la plume, ou en essayant d'imiter l'animal dont ils portent le nom:
l'ours, le loup, l'élan, la tortue, etc.]
Hier soir, les commissaires ont tenu aussi un _pow-wow_ avec les deux
chefs des Arrapahoes, Cheval-Alezan et Charbon-Noir. L'interprète était
Vendredi, un Arrapahoe, qui a été trouvé tout enfant dans les prairies
par le major Fitz-Patrick, un des plus célèbres traitants de l'Ouest.
C'était un vendredi que cette rencontre eut lieu; de là le nom donné à
l'enfant, comme au fidèle serviteur de Robinson. Le major a fait élever
Vendredi, puis, quand son fils adoptif a eu vingt ans, il l'a rendu à
sa tribu. Vendredi parle couramment l'anglais, mais ne l'écrit point,
car il n'a guère profité de l'éducation que lui a fait donner le major.
Il est aujourd'hui auprès des Arrapahoes, dont il est l'interprète et
l'agent. Il a le type de sa nation, le regard faux, l'air traître,
et l'on ne saurait établir aucune comparaison entre la physionomie
large, ouverte et majestueuse des Corbeaux, et celle des Arrapahoes.
Ceux-ci ont été, dans ces derniers temps, avec les Chayennes, les plus
sanguinaires des Indiens des prairies, et leur type, à en juger par les
trois que j'ai vus, et qui se ressemblent singulièrement, justifie leur
terrible renom. Ce sont hommes qu'il ne ferait pas bon de rencontrer
tout seul au coin d'un bois. Il n'est pas jusqu'à la langue arrapahoe,
sourde, toute gutturale, et dont il est absolument impossible de
reproduire les sons dans notre langue, qui ne devienne pour le blanc
un objet d'éloignement, je dirai même de répulsion vis-à-vis de cette
affreuse bande de Peaux-Rouges.
Cheval-Alezan a parlé aux commissaires au nom de toute sa tribu, qui
est campée entre la Plate du nord et celle du sud. Petit-Bouclier,
le grand chef, lui a donné sa procuration. L'air de l'orateur semble
annoncer un discours semé d'invectives, rempli de fiel, comme celui
que Pied-Noir, se plaignant du reste avec tant de raison, a adressé
la veille aux commissaires. Il n'en est rien. Le _speech_ a été des
plus calmes. Cheval-Alezan a parlé assis, et traité avec la commission
des besoins de sa tribu comme on parle tranquillement de ses affaires
en famille, après dîner: «J'ai fait aujourd'hui, a-t-il dit, ce que
je désirais depuis longtemps; j'aime mes pères blancs, et je leur
ai touché la main... Dès que j'ai su que vous me demandiez, je suis
accouru. Nos vieux sachems m'ont envoyé vers vous, et attendent avec
impatience les nouvelles que je leur rapporterai... Au sud de la
Plate, il y a d'excellents terrains, bien arrosés; c'est là que nous
voudrions nous établir et commencer à cultiver le sol. C'est pour
cela que je suis venu. Bâtissez-moi une maison où je puisse passer
ma vie. Apprenez-moi à planter le blé et le maïs... Ce que vous avez
fait avec les Arrapahoes du sud est bien, et je pense que vous ferez
la même chose avec ceux du nord... Petit-Loup et Vieux-Ours, chef des
Chayennes du nord, et l'Homme-effrayé-de-ses-chevaux, qui commande
une bande de Sioux, sont venus me voir, et m'ont félicité sur le
voyage que j'allais faire, disant qu'eux aussi voulaient venir vous
visiter... A la prochaine lune, avec quelques-uns de mes hommes, je
veux aller planter ma tente au sud de la Plate, près du fort Sanders.
Peu m'importe si la neige est épaisse. Ma tribu viendra me rejoindre
au printemps... Je voudrais m'en retourner le plus tôt possible pour
préparer là-bas quelques robes de buffle... J'ai besoin que vous me
donniez quelques provisions, quand je changerai de camp... Il me faut
chasser pour vivre. Je n'ai plus que très-peu de poudre, et vous me
feriez plaisir de m'en donner... Nos vieux sachems me demanderont aussi
du tabac quand je retournerai. J'ai fini.»
La commission a répondu aux paroles de Cheval-Alezan en lui accordant
tout ce qu'il demandait. Les Arrapahoes sont partis satisfaits, et les
commissaires ne le sont pas moins d'avoir trouvé des Indiens aussi
conciliants.
