Le général Stevenson a fait déjà préparer le nombre de fourgons

nécessaires à la caravane officielle, et désigné quatre-vingts soldats

pour lui servir d'escorte. Il veut bien nous donner aussi un fourgon, à

mon compagnon et à moi, avec les quatre mules et le muletier de rigueur.

Demain matin nous partons pour Hill's-Dale, la dernière station

du chemin de fer du Pacifique, où nous rejoindrons la commission,

qui revient de chez les tribus du Sud. De là, à travers les vastes

solitudes de la prairie, et sans crainte de mauvaise rencontre, puisque

nous avons quatre-vingts soldats avec nous, notre longue caravane

prendra la route du fort Laramie. Il nous faudra trois jours pour

y arriver, en trottant douze heures par jour et campant la nuit à

la belle étoile. La distance n'est pas moindre de 100 milles ou 160

kilomètres.

Au fort Laramie, nous trouverons les Corbeaux, les Sioux, les

Arrapahoes du Nord, auxquels les commissaires ont depuis longtemps

donné rendez-vous.

Nous allons enfin voir des Peaux-Rouges, non pas deux, le mari et la

femme, comme ceux qu'on vous a montrés cet été à l'Exposition, mais

des tribus entières. Nous fumerons le calumet de paix avec eux, et

nous leur dirons de nous donner quelques leçons théoriques dans l'art

délicat de scalper.

XI

UNE CARAVANE.

Lone Tree Creek (Dakota), sous la tente,

9 novembre.

De bonne heure, il y a trois jours, nous avons quitté le fort Russell.

Une trentaine de fourgons, traînés en tout par cent cinquante bêtes,

trente-cinq muletiers et agents divers, enfin nos quatre-vingts

soldats, composaient le gros de l'expédition. Les soldats étaient

montés dans les fourgons avec tout leur attirail de campement. A la

tête du convoi caracolaient les officiers. Le temps était redevenu

épouvantable, comme il l'est quelquefois pendant l'automne dans les

prairies, à une altitude de 2,000 mètres. Dès les premiers jours du

mois, je vous l'ai dit, un ouragan terrible, accompagné de neige, a

passé sur le fort Russell; et si la neige a bientôt fondu aux rayons

du soleil, la tempête, après un jour ou deux de calme, s'est remise à

souffler comme un véritable cyclone. La poussière, soulevée en épais

tourbillons, entrait dans nos fourgons, ouverts sur le devant, et

aveuglait littéralement ceux qui étaient à l'intérieur. Le froid était

piquant; le thermomètre se tenait au-dessous du point de congélation

de l'eau; car le vent, venant des Montagnes-Rocheuses, avait passé sur

leurs cimes glacées.

C'est dans de telles conditions que, partis du fort Russell le matin,

nous sommes arrivés vers l'après-midi à Hill's-Dale (vallon de la

Montagne). Cette localité est la dernière station du chemin de fer du

Pacifique, titre qu'elle a abandonné à Chayennes, qui, à son tour, le

cédera bientôt à sa voisine de l'Ouest.

Hill's-Dale manquait d'eau et de bois, et le vent des prairies y

soufflait avec une violence qui semblait s'être encore accrue. En

outre, les commissaires qui devaient arriver par le chemin de fer du

Pacifique n'étaient pas même signalés. Que faire? le long de la voie,

tout près de la station, on creuse un puits artésien, mais l'ouragan

dérange les manœuvres, et nous ne pouvons attendre que la nappe d'eau

soit atteinte pour abreuver nos mules et nos chevaux.

La localité fait peine à voir. Quelques buvettes seules restent debout:

tout le monde, marchant à l'Ouest, comme la voie ferrée, a émigré à

Chayennes. Il fut donc décidé que l'on irait camper dans la prairie,

à quelques milles de Hill's-Dale. Là on trouverait, dans un endroit

bien connu des caravanes, de l'eau vive et du bois, deux choses

indispensables dans le désert.

