nécessaires à la caravane officielle, et désigné quatre-vingts soldats
pour lui servir d'escorte. Il veut bien nous donner aussi un fourgon, à
mon compagnon et à moi, avec les quatre mules et le muletier de rigueur.
Demain matin nous partons pour Hill's-Dale, la dernière station
du chemin de fer du Pacifique, où nous rejoindrons la commission,
qui revient de chez les tribus du Sud. De là, à travers les vastes
solitudes de la prairie, et sans crainte de mauvaise rencontre, puisque
nous avons quatre-vingts soldats avec nous, notre longue caravane
prendra la route du fort Laramie. Il nous faudra trois jours pour
y arriver, en trottant douze heures par jour et campant la nuit à
la belle étoile. La distance n'est pas moindre de 100 milles ou 160
kilomètres.
Au fort Laramie, nous trouverons les Corbeaux, les Sioux, les
Arrapahoes du Nord, auxquels les commissaires ont depuis longtemps
donné rendez-vous.
Nous allons enfin voir des Peaux-Rouges, non pas deux, le mari et la
femme, comme ceux qu'on vous a montrés cet été à l'Exposition, mais
des tribus entières. Nous fumerons le calumet de paix avec eux, et
nous leur dirons de nous donner quelques leçons théoriques dans l'art
délicat de scalper.
XI
UNE CARAVANE.
Lone Tree Creek (Dakota), sous la tente,
9 novembre.
De bonne heure, il y a trois jours, nous avons quitté le fort Russell.
Une trentaine de fourgons, traînés en tout par cent cinquante bêtes,
trente-cinq muletiers et agents divers, enfin nos quatre-vingts
soldats, composaient le gros de l'expédition. Les soldats étaient
montés dans les fourgons avec tout leur attirail de campement. A la
tête du convoi caracolaient les officiers. Le temps était redevenu
épouvantable, comme il l'est quelquefois pendant l'automne dans les
prairies, à une altitude de 2,000 mètres. Dès les premiers jours du
mois, je vous l'ai dit, un ouragan terrible, accompagné de neige, a
passé sur le fort Russell; et si la neige a bientôt fondu aux rayons
du soleil, la tempête, après un jour ou deux de calme, s'est remise à
souffler comme un véritable cyclone. La poussière, soulevée en épais
tourbillons, entrait dans nos fourgons, ouverts sur le devant, et
aveuglait littéralement ceux qui étaient à l'intérieur. Le froid était
piquant; le thermomètre se tenait au-dessous du point de congélation
de l'eau; car le vent, venant des Montagnes-Rocheuses, avait passé sur
leurs cimes glacées.
C'est dans de telles conditions que, partis du fort Russell le matin,
nous sommes arrivés vers l'après-midi à Hill's-Dale (vallon de la
Montagne). Cette localité est la dernière station du chemin de fer du
Pacifique, titre qu'elle a abandonné à Chayennes, qui, à son tour, le
cédera bientôt à sa voisine de l'Ouest.
Hill's-Dale manquait d'eau et de bois, et le vent des prairies y
soufflait avec une violence qui semblait s'être encore accrue. En
outre, les commissaires qui devaient arriver par le chemin de fer du
Pacifique n'étaient pas même signalés. Que faire? le long de la voie,
tout près de la station, on creuse un puits artésien, mais l'ouragan
dérange les manœuvres, et nous ne pouvons attendre que la nappe d'eau
soit atteinte pour abreuver nos mules et nos chevaux.
La localité fait peine à voir. Quelques buvettes seules restent debout:
tout le monde, marchant à l'Ouest, comme la voie ferrée, a émigré à
Chayennes. Il fut donc décidé que l'on irait camper dans la prairie,
à quelques milles de Hill's-Dale. Là on trouverait, dans un endroit
bien connu des caravanes, de l'eau vive et du bois, deux choses
indispensables dans le désert.
