emplacement quadrangulaire fermé d'une haie. C'est là que l'on serre
les foins et que l'on parque les mules. Les angles du corral sont
chacun défendus, du côté opposé à la rivière, par une batterie octogone
en adobe ou pisé (briques cuites au soleil). Ces batteries ont été
édifiées, à l'origine, pour résister aux incursions des Indiens, qui
commencent avant tout, quand ils surprennent les convois d'émigrants
ou les postes militaires, par faire main basse sur les mules et les
chevaux, auxquels ils attachent tant de prix. Aujourd'hui les Indiens
sont loin, et les forts du corral ont été transformés en réfectoires à
l'usage des muletiers. Au lieu de batteries blindées, on n'y voit plus
que des batteries de cuisine.
Un pont de bois, dont les piles sont jointes par des planches
branlantes, unit les deux bords de la rivière. Sur la rive gauche est
le fort avec toutes ses dépendances; sur la rive droite, l'unique
hôtel du pays, où les officiers ont leur mess. En hiver, les grandes
crues emportent le tablier du pont, et alors un bateau ancré à la rive
sert à passer les pensionnaires. L'hôtel est bâti de pisé et de gros
rondins de bois, comme un _log-house_ de pionnier américain. Il n'a
qu'un rez-de-chaussée, mais il est des plus confortables, tant pour le
vivre que pour le couvert, surtout si l'on réfléchit à la nécessité
où l'on est de tout faire venir des États, situés à plus de 500 ou 600
milles de distance. A côté de l'hôtel est la buvette de rigueur, où
l'on débite principalement la bière piquante et l'eau-de-vie de grains,
l'_ale_ et le _whisky._ Comme pour tempérer l'effet de ces boissons,
le liquoriste vend également des livres, mais ses habitués s'adressent
plutôt à ses tonneaux qu'à sa bibliothèque. Il est vrai que la poste
du fort lui fait là-dessus concurrence. Elle vend des romans et des
journaux dans l'intervalle qui sépare les arrivées et les départs des
courriers. Ceux-ci n'ont lieu que chaque quinzaine, et encore sauf le
bon vouloir de la Nuée-Rouge et de sa bande, ainsi que le directeur du
bureau a pris soin de l'annoncer sur sa pancarte.
Les résidents du fort Laramie sont au nombre de cinq à six cents:
officiers, commis d'administration, soldats, muletiers d'armée. Comme
au fort Russell, une partie des officiers ont fait leurs études à
West-Point, l'école militaire des États-Unis. West-Point est situé dans
l'État de New-York, sur les bords du fleuve Hudson.
Le séjour de Laramie est peu agréable, et le climat fort rigoureux
en hiver, où l'on reste souvent privé de nouvelles pendant plusieurs
mois. On combat surtout par la chasse les ennuis de ce séjour lointain
et isolé: dans les prairies, le buffle et l'antilope, l'écureuil, le
loup; dans les montagnes, le cerf, l'élan, le daim, le chat sauvage,
l'ours, dont quelques espèces sont fort dangereuses, offrent au
chasseur les émotions et les périls qu'il ambitionne. Dans quelques
maisons, on rencontre d'élégants trophées, indices de nombreuses
victoires. Suivant l'habitude, quelques officiers mariés ont appelé
leur femme auprès d'eux. Comme toutes les Américaines, celles-ci
sont arrivées dans le désert sans un mot de plainte, et ont mêlé les
douces joies de la vie de famille aux rigueurs d'un exil forcé. Quant
aux soldats, ils sont, comme dans toute l'armée, le ramassis de la
population des États-Unis. Il y a parmi eux des réfractaires de tous
pays, hormis de vrais Américains.
La garnison du fort Laramie comprend quatre compagnies d'infanterie
et deux de cavalerie. On sait avec quelle facilité tous ces soldats
désertent. «Dès que je verrai une _embellie_, me disait l'un d'eux,
un Canadien qui parlait la vieille langue française, je passerai au
large.» Tous ces soldats sont mécontents et disent pis que pendre des
camarades. Il n'y a de satisfait que Macaron, un autre Canadien, de
soldat passé cuisinier et que les officiers du fort Russell ont amené
avec eux. Jamais il ne se lave ni le visage ni les mains, qu'il garde
noircis de fumée. Jamais non plus il n'est prêt à l'heure, surtout
pour le déjeuner; il est vrai qu'il rejette alors la faute sur les
officiers. «Ces messieurs se lèvent toujours les derniers, dit-il, et
je ne puis rien avoir d'eux.»
