier séparé. Souvent un jardinet, un arbre à fleurs devant

la maison, à côté de belles marches en pierre. Toutes ces demeures,

principalement dans la _Cinquième Avenue_, le quartier le plus

fashionnable, le plus somptueux de New-York, forment des alignements

magnifiques, et l'on ne peut nier que l'architecture civile ne soit

ici fort avancée. «Mais ce sont là des maisons de carton; ces pierres

si bien taillées, ciselées, ne sont qu'en placages,» me disait un

jour un de ces Français (et ils sont nombreux) qui trouvent tout mal

en Amérique. Et que m'importe, si les lignes sont pures, gracieuses,

élégantes, et si la maison tient bien; surtout si l'intérieur en est

convenablement disposé?

Il règne, dans quelques-unes de ces demeures, un luxe qu'on peut

qualifier de princier. A New-York, les gens qui ont plusieurs millions

de rente ne sont pas rares, et les marchands américains, comme jadis

ceux de Phénicie, ont des listes civiles de rois. Les tableaux, les

sculptures, les objets d'art, les meubles les plus délicats, les œuvres

les plus renommées des maîtres anciens ou modernes, sont littéralement

entassés dans quelques-uns de ces logis, et l'hiver on y donne des

fêtes splendides. Tout cela se fait souvent sans beaucoup de goût; mais

laissez faire, le progrès viendra. «Nous sommes un peuple jeune, et

nous avons besoin d'apprendre. Voilà pourquoi nous allons en Europe.»

Ainsi vous répondent les Américains quand, familiarisés avec vous, ils

vous permettent de critiquer librement leur pays. Déjà l'on peut dire

que les voyages d'Europe, qu'ils font tous plusieurs fois, leur ont été

des plus profitables.

A Paris, nous recevons chaque hiver toute une colonie américaine. Vous

les avez vues, ces jeunes _misses_ à l'opulente chevelure, aux yeux

vifs, aux joues tantôt rosées et tantôt un peu pâles, ces _misses_,

à la taille élancée, aux formes bien prises, ces danseuses, ces

causeuses infatigables, vous les avez vues, n'est-ce pas, chaque hiver

à Paris, dans toutes les soirées, mais surtout à celles du général

Dix, qui représente avec tant de dignité le gouvernement américain?

Ces élégantes ont fait la conquête de tous nos jeunes gens, et plus

d'une n'est jamais retournée au pays natal. Celles qui s'en reviennent

apportent à New-York leur contingent de bonnes manières et d'idées

nouvelles, et par elles, par ces délicates messagères, le monde

américain progresse étonnamment. «Chez nous, les femmes valent mieux

que les hommes,» tel est le cri général aux États-Unis. Les hommes,

trop occupés, enlevés trop jeunes à la vie d'école et de famille, n'ont

pas eu le temps de soigner leurs façons. Mais les femmes ne sont-elles

pas les premières partout et les meilleures institutrices des hommes?

Heureux le pays où leur influence domine encore!

Comme elles sont plus vives, plus gracieuses que les blondes filles

d'Albion, toutes ces jeunes Américaines! J'en demande pardon aux

Anglaises, mais les Américaines vont de pair avec les Françaises

(proclamées partout sans égales), pour la grâce, l'esprit, la manière

de porter une robe. Et comme la beauté américaine est au-dessus de

celle des Anglaises! Elle a je ne sais quoi de plus fort, de plus

énergique, quelque chose de hardi qui ne déplaît pas. Quand on se

promène dans _Broadway_, à l'heure où la foule encombre ces boulevards

de New-York, on n'y rencontre que de jolies femmes. «Comment en

serait-il autrement?» me disait hier une personne qui sait observer.

D'abord tous ces hommes, qui arrivent ou sont arrivés ici, et dont ces

jeunes filles que vous admirez proviennent, n'ont-ils pas été pris à

tous les pays du monde: Anglais, Allemands, Espagnols des Amériques,

Scandinaves, Italiens, Français? Or, le mélange de telles races ne

peut donner que de très-beaux produits. Et puis, tout homme qui vient

aux États-Unis a quelque chose en lui. A part de rares exceptions, ce

n'est ni un paresseux, ni un ignorant, ni un être chétif et malingre.

Il est entreprenant, courageux, il a, comme on dit, bon pied bon œil.

L'accouplement entre de tels êtres a bien des chances de réussir.»