Pole-Creek (le ruisseau de la Perche), où nous arrivâmes vers quatre
heures, était déjà occupé par les muletiers partis le matin de fort
Russell, et délégués pour charger les cadeaux que les commissaires
apportaient aux Indiens. Nos hommes prirent place à côté de ceux
qui étaient venus les premiers. Les soldats installèrent prestement
leurs tentes, et bientôt les feux du camp brillèrent au milieu de
la nuit. Les muletiers, creusant un trou en terre, y allumèrent du
bois, établirent là leurs fourneaux. Ils firent cuire sans perdre de
temps les _flat-jacks_, sortes de beignets ou de crêpes, le jambon
ou le lard découpé en tranches, pendant que, sur un coin du foyer,
une immense bouilloire recevait le thé ou le café, formant la boisson
habituelle de tout souper américain. Les muletiers, dans les excursions
du Grand-Ouest, sont toujours les premiers et les mieux servis, et nos
hommes avaient déjà fini leur souper, que les soldats commençaient à
peine le leur, et que le maître coq des officiers, au mess desquels
nous étions conviés, n'avait pas même dressé son fourneau. Il est vrai
que c'est un poêle en fonte et en tôle de fer, et que son installation
seule demandait, par le vent qui régnait, plus de temps qu'il n'en
fallait pour faire cuire le repas.
Le coucher, comme pour le souper, a laissé pour nous beaucoup à
désirer. Notre fourgon nous a servi d'abri. Une peau d'ours a été notre
lit, et une peau de buffle notre couverture. Les bagages, disposés sur
le devant du véhicule, nous ont protégé en partie contre le vent et le
froid, et nous avons dormi tant bien que mal.
Le coup d'œil de notre camp était des plus pittoresques. Les mules,
dételées, s'étaient réunies par groupes isolés. Ayant bien vite épuisé
leur maigre ration de maïs, elles tondaient le gazon des prairies,
jauni par le froid de l'automne. Les fourgons, alignés, formaient comme
un rempart.
Du côté opposé, vers le Pole-Creek, étaient dressées les tentes des
soldats. En retour d'équerre, venaient celles des officiers. L'eau du
ruisseau était gelée sur les bords, et çà et là, en bouquets touffus,
se dressaient le long des rives les coudriers et les joncs. Un talus
naturel de roches tendres et d'alluvions formait un des versants du
ruisseau. Partout ailleurs s'étendait jusqu'à l'horizon la plaine
immense, à peine ondulée. Le ciel était resplendissant d'étoiles,
la lune éclairait la prairie et l'on entendait au loin les sourds
aboiements des loups ou des coyotes affamés. Les derniers feux allaient
s'éteignant et le silence du camp n'était plus troublé que par la
marche de quelque veilleur attardé regagnant sa tente, ou par le
hennissement de quelque mule disputant à sa voisine une touffe d'herbe
ou l'abri protecteur d'un fourgon. Bientôt un grand calme se fit, et
l'on n'entendit plus que les sifflements de la tempête au milieu de la
solennité de la nuit.
Le lendemain, 7, le soleil s'est levé sur le camp de Pole-Creek sans y
ramener le beau temps. L'ouragan a même redoublé de violence. On a vu
des fourgons, poussés par le vent, s'avancer seuls de plusieurs mètres
en courant sur leurs roues. Quelques tentes ont été jetées à bas. La
promenade au dehors est devenue impossible. Pour comble d'infortune,
les commissaires n'arrivaient pas, et il a fallu les attendre encore
tout un long jour. Hier matin, de très-bonne heure, on a signalé enfin
leur arrivée, et le camp a été levé à la grande joie de chacun.
Le général Sherman et le sénateur Henderson, rappelés à Washington
par leurs fonctions et par la date rapprochée de l'ouverture de la
session législative, n'ont pu se joindre à la commission, dont ils
étaient les principaux membres. Le général Sherman a été remplacé
par le général Augur, commandant le district de la Plate, dont le
chef-lieu est à Omaha. Le général Augur, comme le général Terry, un
autre des commissaires et commandant le territoire de Dakota, est l'un
des officiers qui se sont le plus distingués pendant la guerre de
sécession. Tous deux apportent dans leurs manières cette pratique des
habitudes civiles qui tempère la rigidité militaire, et qui crée entre
les soldats de l'Union et ceux d'autres pays une différence qui est
toute en faveur des premiers.
