[Note 9: Repoussées de la Floride, des Carolines, de l'Alabama, de

la Géorgie et d'autres États voisins de l'Atlantique et du Mississipi,

ces tribus ont fini par accepter d'être confinées dans ces limites.

Elles y pratiquent aujourd'hui l'agriculture, tandis que les tribus

errantes, restées dans leur état primitif, n'exercent encore que la

chasse; elles ont des maîtres d'école, des prêtres, des médecins, des

meuniers et des forgerons, envoyés d'abord par les États-Unis, et

habitent des maisons couvertes, tandis que les tribus nomades manquent

de tout et campent çà et là sous la hutte. Les Cherokees, les Creeks,

ont même une Chambre haute et une Chambre basse (la Chambre des Rois

et la Chambre des Guerriers chez les Creeks). Ils ont aussi des

journaux et des livres écrits dans leur langue et avec des caractères

particuliers, au moins pour les Cherokees. C'est ainsi que la vie

stable arrive peu à peu à civiliser le Peau-Rouge, si bien que, dans

une seconde génération, on ne désespère pas de faire un État de ce qui

n'est encore que le Territoire indien. Ce jour-là, le drapeau constellé

de l'Union, qui compte déjà tant d'étoiles, comptera une étoile de

plus, et assurément l'une de celles qui feront le plus d'honneur aux

politiques américains. Parmi les Peaux-Rouges du Territoire indien,

beaucoup aujourd'hui savent lire et écrire; quelques-uns ont reçu une

éducation complète à Saint-Louis, à New-York, et sont, pour employer

le terme consacré, de véritables _gentlemen_. Plusieurs sont en outre

de riches propriétaires fonciers, et possèdent un nombre d'hectares

cultivés ou de têtes de bétail qui feraient envie à la plupart de nos

agriculteurs. Avant la guerre de sécession, les Cherokees avaient aussi

des esclaves noirs, comme les blancs. Ce trait indique encore mieux que

tout autre l'état de civilisation auquel sont arrivés les Peaux-Rouges

du Territoire indien.

Les divers délégués de ce territoire, qu'on rencontre chaque hiver

à Washington, et les principaux chefs qui commandent les _nations_

cantonnées parlent et écrivent très-couramment l'anglais, et ont tous

d'excellentes manières.]

Vous avez vu que c'était vers un nouveau territoire, analogue au

précédent et limitrophe de celui-ci, que les commissaires de l'Union

ont récemment refoulé les cinq grandes nations du Sud. C'est le même

genre de réserve qu'elles indiqueront dans le nord du Dakota aux

Corbeaux et aux Sioux, si elles les trouvent bien disposés, comme il

est probable, au mois de juin de cette année.

Et après, allez-vous me dire, qu'arrivera-t-il des Indiens? Car

c'est la question que chacun adresse, quand il entend parler des

Peaux-Rouges. Si les Indiens des prairies vont dans les réserves, il

leur arrivera ce qui est arrivé à ceux des bords atlantiques: ils

perdront peu à peu leurs coutumes, leurs mœurs sauvages, se plieront

insensiblement à la vie sédentaire agricole, et peu à peu, dernière

phase dont il reste à voir le premier exemple, leur pays passera du

rang de territoire à celui d'État. Arrivé à ce dernier degré, l'Indien

sera tout à fait fondu avec le blanc; il ne s'en distinguera pas plus

peut-être, après quelques générations, que le Franc chez nous ne se

distingue du Gaulois, et le Normand du Saxon, en Angleterre.

