Un autre traitant, un Français de pure origine, car il est arrivé du

Havre, nous a invités aujourd'hui dans sa tente à un repas de chien;

ceci soit dit sans jeu de mots. Nous avons mangé un jeune chien,

engraissé et tué à notre intention. La chair du meilleur mouton ne

peut se comparer à celle-là, et je conçois l'usage des Peaux-Rouges de

réserver le chien pour les repas de fête, surtout ceux où ils veulent

faire les honneurs aux blancs.

--Comment trouvez-vous cette viande? m'a demandé le général Harney, qui

a vieilli au milieu des guerres indiennes, et qui, pour la centième

fois peut-être, s'asseyait à un repas de ce genre.

--Excellente, général.

--Avez-vous mangé du cheval à Paris? car on dit que vous êtes devenus

hippophages.

--Pas encore; mais, dès mon retour, je goûterai certainement du cheval,

ne fût-ce que pour comparer avec le chien.

La vérité est que je n'ai jamais mangé de meilleur mouton que ce jeune

chien de Laramie.

Notre hôte s'appelle Guérut. Il est parti du Havre, il y a quelque

vingt ans, pour faire fortune aux États-Unis (c'est toujours pour faire

fortune qu'on arrive dans ce pays), et il est venu se perdre, après

maintes vicissitudes, au fond de l'Extrême-Ouest. Il est aujourd'hui

interprète du fort auprès des Laramie-Loafers.

Parmi les traitants venus à Laramie est encore le père Richard, que je

vous ai déjà présenté. Je vais de temps en temps fumer le calumet avec

lui, le vrai calumet des Peaux-Rouges.

«J'ai gagné beaucoup d'argent avec les Sioux; me disait-il tout à

l'heure; mais un jour les Chayennes, ces coquins de sauvages, en guerre

avec mes amis les Sioux, m'ont tout pris. Ils m'ont volé tous mes

chevaux, toutes mes belles robes de buffle, toutes les peaux de castors

que j'avais préparées. Il me reste bien encore quelques piastres, et

je ne suis pas tout à fait pauvre. Cet hiver, je veux aller dans les

Montagnes-Noires couper des traverses pour le chemin de fer. Il y a

là des dollars à gagner. Je sais des bois de cèdres et de sapins qui

n'appartiennent à personne; j'en profiterai pour les exploiter.»

Le meilleur type, entre tous ces coureurs des grandes plaines, tous ces

vieux trappeurs, qui me rappellent tous la France, soit l'ancienne,

celle du Canada et de la Louisiane, soit la France contemporaine, le

meilleur type est encore celui de notre guide et interprète Pallardie.

Et cependant que de choses il ignore encore sur les sauvages. J'ai

essayé de le consulter sur les origines, les légendes, les traditions

des Peaux-Rouges, au milieu desquels il a si longtemps vécu. Un soir,

autour du feu du bivouac, quand nous allions ces jours derniers de

Hill's-Dale à Laramie, pensant que le Canadien serait communicatif, je

lui demandai si les Sioux, qu'il connaissait si bien, dont il parlait

si bien la langue, n'avaient pas conservé quelque tradition sur leur

première venue en Amérique.

«Je ne me suis jamais occupé de ça, m'a répondu Pallardie. Demandez-moi

le prix des peaux de buffle ou des peaux de castor, là-dessus je puis

vous répondre; mais les légendes, les origines, comme vous les appelez,

ça ne m'intéresse pas.»

Et je n'ai rien pu tirer de lui.

Sur le Sioux, j'en ai su davantage. Grâce à lui, j'ai pu apprendre à

compter dans cette langue, à la fois gutturale et harmonieuse, qui, à

l'entendre parler, rappelle beaucoup l'espagnol. J'ai composé aussi un

petit dictionnaire de mots usuels sioux que je vous montrerai à Paris.

Enfin Pallardie m'a initié au langage par signes, que parlent entre eux

tous les Peaux-Rouges pour se comprendre d'une tribu à l'autre, et qui

a beaucoup d'analogie avec celui de nos sourds-muets.

Quant au corbeau et à l'arrapahoe, personne n'a pu me donner de leçons

de ces langues. Elles sont des plus gutturales et ne se prononcent,

du moins l'arrapahoe, que du bout des lèvres. Aucun interprète n'est

capable de les écrire et souvent, tout en les comprenant, ne peut les

parler que par signes. L'arabe le plus renforcé n'est rien à côté de

ces langues diaboliques.