Pole-Creek (le ruisseau de la Perche), où nous arrivâmes vers quatre

heures, était déjà occupé par les muletiers partis le matin de fort

Russell, et délégués pour charger les cadeaux que les commissaires

apportaient aux Indiens. Nos hommes prirent place à côté de ceux

qui étaient venus les premiers. Les soldats installèrent prestement

leurs tentes, et bientôt les feux du camp brillèrent au milieu de

la nuit. Les muletiers, creusant un trou en terre, y allumèrent du

bois, établirent là leurs fourneaux. Ils firent cuire sans perdre de

temps les _flat-jacks_, sortes de beignets ou de crêpes, le jambon

ou le lard découpé en tranches, pendant que, sur un coin du foyer,

une immense bouilloire recevait le thé ou le café, formant la boisson

habituelle de tout souper américain. Les muletiers, dans les excursions

du Grand-Ouest, sont toujours les premiers et les mieux servis, et nos

hommes avaient déjà fini leur souper, que les soldats commençaient à

peine le leur, et que le maître coq des officiers, au mess desquels

nous étions conviés, n'avait pas même dressé son fourneau. Il est vrai

que c'est un poêle en fonte et en tôle de fer, et que son installation

seule demandait, par le vent qui régnait, plus de temps qu'il n'en

fallait pour faire cuire le repas.

Le coucher, comme pour le souper, a laissé pour nous beaucoup à

désirer. Notre fourgon nous a servi d'abri. Une peau d'ours a été notre

lit, et une peau de buffle notre couverture. Les bagages, disposés sur

le devant du véhicule, nous ont protégé en partie contre le vent et le

froid, et nous avons dormi tant bien que mal.

Le coup d'œil de notre camp était des plus pittoresques. Les mules,

dételées, s'étaient réunies par groupes isolés. Ayant bien vite épuisé

leur maigre ration de maïs, elles tondaient le gazon des prairies,

jauni par le froid de l'automne. Les fourgons, alignés, formaient comme

un rempart.

Du côté opposé, vers le Pole-Creek, étaient dressées les tentes des

soldats. En retour d'équerre, venaient celles des officiers. L'eau du

ruisseau était gelée sur les bords, et çà et là, en bouquets touffus,

se dressaient le long des rives les coudriers et les joncs. Un talus

naturel de roches tendres et d'alluvions formait un des versants du

ruisseau. Partout ailleurs s'étendait jusqu'à l'horizon la plaine

immense, à peine ondulée. Le ciel était resplendissant d'étoiles,

la lune éclairait la prairie et l'on entendait au loin les sourds

aboiements des loups ou des coyotes affamés. Les derniers feux allaient

s'éteignant et le silence du camp n'était plus troublé que par la

marche de quelque veilleur attardé regagnant sa tente, ou par le

hennissement de quelque mule disputant à sa voisine une touffe d'herbe

ou l'abri protecteur d'un fourgon. Bientôt un grand calme se fit, et

l'on n'entendit plus que les sifflements de la tempête au milieu de la

solennité de la nuit.

Le lendemain, 7, le soleil s'est levé sur le camp de Pole-Creek sans y

ramener le beau temps. L'ouragan a même redoublé de violence. On a vu

des fourgons, poussés par le vent, s'avancer seuls de plusieurs mètres

en courant sur leurs roues. Quelques tentes ont été jetées à bas. La

promenade au dehors est devenue impossible. Pour comble d'infortune,

les commissaires n'arrivaient pas, et il a fallu les attendre encore

tout un long jour. Hier matin, de très-bonne heure, on a signalé enfin

leur arrivée, et le camp a été levé à la grande joie de chacun.

Le général Sherman et le sénateur Henderson, rappelés à Washington

par leurs fonctions et par la date rapprochée de l'ouverture de la

session législative, n'ont pu se joindre à la commission, dont ils

étaient les principaux membres. Le général Sherman a été remplacé

par le général Augur, commandant le district de la Plate, dont le

chef-lieu est à Omaha. Le général Augur, comme le général Terry, un

autre des commissaires et commandant le territoire de Dakota, est l'un

des officiers qui se sont le plus distingués pendant la guerre de

sécession. Tous deux apportent dans leurs manières cette pratique des

habitudes civiles qui tempère la rigidité militaire, et qui crée entre

les soldats de l'Union et ceux d'autres pays une différence qui est

toute en faveur des premiers.