Mais si l'Indien ne se soumet pas, s'il ne consent pas à être cantonné

dans des réserves? Alors, c'est une guerre à mort, entre deux races de

couleur et de mœurs différentes, une guerre impitoyable comme on en a

vu malheureusement tant d'exemples sur le sol même de l'Amérique. Où

sont maintenant les Hurons, les Iroquois, les Natchez, qui ont étonné

nos pères? Les Algonquins qui ne connaissaient pas les limites de

leur empire, où et combien sont-ils aujourd'hui? Tous ont peu à peu

disparu par les maladies, par la guerre. La guerre qui se livrera cette

fois sera courte, et ce sera la dernière, car l'Indien y succombera

fatalement. Il n'a pour lui ni la science ni le nombre. Sans doute,

par ses embûches, par sa fuite, par ses attaques isolées, et tout à

fait imprévues, il déroute la guerre savante, et les plus habiles

stratégistes des États-Unis, le général Sherman en tête, ont été

battus par les Indiens; ceux-ci s'en sont fait assez de gloire auprès

des blancs. Mais cette fois ce sera une guerre de volontaires et non

plus de réguliers. Les pionniers des territoires s'armeront, et si

l'Indien demande dent pour dent, œil pour œil, les blancs à leur tour

lui imposeront l'inflexible loi du talion. Les tribus sont des clans,

et comme chez les Sardes ou les Corses, et autrefois chez les Écossais,

on se venge sur un individu quelconque d'un clan de l'insulte faite

à un membre d'un autre clan. C'est pour cela que l'Indien attaque un

blanc, quel qu'il soit, quand il a à se plaindre des blancs. De même

feront les volontaires. Comme naguère à Sand-Creek, dans le Colorado,

ils poursuivront, ils traqueront l'Indien, ils feront la chasse au

Peau-Rouge, et celui-ci sera anéanti par le nombre, si auparavant il ne

s'est pas soumis.

Telle se présente la question. On peut dire, quelle qu'en soit l'issue,

qu'elle est arrivée à sa dernière phase, et que, historiquement

parlant, l'Indien a cessé de vivre. Ce que la petite vérole et d'autres

maladies, ce que le _whisky_, l'_eau de feu_, je ne parle pas des

barbaries des blancs, ont mis deux siècles à faire, c'est-à-dire

diminuer de moitié le chiffre de la population indienne, qui est

passé d'un million à moins de cinq cent mille âmes du dix-septième au

dix-neuvième siècle, la civilisation, la colonisation va le faire en

quelques années. Avant une génération il n'y aura plus d'Indiens. Le

buffle disparaît et l'Indien avec lui, l'homme primitif avec l'animal

primitif[10].

[Note 10: Le bison représente, dans l'Amérique du Nord, l'urus ou

l'aurochs qui vivait jadis en Europe, comme l'Indien représente, pour

la première de ces contrées, nos ancêtres de l'âge de pierre et des

cavernes.]

Le chemin de fer du Pacifique s'avance victorieux à travers les

prairies. Dans deux ans il joindra les deux mers; dans deux ans tous

les États, tous les territoires du Grand-Ouest seront entièrement

colonisés. Les scènes que les voyageurs et les romanciers auront

décrites n'existeront plus que dans les livres. L'Indien lui-même se

sera fondu avec le blanc, ou aura été détruit.

Curieuse destinée que celle de cet enfant des prairies qui, n'ayant pas

voulu se plier à la loi imposée à tous par la nature, celle du travail,

surtout du travail du sol, aura disparu sans laisser de trace dans

l'histoire de l'humanité; curieuse destinée que celle de ce barbare qui

aura été anéanti par l'homme civilisé, alors que dans tant d'autres

pays c'est l'homme civilisé qui a été anéanti, ou, si on veut, absorbé

par le barbare!

XIX

L'ÉMANCIPATION DES FEMMES.

Pittsburg, _alias_ Fort-Duquesne (État de Pensylvanie),

24 novembre.

Je vous écris de l'État de Pensylvanie, et non de chez les Mormons.

Les ouragans que nous avons essuyés dans les Montagnes-Rocheuses m'ont

donné à réfléchir. Je sais combien sont rudes les hivers de l'Utah et

de la Nevada.

J'aurais trouvé sous la neige et les Mormons et les mines d'argent,

et j'aurais presque perdu mon temps à continuer ma route vers la

Californie, où m'attendaient à leur tour les grandes pluies de l'hiver.

Notez qu'à Chayennes, le colonel Heine, resté mon seul compagnon, m'a

annoncé que pour sa part il n'allait pas plus loin, et retournait

décidément vers l'Est.

J'ai pris conseil un moment de moi-même, et j'ai fait comme lui, en

présence des raisons que je viens de vous donner. Il ne faut pas

vouloir tout accomplir en une fois. Nous retournerons l'été prochain

pour rendre visite aux _Saints du dernier jour_, et aux mineurs

de Nevada et de Californie. De San Francisco, nous aurons vue sur

l'extrême Orient, et nous pourrons revenir, lors de cette seconde

tournée, voire même dans une troisième, par le Japon, la Chine, l'Inde,

l'Arabie, l'Égypte. Il n'y aura pas grand mérite à cela. Il est plus

facile de faire aujourd'hui le tour du monde que le tour de son parc.

