C'est un peu à votre intention que j'ai fait causer Pallardie. J'ai

appris du nouveau avec lui, vous le voyez et je vous envoie mes notes

de notre campement, sans tarder, pour ne pas laisser perdre mes

souvenirs. J'aurais pu vous raconter des Peaux-Rouges ce que tant

d'autres ont dit avant moi, ce que tout le monde sait; j'ai mieux aimé

laisser parler le vieux traitant, le naïf trappeur, et vous écrire en

quelque sorte sous sa dictée.

Le peu que je sais sur les Peaux-Rouges, c'est Pallardie qui me l'a

presque tout appris. Lui qui a pendant plus de trente ans fréquenté les

sauvages, les barbares, comme il les nomme encore, que ne sait-il pas

sur eux et que n'a-t-il pas appris d'eux? Il a même appris à scalper,

il a même scalpé sur le vif, et vient de me donner à ce sujet une

leçon, bien entendu, théorique.

--Comment! Pallardie, vous aussi vous avez tonsuré votre prochain?

--Eh! monsieur, il faut bien hurler avec les loups! J'étais avec les

Sioux, en guerre avec les Chayennes, qui nous avaient tout volé. Je

me suis bien battu. Après le combat, j'ai fait comme les autres, j'ai

scalpé. Oh! c'est bien simple. Vous prenez un bouquet de cheveux

au-dessus de la tête. Vous tenez bien avec votre couteau, vous faites

tout le tour du sinciput, comme vous appelez ça; vous tirez, et ça

vient tout seul. Ce n'est pas plus difficile.

--Et pourquoi prend-on le scalp de son ennemi?

--C'est leur décoration à eux, aux sauvages. Quand on a pris beaucoup

de scalps, on a des chances pour être nommé chef de sa tribu, comme on

dirait maire de sa commune. C'est une preuve de courage, car il faut

avoir tué son ennemi avant de le scalper. Dans quelques tribus, on

se rase la tête, mais on a soin de laisser sur le sommet du crâne un

bouquet de cheveux, pour le cas échéant où l'on tomberait à la guerre.

Il ne faut pas là-dessus _flouer_ son vainqueur: c'est une des lois de

la chevalerie des sauvages.

C'est ainsi que le Canadien m'a mis au courant des mœurs et coutumes

des prairies.

Faites de toute cette longue dissertation ce que vous voudrez. Pour

moi, je borne là les confessions de Pallardie. J'en frémis encore: «Ça

vient tout seul!...»

XVIII

LA QUESTION INDIENNE.

Chayennes, 18 novembre.

Parlons encore des Peaux-Rouges, si vous le voulez bien.

Le grand _pow-wow_ du fort Laramie définit d'une façon nette et claire

leur situation actuelle vis-à-vis des blancs. Ceux-ci ont reconnu de

tout temps le droit de la race indienne à la possession du sol; mais de

tout temps aussi, pour obéir à cette loi fatale qui pousse les colons

vers l'Ouest, ils ont dû déposséder les Indiens de ces prairies que le

sauvage aime tant. Sans doute des traités ont consacré, légitimé cette

dépossession, et le prix de la terre a été payé à l'Indien en cadeaux

et en argent. Mais on pourrait dire de quelle façon les agents des

États-Unis volent ces cadeaux au passage. Au besoin il serait facile

de citer des noms, et de calculer les fortunes que certains agents,

confinés dans le _Far-West_, ont faites en très-peu d'années. Et

cependant ils sont à peine rétribués, puisqu'ils reçoivent seulement

mille à quinze cents piastres par an, soit de cinq à huit mille francs

au plus, dans ces pays où tout fait défaut, où le vivre est si cher.

Au lieu de réclamer au gouvernement central une paye mieux établie,

ils préfèrent voler l'État et voler en même temps l'Indien. Quand les

cadeaux arrivent jusqu'au Peau-Rouge, c'est qu'ils ont été la plupart

du temps choisis de telle sorte qu'ils sont à peu près sans emploi, ou

composés de marchandises tout à fait avariées. Le Peau-Rouge a-t-il

raison de se plaindre et souvent de se venger de pareilles indignités?

Mais ce n'est là qu'une première cause de lutte sourde entre le sauvage

indigène et le blanc immigrant.