Le vieux général Harney, devenu le meilleur ami des Peaux-Rouges, après

les avoir battus sans merci, se distingue entre tous les commissaires

par ses façons douces et paternelles. Malgré ses soixante-huit ans, il

a accepté de prendre la part la plus active à tous les travaux qu'on

vient de lui confier si inopinément, à lui vieux militaire retraité,

vétéran des forts de l'Ouest, et il n'a jamais faibli un instant, ni

dans les péripéties du voyage ni dans les longueurs du conseil. Il

porte invariablement l'uniforme de général, et il est beau de voir ce

soldat, droit et fier, à la moustache et aux cheveux blancs, resté

jeune malgré les années. Un noir fidèle, à la livrée verte et au

chapeau de feutre pointu, orné du galon et des glands d'or, lui sert

de domestique, et veille seul sur sa tente. A côté du général vient

le président de la commission, l'honorable M. Taylor, commissaire des

affaires indiennes à Washington. Vêtu d'un sévère costume bourgeois,

il offre dans ses traits quelque chose du révérend, et par ses allures

pacifiques, je dirai même évangéliques, il répond bien à la mission de

paix dont il a été élu le chef.

Le général et le colonel des volontaires Sanborn et Tappan, qui se

sont récemment distingués dans maintes rencontres contre les Indiens

du Colorado, ont l'air peut-être plus martial que leurs collègues les

généraux de l'armée régulière, et montrent que la milice et la garde

nationale sont prises au sérieux aux États-Unis.

M. White, secrétaire de la commission, M. Howland, artiste peintre,

M. Wallace, sténographe, enfin les _reporters_ de quelques journaux

de Saint-Louis, de Chicago et New-York, représentent la partie jeune

et bruyante de l'expédition, et mêlent leurs _lazzi_ aux discussions

graves des commissaires.

Tout ce monde a reçu avec la plus grande affabilité le _Parisien_ qui

demandait la faveur de suivre la commission, et je n'ai compté bientôt

que des amis, au milieu de tant de personnes qui ne me connaissaient

pas la veille. Dès qu'on a été _introduit_ près d'un Américain,

c'est-à-dire qu'on lui a été présenté, dès qu'on a serré, _secoué_,

comme on dit, sa main, _shake hands_, la connaissance est faite,

l'Américain est devenu votre ami. C'est là un des bons côtés des mœurs

simples et démocratiques des États-Unis.

Le Canadien Léon Pallardie, interprète pour la langue des Sioux,

accompagne la commission. Il sert en même temps de cicérone à trois

chefs de la nation des Sioux, Mato-Looza ou l'Ours-Agile, Mato-O-Ken-Ko

ou l'Ours-Vif et Ish-Tà-Skâ ou l'Œil-Blanc. Ce sont du moins les

appellations sous lesquelles les commissaires sont convenus de

reconnaître ces sachems, car les deux premiers ont des noms absolument

intraduisibles dans notre langue si pudique. On ne pourrait les écrire

qu'en latin, et encore!

Ces trois chefs portent pour tout vêtement une couverture de laine

et des guêtres avec des mocassins en cuir. L'un d'eux a cependant un

pantalon; mais, d'après la mode en usage chez les Peaux-Rouges, il en

a coupé le fond. Celui-ci porte l'arc et les flèches, dont le guerrier

des plaines se sépare si difficilement; cet autre tient le calumet,

qui joue un si grand rôle dans toutes les délibérations des Indiens.

C'est une pipe au long fourneau rouge, d'où part un tuyau de buis ou de

cerisier, enjolivé de clous en cuivre jaune. Une douzaine de fumeurs

usent à la fois de la même pipe, et chacun tire une bouffée, en tendant

la pipe au voisin.

Hier, au moment du départ, je m'approchais de ces grands chefs. Suivant

la coutume de tous les Indiens, qui ont pour principe de ne jamais

s'émouvoir, les Sioux restèrent impassibles. J'essayai d'engager la

conversation; mais ils ne parlaient pas un mot d'anglais. Accroupis,

serrés dans leur couverture, ils ne me jetèrent que ces mots: _Soux!

Soux! Cold! cold!_ Ce qui voulait dire qu'ils étaient Sioux, et qu'ils

avaient grand froid; ce qu'il était facile de deviner à la température

extérieure et à la façon dont les pauvres gens grelottaient.

Pallardie vint à moi: «C'est des bons sauvages, me dit-il, nous les

menons au fort Laramie pour les montrer aux autres. L'Ours-Vif, avec

ses hommes, va conduire la charrue cet hiver. Il consent à se rendre

dans les réserves et à cultiver la terre. Ça ne l'amuse pas beaucoup,

mais il aime les blancs, et il tient à leur faire plaisir.»