Le vieux général Harney, devenu le meilleur ami des Peaux-Rouges, après
les avoir battus sans merci, se distingue entre tous les commissaires
par ses façons douces et paternelles. Malgré ses soixante-huit ans, il
a accepté de prendre la part la plus active à tous les travaux qu'on
vient de lui confier si inopinément, à lui vieux militaire retraité,
vétéran des forts de l'Ouest, et il n'a jamais faibli un instant, ni
dans les péripéties du voyage ni dans les longueurs du conseil. Il
porte invariablement l'uniforme de général, et il est beau de voir ce
soldat, droit et fier, à la moustache et aux cheveux blancs, resté
jeune malgré les années. Un noir fidèle, à la livrée verte et au
chapeau de feutre pointu, orné du galon et des glands d'or, lui sert
de domestique, et veille seul sur sa tente. A côté du général vient
le président de la commission, l'honorable M. Taylor, commissaire des
affaires indiennes à Washington. Vêtu d'un sévère costume bourgeois,
il offre dans ses traits quelque chose du révérend, et par ses allures
pacifiques, je dirai même évangéliques, il répond bien à la mission de
paix dont il a été élu le chef.
Le général et le colonel des volontaires Sanborn et Tappan, qui se
sont récemment distingués dans maintes rencontres contre les Indiens
du Colorado, ont l'air peut-être plus martial que leurs collègues les
généraux de l'armée régulière, et montrent que la milice et la garde
nationale sont prises au sérieux aux États-Unis.
M. White, secrétaire de la commission, M. Howland, artiste peintre,
M. Wallace, sténographe, enfin les _reporters_ de quelques journaux
de Saint-Louis, de Chicago et New-York, représentent la partie jeune
et bruyante de l'expédition, et mêlent leurs _lazzi_ aux discussions
graves des commissaires.
Tout ce monde a reçu avec la plus grande affabilité le _Parisien_ qui
demandait la faveur de suivre la commission, et je n'ai compté bientôt
que des amis, au milieu de tant de personnes qui ne me connaissaient
pas la veille. Dès qu'on a été _introduit_ près d'un Américain,
c'est-à-dire qu'on lui a été présenté, dès qu'on a serré, _secoué_,
comme on dit, sa main, _shake hands_, la connaissance est faite,
l'Américain est devenu votre ami. C'est là un des bons côtés des mœurs
simples et démocratiques des États-Unis.
Le Canadien Léon Pallardie, interprète pour la langue des Sioux,
accompagne la commission. Il sert en même temps de cicérone à trois
chefs de la nation des Sioux, Mato-Looza ou l'Ours-Agile, Mato-O-Ken-Ko
ou l'Ours-Vif et Ish-Tà-Skâ ou l'Œil-Blanc. Ce sont du moins les
appellations sous lesquelles les commissaires sont convenus de
reconnaître ces sachems, car les deux premiers ont des noms absolument
intraduisibles dans notre langue si pudique. On ne pourrait les écrire
qu'en latin, et encore!
Ces trois chefs portent pour tout vêtement une couverture de laine
et des guêtres avec des mocassins en cuir. L'un d'eux a cependant un
pantalon; mais, d'après la mode en usage chez les Peaux-Rouges, il en
a coupé le fond. Celui-ci porte l'arc et les flèches, dont le guerrier
des plaines se sépare si difficilement; cet autre tient le calumet,
qui joue un si grand rôle dans toutes les délibérations des Indiens.
C'est une pipe au long fourneau rouge, d'où part un tuyau de buis ou de
cerisier, enjolivé de clous en cuivre jaune. Une douzaine de fumeurs
usent à la fois de la même pipe, et chacun tire une bouffée, en tendant
la pipe au voisin.
Hier, au moment du départ, je m'approchais de ces grands chefs. Suivant
la coutume de tous les Indiens, qui ont pour principe de ne jamais
s'émouvoir, les Sioux restèrent impassibles. J'essayai d'engager la
conversation; mais ils ne parlaient pas un mot d'anglais. Accroupis,
serrés dans leur couverture, ils ne me jetèrent que ces mots: _Soux!
Soux! Cold! cold!_ Ce qui voulait dire qu'ils étaient Sioux, et qu'ils
avaient grand froid; ce qu'il était facile de deviner à la température
extérieure et à la façon dont les pauvres gens grelottaient.
Pallardie vint à moi: «C'est des bons sauvages, me dit-il, nous les
menons au fort Laramie pour les montrer aux autres. L'Ours-Vif, avec
ses hommes, va conduire la charrue cet hiver. Il consent à se rendre
dans les réserves et à cultiver la terre. Ça ne l'amuse pas beaucoup,
mais il aime les blancs, et il tient à leur faire plaisir.»