Les linguistes, les anthropologistes, les ethnologistes devraient bien

nous dire pourquoi toutes ces tribus, voisines les unes des autres,

ont des langues si dissemblables et présentent des types si divers. Le

problème se pose plein de difficultés devant les partisans de l'unité

de l'espèce humaine, mais ce n'est pas ici le cas de le résoudre, il

suffit de l'indiquer en passant.

J'aime mieux finir par un dernier mot sur ces vigoureux trappeurs,

sur ces braves traitants, qui continuent si courageusement dans les

prairies les habitudes de chasse, de commerce et d'excursion au milieu

de tribus indiennes, habitudes que la première a introduites la France,

et que ses enfants n'ont pas oubliées. Ces coureurs des grandes plaines

sont des pionniers à leur façon, et je m'en voudrais si, après avoir

vécu un moment au milieu d'eux, après avoir partagé leur tente, leurs

repas, je ne leur avais pas consacré quelques lignes. Honneur donc à

ces enfants lointains de la vieille France! je suis sûr que vous les

aimez déjà comme moi.

XV

LE GRAND CONSEIL DES CORBEAUX.

Fort Laramie (Dakota), 14 novembre.

Voulez-vous que je vous raconte tout au long la conférence des

Peaux-Rouges avec les commissaires de paix? Cela peut-être vous

intéressera. Cela me fera passer le temps, car que faire de mieux en ce

fort?

Vous savez que c'est avant-hier que les grands chefs des Corbeaux

étaient convoqués à une solennelle entrevue par les commissaires de

l'Union.

Ce jour-là, le soleil s'est levé radieux, le ciel était sans nuage, le

temps d'une douceur exceptionnelle.

En comparant la température à celle des jours précédents, où ils

avaient tant souffert pour venir à cheval du fond du Dakota, les vieux

sachems ont dû penser que le Grand-Esprit se montrait enfin favorable.

Si le soleil, une de leurs divinités, consentait à leur sourire, c'est

qu'ils allaient sans doute avoir gain de cause dans le grand pow-wow

avec les blancs.

L'heure indiquée pour l'ouverture du palabre était dix heures du

matin. Les Indiens, qui ne sont jamais pressés et ne lisent l'heure

qu'au soleil, se sont fait un peu attendre; peut-être terminaient-ils

aussi leurs cérémonies de grande médecine. Enfin, ils ont paru, ornés

de leurs plus beaux habits. Quelques-uns étaient à cheval; ils ont

traversé à gué la rivière Laramie, pendant que les autres, suivis

des femmes et des enfants, les squaws et les pappooses, qui venaient

aussi assister à la conférence, arrivaient par le pont. La femme de

Dent-d'Ours, un des principaux orateurs, était à cheval comme son mari,

qu'elle ne quitte jamais. Les Indiennes enfourchent la bête comme les

hommes.

Le grand chef Pied-Noir, ayant mis pied à terre, a fait signe aux

braves ou guerriers de s'aligner. Chacun a un costume différent,

celui-ci une peau de buffle sur une chemise de toile; cet autre une

couverture de laine et une jaquette de peau de daim, rehaussée de

franges, mais privée d'ornements en cheveux, dont les Indiens n'osent

guère se parer devant les blancs. Les scalps, pour ce jour-là, sont

restés à la maison. L'un porte un habit d'officier et un pantalon veuf

de son siége; les basques de l'habit sont heureusement assez longues.

Plusieurs ont le chef couvert d'un chapeau de feutre noir, à forme

calabraise, comme ceux des généraux américains. Le tour du chapeau

est orné, sur toute la hauteur, d'une série de rubans multicolores.

Quelques chefs sont chaussés de bas et de mocassins de cuir. Le cou,

les oreilles de tous sont chargés de colliers, de pendants faits de

coquillages ou de dents d'animaux. Non content de tous ces ornements,

un Corbeau a ajouté à sa chevelure une chevelure postiche, de sorte

qu'il a une queue allant de l'occiput à la plante des pieds. Cette

queue n'est pas bariolée comme celle du grand chef des Brûlés, mais

elle est semée de plaques d'argent, rondes, de peu d'épaisseur,

obtenues par le battage patient de dollars américains ou d'autres

pièces de peu de valeur. Les ronds vont en diminuant régulièrement de

la tête aux pieds, et l'on devine, à l'orgueil que montre le sachem

porteur de cette parure, qu'il ne la donnerait pas pour un empire. Il

faut que les Indiens attachent un grand prix à cet ornement, très-cher

d'ailleurs, puisqu'on le retrouve chez toutes les tribus.