Je laissai dire mon ami comme nous descendions _Broadway_, et je

trouvai qu'il avait raison.

Vous parlerai-je maintenant de cette curieuse rue, de plus de deux

lieues de long, que l'on a comparée aux boulevards de Paris, mais qui

est loin de les égaler par l'élégance des boutiques et l'ampleur de la

voie, si elle les dépasse sur certains points par l'animation, et ce je

ne sais quoi de turbulent, de criard, de fébrile, qui révèle partout

l'Américain? vous parlerai-je des immenses magasins qu'on rencontre

tout le long de _Broadway_, et dont quelques-uns sont uniques au monde?

ferai-je le tableau du spectacle qu'offre cette rue à certaines heures

de la journée? Mais tout cela a déjà été dit vingt fois, et vous le

savez par cœur. Vous connaissez aussi les églises, les théâtres, les

hôtels, les squares, le parc de la grande cité, son bel aqueduc,

et tous ses monuments publics ou privés, dont quelques-uns méritent

l'attention. Tout cela a été vingt fois dépeint, et je ne vous écris

pas pour redire ce que d'autres ont dit avant moi, ni ce qu'on trouve

aussi dans tous les guides du voyageur, dans tous les traités de

géographie.

XXI

LE PEUPLE AMÉRICAIN.

New-York, 1er décembre.

La fin couronne l'œuvre. Je repars pour l'Europe, et vous reverrai dans

douze jours à Paris. Vous allez traiter mon voyage de télégraphique,

de fantastique. D'autres diront que je ne suis pas parti et me suis

allé cacher quelque part pendant trois mois. Trois mois! c'est en effet

tout ce qu'il m'aura fallu pour faire 5,000 lieues, aller et retour.

C'est là un des signes du temps. C'est grâce à la vapeur qu'il nous

est permis de faire de pareils voyages que vous pouvez à bon droit

qualifier de télégraphiques, car il eût fallu naguère plus d'un an pour

les exécuter, et Dieu sait au prix de quelles fatigues et de quels

dangers!

Que de choses nous aurons vues pendant ces trois mois: le chemin de fer

du Pacifique, les pionniers du Colorado, les derniers Peaux-Rouges!

Oui! notre voyage aura été fantastique, mais nous n'aurons eu que le

faible mérite de montrer la route à nos successeurs. A vous maintenant

à nous suivre, jeunes compatriotes, qui désirez voir et compléter par

l'étude de ces régions nouvelles l'éducation un peu trop théorique

reçue au pays natal.

La liberté et le travail, ne l'oublions pas, ont seuls permis de créer

toutes les merveilles que nous avons admirées. Le peuple américain,

dans lequel se résument ces deux choses: la liberté, le travail,

a l'incontestable mérite de les pratiquer partout et toujours. Le

peuple américain, c'est tout le monde; c'est l'Europe aussi bien

que l'Amérique. Chaque année l'Europe envoie aux États-Unis trois

cent mille de ses enfants, et des plus forts et des plus vigoureux,

des producteurs et des reproducteurs, comme les appellerait un

économiste. Alors que chez nous on enrégimente les jeunes hommes pour

les exercices destructifs de la guerre, là-bas on les prend pour les

travaux féconds de la paix. Saisissez-vous la différence? Nos jeunes

gens des campagnes, échus au service militaire, deviennent des valeurs

négatives; ils valent moins que rien, puisqu'on leur enseigne à

détruire. Les jeunes gens qui émigrent aux États-Unis sont au contraire

des valeurs positives, puisqu'on leur apprend à créer. Et savez-vous

à combien on les estime? A 1,000 dollars l'un, 5,000 francs. C'est le

prix fictif que l'on suppose que vaut ici un émigrant dès qu'il met le

pied sur les rivages de l'Union.

Essayons d'imiter, dans tout ce qu'il a de bon, le peuple américain

qui forme aujourd'hui comme la synthèse des autres peuples. Pratiquons

comme lui le travail et la liberté. Croyez-vous que nous ne serions

plus capables de fonder des colonies, si nous avions moins de

règlements administratifs et des institutions plus libérales?