Les Sioux et les Chayennes du nord, que l'on attend toujours, ne
paraissant pas, la commission va se débander. Une partie restera à
Laramie pour recevoir les cadeaux qui arrivent et les distribuer aux
Indiens, l'autre retournera à Chayennes et de là à North-Plate, où les
commissaires demeurés à Laramie ne tarderont pas à revenir de leur
côté.
XVI
MONÉKA, LA PERLE DES PRAIRIES.
Fort Laramie, 15 novembre.
Dans les moments de loisir que m'ont laissés les conférences, je suis
allé me promener autour du fort. J'aime le calme solennel de ce désert.
Partout, dans la campagne, courent ces lignes de coteaux peu élevés,
formés de grès tendres, de cailloux roulés, et que je vous ai si
souvent dépeints. Au pied d'un de ces coteaux, sont des cotonniers ou
peupliers du Canada qui jalonnent le cours d'un petit ruisseau. Là est
le cimetière des Peaux-Rouges, car dans les branchages de ces arbres
sont ensevelis des Indiens. Le corps est enveloppé de toile ou d'une
peau de buffle cousue, quelquefois d'une couverture de laine. Le mort
est là avec ses plus beaux ornements, ses mocassins ornés de perles,
ses colliers de coquillages ou de verroteries. Les loups et les rapaces
affamés sont venus violer ces sépultures, comme l'on peut s'en assurer
aisément en montant sur ces arbres. Le linceul qui recouvre le mort
a souvent été mis en lambeaux par les bêtes, et les os du squelette
n'occupent plus leur place ordinaire. Cependant quelques corps,
protégés par leur enveloppe extérieure, sont restés bien conservés,
et j'ai vu celui d'une jeune fille dont la peau est intacte, et même
encore colorée. L'air pur des prairies a momifié ce corps délicat. On
dirait que la vie vient à peine de le quitter ou que la jeune Indienne
dort.
J'ai demandé à l'Ours-Agile pourquoi les Peaux-Rouges ensevelissent
ainsi les leurs en plein air, au lieu de les mettre en terre: «Les
esprits aiment à voyager, m'a-t-il répondu, surtout de nuit; il ne faut
pas y mettre d'obstacle, et la terre que vous jetez sur eux les gêne
pour sortir.»
C'est sans doute pour faciliter de tels voyages que l'on dépose souvent
sur le cercueil du mort la selle de son cheval. Au milieu de la prairie
on a ainsi enterré, à Laramie, un chef sioux, la Vieille-Fumée, ou,
comme l'appellent les traitants de l'endroit, le _père Laboucane_.
La selle est sur le cercueil, et tant est grand le respect que les
Indiens ont pour les tombes, que personne ne l'a encore volée.
Les morts dont je viens de vous parler, hôtes silencieux des grandes
plaines, ne sont pas les seuls qui ont été ensevelis auprès du fort
Laramie. D'autres morts dorment dans ces campagnes, et le cimetière du
fort a offert un dernier asile à plus d'un émigrant, à plus d'un soldat
qui a fait sa dernière étape dans les lointaines prairies. Les pierres
parlent et racontent ici plus d'une lamentable histoire. La mort aussi
a rapproché les rangs et les races elles-mêmes, car quelques Indiens
ont été ensevelis, avec leur mode de sépulture, dans le cimetière des
blancs. Les cercueils, portés sur quatre piquets, sont recouverts d'une
couverture de laine rouge. Un d'entre eux attire surtout l'attention.
Une tête de cheval est clouée sur chacun des supports; sur les montants
opposés sont attachées les queues. Devant les têtes, on voit éparses
par terre les douves d'un petit tonneau défoncé. Que signifient ces
emblèmes? Est-ce là le tombeau d'un grand chef, et a-t-on immolé sur
son cercueil, comme autrefois pour les guerriers germains, les deux
poneys qu'il affectionnait le plus?
Je me suis informé auprès d'un des résidents du fort de l'histoire qui
se rattache à cette tombe.
--Ce n'est pas la tombe d'un chef, m'a-t-il dit, c'est celle de
Monéka, la fille de la Queue-Bariolée.
--Je connais bien de réputation la Queue-Bariolée, ai-je répondu. Qui
peut ignorer ici le nom de Sintegeleshka, l'illustre chef des Brûlés?
Cependant je ne l'ai jamais vu.