On dit au Peau-Rouge: «La colonisation nous pousse vers l'extrême

Ouest, où nous nous avançons chaque jour davantage; il nous faut une

partie de vos terres et vous resterez dans l'autre, dont les limites

seront rigoureusement tracées. Là vous pourrez cultiver le sol.» A

quoi le sauvage, vous l'avez vu, répond avec colère, que les prairies

sont à lui, qu'il est né pour chasser le buffle, et que le travail de

la terre qu'on lui conseille n'est point son fait. C'est une tradition

qui a cours parmi les Indiens que leur race disparaîtra le jour où il

n'y aura plus de buffles. Aussi, quand on veut les confiner dans des

réserves, en les menaçant de les y contraindre par force, quelques-uns

répondent-ils: «Nous aimons mieux mourir d'une balle que de mourir de

faim.» Toutefois vous auriez tort de croire que tous les Indiens sont

aussi rebelles au confinement.

L'Ours-Agile, le chef sioux, va cet hiver mener la charrue avec ses

hommes, et vous avez entendu Cheval-Alezan, l'Arrapahoe, demander aux

commissaires de l'Union, dans son dernier discours, de lui bâtir une

ferme près de la Plate. Vous savez aussi que les cinq grandes nations

du Sud ont accepté les réserves qu'on leur a récemment indiquées; mais

en retour vous vous rappelez avec quel dédain les Corbeaux ont répondu

à la proposition des commissaires de se confiner dans une partie de

leur territoire, et d'y cultiver le sol. La plupart des bandes dans

lesquelles se subdivise la grande nation des Sioux partagent l'horreur

des Corbeaux pour les travaux paisibles de l'agriculture. Les jeunes

Peaux-Rouges, les guerriers adolescents, se font surtout remarquer par

cette opposition aux vues des blancs.

«Nous voulons bien, disent souvent les vieux chefs, les anciens des

tribus, dans les conseils tenus avec les commissaires de l'Union, nous

voulons bien aller dans des réserves et vivre en paix avec vous; mais

nous ne pouvons répondre de nos jeunes hommes.»

C'est une singulière race que celle des Peaux-Rouges à laquelle la

nature a si généreusement départi le plus beau sol qui existe au monde,

sol de riches alluvions, épais et plat, bien arrosé; et cependant cette

race n'est pas encore sortie de l'étape primitive qu'a dû partout

parcourir l'humanité au début de son évolution, celle de peuple

chasseur, nomade, celle de l'âge de pierre! Les Indiens, si les blancs

ne leur avaient pas apporté le fer, auraient encore des armes de silex,

comme l'homme antédiluvien qui peuplait l'Europe il y a cent mille ans,

et s'abritait dans des cavernes. Les Indiens fuient le travail, hors

la chasse et la guerre; chez eux la femme fait toute la besogne. Quel

contraste avec la race qui les entoure, si travailleuse, si occupée,

et où l'on a pour la femme un si profond respect! Cette race les

enserre, les enveloppe entièrement aujourd'hui, et c'en est fait des

Peaux-Rouges s'ils ne consentent à rentrer dans les réserves.

Et même dans ces réserves, l'industrie et les arts naîtront-ils? La

race rouge est des plus mal douées pour la musique et pour le chant.

Chez elle, les beaux-arts sont restés dans l'enfance. L'écriture, si

ce n'est une grossière représentation pictographique, est complétement

inconnue. On sait à peine, avec des perles, tracer quelques dessins sur

des peaux. Sans doute, ces dessins sont souvent heureusement groupés,

et les couleurs s'y marient dans une certaine harmonie; mais c'est

tout. L'industrie, à part une rudimentaire préparation des viandes, et

le tannage des peaux et des fourrures, est également nulle. L'Indien

est moins avancé que le nègre africain, qui sait au moins tisser et

teindre les étoffes. Les Navajoes du Nouveau-Mexique sont les seuls

Peaux-Rouges qui fabriquent quelques couvertures avec la laine.

On peut estimer à cent mille environ les Indiens libres des prairies,

disséminés entre le Missouri et les Montagnes-Rocheuses. Le nombre de

tous les Indiens de l'Amérique du Nord, de l'Atlantique au Pacifique,

est estimé à quatre cent mille. Peut-être ces nombres sont-ils un peu

plus faibles. Les statistiques, les renseignements exacts, manquent

complétement. Les Indiens eux-mêmes ne donnent jamais que leur nombre

de tentes ou loges, mais une loge contient un nombre d'individus

différent, suivant les tribus et parfois dans la même tribu: de là

l'impossibilité de calculs exacts.