Vous savez combien il est difficile à nos colons, en Algérie, par

exemple, de devenir propriétaires, de combien de formalités longues,

minutieuses, vexatoires, est entourée là-bas l'obtention d'une

concession de terre? Vous savez, au contraire, ce qui se passe dans

le _Far-West_. Le premier venu peut y occuper 160 acres (64 hectares)

des terres vierges d'un territoire. Il n'est pas nécessaire qu'il soit

Américain. Fût-il débarqué de la veille aux États-Unis, on suppose

qu'il a l'intention (ceci est textuel) de devenir citoyen de la grande

république, et tout est dit. Il paye une certaine somme au _land

office_, ou bureau des terrains (environ 15 francs par hectare), et

le voilà constitué à jamais propriétaire foncier. Ce sont ces mesures

libérales qui ont fait la prospérité des lointains territoires de

l'Union.

Vous m'objectez qu'ici la terre n'est à personne, que l'espace est

immense, et que partout l'on peut tailler, comme on dit, en plein drap.

Je vous réponds que dans la plupart de nos colonies, où les mêmes faits

se présentent, nous n'avons jamais obtenu les merveilleux succès des

pionniers américains. Pourquoi? Parce que les mesures administratives

que nous avons si obstinément adoptées n'ont jamais été inspirées que

par des idées étroites, soupçonneuses, fiscales; parce que chez nous la

centralisation tue tout, et que les colonies, même les plus lointaines,

doivent, avant d'agir, recevoir le mot d'ordre de la métropole. Aussi

quel contraste! Chez nos colons, l'indolence, l'inquiétude, l'insuccès;

chez les Américains, l'ardeur, l'activité fiévreuse, la réussite la

plus étonnante.

Ne me dites pas non plus qu'en Algérie nous avons les Arabes, avec

lesquels il faut composer, lutter. Les pionniers du Grand-Ouest ont

aussi les Peaux-Rouges, leurs Bédouins à eux, et vous savez que ceux-ci

leur ont causé souvent de bien terribles embarras.

C'est par la liberté, non par des mesures autoritaires, que se fondent

les colonies, et là-dessus le peuple américain nous offre un bel

exemple à imiter. Quand je n'aurais rapporté de tout mon voyage que

ce seul enseignement, à savoir qu'il faut laisser toute latitude à

l'initiative personnelle, et respecter jusqu'aux dernières limites la

liberté de l'individu, surtout sa liberté d'action, mon voyage, bien

que très-court, aurait été des plus profitables.

Mais j'ai appris aussi à estimer, à aimer davantage un grand peuple

que je connaissais déjà; j'ai mieux compris ses institutions, les plus

libérales, les plus démocratiques que les hommes aient jamais eues. Mon

voyage m'aura donc servi de tous points, et je signale aux touristes

en vacances ce moyen, désormais à leur disposition, d'utiliser leurs

loisirs de l'été. Qu'ils prennent la voie de New-York au lieu de

celle de Bade, et le chemin des Montagnes-Rocheuses au lieu de celui

des Alpes. Les points de vue seront aussi beaux, et les profits

certainement plus grands.

Nous reparlerons de tout cela; car je veux revenir ici l'année

prochaine pour un plus long voyage. Je veux, avant que le chemin

de fer du Pacifique soit achevé, traverser tout le grand désert

jusqu'à l'Océan, saluer mes amis les Mormons, voir à l'œuvre les

mineurs des filons d'argent de la Nevada comme j'ai vu ceux des

Montagnes-Rocheuses, enfin visiter de nouveau la belle et fertile

Californie, que je n'ai plus parcourue depuis sept ans. Je ferai

tout cela, et je reviendrai peut-être encore une autre fois, car on

s'attache à ce pays, que l'on apprécie d'autant mieux qu'on l'étudie

davantage. Pour aujourd'hui, j'ai mis le cap sur Brest. Dans douze

jours je serai à Paris, et je termine en vous disant, comme Cicéron à

Atticus: _Vale!_ ou, si vous préférez: Au revoir!

LES COLONS DU PACIFIQUE

I

LA DÉCOUVERTE DE L'OR EN CALIFORNIE.

La haute ou nouvelle Californie, que l'on connaît plus particulièrement

aujourd'hui sous le nom seul de Californie, fut de bonne heure visitée

par les missionnaires espagnols. Ils entrèrent les premiers, en 1769,

dans la baie de San Francisco, civilisèrent une partie des Indiens, et

donnèrent un certain développement à l'agriculture.

Une vingtaine de missions florissaient dans le pays, quand la guerre

de l'indépendance éclata dans le Mexique en 1822, et amena la

sécularisation des biens religieux, ainsi que la ruine des missions

californiennes.