C'est la vapeur qui a tué la poésie et le danger des voyages, et je

comprends que les poëtes en veuillent tant à l'industrie.

Nous nous contenterons donc, pour ce premier voyage, d'avoir parcouru,

sur toute la longueur construite de 825 kilomètres, le grand chemin

de fer du Pacifique; d'avoir visité le jeune territoire de Colorado

et exploré les mines d'or et d'argent des Montagnes-Rocheuses, enfin,

d'avoir traversé les immenses prairies du Dakota et fait connaissance

avec les Peaux-Rouges. C'est déjà suffisant pour un voyage de moins de

trois mois, et l'excursion des Montagnes-Rocheuses, à 2,500 lieues de

Paris, vaut bien autant qu'un voyage en Suisse.

Ainsi, me voilà revenu vers des États tout à fait civilisés.

Pittsburg, que les Français ont fondé, au siècle dernier, sous le nom

de Fort-Duquesne, et que les Anglais nous prirent, est le pays du fer

et du charbon.

Les faubourgs de cette ville industrielle portent les noms de

Manchester et de Birmingham, et n'ont rien à envier à ces deux villes

anglaises pour la fumée et le brouillard. Mais je ne vous adresse pas

ces lettres pour vous décrire l'industrie américaine; je préfère vous

dire encore un mot de cette jeune société si virile, si audacieuse, au

milieu de laquelle je vis depuis deux mois.

J'ai rencontré à Chayennes un curieux _yankee_. C'est le grand

agitateur, M. George Francis Train, orateur populaire et fénian,

financier et voyageur[11]. Il est mêlé aux opérations du chemin de fer

du Pacifique.

[Note 11: Le même dont l'arrestation en Irlande, au mois de janvier

1868, allait causer tant de bruit.]

Nous sommes allés ensemble de Chayennes à Omaha et à Chicago. A Omaha,

descendant de wagon, longtemps avant que le train n'eût _stoppé_,

l'infatigable excursionniste a couru à l'_office_ des journaux, puis

est revenu à l'hôtel. Ses affiches étaient faites, sa conférence

partout annoncée, que nous arrivions à peine.

A déjeuner, je le rencontrai en compagnie de plusieurs dames, dont

l'une, déjà âgée, les cheveux tout blancs, avait les traits d'une

rare distinction. M. Train me présenta à elle: «Madame Élisabeth Cady

Stanton,» me dit-il.

Je m'inclinai. Je connaissais déjà de nom madame Stanton comme l'une

des grandes promotrices de l'émancipation des femmes aux États-Unis, et

j'étais heureux de connaître aussi sa personne.

Quand je dis émancipation des femmes, vous devinez que je prends le mot

dans le sens le plus moral, le plus élevé. Madame Stanton demande que

les femmes jouissent des mêmes droits que les hommes, et elle a fondé

une association pour arriver à ce but: l'_Equal Rights Association_,

dont il a été tant parlé.

Madame Stanton n'a rien négligé pour parvenir à ses fins; son

temps, sa fortune, elle a tout donné, et elle soutient aujourd'hui

de ses deniers, de ses fatigues, toutes les démarches, toutes les

publications, toutes les mesures de la grande association.

Elle parle même de fonder à New-York un journal qui sera destiné à la

défense de la sainte cause, j'entends l'émancipation des femmes[12].

[Note 12: Elle a mis depuis son projet à exécution, en fondant une

feuille hebdomadaire qu'elle a bravement intitulée _la Révolution_.]

Madame Stanton, quand j'ai eu l'honneur de la rencontrer à Omaha,

revenait d'une longue campagne dans le Kansas avec sa digne et

infatigable lieutenante, miss Susann Anthony, qui est en même temps son

secrétaire. Dans le Kansas, elles avaient converti bon nombre de dames

à la théorie nouvelle, et pas mal de messieurs. Entre ces derniers,

madame Stanton m'a cité avec plaisir le nom du gouverneur actuel du

Kansas.