Le fort Laramie, gardé par d'aussi pauvres soldats, n'a d'un fort que
le nom. Aucune circonvallation, aucun mur ne l'entoure. Du côté opposé
à la rivière est seulement une sorte de fossé où les terres extraites
ont été jetées en talus, et qui présente à l'un de ses angles un vaste
tracé circulaire: on dirait les fondations pour une tour. C'est là le
seul ouvrage de défense élevé contre les Indiens. N'ayant jamais été
attaqué depuis l'établissement du fort, il n'a jamais été entretenu.
Au delà du fossé est le cimetière, où dorment fraternellement de leur
dernier sommeil les Indiens et les blancs; puis vient la prairie,
bientôt bornée par des monticules de cailloux roulés. Ces monticules
sont semés de pins comme des dunes qu'on aurait voulu fixer sur place;
mais les pins ont ici poussé naturellement. Gravissant ces coteaux, on
jouit d'une belle vue sur la Plate, dont la rive gauche est marquée par
une ligne de remparts naturels de grès sableux, analogues à ceux de
Lone-Tree-Creek, dont je vous ai déjà parlé. Du pied de ces remparts,
la Plate ne tarde pas à rejoindre son confluent avec la rivière
Laramie, et de là elle se rend à North-Plate, la principale station du
chemin de fer du Pacifique à partir d'Omaha, où elle s'unit à la Plate
du sud.
Si, du haut des rives de la Plate du nord, on regarde au couchant,
on aperçoit à l'horizon un piton élevé, de forme conique, comme les
puys volcaniques de l'Auvergne; c'est le pic Laramie, isolé au milieu
de la plaine, et qui sert de point de repère aux émigrants et aux
Indiens nomades qui traversent cette contrée. Le pic est aligné sur
la direction des Montagnes-Rocheuses, dont il forme le prolongement
et comme le dernier piton vers le nord. Il est élevé de 1,200 mètres
au-dessus du niveau du terrain environnant et on l'aperçoit de
très-loin, de plus de 80 milles. L'air de la prairie est si pur, si
transparent, si sec, que la vue du pic est encore claire à cette
énorme distance. Il dresse fièrement sa masse bleue au-dessus du
plan de l'horizon, et l'œil se repose avec plaisir sur ce piton de
roches massives, le seul qu'on aperçoive en parcourant le pays. Plus
au sud viennent les Montagnes-Noires, les _Black-Hills_, fertiles en
bois résineux, en pins, en cèdres, en sapins, et sillonnées, dit-on,
de veines métallifères très-riches. Enfin, dans le territoire de
Colorado, qu'ils jalonnent sur tout un méridien, sont les fameux
pics de Long et de Pike, que vous connaissez, points culminants des
Montagnes-Rocheuses, et qui portent jusqu'à 5,000 mètres de hauteur
leurs cimes ardues et neigeuses, saluées par tous les émigrants des
prairies.
Le chemin qui mène du fort au pic Laramie était naguère très-fréquenté.
C'est par là que passaient les néophytes Mormons pour se rendre dans
l'Utah, à leur capitale du lac Salé; c'est par là aussi qu'arrivaient
les émigrants qui, par terre, à pied ou en charrette, se rendaient en
Californie. Ce chemin était encore parcouru par la fameuse diligence
transcontinentale. Aujourd'hui la fièvre de l'or s'est éteinte, au
moins dans l'Eldorado, et bien peu d'émigrants sont assez pauvres
pour aller en Californie par les plaines; les Mormons ont vu leurs
caisses se remplir et leurs recrues prennent le chemin de fer du
Pacifique; enfin la diligence transcontinentale elle-même a dû déplacer
ses stations et les déplace encore chaque jour devant les étonnants
progrès de la civilisation du _Far-West._ La voie ferrée lui fait
d'ailleurs perdre de plus en plus du terrain. Avant trois ans, vous le
savez, la malle _overland_ n'existera plus, et un double ruban de fer
unira les deux océans, l'Atlantique et le Pacifique. Le fort Laramie
aura été le premier atteint par cette marche incessante du progrès.
La découverte des mines d'or dans les Montagnes-Rocheuses et les
développements rapides du territoire de Colorado ont reporté plus au
sud tout le mouvement des plaines. La seule chose qui reste à Laramie
et qui rappelle encore la civilisation au milieu du désert, c'est le
télégraphe électrique.
