avez fait à ceux-ci, comme à nous, des présents de tabac; mais les
Sioux m'ont dit qu'ils ne viendraient pas; car vous les aviez toujours
trompés. Les Sioux nous ont dit: «Ah! les pères blancs vous ont appelés
et vous allez les voir. Ils vous traiteront comme ils nous ont traités.
Allez et voyez, et revenez nous dire ce que vous avez entendu. Les
pères blancs séduiront vos oreilles par d'agréables paroles et de
douces promesses qu'ils ne tiendront jamais. Allez, et voyez-les, et
ils se moqueront de vous.»
«J'ai laissé dire les Sioux et je suis venu vous visiter. Quand je
retournerai, je m'attends à perdre en route la moitié de mes chevaux.
«Pères, pères, je ne suis point honteux de parler devant vous. Le
Grand-Esprit nous a faits tous, mais il a mis l'homme rouge au centre,
et les blancs tout autour. Faites de moi un Indien intelligent. Ah! mon
cœur déborde, il est plein d'amertume. Tous les Corbeaux, les vieux
chefs des anciens jours, nos aïeux, nos grands-pères, nos grand'mères,
nous ont dit souvent: «Soyez amis des Visages-Pâles, parce qu'ils sont
puissants.»
«Nous, leurs enfants, nous avons obéi et voici ce qui est arrivé.
«Il y a longtemps, il y a plus de quarante ans, les Corbeaux campaient
sur le Missouri.
«Notre chef reçut à la tête un coup de pistolet d'un chef blanc. (Ici
le général Harney interrompt l'orateur et dit: Le chef blanc était fou,
j'étais là, j'ai vu la chose.)
«Un jour, sur le ruisseau de Pierre Jaune, il y avait trois fourgons
campés. Il y avait là trois hommes blancs et avec eux une femme
blanche. Quatre Corbeaux vinrent à eux et leur demandèrent un morceau
de pain. Un des hommes blancs prit son fusil et tira. Cheval-Alezan,
un chef, fut atteint et mourut. Nous, nous oubliâmes ce méfait. Et ces
choses, je vous les dis pour vous montrer que les Visages-Pâles ont eu
des torts aussi bien que les Indiens.
«Il y a quelque temps, j'allai au fort Benton, car nous avions, nous
aussi, eu des torts. Mes jeunes hommes avaient tiré par erreur sur des
blancs. J'en demandai pardon au chef blanc. Je lui donnai neuf mules
et soixante robes de buffle en expiation du mal que nous avions fait.
C'est ainsi que je payai pour nos torts.
«De là, j'allai au fort Smith, sur le ruisseau du Mouflon, et j'y
trouvai les blancs. Je me présentai pour toucher la main aux officiers,
mais ils me répondirent en me mettant les poings sur la figure et en
me jetant à terre. C'est ainsi que nous sommes traités par vos jeunes
hommes.
«Pères, vous m'avez parlé de bêcher la terre et d'élever du bétail. Je
ne veux pas qu'on me tienne de tels discours. J'ai été élevé avec le
buffle et je l'aime. Depuis ma naissance, j'ai appris comme vos chefs
à être fort, à lever ma tente quand il en est besoin et à courir à
travers la prairie selon mon bon plaisir. Ayez pitié de nous, je suis
fatigué de parler.
«Et toi, père,--s'adressant au président Taylor et lui donnant ses
sandales,--prends ces mocassins, et tiens-toi les pieds chauds.»
Le discours de Dent-d'Ours a été interrompu du côté des Indiens par
de fréquentes marques d'assentiment, et les commissaires eux-mêmes
ont fait entendre, à certains passages, des accents non équivoques
d'approbation.
L'orateur, qu'aucun signe d'applaudissement n'a influencé, a continué
son discours lentement, s'arrêtant à chaque phrase, pour laisser
l'interprète traduire; puis, reprenant sans peine le fil de son
discours, comme s'il l'eût prononcé tout d'une haleine. Et cependant il
improvisait.