M. Francis Train s'est, depuis quelque temps, fait l'avocat de la

cause féminine. C'est un des grands conférenciers des États-Unis, et

il revenait, quand je l'ai rencontré à Chayennes, d'une tournée dans

le Colorado et les Montagnes-Rocheuses, où il avait à la fois fait des

conférences, improvisé des vers en public, décrété un grand hôtel à

Chayennes, un embranchement de chemin de fer vers Denver, et chassé le

buffle avec sa jeune fille, qui avait, pour sa part, tué quelques-uns

de ces sauvages animaux. C'est ainsi que les choses se passent en

Amérique, et l'on ne s'en trouve pas plus mal.

L'association pour l'égalité des droits ne pouvait laisser aller M.

Train, l'homme le plus rapide, le plus prompt des États-Unis, _the

fastest man in America_, comme on le nomme, sans s'assurer cette

puissante recrue. Le grand agitateur a consenti bien vite à ajouter

cette nouvelle corde à son arc, et bientôt on ne l'a plus appelé que

l'_Avocat des femmes_. Tous ses autres surnoms, même celui de _l'Homme

du peuple_, _the people's man_, ont pâli devant celui-là.

«Voulez-vous parler à Omaha le 19 novembre, à Des-Moines le 21, à

Chicago le 22, à Milwaukee le 23, à Saint-Louis le 26, à Louisville le

27, à Cincinnati le 28, à Cleveland le 29, à Buffalo le 30, à Rochester

le 2 décembre, à Syracuse le 3, à Albany le 4, à Springfield le 6, à

Worcester le 7, à Boston le 9, à Hartford le 10, à Philadelphie le 12,

à New-York le 14? Dites oui, et les femmes seront avec vous! Vive le

droit!»

Telle était la dépêche que lui avaient envoyée, ces jours passés, les

principaux membres féminins de l'Association pour l'égalité des droits,

qui avaient signé: Mesdames ou mesdemoiselles Stenny, W. A. Starret,

A. Robinson, Sarah Brown, Lucy Stone, Olympia Brown, E. C. Stanton, S.

Anthony.

A quoi G.-F. Train avait immédiatement riposté par ce télégramme:

«Aux dames composant le comité pour le vote des femmes:

«Oui! et que Dieu protége le droit, et qu'il ait pitié de l'âme de ceux

qui refusent de donner leur vote aux femmes.

«Signé: G.-F. TRAIN.»

Après tout, de quoi s'agissait-il pour cet intrépide combattant? De

faire dix-huit conférences en 25 jours, et je ne sais combien de

centaines de milles sur les railroads américains; de parcourir un

pays vaste comme la moitié de l'Europe et de s'arrêter et parler dans

dix-huit grandes villes. Ne dort-on pas la nuit en chemin de fer aux

États-Unis? ne se repose-t-on pas le dimanche?--«J'ai fait mieux une

fois, me disait l'autre jour M. Train, j'ai fait trente lectures en

douze jours.»

Le jour où nous étions à Omaha, il a fait deux lectures, lisez deux

conférences de deux heures chacune, dans la même journée, une dans

l'après-midi, l'autre le soir.

A Chayennes, une nuit, à neuf heures, au clair de lune, sur la place

publique, je l'ai également entendu parler pendant près de deux heures

devant les rudes pionniers du _Far-West_. Il était monté sur une

caisse, sans plus de façon, et à ses pieds se tenait accroupi M. le

maire de Chayennes, qui l'avait présenté au public. L'orateur aurait

pu se passer, à la rigueur, de cette présentation, car tout le monde le

connaît aux États-Unis.

Dans ses lectures, M. Train parle de tout, de lui d'abord, de la

politique et de ceux qui en font (les _politiciens_), du chemin de fer

du Pacifique, des sociétés de tempérance, de la prochaine élection

présidentielle, pour laquelle il se propose volontiers candidat, enfin

du droit de suffrage des femmes. C'est par là qu'il aurait dû commencer

sa conférence d'Omaha. Au reste, le public ne partageait pas là-dessus

ses idées.

Comme il est d'usage aux États-Unis, M. Train a interpellé l'assemblée:

«Voulez-vous que vos femmes, vos filles, vos sœurs, politiquement,

aient moins de droits que les nègres?» Et un grognement significatif,

indiquant que l'assemblée, d'ailleurs presque entièrement composée

d'hommes, ne se souciait point d'accorder aux femmes le droit de

suffrage. M. Train a recommencé deux fois l'épreuve, même insuccès.

Déjà, à Chayennes, il n'avait pas mieux réussi, et partout l'assemblée

avait paru lui dire qu'on tenait la femme pour parfaite,

Si la capacité de son esprit se hausse

A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.