Ce commencement de conversation a rompu bien vite la glace entre
Pallardie et moi. Le Canadien est charmé de voir un compatriote, et moi
de faire route avec un homme qui connaît si bien les Sioux, et qui a
parmi eux de si hautes relations. Pallardie est de petite taille, bien
pris, vigoureux, aux traits accentués, et réalise de tous points le
type du traitant ou du chasseur des prairies, tel qu'on aime à se le
figurer.
«J'étais marié depuis huit jours quand la commission est venue me
chercher, me dit-il; j'ai laissé ma femme et l'hôtel que j'ai bâti à
la station de North-Plate; il m'a bien coûté quinze mille piastres
(soixante-quinze mille francs). J'ai laissé tout cela, pour aller avec
la commission. J'aime la vie des prairies, qui me rappelle mon premier
métier de traitant. Je ne suis allé à _la ville_ (c'est ainsi que les
traitants appellent Saint-Louis) que trois fois en vingt ans. Je suis
malade quand j'y vais. A North-Plate, à la station du chemin de fer du
Pacifique, j'ai monté un beau buffet où s'arrête le train. Venez me
voir quand vous y passerez. Je vous présenterai à ma femme; elle a bien
pleuré quand je suis parti.»
Cependant notre longue caravane a quitté le camp de Pole-Creek,
et s'avance à travers la plaine sans fin. Les fourgons viennent à
la file les uns des autres. En tête, vont à cheval les officiers
commandant l'escorte, puis ce sont les voitures des divers membres
de la commission, et derrière celles-ci les fourgons des personnes
qui sont attachées à l'expédition par devoir ou par curiosité. Là on
voit les _reporters_ des journaux de l'Est, quelques parents ou amis
des commissaires, Pallardie avec ses trois sachems, un munitionnaire
d'armée qui s'en sa vendre des bœufs au fort Laramie, et plusieurs
autres _excursionnistes_. Un intrus qui s'est faufilé dans le convoi,
que personne ne connaît, qui suit la commission depuis un mois sous
prétexte de faire des affaires, _to make some business_, est là aussi,
maugréant contre le mauvais temps, contre la lenteur des mules; contre
le peu d'abondance et le défaut de qualité des vivres. Tant est
grande la patience américaine, et tel est le respect qu'on a ici pour
l'individu, que personne ne relève cet homme et ne songe à le renvoyer.
Enfin, derrière la caravane marchent les fourgons des soldats et les
véhicules qui portent les malles et les provisions.
Les muletiers ont soin de garder leur rang, et fouettent vigoureusement
leurs bêtes, avec force jurons, si elles menacent de ralentir le pas.
Hier, on a marché ainsi toute la journée, malgré le froid, la bise, et
dans l'après-midi on est arrivé à Horse-Creek (le ruisseau du Cheval),
où l'on a campé pour dîner et passer la nuit. Là coulait un ruisseau
d'eau vive, là se trouvait du bois en abondance. Ce camp était protégé
par un monticule de stalactites, témoins de sources incrustantes qui
jadis ont arrosé ces lieux. Les éléments ont peu à peu désagrégé la
roche, et le sol est recouvert d'un sable siliceux épais.
Aujourd'hui, de bonne heure, on a levé le camp, et l'on s'est remis en
route plus gaiement que la veille, car l'ouragan a cessé enfin, et le
froid cédé la place à une température un peu plus clémente.