La langue harmonieuse, bien qu'un peu gutturale, des Corbeaux, langue
musicale, semée de voyelles et d'aspirations comme l'espagnol, qu'elle
rappelle, ainsi que le sioux, cette langue prêtait un charme de plus au
discours de Dent-d'Ours. Il accompagnait ses paroles d'un geste cadencé
et doux, noble et élégant, et qui avait l'avantage d'être en relation
avec l'idée qu'il voulait exprimer. Les gestes composent chez les
Peaux-Rouges une langue universelle, comme les signes des sourds-muets.
«J'ai compris tout ce qu'ont dit les Corbeaux, dit à Pallardie
l'Ours-Agile, l'un des chefs sioux présents, en sortant de la
conférence, rien qu'aux gestes qu'ils faisaient.»
Quand Dent-d'Ours a eu fini de parler, Pied-Noir, un autre grand
orateur des Corbeaux, s'est levé et est venu serrer la main à chacun
des commissaires, remerciant ses pères blancs qui sont venus pour
voir les Peaux-Rouges, et confirmant ce qu'a dit Dent-d'Ours, que les
Corbeaux sont pauvres et fatigués; qu'ils ont souffert en route du
froid, de la faim, du manque d'eau, que leurs chevaux font peine à
voir. Pied-Noir supplie chacun des commissaires individuellement de
l'écouter avec patience, d'une oreille attentive, et de faire droit à
ses demandes.
Enfin, se dépouillant de sa robe de buffle, il en entoure les épaules
du président Taylor, en lui disant: «Garde cette robe, car, en
l'acceptant, tu reconnaîtras que tu es mon frère.»
Et alors, se rendant au milieu du conseil et rejetant avec ses mains
ses longs cheveux noirs, qui lui tombent jusqu'au milieu du dos:
«Quand les Corbeaux manquent de flèches, dit-il, ils en font avec des
morceaux de fer; quand ils manquent de feu, ils frottent deux cailloux
l'un contre l'autre et allument ainsi du bois pour se chauffer; quand
ils veulent dépecer les animaux, ils font des couteaux de pierre, et
c'est ainsi qu'ils en usent avec les bêtes qu'ils tuent à la chasse.
Tout cela, les Corbeaux savent bien le faire; mais s'ils allaient sur
les réserves que leur indiquent les blancs, ils ne sauraient conduire
les bœufs ni labourer la terre avec la charrue. C'est pourquoi ils
n'aiment point qu'on leur parle de ces choses. Que leurs pères blancs
leur donnent plutôt des chevaux pour chasser le buffle, et des fusils
pour le tuer, et tout ira bien. Le Grand-Esprit a fait l'homme et
la femme pour vivre ensemble; l'homme pour chasser et la femme pour
travailler. Nous ne voulons rien changer à cette situation.
«Pères, j'ai toujours été ami des blancs, et je veux continuer à
l'être. J'ai été élevé comme un sauvage, mais je n'ai jamais fait de
tort à personne. Il y a plusieurs années, les blancs vinrent acheter
aux Corbeaux la route de Californie, qui passe au fort Laramie. Pour
cette route, ils devaient payer cinquante années d'indemnités. Les
Corbeaux n'ont reçu ces indemnités que deux ou trois ans. C'est après
avoir signé ce traité qu'un de nos grands chefs est allé dans votre
pays. Nous ne l'avons jamais plus revu. Nous voudrions savoir ce qu'il
est devenu, s'il est monté dans les nuages ou s'il est descendu sous
terre...»
Pied-Noir fait ensuite l'histoire de sa nation dans le passé. Elle
était alors puissante, aujourd'hui elle est pauvre; on dirait que le
Grand-Esprit s'est retiré d'elle. Revenant à ce propos sur les traités
conclus, et toujours violés par les blancs: «A quoi bon faire des
traités, si c'est de la sorte que les blancs les observent?...