Dans le nord des prairies, se fait surtout remarquer la grande nation

des Sioux, qui sont au nombre de trente-cinq mille. Les Corbeaux,

les Gros-Ventres, les Pieds-Noirs, etc., qui occupent surtout les

territoires d'Idaho et de Montana, offrent ensemble un chiffre de

population inférieur à celui des Sioux, peut-être vingt mille. Dans

le Centre et le Sud, les Paunies, les Arrapahoes, les Chayennes, les

Yutes, les Kayoways, les Comanches, les Apaches, etc., dépassent tous

ensemble le chiffre de quarante mille. Les territoires de Nebraska,

Kansas, Colorado, Texas, Nouveau-Mexique, sont ceux que ces bandes

parcourent. Les Paunies sont cantonnés dans le Nebraska, au voisinage

du chemin de fer du Pacifique, et les Yutes dans les parcs du Colorado.

Toutes ces races ont entre elles des caractères communs, elles sont

nomades, c'est-à-dire qu'elles n'occupent aucune place fixe, vivent

de pêche, surtout de chasse, et suivent le buffle dans toutes ses

migrations.

Un régime absolument démocratique, et une sorte de communauté règlent

toutes les relations des membres d'une même tribu vis-à-vis les uns

des autres. Les chefs sont nommés à l'élection, et pour un temps. Ils

sont cependant quelquefois héréditaires. Le plus courageux, celui qui

a pris le plus de scalps à la guerre, ou qui a tué le plus de buffles,

celui qui a fait quelque action d'éclat, celui qui parle avec une

grande éloquence, tous ceux-là ont des droits pour être chefs. Tant

qu'un chef se conduit bien, il reste en place; pour peu qu'il démérite,

un autre chef est nommé. Les chefs mènent les bandes à la guerre, et

sont consultés dans les occasions difficiles; les vieillards le sont

également. Les lieutenants des chefs, les _braves_, commandent en

second à la guerre. Il n'y a aucun juge dans les tribus; chacun se fait

justice à lui-même et applique la loi à sa guise.

Toutes les tribus chassent et font la guerre de même façon, à cheval,

avec la lance, l'arc et les flèches, à défaut de revolvers et de

carabines. Pour se défendre des coups de l'ennemi, elles ont le

bouclier. Elles vivent uniquement de buffle et se recouvrent de la peau

de l'animal, qu'elles tannent avec la cervelle.

Elles scalpent leur ennemi mort et se parent de sa chevelure. Elles

pillent et dévastent ses propriétés, elles emmènent captifs les femmes

et les enfants, et souvent elles soumettent à d'affreuses tortures,

avant de le faire mourir, le vaincu qui tombe vivant entre leurs mains.

Les _squaws_, auxquelles on abandonne le prisonnier, se montrent

vis-à-vis de lui d'une cruauté révoltante. Je vous ai dit qu'elles

arrachent les yeux, la langue, les ongles au patient; lui brûlent,

lui coupent un jour une main, l'autre jour un pied. Quand on a bien

tourmenté le captif, on allume un feu de charbon sur son ventre, et

l'on danse en rond en hurlant. Presque tous les Peaux-Rouges commettent

froidement ces atrocités envers les blancs, dès qu'ils sont en lutte

avec eux.

Les tribus se font souvent la guerre sous le moindre prétexte, pour

un troupeau de buffles qu'elles poursuivent, pour une prairie où

elles veulent camper seules. Elles n'ont aucune place réservée, c'est

vrai, mais quelquefois elles veulent en garder une à l'exclusion de

tout autre occupant. Enfin, il n'est pas rare que la même tribu se

débande en deux clans ennemis. Il y a quelques années, les Ogalalas,

pris de whisky, se sont battus entre eux à coups de fusil, et, depuis

lors, se sont séparés en deux bandes, dont celle des Vilaines-Faces

est commandée par la Nuée-Rouge, et l'autre par Grosse-Bouche et

Tueur-de-Paunies.

Les langues de toutes ces tribus sont différentes; mais peut-être qu'un

linguiste exercé y reconnaîtrait des racines communes, comme on en a

trouvé de nos jours entre les langues européennes et celles de l'Inde.