Ce commencement de conversation a rompu bien vite la glace entre

Pallardie et moi. Le Canadien est charmé de voir un compatriote, et moi

de faire route avec un homme qui connaît si bien les Sioux, et qui a

parmi eux de si hautes relations. Pallardie est de petite taille, bien

pris, vigoureux, aux traits accentués, et réalise de tous points le

type du traitant ou du chasseur des prairies, tel qu'on aime à se le

figurer.

«J'étais marié depuis huit jours quand la commission est venue me

chercher, me dit-il; j'ai laissé ma femme et l'hôtel que j'ai bâti à

la station de North-Plate; il m'a bien coûté quinze mille piastres

(soixante-quinze mille francs). J'ai laissé tout cela, pour aller avec

la commission. J'aime la vie des prairies, qui me rappelle mon premier

métier de traitant. Je ne suis allé à _la ville_ (c'est ainsi que les

traitants appellent Saint-Louis) que trois fois en vingt ans. Je suis

malade quand j'y vais. A North-Plate, à la station du chemin de fer du

Pacifique, j'ai monté un beau buffet où s'arrête le train. Venez me

voir quand vous y passerez. Je vous présenterai à ma femme; elle a bien

pleuré quand je suis parti.»

Cependant notre longue caravane a quitté le camp de Pole-Creek,

et s'avance à travers la plaine sans fin. Les fourgons viennent à

la file les uns des autres. En tête, vont à cheval les officiers

commandant l'escorte, puis ce sont les voitures des divers membres

de la commission, et derrière celles-ci les fourgons des personnes

qui sont attachées à l'expédition par devoir ou par curiosité. Là on

voit les _reporters_ des journaux de l'Est, quelques parents ou amis

des commissaires, Pallardie avec ses trois sachems, un munitionnaire

d'armée qui s'en sa vendre des bœufs au fort Laramie, et plusieurs

autres _excursionnistes_. Un intrus qui s'est faufilé dans le convoi,

que personne ne connaît, qui suit la commission depuis un mois sous

prétexte de faire des affaires, _to make some business_, est là aussi,

maugréant contre le mauvais temps, contre la lenteur des mules; contre

le peu d'abondance et le défaut de qualité des vivres. Tant est

grande la patience américaine, et tel est le respect qu'on a ici pour

l'individu, que personne ne relève cet homme et ne songe à le renvoyer.

Enfin, derrière la caravane marchent les fourgons des soldats et les

véhicules qui portent les malles et les provisions.

Les muletiers ont soin de garder leur rang, et fouettent vigoureusement

leurs bêtes, avec force jurons, si elles menacent de ralentir le pas.

Hier, on a marché ainsi toute la journée, malgré le froid, la bise, et

dans l'après-midi on est arrivé à Horse-Creek (le ruisseau du Cheval),

où l'on a campé pour dîner et passer la nuit. Là coulait un ruisseau

d'eau vive, là se trouvait du bois en abondance. Ce camp était protégé

par un monticule de stalactites, témoins de sources incrustantes qui

jadis ont arrosé ces lieux. Les éléments ont peu à peu désagrégé la

roche, et le sol est recouvert d'un sable siliceux épais.

Aujourd'hui, de bonne heure, on a levé le camp, et l'on s'est remis en

route plus gaiement que la veille, car l'ouragan a cessé enfin, et le

froid cédé la place à une température un peu plus clémente.