«Ne nous parlez pas de nous confiner dans un coin de notre territoire;
abandonnez plutôt la route de la rivière à la Poudre. Rappelez vos
jeunes hommes qui sont campés le long de cette route et tous ceux qui
cherchent de l'or. Ce sont ceux qui sont cause de toutes nos guerres
et de tous nos malheurs.» Ici, la voix de l'orateur s'émeut, son
corps tremble, la sueur perle en larges gouttes sur sa face, ses yeux
brillent d'un éclat inusité. Tels devaient paraître devant les rois
de l'Asie les vieux prophètes d'Israël, quand ils venaient leur faire
entendre les plaintes du peuple juif.
S'arrêtant un instant, Pied-Noir ramène de nouveau ses longs cheveux
en arrière; puis, passant la main sur son front, comme pour rassembler
ses souvenirs, il rappelle, comme Dent-d'Ours, et au milieu des sourds
murmures des Indiens qui l'approuvent, tous les mauvais traitements
des blancs envers les Corbeaux, qui n'ont eu aucun tort. Il signale
les indignes malversations des agents qui leur vendent des farines
avariées, ce dont une fois cinq ou six Indiens sont morts, et leur
donnent des marchandises hors d'emploi pour de bonnes robes de buffle.
Se dressant alors de toute sa hauteur, et élevant fièrement le bras:
«Mais sur tout cela, s'écrie-t-il, mon cœur est de roche; je ne veux
pas me plaindre.» Et rappelant enfin comment on les a frauduleusement
dépouillés de leurs terres: «Bien que je sois pauvre, je ne mourrai
point, dit-il, mon bras est solide, et je puis encore chasser le
buffle comme mes pères l'ont chassé... Vos jeunes hommes sont fous,
rappelez-les. Ils sont comme les enfants; ils ne connaissent pas ce
dont ils ont besoin; ils tuent le buffle pour le seul plaisir de se
distraire, pendant que nous souffrons de la faim et que nous devenons
pauvres. Si vous voulez la paix, renvoyez vos soldats vers l'est,
qu'ils y vivent; mais non chez nous, où ils portent le trouble et la
guerre.» Et alors, frappant de ses deux mains sa large poitrine toute
nue: «Mes grands-pères ont recommandé à la nation des Corbeaux d'être
bonne. Comment pourrions-nous être bons, quand vous prenez nos terres,
en nous promettant en retour tant de choses que vous ne donnez jamais?
Nous ne sommes pas des esclaves, et nous ne sommes pas des chiens. Un
jour, au fort Smith, comme je demandais des provisions aux soldats, ils
m'ont frappé à la tête d'un coup de bâton. Quand je me le rappelle,
je deviens méchant et féroce. Il n'y a donc pas d'hommes dans votre
pays, pour que vous envoyiez ici ces enfants si bien habillés qui
nous imposent ces vexations?» Et sa lèvre est plissée par le mépris,
et il tend vers l'un des commissaires sa main saisie d'un tremblement
convulsif.
«... Nous voulons vivre comme nous avons été élevés, en chassant les
animaux des prairies. Ne nous parlez donc plus de nous cantonner sur
des réserves et de nous faire cultiver la terre. Laissez-nous aller où
va le buffle. Envoyez vos fermiers, mais que ce ne soit pas pour nous.
Le Corbeau promène son camp à travers la plaine et chasse l'antilope et
le buffle. C'est là ce qu'il aime. Pères, regardez-moi et regardez tous
les Corbeaux: ils sont de la même opinion que moi. Si vous nous donnez
un homme blanc pour agent et pour traitant, je voudrais que ce fût John
Richard, Pierre Chêne, et le docteur Matthews. Ceux-là sont francs et
ne mentent pas (assentiment de tous les Corbeaux). Regardez-moi, et
regardez mon peuple. Je ne suis pas honteux de vous parler.» Et alors,
allant de nouveau serrer la main aux commissaires: «Père, leur dit-il
à chacun d'une voix radoucie, fais quelque chose pour moi; je suis
fatigué d'avoir parlé si longtemps.» Et il va s'asseoir en silence, et
prend le calumet qu'on lui passe, la tête inclinée et le regard pensif.