Ces langues obéissent toutes au même mécanisme grammatical: elles sont

_agglutinatives_ ou _polysynthétiques_, et non _analytiques_ ou à

_flexion_ (veuillez m'excuser d'employer ces termes, que je souligne),

c'est-à-dire, par exemple, que les mots peuvent s'y combiner entre eux

pour former un seul mot exprimant une idée complète dont participe

chacun des mots composants; mais, que les circonstances de relation, de

genre, de nombre, ne sont indiquées par aucune modification, notamment

sur le substantif. Ces langues n'ont ou ne paraissent avoir aucune

affinité dans les différents termes de leur vocabulaire; celui-ci, du

reste, est souvent très-restreint.

Pour se comprendre entre elles, les tribus ont adopté, d'un commun

accord, le langage par signes et gestes, dont je vous ai déjà parlé.

Par ce moyen tous les Indiens s'entendent, et un Yute, par exemple,

peut causer sans peine pendant plusieurs heures avec un Arrapahoe,

celui-ci avec un Sioux, etc.

Outre ce langage par signes, les Indiens ont encore une langue

télégraphique à eux, que vous connaissez également.

D'autres usages sont communs à tous les Peaux-Rouges. Ils pratiquent

la polygamie et battent volontiers leurs femmes, et cependant ils ont

tous le plus grand amour pour leurs enfants. Un jour, un mineur de

Colorado demandait à un Yute de lui vendre sa fille, une jeune enfant à

l'œil vif, et pleine d'intelligence, qui parlait très-bien l'espagnol.

--Est-ce que l'on vend ses enfants chez toi? répondit le Yute avec

orgueil.

--Non, dit le blanc, quelque peu surpris.

--Eh bien, chez moi non plus; garde ton argent.

Un certain esprit chevaleresque est, comme l'amour des enfants, un des

traits distinctifs du Peau-Rouge. Non pas que le sauvage soit rigide

observateur de sa parole, et ne vous vole pas, ne vous tue pas au

besoin pour s'emparer de ce que vous avez. Mais l'Indien fait preuve

d'un grand courage à la guerre, il aime le combat, il n'a besoin d'y

être excité ni par l'odeur de la poudre, ni par la musique, ni par les

liqueurs fortes. Partout il brave le danger. En outre, les intérêts

matériels ne le préoccupent jamais, il n'a du tien et du mien aucun

souci, et vous avez vu le peu de cas qu'il fait de l'or, dont il n'a,

il est vrai, nul besoin.

Oublierai-je, parmi les traits communs à tous les Indiens, cette

pratique continuelle de l'art oratoire, qui en fait de si remarquables

et de si éloquents improvisateurs? Oublierai-je encore cette haine

invétérée pour le blanc, qui caractérise la race rouge, au point

que cette haine est partagée par les femmes mêmes, dans toutes les

occasions. Les premières tribus que les blancs rencontrèrent le long

de l'Atlantique ne durent guère les aimer davantage, et vous allez

en juger par le fait suivant: Je rencontrai un jour à New-York une

princesse delaware, mi-partie vêtue à l'européenne, mi-partie à

l'indienne, ce qui ne lui allait point mal. Ses traits étaient indiens,

mais elle parlait si bien l'anglais, que je me permis de lui demander

si elle était de sang mêlé. Elle me regarda avec fierté: «Je suis

Delaware, dit-elle, et je m'en fais gloire. Pas une goutte de sang

étranger ne s'est mêlée au sang des miens. Les blancs ont pris mes

terres et ne m'ont pas payé pour cela le centième de leur valeur. Je

hais les blancs qui m'ont volé mon pays.» Et, découvrant son shall qui

cachait un corset de fourrures, sur lequel était brodé un loup: «Le

loup, c'est l'emblème des Delawares, dit-elle, et je ne l'oublierai

jamais. Le Grand-Esprit nous a punis en amenant les blancs chez nous;

mais moi, je ne perdrai point le souvenir de mon pays et de mes aïeux.»

Tous les Peaux-Rouges croient à un être supérieur, le Manitou ou le

Grand-Esprit, qui a fait et commande toutes choses. Ils croient aussi

à l'immortalité de l'âme, à la récompense des bons et à la punition des

méchants après cette vie. «Là-bas, vers le soleil levant, s'étendent

les prairies heureuses, me disait l'autre jour un Sioux. Le chemin qui

y mène est long et difficile. Quand on a été juste et bon dans cette

vie, c'est ce chemin qu'on prend. Les mauvais en prennent un autre. Le

point de départ est le même, mais les deux chemins vont de plus en plus

en s'écartant.»