Le lieu où nous sommes campés ce soir est le plus pittoresque de tout
le Grand-Ouest. Il a nom Lone-Tree-Creek, ou le ruisseau de l'Arbre
solitaire. Qu'on imagine un rempart de roches sableuses couronnant
un vaste plateau de roches déchiquetées, rongées par les éléments,
la pluie, le vent, la glace, la neige, et cela de tout temps, depuis
l'époque mille fois séculaire où les roches se sont déposées. Elles ont
pris de cette sorte des formes étranges, saisissantes, et l'œil même
y est trompé. Ici c'est une tour en ruines, là une longue muraille où
plus d'une brèche est ouverte. Plus loin est une porte donnant accès
dans la ville que protègent ces forts; au-dessus semble veiller une
forme humaine, un guetteur prêt à donner l'alarme. Et l'illusion se
continue, car en face est un autre plateau couronné des mêmes murs,
des mêmes bastions. On dirait deux villes rivales. Seule, la vallée
profonde les sépare. A mi-hauteur ont poussé des cèdres nains et des
cyprès dont la ligne sombre, vue de loin, ressemble à la bouche béante
d'autant de cavernes, creusées dans ces murs pour les faire sauter. Ce
sont là les _Scott's-bluffs_ ou les remparts de Scott, ainsi nommés,
sans doute, en souvenir du trappeur qui les a le premier signalés. Ils
s'étendent sur d'immenses espaces, et longtemps avant d'arriver au camp
nous les avons découverts à l'horizon. Le ciel était un peu voilé,
quelques nuages noirs y disputaient leur place au soleil. Le soleil,
en se jouant dans les nuées, tantôt éclairait et tantôt obscurcissait
les _bluffs_, de sorte que le sable grisâtre dont sont formés ces
remparts, tantôt apparaissait comme blanchi par la neige, et tantôt
s'assombrissait peu à peu au point de disparaître entièrement. Cet
effet d'optique, se répétant à intervalles réguliers, était surprenant;
aucun de nous ne pouvait détacher ses yeux de ce grand spectacle.
L'image changeait, d'ailleurs, à mesure qu'on approchait davantage.
Quand on est arrivé au pied des _bluffs_, ç'a été bien autre chose.
Les muletiers ont arrêté d'eux-mêmes leurs bêtes, et chacun, pendant
quelques secondes, est resté muet d'étonnement. Ceux-ci comparaient
ces ruines géologiques aux ruines des plus anciennes villes de l'Asie;
ceux-là évoquaient le déluge. L'histoire et la fable ont eu beau jeu,
et la discussion s'est prolongée d'autant plus aisément, que l'on a
côtoyé ces merveilleuses roches jusqu'au lieu choisi pour le campement.
Là, une circonvallation complète, interrompue seulement par l'étroit
passage que s'est ouvert le ruisseau de Lone-Tree, entourait la plaine,
et semblait la protéger à la fois et contre le vent et contre les
Indiens.
Ces murs naturels de grès tendre, rappelant, même de très-près,
d'anciennes villes fortes ruinées, ne sont pas rares dans les prairies.
Sur les points que nous parcourons, l'étendue en est considérable,
et occupe peut-être, avec de très-longues solutions de continuité il
est vrai, un cercle de 50 à 60 milles de rayon. Dans le Colorado,
les roches de Monument-Creek et celles du Jardin des Dieux, dans le
Nebraska celles des Mauvaises-Terres, sont aussi de la même nature.
Ce sont, sans doute, ces ruines d'un nouveau genre qui ont provoqué
dans l'esprit des premiers trappeurs ces légendes d'anciennes villes,
veuves d'habitants, rencontrées au milieu des prairies, avec leurs murs
et leurs forteresses encore debout, légendes qui ont longtemps eu cours
parmi les émigrants du _Far-West_.
De Lone-Tree Creek, demain une nouvelle étape nous conduira directement
au fort Laramie, entre matin et soir.
Nous nous arrêterons seulement vers le milieu de la journée, pour
laisser les mules boire et se reposer un instant, pendant que l'on
prendra le _lunch_. Nous arriverons au fort avant la nuit, après avoir
parcouru en trois jours, à partir de Pole-Creek, une distance de 100
milles ou 160 kilomètres. La route que nous avons suivie est bien
connue des traitants et des anciens trappeurs. Elle a été indiquée à la
commission par Pallardie qui l'a lui-même souvent fréquentée quelques
années auparavant, à l'époque où il trafiquait avec les Indiens.
«C'était alors le beau temps, me disait-il tout à l'heure. A l'automne,
tous les sauvages, les Sioux, les Pieds-Noirs, les Corbeaux, les
Gros-Ventres, se réunissaient sur le plateau de Lone-Tree-Creek, là
même où nous campons. Pour une tasse de sucre, pour un paquet de tabac
à fumer, on avait une _robe_ de buffle, ou plusieurs peaux de castor.
Le sauvage était bon, nous aimait, et nous gagnions beaucoup d'argent.
«Aujourd'hui les blancs sont venus, le bison est parti ou il a disparu.