Quand Pied-Noir a repris sa place, un vieux Corbeau qui, depuis le
commencement du conseil, tient à la main une longue verge, avec
laquelle il est arrivé le matin, se lève. Le Loup (c'est le nom de
ce troisième orateur), est en même temps le lettré de la bande, ami
des apologues et en racontant au besoin. Après avoir procédé comme
d'usage à la cérémonie du _shake-hands_, il prend sa place au centre
de l'hémicycle, tenant toujours sa longue tige à la main. Elle est en
bois de noyer dur (_hickory_), à dix nœuds. Le Loup appelle chacun de
ces nœuds une génération d'hommes, et montre comment chaque génération
naît, se développe et meurt, faisant place à une autre. Chacune de
ces générations est ensuite assimilée par le Loup à une génération de
Corbeaux. Sa nation a été amie des blancs pendant tout cet espace de
temps. «Pour que la génération actuelle continue de même, s'écrie
alors l'orateur, dont la fin de l'apologue est impatiemment attendue
par les commissaires, n'envoyez plus de fourgons sur la route de la
rivière à la Poudre, surtout n'y envoyez plus de soldats. Rappelez vos
jeunes hommes de notre pays, et alors nous serons heureux et vivrons en
bonne harmonie avec vous, comme nous avons vécu pendant les générations
précédentes.»
Ce _speech_, aussi humoristique que les premiers ont été sérieux,
prouve aux commissaires que le principe de mêler l'agréable à l'utile
est en faveur même auprès des Indiens. L'heure est d'ailleurs avancée.
Il est une heure d'après midi: depuis plus de trois heures on est en
conférence. Le sténographe, les _reporters_, les commissaires n'en
peuvent plus. Quant aux Indiens, fumant toujours le calumet, ils
restent impassibles sur leur banc, et certainement demeureraient là
jusqu'au soir, si on ne les congédiait. Néanmoins, il est temps de
lever la séance, ce que fait le président Taylor, en ajournant le
conseil au lendemain matin.
Les chefs s'en sont allés lentement, un à un, suivis de leurs _squaws._
Ils sont venus toucher la main aux commissaires. Les vieillards et
les matrones ont même embrassé le président et le général Harney, en
frottant leurs joues et leur nez contre les leurs, non sans laisser
un peu de vermillon sur la peau des hommes blancs. L'Américain ne
s'inquiète pas pour si peu, et tous les commissaires se sont livrés
d'aussi bonne grâce aux embrassades des Peaux-Rouges, qu'ils se sont
prêtés à la cérémonie du _shake-hands_ et à celle du calumet.
Les orateurs et leur bande ne sont pas retournés chez eux sans dîner.
Ils se sont rendus, en sortant du conseil, dans l'appartement des
interprètes, et là ont pris part à un repas que leur ont offert les
commissaires; mais ceux-ci ont dîné ailleurs. Sans couteaux et sans
fourchettes, assis par terre ou sur des lits, les Indiens se sont
emparés de gros quartiers de bœuf ou de mouton rôti. Quand ils y
ont mordu à belles dents, ils les ont passés fraternellement à leur
voisin. La boisson est du café noir, qui circule dans d'énormes tasses
en faïence. On emplit celles-ci à plusieurs reprises dans un vaste
chaudron où fume l'infusion aromatique au milieu de l'appartement. Les
Corbeaux ont fait largement honneur à tous les plats, mais le festin a
été calme, silencieux, et nul n'a disputé à son voisin une place ou un
morceau de choix. Pendant le dîner, quelques femmes sioux, du village
de _Laramie-Loafers_, sont venues en curieuses, et se sont assises sur
le devant de la porte de la salle du festin. Elles se sont rendu entre
elles, pour passer le temps, le même service que se rendent les femmes
du peuple à Naples en fouillant dans leurs cheveux; mais les convives
n'y ont pris garde et ont continué de manger.