XIII
UN VILLAGE SIOUX.
Fort Laramie (Dakota), 12 novembre.
A 3 milles à l'ouest du fort Laramie est installé un campement de
Sioux. Quelques-uns des enfants de la prairie sont aussi rassemblés
autour du fort et composent avec les premiers ce qu'on nomme la
bande des _Laramie-Loafers_, ou vagabonds de Laramie. On les appelle
ainsi parce qu'ils vivent d'aumônes, de secours que leur donne le
gouvernement.
Le village sioux est à droite de la route qui mène au pic Laramie, et
près de la rivière. Il comprend une centaine de huttes ou _loges_,
ce que l'on est convenu d'appeler aussi un _wigwam._ On calcule que
chaque hutte peut recevoir à peu près cinq ou six individus, et cette
observation est à noter, car on donne ordinairement en loges le chiffre
de population d'une tribu.
La hutte indienne est composée d'un certain nombre de perches effilées,
que l'on dispose d'abord à terre autour d'un centre commun, comme
les rayons d'un même cercle, et que l'on élève ensuite en les tenant
inclinées; de cette façon toutes les perches s'enchevêtrent les unes
dans les autres et se soutiennent mutuellement au sommet, où elles
sont d'ailleurs liées par une corde. L'autre extrémité, qui s'écarte
au contraire de sa voisine, touche le sol. Le pourtour conique de la
hutte est recouvert de peaux de bison ou de pièces de toile cousues. Le
sommet reste ouvert. Sur les côtés, une entrée basse, étroite, où l'on
ne peut passer qu'en rampant, forme la porte. Une peau de castor ou
une pièce de toile, retenue par un clou, une charnière, ou cousue dans
le haut, se rabat sur cette ouverture et la tient d'habitude fermée.
Au centre de la hutte est du feu toujours allumé, et sur ce feu ou
alentour sont les marmites et les chaudrons pour les repas. Souvent
la crémaillère qui tient le chaudron descend du sommet même de la
hutte. L'ouverture supérieure permet seule à la fumée de sortir et à la
lumière d'entrer; c'est dire que le séjour de la loge est intolérable
à ceux qui n'y sont pas accoutumés.
Sur le pourtour, intérieurement, sont les lits, les robes de bison
entassées qui servent de couvertures et de matelas, les hardes de
toutes sortes qui composent les vêtements, puis les malles et les
boîtes en cuir dans lesquelles on serre les objets précieux. En un
coin sont les ustensiles de cuisine, quand on en a. Çà et là pend
un quartier de bison cru, desséché au soleil ou fumé, ou bien de la
viande étirée en lanières. C'est partout un désordre indescriptible, et
cependant il paraît que l'Indien s'y retrouve et que chaque habitant de
la loge a sa place irrévocablement fixée.
Un vieux traitant, qui vit avec les Sioux depuis plusieurs années (il
a même épousé une femme de cette tribu), le _père Richard_, a été
l'un des premiers qui m'ont reçu dans leur hutte, car il est venu
momentanément s'installer près des _Laramie-Loafers_.
A la vue de cet homme enfumé, aux cheveux grisonnants, tombant
abondamment sur ses épaules:
--Vous êtes Sioux? lui ai-je demandé sans trop de réflexion.
--Je suis Français, m'a-t-il répondu de l'air le plus tranquille du
monde et avec le meilleur accent.
--Comment! vous êtes Français, et vous vivez sous la hutte comme les
sauvages!
--Je le préfère, c'est plus commode.»
Ç'a été sa seule réponse. Il m'a présenté à sa femme et à sa fille, qui
sont venues timidement me donner la main, puis nous avons fumé ensemble
le calumet et causé de Paris, où il projette depuis longtemps de faire
un voyage. Paris est la première ville dont parle toujours l'étranger,
qui ne rêve que d'en connaître les plaisirs. Le père Richard a un autre
motif en désirant d'aller voir la grande capitale. Sa famille a émigré
en Amérique lors de la première révolution, et il se sent attiré vers
la France comme vers la patrie de ses pères.