--Comment! vous n'avez pas encore vu la Queue-Bariolée, et vous êtes
venu dans les prairies!
--Je n'ai pas encore vu Sintegeleshka. La première fois que je
parcourais le chemin de fer du Pacifique, il y a quelques semaines,
le grand guerrier était dans les environs du fort Sedgwick, près
la station de Julesburg. On nous avait annoncé qu'il venait de se
brouiller de nouveau avec les blancs, et qu'il arrêterait le train,
comme ses _braves_ (ses lieutenants) l'avaient fait déjà récemment.
--Et il vous fit dérailler?
--Il n'en a rien été. La Queue-Bariolée échangea même alors à
North-Plate un _speech_ amical avec les commissaires, et leur promit de
se rendre, accompagné de ses guerriers, aux conférences de Laramie.
--Vous voyez bien qu'il n'est pas venu.
--Je ne m'en aperçois que trop. Aussi, ne pouvant entendre de sa bouche
l'histoire de Monéka, je vous prie de me la raconter.
Mon interlocuteur s'est prêté de bonne grâce à ma demande, et m'a
conté l'histoire de Monéka.
La voici fidèlement, telle que je l'ai recueillie de sa bouche.
Monéka (en sioux, la Perle des prairies) était l'unique fille de
la Queue-Bariolée. Il y a trois ans, son père était en guerre avec
les blancs. Monéka avait suivi son père, et campé avec lui dans les
environs du fort Laramie. Elle devint amoureuse d'un officier du fort,
et comme elle avait toujours désiré épouser un Visage-Pâle, elle
demanda à son père la permission d'être la femme de l'officier. Le
sachem, irrité, refusa son consentement, et s'en alla avec ses braves
et tous ses guerriers à l'extrémité des prairies, à 400 milles à l'Est.
Sur sa route il sema partout la désolation et la mort, attaquant
les caravanes, pillant, incendiant les fermes, et tuant sans pitié
les blancs, dont il portait aussitôt les chevelures ou scalps comme
autant de trophées. Cela dura pendant toute une année, et le nom de la
Queue-Bariolée, ou _Spotted-Tail_, comme l'appellent les Américains,
devint la terreur des prairies.
Cependant Monéka, qui n'avait pas voulu désobéir à son père, était
devenue triste, taciturne. Elle qui d'habitude apportait tant de gaieté
dans le camp des Indiens, elle qui commençait toujours la première
les danses et les chants, était depuis plus d'un an mélancolique, et
n'adressait plus la parole à personne, même à la Queue-Bariolée. Une
maladie de langueur la minait peu à peu. Un jour, sentant ses forces à
bout, elle fit appeler le grand chef.
«Mon père, lui dit-elle, je vais mourir; vous savez que j'ai toujours
aimé les blancs: je demande à reposer dans leur cimetière. Faites la
paix avec les Visages-Pâles; ils sont plus forts que nous. Déjà ils
sont maîtres de la moitié des prairies, et l'Indien disparaîtra devant
eux. Promettez-moi de faire la paix, et d'aller ensevelir mon corps
dans le cimetière des blancs à Laramie.»
Ce furent les dernières paroles de Monéka, qui rendit l'âme entre les
bras de son père désolé.
Toute la tribu pleura sa mort, car chacun l'aimait, et le vieux
traitant Pallardie, qui a connu la jeune princesse, me disait tout à
l'heure dans son langage original: «C'était une brave fille, sensée, et
qui raisonnait bien; quel dommage qu'elle ne vive plus!»
Le lendemain de la mort de Monéka, la Queue-Bariolée réunissait tous
ses guerriers, et, dans un de ces discours que les Indiens savent si
bien improviser, il racontait avec une éloquence émue les derniers
moments de sa fille.
«Je veux remplir ses dernières volontés, dit-il, nous allons partir
pour le fort Laramie et y porter le cadavre de Monéka.»
Et alors tous ces hommes, sans dire un mot, montèrent à cheval et
suivirent leur chef. La Queue-Bariolée portait lui-même le corps de
sa fille. Cinq jours on marcha de la sorte. Le sixième jour on arriva
enfin à Laramie.
Comme les Peaux-Rouges étaient en guerre avec les blancs, la
Queue-Bariolée fit arrêter sa bande à quelque distance du fort, puis il
demanda une entrevue au commandant, le colonel Maynadier, qui la lui
accorda.