Le soir, des danses ont eu lieu, en plein air, devant la tente du
_père_ Richard. Là encore le café a circulé abondamment. Le feu
était allumé au milieu du rond formé par les danseurs, et ceux-ci en
chantant, et suivis de leurs femmes, ont commencé leur danse de guerre.
Les mouvements sont d'abord très-lents, puis, à la fin, précipités. Les
jambes surtout sont en jeu et l'on pousse des hurlements en cadence.
Tout cela est terrible, quand on prélude ainsi à quelque combat, ou
que l'on danse autour d'un prisonnier que l'on va mettre à mort et
qu'auparavant l'on torture. Devant la tente du vieux Richard, la danse
des Corbeaux n'a pas présenté ces caractères sinistres: elle a fatigué
bien vite les spectateurs, ennuyés de ces mouvements et de ces chants
monotones, qui marquent une ressemblance de plus entre les Peaux-Rouges
et les races asiatiques, dont on les prétend sortis. La race rouge
n'a pas, comme la race noire, le don de la danse et du chant. Les
Corbeaux eux-mêmes ont fini par se lasser de leur musique et de leur
pas cadencé. De bonne heure ils sont allés se coucher et se préparer au
conseil du lendemain.
Hier, à l'heure indiquée (dix heures du matin), les Corbeaux ne
paraissaient pas. La délibération de la veille n'a pas été tout à fait
amicale, et l'on se demande si les Indiens retourneront au conseil. Ils
ont enfin paru, mais isolément et non plus en une masse compacte comme
la première fois. Dent-d'Ours est absent; il fait dire qu'il est malade
et qu'il éprouve le besoin de retourner chez lui et de manger du buffle
frais. La vérité, c'est qu'il y a eu la veille une dispute entre les
Arrapahoes et les Corbeaux. Ceux-ci ont dû partager avec leurs frères
rouges un bœuf que leur a donné la commission, et s'y sont prêtés de
mauvaise grâce. Cependant, Dent-d'Ours se montre bientôt, et vient,
toujours accompagné de sa femme, prendre sa place dans le conseil,
tandis que la conférence est déjà ouverte.
Tout a lieu cette fois sans le cérémonial de la veille: les
présentations, la connaissance sont faites, et c'est en quelque sorte
comme la continuation du conseil précédent.
Le président Taylor ouvre la séance en répliquant aux discours des
Corbeaux. Suivant son habitude, il lit son _speech_, et il le lit
froidement, avec une grande lenteur. Les discours officiels lus,
préparés, sont les mêmes partout, sans animation, sans vie. M. Taylor
ferait mieux d'improviser quelques chaudes paroles devant ces
grands chefs dont les discours de la veille sont de si beaux modèles
d'éloquence, et qui ont en quelque sorte indiqué aux orateurs blancs
la marche qu'ils devraient toujours suivre dans les _pow-wow_ avec les
Indiens.
Le président remercie les Corbeaux de ne s'être pas vengés de ceux qui
les avaient maltraités, et dit qu'il informera leur Grand Père et de
leur bonne conduite et des méfaits des blancs, qui seront punis. «A
l'avenir, ajoute-t-il, prévenez immédiatement votre agent, qui vous
fera rendre justice... Vous ne vous en irez pas cette fois les mains
vides, et nous remplacerons les chevaux que vous avez perdus... Le chef
que vous aviez envoyé aux États fut bien traité, reçut des présents,
et nous l'avons suivi dans son retour jusque sur le Missouri. Là il a
disparu soudainement, soit qu'il ait été assassiné ou qu'il se soit
noyé dans la rivière, en tombant d'un _steamer._ Nous sommes fort
peinés de cet accident, et nous nous proposons de donner deux chevaux
aux parents de ce chef, comme compensation.» Ici l'interprète fait
remarquer que deux des parents sont présents: c'est Cheval-Blanc et
un autre vieux sachem, qui témoignent d'une grande joie à ce cadeau
inespéré qui leur arrive.