Le chef à la longue chevelure n'est pas le seul qui attire les regards.

Un Corbeau porte avec fierté une large médaille, reçue naguère à

Washington des mains du président. Un autre, à défaut de médaille

officielle, a pris une piastre mexicaine. A son tour, Cheval-Blanc

n'a pas oublié de se parer du cheval d'argent qui lui a valu son

nom, et qui pend comme une décoration sur sa poitrine. Il y a joint

un sachet carré de toile grise et fort peu propre, dans lequel il a

soigneusement enfermé son miroir. Comme la plupart des Peaux-Rouges, il

est très-inquiet de sa toilette et de la figure qu'il fait.

A côté de lui, marchent Bout-de-piquet-de-hutte,

l'Homme-qui-a-reçu-un-coup-de-fusil-à-la-face et l'Oiseau-dans-son-nid,

trois chefs ou guerriers en grande réputation chez les Corbeaux. La

plupart des visages sont tatoués de rouge vermillon, de jaune, de

bleu. Au milieu de l'assemblée, on distingue le pauvre blessé que

vous connaissez, la jambe roidie dans l'appareil qui la maintient. Le

vieux chef a voulu venir à toute force: on l'a hissé à cheval et fait

descendre de là à grand'peine, et il suit de son mieux clopin clopant.

Après s'être mis en ligne, les sachems ont entonné un chant de

leur nation, grave, sombre, mêlé de cris discordants et parfois

d'aboiements aigus. Les basses, les barytons et les ténors n'observent

dans ce chœur aucune mesure, et cependant cette musique primitive,

sauvage, va bien avec le type des chanteurs et avec le milieu qui

encadre cette scène.

C'est de la sorte que les chefs se sont avancés sur une seule ligne,

lentement, dans le plus grand ordre, sans s'inquiéter de la foule qui

se presse autour d'eux. Jamais les Corbeaux, aux formes athlétiques,

aux figures majestueuses, ne m'ont paru plus solennels. Puis ils se

sont débandés et sont entrés un moment dans la chambre des interprètes.

Là on n'a pas tardé à les prévenir que la commission les attendait pour

ouvrir la séance.

La salle où s'est tenu le pow-wow est de grande dimension. Elle est

construite en bois, et peut facilement contenir 250 à 300 personnes;

elle servait précédemment de magasin au quartier-maître du fort.

Les chefs des Corbeaux, assis ensemble sur des bancs, chacun à la place

que lui assigne son rang, les commissaires, chacun sur un siége isolé,

forment le cercle, de telle sorte que l'on peut dire que l'extrême

civilisation est en face de l'extrême barbarie. C'est au centre de

ce cercle que va se tenir l'orateur. Sur un des côtés, sont les

interprètes et les agents des Indiens; sur l'autre, le sténographe,

le secrétaire de la commission, les rapporteurs des journaux, etc.

Les femmes et les enfants des sachems sont venus, et quelques femmes,

entre autres les plus vieilles matrones, se sont assises sur les mêmes

bancs que les chefs. On voit là l'Eau-qui-court, la Jument-Jaune, et

la Femme-qui-a-tué-l'ours. Les pappooses, tout jeunes et même à la

mamelle, troublent souvent par leurs cris ou leurs pleurs le calme de

l'assemblée, mais personne n'y prend garde, surtout les Corbeaux.

Les Laramie-Loafers, les trois grands chefs Sioux, guidés par

Pallardie, les officiers, les soldats et les employés du fort, tout

ce monde est venu pour assister aux débats qui vont s'ouvrir. La

commission, paternelle et libérale, n'a fermé la porte à personne.

Quand le silence s'est établi, le docteur Matthews, agent des

États-Unis auprès des Corbeaux, se lève, et dit en anglais: «J'ai

l'honneur de présenter à la commission de paix les chefs de la nation

des Corbeaux;» et se tournant vers les chefs, il dit en corbeau:

«Voici les commissaires envoyés de Washington pour faire la paix avec

vous. Écoutez bien ce qu'ils vous diront, et vous verrez si je vous ai

dit des mensonges.»