Le lieu où nous sommes campés ce soir est le plus pittoresque de tout

le Grand-Ouest. Il a nom Lone-Tree-Creek, ou le ruisseau de l'Arbre

solitaire. Qu'on imagine un rempart de roches sableuses couronnant

un vaste plateau de roches déchiquetées, rongées par les éléments,

la pluie, le vent, la glace, la neige, et cela de tout temps, depuis

l'époque mille fois séculaire où les roches se sont déposées. Elles ont

pris de cette sorte des formes étranges, saisissantes, et l'œil même

y est trompé. Ici c'est une tour en ruines, là une longue muraille où

plus d'une brèche est ouverte. Plus loin est une porte donnant accès

dans la ville que protègent ces forts; au-dessus semble veiller une

forme humaine, un guetteur prêt à donner l'alarme. Et l'illusion se

continue, car en face est un autre plateau couronné des mêmes murs,

des mêmes bastions. On dirait deux villes rivales. Seule, la vallée

profonde les sépare. A mi-hauteur ont poussé des cèdres nains et des

cyprès dont la ligne sombre, vue de loin, ressemble à la bouche béante

d'autant de cavernes, creusées dans ces murs pour les faire sauter. Ce

sont là les _Scott's-bluffs_ ou les remparts de Scott, ainsi nommés,

sans doute, en souvenir du trappeur qui les a le premier signalés. Ils

s'étendent sur d'immenses espaces, et longtemps avant d'arriver au camp

nous les avons découverts à l'horizon. Le ciel était un peu voilé,

quelques nuages noirs y disputaient leur place au soleil. Le soleil,

en se jouant dans les nuées, tantôt éclairait et tantôt obscurcissait

les _bluffs_, de sorte que le sable grisâtre dont sont formés ces

remparts, tantôt apparaissait comme blanchi par la neige, et tantôt

s'assombrissait peu à peu au point de disparaître entièrement. Cet

effet d'optique, se répétant à intervalles réguliers, était surprenant;

aucun de nous ne pouvait détacher ses yeux de ce grand spectacle.

L'image changeait, d'ailleurs, à mesure qu'on approchait davantage.

Quand on est arrivé au pied des _bluffs_, ç'a été bien autre chose.

Les muletiers ont arrêté d'eux-mêmes leurs bêtes, et chacun, pendant

quelques secondes, est resté muet d'étonnement. Ceux-ci comparaient

ces ruines géologiques aux ruines des plus anciennes villes de l'Asie;

ceux-là évoquaient le déluge. L'histoire et la fable ont eu beau jeu,

et la discussion s'est prolongée d'autant plus aisément, que l'on a

côtoyé ces merveilleuses roches jusqu'au lieu choisi pour le campement.

Là, une circonvallation complète, interrompue seulement par l'étroit

passage que s'est ouvert le ruisseau de Lone-Tree, entourait la plaine,

et semblait la protéger à la fois et contre le vent et contre les

Indiens.

Ces murs naturels de grès tendre, rappelant, même de très-près,

d'anciennes villes fortes ruinées, ne sont pas rares dans les prairies.

Sur les points que nous parcourons, l'étendue en est considérable,

et occupe peut-être, avec de très-longues solutions de continuité il

est vrai, un cercle de 50 à 60 milles de rayon. Dans le Colorado,

les roches de Monument-Creek et celles du Jardin des Dieux, dans le

Nebraska celles des Mauvaises-Terres, sont aussi de la même nature.

Ce sont, sans doute, ces ruines d'un nouveau genre qui ont provoqué

dans l'esprit des premiers trappeurs ces légendes d'anciennes villes,

veuves d'habitants, rencontrées au milieu des prairies, avec leurs murs

et leurs forteresses encore debout, légendes qui ont longtemps eu cours

parmi les émigrants du _Far-West_.

De Lone-Tree Creek, demain une nouvelle étape nous conduira directement

au fort Laramie, entre matin et soir.

Nous nous arrêterons seulement vers le milieu de la journée, pour

laisser les mules boire et se reposer un instant, pendant que l'on

prendra le _lunch_. Nous arriverons au fort avant la nuit, après avoir

parcouru en trois jours, à partir de Pole-Creek, une distance de 100

milles ou 160 kilomètres. La route que nous avons suivie est bien

connue des traitants et des anciens trappeurs. Elle a été indiquée à la

commission par Pallardie qui l'a lui-même souvent fréquentée quelques

années auparavant, à l'époque où il trafiquait avec les Indiens.

«C'était alors le beau temps, me disait-il tout à l'heure. A l'automne,

tous les sauvages, les Sioux, les Pieds-Noirs, les Corbeaux, les

Gros-Ventres, se réunissaient sur le plateau de Lone-Tree-Creek, là

même où nous campons. Pour une tasse de sucre, pour un paquet de tabac

à fumer, on avait une _robe_ de buffle, ou plusieurs peaux de castor.

Le sauvage était bon, nous aimait, et nous gagnions beaucoup d'argent.

«Aujourd'hui les blancs sont venus, le bison est parti ou il a disparu.