«Père, lui dit-il, je viens remplir un devoir près de toi. Je t'apporte
le corps de ma fille, qui m'a demandé en mourant d'être enterrée au
fort Laramie.»
Le commandant, ému, promit à Spotted-Tail de recevoir le corps de
Monéka et de le faire ensevelir avec toutes les cérémonies que
pratiquent les blancs en pareille occasion. Le chapelain du fort fut
immédiatement prévenu, et, le lendemain, au moment où le grand chef de
la bande des Brûlés venait, suivi de tous ses guerriers, remettre le
corps de Monéka entre les mains du commandant, il fut reçu à la porte
du cimetière par le colonel Maynadier lui-même et les officiers en
grand uniforme. A côté étaient le chapelain et les desservants, puis
les divers employés et résidents du fort. Un piquet de soldats formait
la haie.
Les Indiens étaient venus à cheval, vêtus de leurs plus beaux costumes.
On entonna le chant des morts d'après les rites des chrétiens, et
l'interprète du fort traduisit chaque verset aux Peaux-Rouges. Ces
enfants du désert, qui jamais dans leur langue n'avaient entendu des
chants d'une poésie si austère et si sombre, étaient profondément émus;
pour la première fois ils versèrent des larmes.
Puis vint le moment des offrandes. Il est d'usage chez les Indiens,
quand on va ensevelir un mort, de lui dire le dernier adieu et de lui
faire un présent. Le commandant ôta ses gants:
«Je donne ces gants à la belle Monéka, dit-il, pour qu'elle en recouvre
ses mains et les protége contre le froid dans le grand voyage qu'elle
va faire vers les heureuses plaines.»
Les Indiens arrivèrent ensuite et offrirent chacun à la Perle des
prairies ce qu'ils avaient de plus précieux.
Enfin, Monéka fut mise dans un cercueil de bois de cèdre, qu'on éleva
sur quatre poteaux à un angle du cimetière du fort. Au-dessus on jeta
une couverture de laine rouge, la couleur préférée des Indiens. On
immola sur le tombeau de la jeune princesse les deux poneys qu'elle
montait de préférence, et on cloua leur tête sur les poteaux qui
soutenaient la sienne, et leur queue où elle avait ses pieds. Devant
les têtes, on mit un tonnelet rempli d'eau, afin que les chevaux
pussent se désaltérer dans leur longue course vers les heureuses
plaines, vers les prairies où il fait toujours beau, et où l'on chasse
le buffle sans jamais être fatigué.
Et voilà comment, si vous passez jamais à Laramie, on vous racontera
l'histoire de Monéka, la Perle des prairies, la fille de la
Queue-Bariolée.
XVII
LES SAUVAGES.
Campement de Chug-Creek, dans les prairies
de Dakota, 16 novembre.
Nous sommes de retour vers Chayennes, à mi-chemin de cette ville et du
fort Laramie.
Nous revenons par une voie différente, et cela me remet en mémoire
l'adage d'un vieux voyageur, qui me disait qu'il ne faut jamais passer
deux fois par la même route, si l'on veut voir toujours du nouveau.
Du nouveau! nous en avons assez vu ces jours-ci, et nous en voyons
encore à souhait.
J'ai pris Pallardie dans mon fourgon, et il a consenti à quitter un
instant les trois sachems qu'il accompagne pour me donner encore
quelques détails sur les sauvages, les _diables rouges_ des prairies.
Il aime surtout les Sioux, et parmi eux l'Ours-Agile, le plus sage, le
plus respecté des grands chefs. L'Ours-Agile est l'ami des blancs, et
ne manque aucune occasion de conseiller à sa bande de vivre en paix
avec les Visages-Pâles. «Pour un homme qui n'a pas reçu d'éducation, il
leur fait encore de _bonnes prêches_, m'a dit Pallardie. C'est le plus
savant des Sioux, et comme il parle bien!»
J'ai continué, avec l'aide de ce brave interprète, à remplir mon
vocabulaire français-sioux. Comme bien vous pensez, il y a nombre de
mots qui n'ont pas leur équivalent direct dans les langues des Indiens;
alors ceux-ci usent d'une périphrase. Et comme ces mots généralement se
rapportent à des choses que les sauvages ont de tout temps regardées
comme merveilleuses, dans le principe surtout, où ils ne les avaient
jamais vues, par exemple l'eau-de-vie, le bateau à vapeur, les armes à
feu, etc., les Indiens disent respectivement pour désigner ces choses:
l'eau, le canot, le fer mystérieux. Or savez-vous comment les traitants
ont toujours traduit le mot de mystère? Par celui de _médecine_.