«Vous dites, continue le président, que vous préférez vivre comme vous
avez toujours vécu, au lieu de vous enfermer dans des _réserves_.
C'est pour votre bien que nous vous indiquons ces cantonnements: le
buffle diminue avec rapidité, et avant peu d'années il aura tout à
fait disparu... Les blancs sont maintenant dans les grandes plaines,
et ont bâti des villes jusque sur les bords de la mer de l'Ouest...
Nous voulons, quand il est encore temps, vous garantir un territoire
qui soit à jamais à vous et à vos enfants. Vous n'avez pas besoin d'y
aller tout de suite. Chassez maintenant où il vous plaira, mais sur ce
territoire, qui vous aura été réservé, les blancs ne pourront mettre
le pied; le Grand Père les en ferait sortir à coups de fusil.» Marques
d'enthousiasme, approbation. Cheval-Blanc se lève, et va toucher la
main aux commissaires. «... Le printemps prochain, nous prendrons une
décision au sujet de l'abandon de la route de la rivière à la Poudre.
La saison est maintenant trop avancée pour que nous quittions les forts
que nous avons sur cette route... Si les Sioux cessent de nous faire
la guerre, il est probable que nous vous rétrocéderons cette partie de
votre territoire... Vous nous avez demandé Pierre Chêne et John Richard
pour traitants, et le docteur J. Matthews pour agent: nous consentons à
vous les donner... Retenez bien ce que je vous ai dit comme venant de
la part de tous les commissaires. Faites-le savoir quand vous serez
retournés chez vous, et gardez-en le souvenir. J'ai dit.»
Ce _speech_ terminé, le président demande si quelqu'un des
chefs présents a des observations à faire. Pied-Noir se
lève, et dit qu'un chef des Sioux du nord, son beau-frère,
l'Homme-qui-est-effrayé-de-ses-chevaux, lui a dit un jour que les
Sioux faisaient la guerre aux blancs à cause de la route de la rivière
à la Poudre; il vaudrait donc mieux abandonner au plus vite cette
route. «Vous parlez de la disparition du buffle et des autres animaux
des prairies, ajoute Pied-Noir, mais dans mon pays nous avons encore
abondance de buffles, de daims, d'élans, d'antilopes; beaucoup de
castors sur les petits cours d'eau, beaucoup de poissons, de bons
poissons, sur toutes nos rivières. Vous voudriez avoir notre pays pour
rien, cela n'est pas loyal. Moi, je viens vous demander aujourd'hui
le payement d'une partie de mes terres sur lesquelles vous vivez. Et
vous parlez de faire des traités! Vous n'avez pas observé celui que
vous avez signé à Horse-Creek. Payez d'abord ce que vous nous devez, et
vous parlerez ensuite de conclure un autre traité!» Ici, le commissaire
Taylor et les généraux Harney et Sanborn ne peuvent s'empêcher de
déclarer que, pendant dix ans, les indemnités dues aux Indiens ont
été envoyées régulièrement de Washington; si elles ne leur sont pas
parvenues, c'est que les agents les ont volées[7]. «Nous sommes honteux
de cela, disent les commissaires aux Indiens, mais justice sera faite.»