Suivant la théogonie indienne, fort embrouillée comme vous le pensez,

le Grand-Esprit se manifeste de diverses manières et peut se dédoubler.

Il y a même plusieurs esprits différents, celui du Tonnerre, du Vent,

etc.; enfin, quelques bêtes elles-mêmes, comme le buffle tant aimé,

servent de résidence à des esprits, et ont une âme comme les hommes.

Les légendes, les traditions que les Peaux-Rouges ont conservées

sur leur venue ou leur apparition en Amérique ne sont guère plus

précises que celles de leur théogonie. Ils disent qu'ils sont venus

du Nord ou de l'Ouest, par mer, mais souvent ils ne le disent pas

d'eux-mêmes, on le leur fait dire. Vous savez que les linguistes et

les anthropologistes, guidés, ceux-ci, par quelques caractères du

crâne, et ceux-là, par quelques termes des langues des Peaux-Rouges,

rattachent volontiers les races de l'Amérique du Nord à celles de

l'Asie. Quelques-uns même, qui ne jurent que par la Bible, livre que

l'on devrait tenir fermé en pareille circonstance, prétendent que les

Peaux-Rouges descendent directement des Juifs et croient le prouver.

Les Juifs, dans un de leurs exodes, auraient parcouru toute l'Asie

centrale, et franchi le détroit de Behring.

Tandis que certains ethnologistes rattachent les Peaux-Rouges aux races

asiatiques, d'autres les ramènent, au moins pour quelques tribus, aux

races européennes. Cette fois les Peaux-Rouges seraient venus de l'Est,

et toujours par mer. D'aucuns prétendent ainsi que les Mandanes, dont

on suit les traces depuis l'embouchure du Mississipi jusqu'à un point

du haut Missouri où commence leur extinction, ne sont que des Gallois

dégénérés. Ceux-ci auraient émigré du pays de Galles au huitième siècle

de notre ère; d'autres disent quelques siècles plus tard, sous la

conduite de Madoc, un de leurs chefs. Quelques racines communes aux

langues mandane et galloise suffisent-elles pour avancer ce fait? Je ne

m'arrête pas au voyage par mer. Il est prouvé, non-seulement par des

chants et des légendes, mais encore par des inscriptions authentiques,

que les Scandinaves ont découvert l'Amérique du Nord au neuvième ou au

dixième siècle de notre ère: un siècle ici ne fait rien à l'affaire.

Quoi qu'il en soit de tous ces desiderata, que ni la linguistique ni

l'ethnologie ou l'anthropologie n'ont encore suffisamment débrouillés,

il est certain que tous les Peaux-Rouges ont entre eux des caractères

communs, même dans le type. On ne saurait oublier toutefois qu'il y a

sur nombre de points des différences fort notables. Ainsi l'Indien des

prairies est certainement plus guerroyeur que l'Indien de Californie,

et le type de l'Arrapahoe n'est pas le même que celui du Sioux ou du

Corbeau. En outre, tous les Indiens ne bâtissent pas de même façon leur

hutte, et la forme de celle-ci sert souvent à faire reconnaître une

tribu.