Madame Stanton a succédé à M. Train. J'ai rarement vu une femme plus

noble et plus digne.

Madame Stanton a soixante ans passés; ses traits, comme je vous l'ai

dit, sont d'une rare distinction. Les cheveux blancs, fournis, frisés

naturellement, sont peignés avec le plus grand soin. Elle portait

ce jour-là une robe de soie noire montante, retenue au cou par un

magnifique camée. Mademoiselle S. Anthony était également en noir. Elle

a passé la quarantaine, porte des lunettes, et rappelle trait pour

trait le type de ces voyageuses anglaises, grandes, maigres, que nous

voyons passer si souvent à Paris.

J'ai insisté sur le costume de ces dames pour vous montrer qu'on peut,

en Amérique, défendre le suffrage politique des femmes et demander pour

elles les mêmes droits que pour les hommes, sans pour cela porter des

_pantalettes_, une redingote, un chapeau pointu et une cravache, comme

le font les blooméristes. Le costume masculin a été cependant adopté,

me dit-on, par quelques-unes des adeptes les plus avancées du parti que

dirigent si dignement mesdames Stanton et Anthony.

Madame Stanton a fait à Omaha une conférence d'une heure. Elle a parlé

debout, sans lire, la main appuyée sur une table, et regardant en face

l'auditoire, mais sans aucune espèce de forfanterie, avec beaucoup de

dignité, de fierté. Elle a parlé lentement et réclamé pour la femme,

un à un, les mêmes droits que pour les hommes, non-seulement le droit

politique, mais encore les droits civils. Elle veut que la femme

mariée puisse commercer, hériter comme son mari, ce que ne permettent

pas partout les lois des États-Unis. Elle a montré par des exemples

nombreux (et elle aurait pu citer le sien) que la femme n'est en rien

inférieure à l'homme. Dans l'histoire, elle a nommé Jeanne d'Arc,

Marie-Thérèse et tant d'autres; dans la littérature américaine, miss

Henriette Beecher Stowe, l'auteur de _la Cabane de l'oncle Tom_; dans

la littérature française, George Sand, etc.

Parmi les adeptes les plus convaincus des idées qu'elle défend, elle a

rappelé différents noms connus, entre autres celui de John Stuart Mill,

le grand économiste anglais.

Le public a applaudi à plusieurs reprises, mais on voyait qu'il n'était

pas convaincu, ou, si l'on veut, converti aux opinions de l'orateur,

même dans les rangs féminins. Aussi miss Anthony, qui a succédé à

madame Stanton, n'a-t-elle pas emporté la place.

J'ai accompagné d'Omaha à Chicago M. Train et ces deux dames. En

route, j'ai fait plus ample connaissance avec madame Stanton.

Nous avons parlé de Paris. Elle connaît bien notre littérature; elle

a même séjourné assez longtemps à Paris, il y a quelques années.

Notre grand sujet de conversation a toujours été la question de

l'émancipation des femmes. Aux États-Unis, il y a déjà des femmes

médecins, peut-être avocats: c'est bien là leur rôle. Il y en a qui

sont ministres du saint Évangile. Madame Stanton s'est présentée à la

députation à New-York. Assurément elle eût mieux tenu sa place, même au

congrès fédéral, que beaucoup de députés assez mal en renom auprès du

public.

«Je suppose une femme consul, lui disait un mauvais plaisant. Vous

allez faire viser votre passe-port; on vous répond: Madame est en

couches.--Eh bien, adressez-vous au chancelier, a-t-elle répliqué. Ne

vous répond-on pas de la sorte si M. le consul est malade, s'il a passé

la nuit au jeu ou ailleurs?»

On ne peut dire encore ce qu'il adviendra aux États-Unis de la question

de l'émancipation politique des femmes. Dans ce pays, toutes les idées

nouvelles se propagent si vite, et passent si rapidement de la théorie

à la pratique que ce qu'on regardait comme une erreur la veille devient

la vérité du lendemain. Ne voit-on pas déjà, dans les États du Nord,

des colléges mixtes où jeunes garçons et jeunes filles apprennent

ensemble le latin, le grec, les mathématiques, et où souvent les jeunes

filles l'emportent sur les garçons? Chez nous on n'oserait, sans doute

pour des motifs de haute moralité, tenter de pareilles épreuves. Là-bas

on ose tout, et les résultats donnent raison à tant de hardiesse.