L'interprète des Corbeaux, Pierre Chêne, un Canadien, de sang à la fois

irlandais et français, traduit ces paroles en anglais à la commission.

Il est aidé dans ses fonctions par John Richard, fils de ce Français,

à moitié Sioux, qui est venu momentanément installer sa hutte avec

toute sa famille au milieu des Laramie-Loafers, et que vous connaissez

maintenant aussi bien que moi.

Pierre Chêne et Richard ne brillent pas comme interprètes. Ils

traduisent en mauvais anglais, et sans avoir égard au génie de la

langue des Corbeaux, les éloquents discours qu'on va entendre, et

feront regretter à la commission les vaillants truchements qu'elle

vient de quitter au conseil des cinq nations du Sud[6].

[Note 6: Ce conseil, tenu dans le Kansas, au mois d'octobre, sur le

ruisseau de la Hutte à médecine (_Medicine Lodge Creek_), tributaire de

l'Arkansas, s'est terminé par un solennel traité de paix signé par les

Comanches, les Apaches, les Kayoways, les Chayennes et les Arrapahoes.

Tous ont consenti à se rendre dans les cantonnements ou _réserves_ que

leur ont indiqués les commissaires, sur les bords de la rivière Rouge,

au sud du _Territoire indien_, où sont déjà cantonnés depuis de longues

années les Cherokees, les Creeks, les Chactas, les Osages et autres

tribus des États atlantiques.]

La présentation des Corbeaux à la commission, et de celle-ci aux

Corbeaux, est dans les mœurs américaines, qui tiennent en cela de

celles des Anglais. Aux États-Unis, avant de parler à quelqu'un, il

faut lui avoir été présenté.

Pendant que cette double présentation a lieu, les Corbeaux font

entendre le cri sourd: _A'hou!_ qui sert à la fois de salut chez

l'Indien des prairies et de signe d'approbation. En même temps, le

calumet circule de bouche en bouche, tandis que les sachems muets,

immobiles, semblent en apparence indifférents.

A la fin, Dent-d'Ours se lève, tire trois bouffées du calumet, et

le présentant au docteur Matthews: «Fume, et souviens-toi de moi

aujourd'hui et accorde-moi ce que je te demanderai;» puis le passant

au général Harney: «Fume, père, et aie pitié de moi;» au président

Taylor: «Père, fume, et souviens-toi de moi et de mon peuple, parce que

nous sommes pauvres;» et offrant aussi le calumet aux généraux Augur,

Terry, Sanborn, au colonel Tappan: «Et toi de même, père,» dit-il à

chacun d'eux, pendant que chacun des commissaires, approchant le tuyau

de ses lèvres, tire une bouffée de la pipe, puis la rend à Dent-d'Ours,

en inclinant la tête en manière d'assentiment, ou en poussant le cri

guttural _A'hou!_ Cela fait, Dent-d'Ours s'assied, et dit qu'il est

prêt, lui et sa nation, à entendre les discours des blancs. Alors,

au milieu d'un silence profond, le président Taylor se lève et lit

le _speech_ suivant, dont chaque phrase est traduite en corbeau par

l'interprète Chêne, et que pour vous je reproduis ici textuellement en

français:

«Mes amis, chefs, capitaines et guerriers de la nation des Corbeaux,

le Grand-Esprit a fait tous les hommes, et c'est pourquoi nous sommes

frères. Sur notre invitation, vous avez fait un long chemin au milieu

des plus grandes difficultés pour venir nous voir. Nous avons aussi

parcouru de longues distances pour vous voir et vous serrer la main.

Votre Grand Père à Washington, bien qu'il soit si éloigné de vous, est

informé de votre bon vouloir. Il connaît votre amitié pour ses enfants

blancs. Il sait aussi combien de preuves de paix vous avez données au

gouvernement. Il connaît les obstacles qui vous assiégent. Il nous a

envoyés pour vous voir et apprendre de votre bouche votre situation.