Les Indiens se méfient de nous, et sont devenus méchants. On paye

dix et vingt piastres une robe de buffle, cinq piastres une peau de

castor, et les affaires ne vont plus[4].»

[Note 4: Les traitants des prairies étaient jadis plus nombreux

qu'à présent. Ils faisaient avec les Indiens un commerce d'échange,

et prenaient des peaux de buffle et d'autres fourrures en donnant

en retour du sucre, du café, de la farine, du tabac, de la toile,

des couvertures. L'eau-de-vie et les armes étaient prohibées, mais

c'étaient surtout les principaux objets d'échange. Comme tous les

commerces de troque, ce trafic enrichissait bien vite les traitants

qui gagnaient gros des deux côtés. De grandes maisons de Saint-Louis

commanditaient ce commerce, et les caravanes partaient dans la

belle saison. La poudre et les armes tentaient surtout les Indiens.

Aujourd'hui c'est encore la première chose qu'ils demandent aux

commissaires de l'Union quand ils tiennent des conseils avec eux.]

Qu'aurait donc pensé Pallardie s'il avait pu tout à coup se reporter

à ces temps primitifs où quelques rares trappeurs connaissaient seuls

la prairie, et où un traitant allait sans plus de façon, dans la même

année, du Mexique ou de la Louisiane au Canada? C'était souvent pour

échanger des produits du sol contre des fourrures, et parfois aussi,

comme c'était le cas des Français qui faisaient plusieurs centaines de

milles, en se rendant du fond des prairies à la Nouvelle-Orléans, ou

des grands lacs à Saint-Louis, pour _aller causer un moment à la ville_.

La route que suivaient ces coureurs de prairies porte encore chez les

Américains le nom de _Spanish-trail_, comme qui dirait le sentier

espagnol ou mexicain. Le fort Laramie est aujourd'hui la principale

étape de cette route. Il est situé au confluent de la rivière Laramie

avec la Plate du nord, dans une plaine ondulée (_rolling prairie_).

C'est là que demain nous saluerons le drapeau étoilé de l'Union, et que

les Américains retrouveront la patrie au cœur même du grand désert.

XII

LE FORT LARAMIE.

Fort Laramie (Dakota), 11 novembre.

Le fort où nous sommes campés est l'un des principaux postes militaires

de l'Ouest. Il a été bâti, il y a une trentaine d'années, sur

l'emplacement même d'un poste de traitants qui y faisaient, pour une

grande maison de Saint-Louis, les Chouteau, le commerce des fourrures

avec les Indiens. Laramie ou Laramée, qui a donné son nom au fort et à

la localité, était un chasseur canadien qui fut tué à cette place par

les Sioux, pendant qu'il tendait ses trappes au castor. Ce fait eut

lieu vers 1830, et les blancs en perpétuèrent le souvenir en unissant

le nom de Laramie à la géographie du pays. La rivière qui passe au fort

et va se joindre à la Plate du nord, le piton élevé qui, à quelques

milles de là, jalonne la ligne de faîte des Montagnes-Rocheuses, les

plaines au delà de ce piton, ont reçu, comme le fort lui-même, le

nom de Laramie. Bien des voyageurs, trop oubliés dans les baptêmes

géographiques, ont été moins heureux que le pauvre chasseur.

Vu de la route que nous avons suivie, le fort ressemble plutôt à une

ville hispano-américaine qu'à un poste militaire des États-Unis. Les

casernes, les magasins, les bureaux, les logements des officiers,

tout est construit en maçonnerie et badigeonné à la chaux. Sur un des

côtés de la grande place des manœuvres, est la résidence du général

commandant le fort. Avec sa _veranda_ ou galerie extérieure couverte, à

deux étages, on la prendrait pour un hôtel de Panama ou de l'Amérique

centrale. Non loin est une maison d'un style encore plus étrange pour

ces pays, une sorte de chalet suisse, que le _sutler_ ou fournisseur

du poste s'est bâtie de ses propres deniers. L'élégance de cette

habitation fait honte à la mesquine apparence de la cantine, sombre

et basse. A côté du chalet s'élève le seul arbre qu'on voit autour du

fort. Les nouvelles _baraques_, ou casernes des soldats, les nouveaux

magasins sont construits en bois.

Le grand-ouest des États-Unis · 第 6 / 17 段