Allez-vous dire qu'il n'y a là qu'une affaire de climat? Il y a plus,

c'est une question de liberté bien entendue. _Help yourself_, dit

l'Américain; faites vous-même vos affaires.

Je reviens à la question spéciale qui nous occupe, celle de l'accession

des femmes à tous les droits dont jouissent les hommes. Je suis

obligé de reconnaître que cette question n'a pas encore fait de

très-grands progrès aux États-Unis, sauf peut-être dans le Kansas et

le Massachusetts. «Pourquoi? me direz-vous. N'est-elle pas assez bien

définie, assez bien présentée?»

Vous venez de voir quels avocats habiles, éloquents, s'étaient chargés

de la défendre. Je crains bien que M. Dixon n'ait eu raison, lorsqu'en

examinant ce sujet dans son livre sur la Nouvelle Amérique, _New

America_, il cite ce cri d'une jeune Bostonienne: «Eh bien, après,

quand nous aurons les mêmes droits que les hommes, personne ne

s'occupera plus de nous. Voilà pourquoi nous n'en voulons pas.»

La question est donc encore pendante: elle est loin d'être résolue,

comme vous le voyez, et il faut laisser à l'avenir le soin de dire le

dernier mot sur ce sujet si délicat de l'émancipation des femmes.

XX

LA VILLE IMPÉRIALE.

New-York, 27 novembre.

New-York, où je viens d'arriver, a grandi encore depuis mon dernier

passage. C'est bien la _Ville impériale_, comme l'appellent les

Américains, avec une légitime fierté. Il y a deux cent cinquante ans

à peine, l'île de Manhattan était achetée pour quelques écus par

les Hollandais, premiers colons du pays, aux Indiens qui habitaient

ces parages. Les Hollandais jetèrent là les fondements de la

Nouvelle-Amsterdam, que les Anglais appelèrent plus tard New-York.

Aujourd'hui l'île de Manhattan est devenue trop étroite pour les

développements de la grande ville qui renferme presque un million et

demi d'habitants, et en face, le long de ce bras de mer qu'on nomme le

fleuve de l'Est et le long du fleuve de l'Hudson, s'élèvent de riches

cités: Brooklyn, qui compte près de 400,000 habitants, et Jersey City,

qui en a plus de 60,000.

Il faut voir sur la carte la position de ces trois villes, qui abritent

ensemble deux millions d'âmes, pour bien comprendre non-seulement leurs

progrès actuels, mais encore toute leur importance. Brooklyn et Jersey

City sont au reste les deux satellites de New-York. Elles gravitent

autour d'elle, et prennent leur part de chaque jour dans l'avancement

de la grande métropole, qui comptera à elle seule plusieurs millions

d'habitants avant la fin de ce siècle, car la population y double tous

les quinze ans.

New-York est assise sur une large baie, mieux garantie, non moins belle

que celle de Naples tant vantée; un étroit goulet la protége contre

les vents et les flots de la haute mer. Jamais nappe d'eau n'offrit un

spectacle pareil: les _steamboats_, les bateaux à voile, s'y croisent

en véritables flottes. De l'autre côté de la baie descend un des plus

magnifiques fleuves du monde, l'Hudson. Sur ses rives taillées à pic

au-dessous de l'eau et formant le port naturel le plus sûr, car elles

sont, à la surface, de niveau avec le sol, ancrent librement tous

les navires; au milieu de ses eaux profondes, peuvent monter jusqu'à

Albany, capitale de l'État et distante de 135 milles de New-York, les

vaisseaux du plus fort tonnage. Tout le long du trajet, le paysage est

ravissant. Ici les _Palissades_, énormes coulées de lave d'une hauteur

qui atteint 500 pieds, s'étendent sur la rive droite du fleuve comme

une véritable fortification; là, les coteaux verdoyants de West-Point

et les montagnes bleues des Kaatskills dominent les méandres que trace

le cours d'eau en s'élargissant tout à coup: on se croirait au milieu

d'un des lacs de la Suisse. Aussi les Américains sont fiers de leur

beau fleuve. «Avez-vous navigué sur l'Hudson?» telle est la première

question qu'ils adressent au voyageur nouvellement débarqué.

Le grand-ouest des États-Unis · 第 12 / 17 段