Le village sioux, où je ne m'attendais guère à retrouver un
compatriote, a bien d'autres curiosités à m'offrir. Autour des huttes
courent les enfants à moitié nus, garçons ou jeunes filles. Ils
s'amusent à bâtir de petites loges ou jouent au _poney_, c'est-à-dire
qu'ils chargent l'un d'eux de deux longs bâtons traînants, un à droite,
l'autre à gauche, puis mettent en travers sur ces bâtons ce qui est
censé représenter les effets domestiques, vêtements, peaux de buffle,
ustensiles de cuisine, que les Indiens emportent quand ils émigrent,
en chargeant ainsi leurs chevaux ou poneys. Enfants des Peaux-Rouges,
enfants des peuples civilisés, ce sont toujours les mêmes jeux:
l'imitation de ce que voit l'enfant. Ici la poupée qui rappelle la
grande dame, ou bien le ménage, les chevaux de bois, les théâtres, les
maisons de carton; là le poney et la petite loge.
Les chiens sont nombreux autour des huttes. Les Indiens possèdent
des bataillons de ces animaux, et le chien est pour eux à la fois un
défenseur, une sentinelle vigilante et un moyen de nourriture.
Comme je parcourais le camp des Sioux, ces gardiens attentifs,
insoucieux du sort qui leur était réservé, ont aboyé à ma présence;
mais je les ai calmés de la voix et j'ai continué mon exploration. Je
suis entré dans beaucoup de huttes. Ici des guerriers en rond jouent
aux cartes et des balles de plomb servent d'enjeu. Tous les joueurs
sont silencieux et ne laissent paraître leur émotion ni au gain ni à
la perte; encore moins s'avisent-ils de jeter un regard sur celui qui
les visite. Là d'autres jouent le _jeu des mains_, une sorte de _morra_
italienne, et des flèches, piquées en terre, marquent les points. Cette
fois les joueurs s'accompagnent de chants discordants et de la musique
assourdissante de battements de casseroles et de tambours de basque.
Je ne puis pas pénétrer dans toutes les huttes. Quelques-unes sont
sévèrement gardées et l'on en éloigne les profanes. C'est là qu'on fait
la _grande médecine_, ou que les devins soumettent leurs malades à
l'épreuve des bains de vapeur.
Autour de quelques loges, les femmes, assises en rond, travaillent à
des ouvrages d'aiguille, ornent de perles des colliers, des mocassins,
ou tracent un dessin sur un cuir de bison. Elles vont avec lenteur,
calculant, réfléchissant, comptant les lignes et les points et prenant
garde de se tromper. De vieilles matrones préparent des peaux tendues
autour de piquets. Avec un caillou de grès siliceux, elles raclent la
peau, en enlèvent toutes les bavures, puis la polissent avec une espèce
de ciseau d'acier emmanché au bout d'un os. Autrefois la hache de
pierre tranchante, en silex ou en diorite, servait à faire cet ouvrage
avant que le fer eût été apporté au sauvage par l'homme civilisé.
Après avoir été ainsi préparée, la peau de bison est tannée avec la
cervelle même de l'animal.
Les femmes sont loin d'être belles. Si la plupart des Indiens ont un
type fier et noble, les _squaws_ ne présentent sur leur figure rien qui
révèle la femme comme les nations civilisées la comprennent. Timides,
honteuses, elles baissent les yeux devant le blanc, se cachent. La
fatigue, le dur travail ont altéré leurs traits. A elles incombent
tous les soins domestiques.
Ce sont elles qui nettoient la maison, étrillent les chevaux, préparent
les repas, élèvent les enfants ou _pappooses_, dressent la hutte, et
en voyage portent à pied tout le matériel de la loge. L'homme suit, à
cheval, n'ayant que son arc et ses flèches. Pour surcroît d'agrément,
les femmes sont souvent battues. Elles sont regardées comme des
esclaves par leur mari, qui épouse autant de femmes qu'il veut. Pour un
cheval, pour quelques peaux de bison, les parents donnent volontiers
leur consentement, et tout est dit. La chasteté n'est pas de rigueur,
mais souvent le mari coupe le nez ou les oreilles à la femme infidèle.
Chez les Peaux-Rouges, chacun est ainsi son propre juge et applique la
loi à sa façon.
D'autres fois la femme est vendue dès que le mari est dégoûté d'elle.
Les femmes des blancs, quand les Indiens les amènent prisonnières et
les conduisent dans leur loge, ne sont pas mieux traitées. Toutefois,
dans quelques tribus, on les respecte et il faut croire que, dans ce
cas, c'est la peau blanche qui répugne au Peau-Rouge. Vous comprenez
maintenant pourquoi l'Indien, toujours à cheval, en guerre ou en
chasse, est beau, bien fait, et comment les _squaws_, soumises à tant
d'épreuves, sont chez eux, contrairement à ce qui a lieu ailleurs, la
plus vilaine moitié de l'espèce humaine.