Nous pourrons aviser ainsi aux mesures nécessaires pour éloigner de

vous toute difficulté, et faire bonne route ensemble. Nous apprenons

que de riches mines ont été trouvées dans votre pays, et que dans

certains cas les blancs en ont pris possession. Nous apprenons aussi

que des routes ont été ouvertes à travers votre territoire, que des

établissements y ont été créés, que le buffle que vous chassez est

dispersé au loin et diminue même avec rapidité. Nous savons enfin que

les blancs deviennent de plus en plus nombreux autour de vous, et

s'emparent de vos meilleures terres pour les occuper définitivement.

«C'est parce que de telles choses ont lieu, que nous sommes envoyés

vers vous par votre Grand Père de Washington. Nous sommes envoyés pour

prendre les mesures qui adouciront le plus possible cette fâcheuse

situation, et vous protégeront en même temps contre tout embarras

à venir. Nous désirons séparer une partie de votre territoire pour

votre nation, où vous puissiez vivre à jamais vous et vos enfants,

et où votre Grand Père de Washington et la commission ne permettront

à aucun blanc de s'établir. Nous désirons que vous nous indiquiez la

section de votre territoire qui pour cela vous conviendrait le mieux.

Et quand vous aurez ainsi marqué cette section, que nous ne pourrons

jamais occuper, nous désirons acheter de vous le reste de vos terres

pour en faire usage, en vous laissant toutefois le droit d'y chasser

aussi longtemps que le buffle y subsistera. Dans la réserve que vous

choisirez, nous entendons bâtir une maison pour votre agent, un

moulin pour scier votre bois, un moulin pour broyer votre grain, une

forge, une maison pour votre fermier, et toutes les autres maisons

qui pourront être nécessaires. Nous voulons aussi vous fournir sur

ces réserves les chevaux et le bétail qui vous permettront d'avoir

des provisions assurées, et de soutenir vos familles quand le buffle

aura disparu. Nous désirons aussi vous envoyer chaque année des habits

chauds qui vous couvrent confortablement, et des instruments agricoles

qui vous rendent capables de gagner votre vie en travaillant la terre.

Pour que vos enfants deviennent aussi intelligents que les blancs,

nous voulons vous envoyer des maîtres qui les élèvent. Vous avez rendu

nos cœurs contents en venant ici nous voir, et vous ne vous en irez

pas les mains vides. Nous avons pour vous des présents en route. Ils

devraient être déjà arrivés. Nous vous serons toujours reconnaissants

des sentiments pacifiques que vous n'avez cessé de témoigner envers

notre peuple, et nous comptons bien à l'avenir vous montrer toute notre

amitié par nos actes. Maintenant, nous désirons entendre de vous tout

ce que vous avez à nous dire. Nous apporterons toute notre attention

à vos paroles et nous vous répondrons animés du meilleur esprit. J'ai

dit.»

La première partie de ce discours a été reçue de la part des Corbeaux

avec des marques d'approbation générale, et entrecoupée de ces sons

gutturaux qui sont pour les Indiens ce que sont les interjections:

_Bien! très-bien! bravo!_ dans notre Corps législatif. La seconde

partie a été écoutée au contraire avec défiance, au milieu d'un

silence glacial.

Quand le président a eu fini, le calumet a continué à passer de bouche

en bouche, et les Indiens ont semblé se concerter. Un des commissaires,

le général Sanborn, pour dissiper ce nuage et ramener le calme dans

l'esprit des Corbeaux, prie l'interprète de leur faire entendre que ce

n'est pas tout leur territoire que veulent occuper les blancs, mais

seulement la partie qui est déjà en voie de colonisation. Cela ne

paraît point convaincre les sachems.

Cependant Dent-d'Ours se lève: «Ce que vous m'avez dit, je l'ai

parfaitement compris. Je suis venu pour vous voir, et je vais vous

dire ce que je pense.» Alors, serrant la main au président Taylor:

«Père, je suis venu de loin pour te voir, fais-moi justice;» puis au

général Harney: «Père, tu m'as envoyé chercher, écoute-moi bien;»

puis au général Augur: «Père, je suis heureux de te rencontrer et de

te serrer la main; fais quelque chose pour moi;» et au général Terry:

«Père, je suis bien fatigué; je suis un homme pauvre; je suis venu de

bien loin pour te voir;» et au général Sanborn: «Père, fais quelque

chose pour moi; j'ai campé, en venant ici, dans des endroits où le bois

et l'herbe manquaient, et où il faisait bien froid; mes chevaux sont

fatigués;» enfin, s'adressant au colonel Tappan: «Père, regarde-moi,

je suis pauvre; aime-moi comme je t'aime et accorde-moi ce que je te

demanderai.»