Quelques années après, des pionniers américains, venus des divers États

de l'Union, s'établirent peu à peu dans le pays, et en 1844 un convoi

de visiteurs arriva, commandé par le capitaine Frémont, aujourd'hui

général démissionnaire. Ce célèbre explorateur avait été chargé, par le

gouvernement fédéral, d'étudier les routes qui pourraient conduire par

terre des derniers États de l'Union dans la Californie. Il s'acquitta

de sa mission avec l'intelligence, le courage et le sang-froid qui le

caractérisent. Il faut que le résultat de ses études ait été favorable

au développement américain, car, en 1847, la guerre ne tarda pas à

éclater entre les États-Unis et le Mexique. Quelques difficultés

survenues dans l'État libre du Texas servirent de prétexte aux

hostilités. Le Texas, séparé de la république mexicaine, s'était mis

sous la protection des États-Unis. Les volontaires américains, conduits

par le général Scott, envahirent le Mexique, et entrèrent même dans

Mexico, sa capitale. Pendant ce temps, des troubles éclataient aussi en

Californie. La république mexicaine vaincue demanda la paix. La cession

de toute la haute Californie, qui comprenait alors, avec la Californie

actuelle, l'Orégon et l'Utah, devint une des conditions du traité. Il

fut échangé et ratifié le 30 mai 1848. Les États-Unis y gagnèrent en

outre le territoire du Nouveau-Mexique, plus l'annexion du Texas, qui

demanda à fraterniser avec l'Union. Ainsi, après une lutte de peu de

durée, où elle avait perdu seulement quelques hommes, la république des

États-Unis augmentait son territoire, déjà si vaste, de quatre ou cinq

nouveaux États, dont chacun couvre, en moyenne, une étendue au moins

égale à la superficie de la France.

Mais là ne devait pas se borner le résultat déjà si favorable pour

l'Union de sa guerre avec le Mexique. Au moment de la cessation des

hostilités, et comme par une sorte de fait providentiel pour les

Américains, l'or était pour la première fois découvert en Californie, à

la scierie du capitaine Sutter.

L'existence de ce colon avait été des plus agitées. Ancien capitaine

des gardes suisses de Charles X, et Suisse lui-même, il avait quitté

la France après la révolution de Juillet. Il s'était d'abord établi

aux États-Unis. Neuf ans après, pionnier comme tant d'autres, le colon

du _Far-West_ avait traversé les déserts, et était venu se fixer dans

l'intérieur de la Californie. Près du lieu où existe aujourd'hui la

ville de Sacramento, Sutter s'était fait fermier. Il défrichait des

terres et exploitait les bois des environs. Il avait bâti un fort

pour repousser les attaques des Indiens, contre lesquels il montait la

garde avec une centaine de pionniers résolus. Enfin, sur la rivière

qu'on a nommée depuis l'_American-River_, il avait établi une scierie

de bois, à quinze lieues de son fortin. Ce fortin portait le nom de

_Nouvelle-Helvétie_ en l'honneur de la patrie absente, et on peut le

voir encore indiqué sur les cartes de Californie antérieures à l'année

1848.

C'était alors l'époque du grand déplacement des Mormons, chassés

des États de l'Union comme ennemis du bien public. Une partie

de ces curieux sectaires accomplit son exode en traversant les

Montagnes-Rocheuses, pour aller se fixer vers le grand lac Salé de

l'Utah, tandis qu'une autre portion des fidèles arrivait par mer de

New-York aux Sandwich d'abord, et de là en Californie. Quelques-uns

des Mormons venus par cette voie, étant à bout de ressources, louèrent

leurs bras à Sutter, avant de gagner l'Utah, et c'est à l'un d'eux,

l'Américain Marshall, que revient l'honneur d'avoir mis la main sur la

première pépite. C'est dans le canal amenant les eaux à la scierie de

bois établie sur la rivière américaine que la découverte eut lieu. On

a expliqué le fait de différentes façons. Les uns disent que c'est en

lâchant l'eau pour la première fois dans le canal que l'on venait de

creuser, qu'une pépite se montra à l'œil étonné de Marshall; mais un

récit que j'ai sous les yeux, et qu'on attribue à Marshall lui-même,

raconte d'une façon un peu différente l'apparition de la pépite.

D'après ce digne Mormon, de la découverte duquel ses coreligionnaires

devaient profiter pour une assez bonne part, voici comment la chose se

passa:

Le grand-ouest des États-Unis · 第 13 / 17 段