Il est juste de dire que, dans le village des Sioux, toutes les femmes
ne répondent pas également à cette description; un certain nombre sont
même jolies, et se rapprochent du type blanc; il est facile de voir
qu'elles sont de sang mêlé.
La bande des _Laramies-Loafers_ n'est pas seule campée ici. Les
Corbeaux, prévenus depuis plus d'un mois que la commission se rendrait
au fort Laramie vers le 10 novembre, à l'époque de la pleine lune,
sont récemment arrivés. Ils ont quitté, pour se rendre à l'appel
des commissaires, l'extrême nord du Dakota, les bords du ruisseau
de Pierre-Jaune, où ils étaient alors en chasse. Ils sont venus une
vingtaine de chefs avec leurs femmes, leurs enfants et quelques
_braves_ (les lieutenants des chefs), et cela malgré la neige et
la distance, malgré les Sioux, avec lesquels ils sont en guerre.
Ceux-ci pouvaient les arrêter au passage, car il a fallu traverser le
territoire ennemi pour arriver au lieu du rendez-vous.
En hommes qui comprennent leur valeur, les Corbeaux ont campé à
une certaine distance des Indiens _loafers_, mais on peut aisément
confondre les tentes, dont le style est le même. Le type des hommes
seul est différent, et les Corbeaux sont certainement les plus fiers
des Indiens des prairies, au moins des Indiens du Nord. Les traits sont
largement accentués, de grandes proportions, la stature gigantesque,
les formes athlétiques. La figure, majestueuse, rappelle les types des
Césars romains, comme on les voit gravés sur les médailles.
Je suis entré dans la hutte des chefs. «Touchez-leur la main à tous,
m'a dit un officier du fort qui avait déjà pénétré dans la tente,
ce sont tous de grands chefs.» J'ai obéi à ces paroles et touché
successivement la main à ces seize sachems assis en rond, en faisant à
chaque fois entendre ce son guttural: _A'hou!_ qui sert de salutation
auprès des Peaux-Rouges. Chacun a répété à son tour mon salut, et
quelques-uns m'ont serré la main jusqu'à faire craquer les os. Ce vif
témoignage d'amitié, chez l'Indien ordinairement si impassible, m'a
surpris. Sans doute ces braves gens ont cru avoir affaire à quelque
membre influent de la commission, dont ils attendent force concessions
et force cadeaux. La cérémonie de salutation terminée, nous avons fumé
le calumet. Chaque Corbeau tirait quelques bouffées de la pipe et la
passait indifféremment à son voisin. Nul ne parlait.
J'ai profité de ce silence pour examiner à loisir ces hommes. Je vous
ai déjà dit leurs formes athlétiques. Leur figure est tatouée, sur
les joues, de rouge vermillon. Ils sont à peine vêtus, celui-ci d'une
couverture de laine, celui-là d'une peau de buffle ou d'un uniforme
incomplet d'officier; cet autre a le torse tout nu. Beaucoup portent
des colliers ou des pendants d'oreilles en coquillages ou en dents
d'animaux. L'un a autour du cou une médaille d'argent à l'effigie d'un
président des États-Unis (Pierce), cadeau qu'il a reçu à Washington
lorsqu'il s'y est rendu en mission en 1853. L'autre porte sur la
poitrine un cheval d'argent assez grossièrement travaillé et doit à cet
ornement le sobriquet de Cheval-Blanc, sous lequel on le désigne. Un
vieux chef, blessé, la jambe percée de deux balles et maintenue dans
un appareil installé par les Indiens eux-mêmes, gît dans un coin de la
hutte. Il me rend mon salut en jetant vers moi un regard triste, et en
me montrant son membre malade qui l'empêche de se lever.
Les Corbeaux ne sont pas les seuls Indiens nomades que j'ai rencontrés
à Laramie. Sur un petit îlot, au milieu de la rivière, sont campés
deux chefs Arrapahoes, arrivés de la Porte (frontière du Colorado), et
représentant les _tatoués_ du nord[5]. Ils sont venus à Laramie pour
prendre part aux conférences en même temps que les Corbeaux, dont ces
nouveaux Indiens se différencient nettement par leur type hagard et
sombre.
[Note 5: Arrapahoes, en indien, signifie, dit-on, les tatoués.]