Les Indiens se méfient de nous, et sont devenus méchants. On paye
dix et vingt piastres une robe de buffle, cinq piastres une peau de
castor, et les affaires ne vont plus[4].»
[Note 4: Les traitants des prairies étaient jadis plus nombreux
qu'à présent. Ils faisaient avec les Indiens un commerce d'échange,
et prenaient des peaux de buffle et d'autres fourrures en donnant
en retour du sucre, du café, de la farine, du tabac, de la toile,
des couvertures. L'eau-de-vie et les armes étaient prohibées, mais
c'étaient surtout les principaux objets d'échange. Comme tous les
commerces de troque, ce trafic enrichissait bien vite les traitants
qui gagnaient gros des deux côtés. De grandes maisons de Saint-Louis
commanditaient ce commerce, et les caravanes partaient dans la
belle saison. La poudre et les armes tentaient surtout les Indiens.
Aujourd'hui c'est encore la première chose qu'ils demandent aux
commissaires de l'Union quand ils tiennent des conseils avec eux.]
Qu'aurait donc pensé Pallardie s'il avait pu tout à coup se reporter
à ces temps primitifs où quelques rares trappeurs connaissaient seuls
la prairie, et où un traitant allait sans plus de façon, dans la même
année, du Mexique ou de la Louisiane au Canada? C'était souvent pour
échanger des produits du sol contre des fourrures, et parfois aussi,
comme c'était le cas des Français qui faisaient plusieurs centaines de
milles, en se rendant du fond des prairies à la Nouvelle-Orléans, ou
des grands lacs à Saint-Louis, pour _aller causer un moment à la ville_.
La route que suivaient ces coureurs de prairies porte encore chez les
Américains le nom de _Spanish-trail_, comme qui dirait le sentier
espagnol ou mexicain. Le fort Laramie est aujourd'hui la principale
étape de cette route. Il est situé au confluent de la rivière Laramie
avec la Plate du nord, dans une plaine ondulée (_rolling prairie_).
C'est là que demain nous saluerons le drapeau étoilé de l'Union, et que
les Américains retrouveront la patrie au cœur même du grand désert.
XII
LE FORT LARAMIE.
Fort Laramie (Dakota), 11 novembre.
Le fort où nous sommes campés est l'un des principaux postes militaires
de l'Ouest. Il a été bâti, il y a une trentaine d'années, sur
l'emplacement même d'un poste de traitants qui y faisaient, pour une
grande maison de Saint-Louis, les Chouteau, le commerce des fourrures
avec les Indiens. Laramie ou Laramée, qui a donné son nom au fort et à
la localité, était un chasseur canadien qui fut tué à cette place par
les Sioux, pendant qu'il tendait ses trappes au castor. Ce fait eut
lieu vers 1830, et les blancs en perpétuèrent le souvenir en unissant
le nom de Laramie à la géographie du pays. La rivière qui passe au fort
et va se joindre à la Plate du nord, le piton élevé qui, à quelques
milles de là, jalonne la ligne de faîte des Montagnes-Rocheuses, les
plaines au delà de ce piton, ont reçu, comme le fort lui-même, le
nom de Laramie. Bien des voyageurs, trop oubliés dans les baptêmes
géographiques, ont été moins heureux que le pauvre chasseur.
Vu de la route que nous avons suivie, le fort ressemble plutôt à une
ville hispano-américaine qu'à un poste militaire des États-Unis. Les
casernes, les magasins, les bureaux, les logements des officiers,
tout est construit en maçonnerie et badigeonné à la chaux. Sur un des
côtés de la grande place des manœuvres, est la résidence du général
commandant le fort. Avec sa _veranda_ ou galerie extérieure couverte, à
deux étages, on la prendrait pour un hôtel de Panama ou de l'Amérique
centrale. Non loin est une maison d'un style encore plus étrange pour
ces pays, une sorte de chalet suisse, que le _sutler_ ou fournisseur
du poste s'est bâtie de ses propres deniers. L'élégance de cette
habitation fait honte à la mesquine apparence de la cantine, sombre
et basse. A côté du chalet s'élève le seul arbre qu'on voit autour du
fort. Les nouvelles _baraques_, ou casernes des soldats, les nouveaux
magasins sont construits en bois.