Quatre fois Dent-d'Ours fait le tour de l'hémicycle occupé par la

commission, en répétant les mêmes formules, qu'il varie à peine, et

serrant chaque fois la main aux commissaires. On se demande quand

finira cet exorde préparatoire, mais le docteur Matthews a soin

d'avertir l'assemblée que c'est une coutume chez les Corbeaux de

répéter jusqu'à quatre fois la cérémonie du _shake-hands_ (serrement

de mains) avec les gens qu'on veut honorer le plus. A la fin

Dent-d'Ours, prenant une robe de buffle des mains de sa femme qui est

là, la présente au général Harney: «Père, tu as les cheveux blancs,

protége-toi de cette peau, elle garantira ta vieillesse contre le

froid.» Puis l'orateur se rend au centre du cercle occupé d'une part

par les Indiens, de l'autre par les commissaires, et demande la

permission de parler assis. L'interprète traduit phrase par phrase le

discours en anglais, le voici tel qu'il a été prononcé, tel que je

l'ai écrit moi-même et pour ainsi dire sténographié en anglais sous la

dictée de l'interprète:

«Pères, au printemps dernier, j'étais au pied de la montagne du

Mouflon, et l'un de vos jeunes hommes me dit que vous viendriez

nous visiter. Mon père blanc me demandait de faire une partie du

chemin. J'hésitai, car j'étais loin, bien loin; mais à la fin je me

décidai à me mettre en route. Cet automne, quand les feuilles des

arbres tombaient, les Corbeaux étaient sur les bords du ruisseau de

Pierre Jaune. Votre messager m'apporta dix caisses de tabac, et nous

fit connaître votre désir que nous vinssions à Laramie. En réponse

je dis oui, oui! J'aurais préféré que mon père blanc vînt au fort

Philippe-Kearney, et non à Laramie, et je dis que s'il avait poussé

jusque-là, j'aurais répondu affirmativement à tout ce qu'il m'aurait

demandé; mais dans l'intervalle les mauvais jours sont arrivés, et

j'ai dû venir à Laramie. Il fait froid, et mes chevaux ont piteuse

mine. C'est donc mon père blanc qui va répondre oui, oui, à toutes les

demandes que je vais lui adresser.

«Pères, j'ai fait une longue route pour venir vous voir. Je suis parti

du fort Smith, je suis très-pauvre; j'ai faim, j'ai froid. Nous n'avons

trouvé en route ni buffle, ni bois, ni eau. Regardez-moi, vous tous

qui m'écoutez. Je suis un homme comme vous. J'ai une tête et un visage

comme vous. Nous sommes tous un seul et même peuple. Je veux que mes

enfants et ma nation prospèrent et vivent de longues années.»

Et alors se levant, Dent-d'Ours se dirige vers les commissaires Taylor

et Harney, et leur serre convulsivement les mains:

«Pères, pères, pères, s'écrie-t-il par trois fois, écoutez-moi bien.

Rappelez vos jeunes hommes de la montagne du Mouflon. Ils ont couru par

le pays, ils ont détruit le bois qui poussait et le gazon vert; ils ont

incendié nos terres. Pères, vos jeunes hommes ont dévasté la contrée et

tué mes animaux, l'élan, le daim, l'antilope, mon buffle. Ils ne les

tuent pas pour les manger; ils les laissent pourrir où ils tombent.

Pères, si j'allais dans votre pays tuer votre bétail, que diriez-vous?

N'aurais-je pas tort, et ne me feriez-vous pas la guerre? Eh bien, les

Sioux m'ont offert des centaines de mules et de chevaux pour aller en

guerre avec eux, et je n'y suis pas allé.

«Il y a de cela longtemps, vous avez fait un traité avec la nation

des Corbeaux; puis vous avez emmené un de nos chefs avec vous dans

les États. Vous entendez bien ce que je veux dire, je le suppose. Ce

chef n'est jamais retourné. Où est-il? Nous ne l'avons plus revu, et

nous sommes fatigués d'attendre. Donnez-nous ce qu'il a laissé. Nous,

ses amis, ses parents, nous sommes venus pour connaître ses dernières

volontés.

Le grand-ouest des États-Unis · 第 8 / 17 段