Les diverses tribus du nord, surtout celles qui composent par leur
agrégation la grande nation des Sioux, étaient celles qui attendaient
le plus impatiemment les commissaires; mais les Corbeaux seuls sont
venus. M. Beauvais, agent principal de la commission, dépêché depuis
plusieurs mois de Saint-Louis à Laramie, avait promis d'amener les
Sioux, et les Sioux ne sont point venus. Ils sont en ce moment en
chasse, loin, bien loin, et ne veulent pas se déranger. On leur a
envoyé estafettes sur estafettes, à quoi quelques-uns ont répondu qu'il
faisait trop froid pour entreprendre ce grand voyage, d'autres que les
blancs les ont toujours trompés et qu'ils ne veulent plus se rendre à
leur appel. Certains d'entre eux, se montrant insolents, ont envoyé à
tous les diables la commission des États-Unis. «Que le Grand-Père (le
président des États-Unis) rappelle ses jeunes hommes (ses soldats)
de notre pays,--a répondu la Nuée-Rouge, chef de la bande des
Vilaines-Faces, aux envoyés des commissaires,--et alors nous signerons
un traité dont on ne verra pas la fin.» Tous les chefs présents, et
entre tous le lieutenant Grosses-Côtes, ont applaudi hautement à ces
paroles de la Nuée-Rouge.
Les Chayennes du Nord ne se sont montrés ni plus polis ni plus
empressés que les Sioux. Le pauvre M. Beauvais, que les Indiens
appellent Gros-Ventre à cause de sa corpulence, n'en peut mais, et il
irait volontiers lui-même à pied chez les Sioux, fût-ce vers la bande
de la Nuée-Rouge, pour les amener de vive force.
Lassée d'attendre, la commission a décidé qu'elle ouvrirait les
conférences avec les Corbeaux demain 12 novembre, à dix heures du
matin, et qu'elle entendrait également les chefs Arrapahoes, qui sont
venus de la Porte. Dans l'intervalle, elle a reçu officiellement les
dépositions de quelques traitants du territoire de Montana. Ceux-ci
ont parlé des dévastations commises par les Indiens dans cette région,
récemment colonisée par les Américains, qui en exploitent les mines
d'or et d'argent. Les déposants n'ont pas d'ailleurs laissé ignorer à
la commission les sujets de plainte que pouvaient avoir les Indiens
contre les blancs.
Le gouverneur du Colorado, l'honorable M. Hunt, a été également entendu
et a fait aux commissaires le récit des pillages récents des Chayennes
et des Arrapahoes.
C'est par ces préliminaires que la commission des États-Unis,
accomplissant sévèrement son mandat et ne laissant pencher la balance
ni en faveur des blancs ni en faveur des Peaux-Rouges, prélude à la
grande conférence ou _pow-wow_ qu'elle va ouvrir avec les sauvages.
XIV
MONTAGNARDS, TRAPPEURS ET TRAITANTS.
Fort Laramie (Dakota), 13 novembre.
A la nouvelle de notre arrivée, tous les coureurs du Grand-Ouest,
les trappeurs qui chassent le bison et le castor, les traitants qui
font le commerce avec les tribus, tous ces énergiques aventuriers
des Montagnes-Rocheuses que les Américains désignent sous le nom de
montagnards (_mountainers_), sont accourus à Laramie. Ils savaient
que la commission devait venir, ils arrivaient au-devant d'elle. J'ai
vu là le _père_ Bissonnette, un vieux traitant louisianais, d'origine
française. Il vit aujourd'hui dans une ferme aux environs de Laramie.
Il a du reste toujours fréquenté ces parages, car le fort Laramie,
avant d'être une station militaire, était, je vous l'ai dit, un poste
de traitants, appartenant à la célèbre maison Chouteau de Saint-Louis.
Si vous avez lu le récit du voyage de Frémont dans l'Extrême-Ouest,
vous aurez vu qu'il y est fait mention de Bissonnette, quand Frémont
s'arrête à Laramie.
«Il a gagné de l'argent gros comme le bras, m'a dit Pallardie. Beauvais
et moi, nous avons été ses agents, nous avons travaillé sous lui.
Aujourd'hui c'est nous qui sommes riches et lui qui est pauvre. Que
voulez-vous? dans le désert, pour passer le temps, on joue, on s'amuse.
Les femmes, la bonne chère, ça mène loin! Bissonnette a tout perdu,
mais il est resté bon garçon.»