Les premiers coureurs des prairies, des Français du Canada, avaient
imaginé d'appeler _médecins_ les sorciers, les devins, les docteurs
des tribus. Le mot est resté. Il est passé aussi dans l'anglais, et
aujourd'hui, dans les prairies, quand on est au milieu des sauvages, on
n'entend plus parler que de _médecins_ et de _médecine_. Le Manitou, le
Grand-Esprit lui-même, est devenu l'_Homme de médecine_ par excellence.
Le cheval, c'est le chien mystérieux, le _chien de médecine_, pour
parler comme les traitants. Vous pouvez continuer vous-mêmes ces
exemples.
Les Indiens, qui ne se doutent pas de la façon baroque dont les blancs
ont traduit leurs périphrases, en ont d'autres fort jolies. C'est ainsi
qu'ils appellent la lune, le soleil de la nuit; les feuilles, les
cheveux des arbres; les doigts, les enfants de la main, etc.
La façon de compter des sauvages est la plus logique qu'il y ait, et
elle ferait la joie de nos professeurs d'arithmétique. Les Sioux et la
plupart des Indiens comptent d'abord jusqu'à dix. Onze, c'est dix et
un; douze, dix et deux, et ainsi de suite jusqu'à vingt, qui s'appelle
deux-dix. Alors on recommence deux-dix et un, deux-dix et deux, etc.,
jusqu'à trois-dix, qui est trente, jusqu'à dix-dix, qui est cent. Et
cela continue ainsi indéfiniment. En une minute, le temps d'écrire les
dix premiers chiffres, vous recevez votre leçon de numération parlée,
et tout est dit. Quant à la numération écrite, elle n'existe pas. Les
barbares n'écrivent point; tout au plus tracent-ils quelques dessins
sur des peaux. Ce sont des figures d'hommes, d'animaux, quelques
grossières représentations de batailles. C'est ce que les savants
appellent l'écriture _pictographique_. Comme cette écriture a toujours
un sens, on peut dire que ce sont des espèces d'hiéroglyphes; mais
n'essayez pas de les comparer à ceux des Égyptiens: les caricatures,
les informes croquis que les plus jeunes collégiens tracent sur
leurs cahiers, peuvent seuls donner une idée de la pictographie des
Peaux-Rouges.
Comme tous les peuples primitifs, les Indiens comptent leurs mois par
lunes. Quant aux années, ils s'en inquiètent peu.
Ils donnent aux mois des noms qui sont en rapport avec les phénomènes
de la végétation ou du climat, ou encore avec les divers états du
bison, avec lequel ils vivent.
Janvier, c'est le mois de la lune froide.
Février, le mois où la femelle du bison est grosse.
Mars, le mois où la neige fond et où le gazon pousse.
Avril, la lune du gazon vert.
Mai, le mois où la femelle du bison met bas.
Juin, le mois où le petit bison commence à courir.
Juillet, les baies deviennent rouges. (Nous dirions, dans nos
campagnes, c'est le mois des cerises).
Août, c'est le mois des fruits.
Septembre, le bison a toute sa toison.
Octobre, les jeunes bisons (les veaux sauvages) sont bons à manger.
Novembre, la toison du bison noircit.
Décembre, c'est le moment de préparer les peaux de bison. La lune
froide commence.
J'ai écrit, sous la dictée de Pallardie, les noms de ces mois; ils
varient très-peu suivant les tribus, et sont, comme vous voyez, assez
longs. Mais il n'y a pas ici de calendrier écrit, et l'on n'a pas à
économiser les mots pour des mois d'ailleurs toujours trop courts,
comme le sont les mois lunaires.
J'ai demandé encore à Pallardie de me donner quelques leçons dans la
mimique des Indiens.
--Mais c'est la même, à peu près, que celle de vos sourds-muets.
--Fort bien. Toutefois, je ne connais pas cette dernière, n'étant
moi-même ni sourd ni muet.
--Eh bien, apprenez que les Indiens en parlant font tous des gestes
qui accompagnent les paroles, et qui se rapportent à l'idée exprimée.
Vous savez que l'Ours-Agile me disait l'autre jour, en sortant de la
conférence de Laramie, qu'il avait compris tout ce qu'avaient dit les
Corbeaux, rien qu'aux gestes dont ils accompagnaient leurs discours.