Je vous ai dit que les traditions des Peaux-Rouges, relativement à

leur venue en Amérique, s'étaient effacées, et qu'ils ne disaient

souvent là-dessus que ce que les savants leur faisaient dire. En voici

une preuve des plus convaincantes: Il y a quelques jours, tandis

que notre caravane était campée à Lone-Tree-Creek, sur la route de

Laramie, qu'on avait allumé les feux, et que, sous la voûte étoilée du

ciel, on laissait aller librement la causerie du bivouac, je surpris

le commissaire Taylor en conférence avec l'Ours-Agile. Ce chef est

certainement un des Indiens les plus intelligents des prairies; en

outre il est bon, humain, et un jour que sa tribu était en guerre avec

les blancs, il a porté lui-même sur ses épaules, jusqu'au fort Laramie,

un soldat blessé, et lui a sauvé la vie. Ce trait de générosité, qui

eût ému les moralistes de la Grèce et de Rome, mérite d'être rappelé,

et complète le portrait de l'Ours-Agile. C'est cet homme, le premier

à tous égards d'entre les Sioux, dont j'ai cherché à sonder les

opinions sur les origines de sa tribu. Je pris part à la causerie du

président Taylor, et je demandai à l'interprète Pallardie d'interroger

l'Ours-Agile sur ce que je désirais connaître. L'Ours répondit qu'il

ne savait rien sur les commencements des Sioux, et que ses anciens ne

lui avaient rien appris, ni rien transmis à ce sujet. La même réponse

m'a été faite par d'autres chefs de tribus, et tous les traitants et

les trappeurs,--dont, il est vrai, il ne faut citer ici l'opinion que

sous toutes réserves, car les traitants s'inquiètent peu des origines

des tribus,--m'ont avancé que les Indiens n'avaient conservé aucune

légende, aucune tradition sur leur histoire primitive.

Il faut aborder avec non moins de défiance l'étude des prétendues

cosmogonies des Peaux-Rouges, et tout ce qu'on a avancé sur leur

croyance à un déluge universel. Tout au plus quelques tribus ont-elles

conservé quelques vagues légendes se rapportant à des déluges partiels,

du genre de ceux qu'avait consacrés la mythologie grecque. Ici encore

les auteurs ne semblent avoir écrit le plus souvent que sur des

données empruntées à leur seule imagination. En voulez-vous un exemple

entre mille? Le commissaire Taylor, en sa qualité de méthodiste, ne

perd aucune occasion de catéchiser les Indiens, de leur parler de la

création du monde, de la chute d'Adam, de la rédemption de l'homme par

le Christ, et de tant d'autres mystères que la Bible et l'Évangile

enseignent, mais auxquels les Indiens ne comprennent goutte. L'autre

jour, le révérend, parlant de la création du monde, disait aux Sioux

que ce grand fait eut lieu il y a six mille ans. L'Ours-Agile, le

plus savant parmi les Sioux, se recueille un moment et répond du ton

le plus innocent du monde: «D'après mes calculs, il y a six mille

quatre-vingt-dix ans.» Cet homme évidemment voulait rire. Comment,

lui qui ne comptait que par lunes, avait-il fait ses calculs, et

que signifiaient les quatre-vingt-dix ans ajoutés aux six mille du

révérend? Si un savant de cabinet eût par hasard passé par là, il eût

certainement enregistré le fait sur ses tablettes, et écrit à quelque

académie que la chronologie des Sioux n'était pas sans présenter

une remarquable analogie avec celle de la Bible. Vous devinez les

conséquences.

C'est à peu près de telle sorte que l'histoire des Indiens des prairies

a été jusqu'ici présentée. Et cependant on ne connaît pas, ou l'on

connaît très-mal leurs langues; il est presque impossible d'en écrire

la plupart avec nos caractères et les sons auxquels nous sommes

habitués.

Il n'y a souvent pour la même langue qu'un seul interprète, parfois

assez mauvais, et comprenant seulement la langue qu'il traduit, ne la

parlant pas. Beaucoup, à plus forte raison, ne savent pas écrire la

langue qu'ils interprètent. Ni le docteur Matthews, ni John Richard

ou Pierre Chêne, n'ont pu m'écrire en caractères anglais les noms des

chefs des Corbeaux. Que serait-ce s'il se fût agi d'Arrapahoes ou

d'Apaches, dont la langue, déjà si gutturale, ne s'accentue que du bout

des lèvres? En tout cela, bien entendu, je ne parle que des tribus

des prairies, et non de celles qui vivaient jadis sur les versants

des montagnes qui regardent l'Atlantique, ou le long du Mississipi.

Vous savez que la plupart de ces dernières tribus sont éteintes, les

Algonquins, les Hurons, les Iroquois, les Natchez, les Mohicans, et

que la France, il faut bien le reconnaître, a contribué pour une large

part à cette disparition. Le restant de ces tribus, que j'appellerai

Atlantiques, les Delawares, les Cherokees, les Seminoles, les Osages,

les Creeks, les Chactas, est aujourd'hui cantonné dans des réserves,

notamment dans l'_Indian Territory_, où les Peaux-Rouges perdent peu

à peu leurs caractères distinctifs[9]. Mais sur toutes ces tribus on

a des histoires, des documents authentiques, tandis que l'on ne sait

encore que fort peu de chose sur celles des prairies. La plupart des

légendes et des traditions qu'on leur prête ont été inventées par les

voyageurs.

Le grand-ouest des États-Unis · 第 11 / 17 段