[Note 7: Non-seulement la plupart des agents volent les objets
qu'on envoie aux tribus, mais encore les revendent aux Indiens au
double et au triple de leur valeur. D'autres fois le gouvernement de
Washington, trompé lui-même par ses commis, envoie des objets hors
d'usage, comme des centaines de douzaines de jarretières élastiques à
des gens qui ne portent pas de chaussettes, ou de fourchettes à des
gens qui mangent avec leurs doigts; ou bien ce sont des caisses de
guimbardes, de petits miroirs, de canifs ébréchés, en un mot tous les
_rossignols_ des bazars de New-York, de Philadelphie ou de Baltimore,
qu'on vend à prix d'or au gouvernement central et dont les Indiens
n'ont que faire. Partout, du nord au sud des États-Unis, de pareilles
indignités ont été signalées non-seulement par les chefs indiens qui
s'en sont plaints amèrement à maintes reprises, mais dans les enquêtes
même du gouvernement.]
Cependant le Loup succède à Pied-Noir, et dit qu'il serait d'autant
plus facile d'abandonner la route de la rivière à la Poudre, que
les colons qui passent par là pour aller chercher de l'or dans le
territoire du Montana, pourraient prendre ou le Missouri ou la route
qui est de l'autre côté, sur la rive gauche. «Ces deux routes, je vous
les donne, dit le Loup, mais non les autres. Il y a beaucoup d'or dans
mon pays, je sais où il est, mais je ne l'ai jamais dit à personne,
de peur que les blancs n'envahissent l'endroit. Nous n'avons pas
besoin d'or ni d'argent, nous ne les employons pas dans nos échanges.
Ceux qui en ont besoin peuvent prendre une des deux routes que j'ai
indiquées. Je vous les donne. J'ai faim et j'ai besoin d'aller chez moi
manger du buffle... Donnez-moi les cadeaux que vous voulez m'offrir,
peu ou beaucoup, pour que je puisse m'en retourner. J'aime mon pays,
j'aime mon buffle. J'aime ma femme et mes enfants, et je veux aller les
revoir... Vous dites que vous donnerez des chevaux aux parents de ce
chef qui a disparu chez vous, j'espère bien que vous nous en donnerez
à tous, pour que nous puissions tous nous en retourner à cheval. J'ai
dit.»
A peine le Loup a-t-il fini, qu'un vieux sachem se lève, fait le tour
de l'hémicycle occupé par les commissaires, et leur touchant à chacun
la main, dit qu'il a une longue route à faire pour s'en retourner, et
qu'il ne veut pas partir sans les bons souhaits de ses pères blancs.
Les commissaires lui souhaitent le plus heureux voyage.
Le traité de paix est alors déroulé et présenté aux Corbeaux pour
qu'ils y apposent leur signature[8], mais aucun d'eux ne veut le
signer. Les uns disent qu'ils ne peuvent le faire sans l'assentiment
des Sioux, qui ne sont pas là; les autres, qu'ils ne signeront que
si l'on abandonne auparavant la route et les forts de la rivière à
la Poudre, objet de toutes les discussions. Le Loup ajoute que tous
les chefs des Corbeaux ne sont pas présents, et qu'ils n'ont pas fait
connaître leur intention. Bref, l'insuccès est complet, alors que les
résultats ont été si décisifs avec les cinq grandes nations du Sud, et
la commission se voit forcée d'ajourner à un moment plus propice et
à une saison plus favorable, la reprise de ses travaux. On se donne
rendez-vous à _sept lunes, quand le gazon sera vert_, ce qui, dans le
calendrier des peuples civilisés, signifie vers le 5 juin 1868. Le
lieu de rendez-vous est cette fois le fort Phil.-Kearney, et non plus
le fort Laramie. Cela satisfait les Corbeaux, qui gagnent sur la route
à faire plusieurs centaines de milles. Enfin, on annonce aux sachems,
impatients de recevoir leurs cadeaux et de repartir, que les cadeaux
vont arriver, et qu'il y en a beaucoup et de beaux, ce à quoi les
Corbeaux répondent par des grognements de joie; et la séance est levée.