--Mais ces gestes, Pallardie, quels sont-ils?
--Ça, ce serait trop long à vous dire.
--Enfin prenez quelques exemples, des plus familiers.
--Vous le voulez, soit. Pour désigner les Sioux, toutes les tribus
font avec la main le signe de couper le cou; les Chayennes, le signe
de couper plusieurs fois le bras. Pour les Arrapahoes, on se serre le
nez avec les doigts (le pouce et l'index), comme si Les Arrapahoes
sentaient mauvais. Pour les Comanches (dont les Serpents font partie),
on remue l'index horizontalement en imitant la marche du serpent. Pour
les Corbeaux, on agite les mains en imitant le vol de l'oiseau; et pour
les Paunies, qui comprennent la bande des Loups, on porte ses mains aux
oreilles en les arrondissant et les dressant comme les oreilles d'un
loup. Vous comprenez que de la sorte, quand des Indiens se rencontrent
dans la prairie, ils savent tout de suite à qui ils ont affaire et
quelle contenance ils doivent garder.
--Cela est fort bien imaginé. Y a-t-il encore en ce cas quelques autres
signes?
--Sans doute. Si vous rencontrez, vous, homme blanc, des Indiens qui
viennent à vous, dans la prairie, levez votre main droite, comme si
vous alliez prêter serment. Les Indiens comprendront que vous voulez
leur dire de faire halte.
--Et ensuite?
--Ensuite agitez votre main ainsi tendue de droite à gauche et de
gauche à droite. Cela veut dire: Qui êtes-vous? je ne vous connais pas.
--Je comprends. C'est alors que les Indiens me feront un des signes que
vous m'avez indiqués plus haut.
--Si vous n'entendez pas leur réponse, vous pouvez lever les deux mains
en l'air, en les tenant ensemble et les secouant comme quand on se
touche la main. Cela veut dire: Êtes-vous des amis? Vous pouvez aussi
lever séparément les deux mains en l'air en les fermant et tenant les
deux index tendus. Ce signe a la même signification. Si les Indiens
sont amis, ils répondront par les mêmes signes que les vôtres.
--Et s'ils sont ennemis?
--Alors ils marcheront droit à vous sans faire halte, mettant leur
cheval au galop; ou bien, tenant leur main fermée, ils l'appuieront sur
le front en la tournant successivement du côté de la paume et du côté
du dessus, ce qui veut dire: Garde à vous, nous sommes ennemis et en
guerre.
--Merci, Pallardie; je ferai à l'occasion usage de ce dictionnaire.
--Nous, les vieux traitants, nous connaissons tout ça comme notre
_Pater_, de père en fils; il n'y a pas de danger que nous nous
trompions.
--Maintenant dites-moi, Pallardie, s'il est vrai que les Indiens ont
aussi une langue télégraphique. On m'a raconté qu'ils allumaient des
feux sur les montagnes, quand ils voulaient correspondre entre eux de
loin, comme nos anciens Gaulois.
--Pour les Gaulois, je ne vous dirai pas, je ne les ai jamais
fréquentés; mais pour les Peaux-Rouges, je sais qu'ils ont un
télégraphe et qu'ils en jouent à l'occasion.
--Et comment en jouent-ils?
--Voici: vous savez que l'air est si pur, si transparent dans les
prairies, que l'on voit quelquefois les objets à cent milles de
distance. Sur les éminences, les Indiens allument des feux la nuit, et
se servent de fumées le jour. Le nombre et la disposition des feux,
des fumées, l'intervalle, le temps qu'on laisse entre eux, ont des
significations connues d'avance. Des ennemis, des étrangers ont été
vus dans le pays; les bisons sont arrivés; ou bien c'est une bande qui
revient d'une guerre ou d'une chasse lointaine et qui annonce son
retour, etc., etc.
--Donnez-moi un exemple.
--Eh bien, si l'on vient de découvrir l'approche de l'ennemi, supposons
que ce soit de jour, une fumée obtenue deux fois, à quinze minutes
d'intervalle, indiquera que l'ennemi n'est pas en nombre, et trois
fois, avec le même intervalle de temps, que l'ennemi s'avance en force.
--Et comment obtient-on ces fumées?
--En allumant du bois sec sur lequel on jette des rameaux verts de
sapins et autres arbres ou plantes résineuses.