des maisons de bois, partout s'alignent les rues, qui se coupent
d'équerre et non sous des angles obliques, à l'européenne. Ces rues, on
n'a pas le temps de leur chercher des noms. Ce sont les rues nos 1, 2,
3, 4..., ou A, B, C, D..., etc.
Que Fénelon serait content, si son ombre passait par ici! il a rêvé
une ville idéale, Salente: la voilà. Voilà Chayennes, la cité magique,
la merveille du désert, comme l'appellent déjà les pionniers, et non
la ville venteuse, comme disait ce matin un des voyageurs qui nous ont
quittés, et qui est reparti pour les États de l'Est.
Voilà Chayennes: elle n'existait pas au mois de juillet dernier, et
les Indiens dont elle a pris le nom campaient dans le voisinage. Ils
y scalpaient encore les blancs, témoin deux soldats du fort Russell,
situé à 2 milles de là, qu'ils ont un jour trouvés seuls et sans
défense, et qu'ils ont impitoyablement tués.
A la fin du mois de juillet, une compagnie se fonde pour l'édification
de la ville. Tout aussitôt un maire, un conseil municipal est nommé.
Quel nom donnera-t-on à la cité qui va naître? Eh, mon Dieu! le nom des
Indiens de l'endroit, ne sera-ce pas dans quelque temps tout ce qui
restera de ces Peaux-Rouges dans les prairies colonisées?
La voilà donc la moderne Salente! Déjà partout des magasins, surtout
d'habits confectionnés, des restaurants, des buvettes, des hôtels.
Se vêtir, manger, boire et dormir, dit l'Américain, telles sont les
quatre nécessités à satisfaire dans toute colonisation naissante.
Déjà deux imprimeries, deux journaux, des boutiques de librairie, des
bureaux de banque, des diligences, puis la poste et le télégraphe, qui
portent si loin et la vie et le mouvement. Et combien d'habitants a
cette ville qui vient de sortir de terre? Plus de 3,000. Elle a gagné
un millier d'habitants chaque mois, et le chemin de fer ne l'a pas
encore rejointe. La dernière station du grand railroad du Pacifique
est Hill's-Dale, à 20 milles à l'est de Chayennes; mais déjà les
terrassiers, les pontonniers sont là. Chayennes n'a pas été oubliée;
elle n'a fait qu'aller en avant, _go ahead!_ précédant le chemin de fer
pour que celui-ci ne l'oubliât pas au passage.
Des maisons, il en arrive par centaines de Chicago, toutes faites,
j'allais dire toutes meublées, du style, des dimensions et des
dispositions que l'on désire. A Chicago, on confectionne des maisons
comme, à Paris, à la _Belle Jardinière_, on confectionne des habits.
Entrez! Voulez-vous un palais, une chaumière, maison de ville ou
maison des champs; voulez-vous du dorique, du toscan ou du corinthien?
voulez-vous un ou deux étages, un attique, des combles à la Mansart?
voilà! vous êtes servis!
Il n'y manque que les habitants, n'est-ce pas? car ceux-là, on ne les
vend point; mais les habitants sont venus. Des États du Missouri et
du Mississipi, du Colorado lui-même, ce jeune territoire, le grand
exode a recommencé. Allons, pionniers de l'Ouest, encore un pas en
avant, encore un pas avec le soleil! Dans tout le Colorado, nous avons
rencontré le long des routes les convois des hardis émigrants. Hommes,
femmes, enfants, avec tous les meubles, tous les outils du colon,
arrivaient dans des fourgons traînés par les bœufs pesants ou les mules
aux longues oreilles. Le convoi marchait lentement, et souvent suivait
par derrière une charrette chargée de planches, embryon de la future
maison. Chayennes a eu son _excitement_, et un instant le Colorado a eu
peur de se voir dépeuplé par cette ville aux allures envahissantes.
Qu'ils sont rudes et d'aspect grossier tous ces hommes de
l'Extrême-Ouest, à la longue chevelure, au chapeau de feutre à larges
bords, à la barbe mal peignée, aux habits de couleur douteuse, aux
grosses bottes de cuir, dans lesquelles s'engouffre le pantalon! Mais
aussi quels caractères virils, fiers, indomptables! quelle austérité,
quelle patience! Ici personne ne se plaint. Si l'on n'y est pas mieux,
c'est que cela ne se peut pas, et personne n'y trouve à redire.
Visitons cette ville âgée de trois mois, et déjà si vivante, si animée.
Voici des maisons qui changent de place, et se promènent par les rues,
portées sur de lourds véhicules; mécontentes du premier emplacement
qu'elles ont choisi, elles vont s'installer ailleurs. Les habitants
n'ont pas quitté leur demeure, et l'on voit fumer la cheminée de tôle
pendant que la maison marche. Mais j'ai déjà été témoin de ce spectacle
à New-York, à San-Francisco. Passons.
Voici le restaurant Ford, le Véfour de l'endroit. On y fait des
affaires à souhait, pour 1,000 piastres ou 5,000 francs par jour.
Calculez plutôt. Les repas sont d'une piastre, 5 francs. On y sert
tous les jours trois repas, et chaque fois 2 à 300 personnes prennent
place aux différentes tables. Je passe sous silence les profits de la
buvette, les extra, etc.
Il y a à Chayennes bien d'autres restaurants, mais Ford les domine
tous. Il y a aussi ce qu'on nomme pompeusement des parloirs, des
salons, des cabinets, où l'on va boire, le plus souvent debout, l'_ale_
petillante ou l'alcoolique _whisky_. Je ne parle pas des salles de
jeux, très-courues, et qui s'ouvrent surtout la nuit. En quelques
endroits la musique attire les chalands; d'habitude c'est un orgue
de Barbarie, de forte dimension, et jouant des airs d'opéra à grand
orchestre. Cela s'expédie d'Allemagne à toutes les buvettes un peu
importantes du Grand-Ouest. Les Allemands ici sont nombreux; ils
entendent leur musique, ils entrent.
Quelques buvettes amusent leurs chalands par d'autres _attractions_.
Voici un diorama gigantesque; voici un tableau de maître, où vous
verrez le colonel Corcoran conduisant au feu le brave ou, si vous aimez
mieux, le galant 69e.
Les journaux ont déjà annoncé notre arrivée. Ce n'est pas tous les
jours qu'un Parisien passe par Chayennes. Plus tard cela pourra venir.
Allons remercier ces éditeurs polis. A Chayennes (nous avions déjà vu
la même chose à Georgetown dans le Colorado), le journaliste est à
la fois son auteur, son compositeur, son correcteur, son imprimeur,
son gérant responsable, et il résume toutes ces fonctions sous le nom
générique d'éditeur. L'_Argus_, comme le _Leader_ (le Guide), nous fait
une réception amicale. Ils nous offrent gracieusement et gratuitement
un exemplaire du numéro du jour. Chez les vendeurs cela coûte 15
_cents_, 15 sous de notre monnaie. Les annonces remplissent surtout ces
feuilles, de dimensions maintenant restreintes, mais qui demain seront
si étendues. Les faits divers sont plaisants.
«Charles Bell a apporté une provision de pommes de chez les Mormons.
Charley a fait cadeau de quelques-unes de ces pommes à l'éditeur
du _Leader_. Que Charley Bell en soit béni. Les pommes étaient
excellentes. C'est le premier fruit qu'on mange à Chayennes. Voilà un
son de cloches (en anglais, cloche se dit _bell_) qu'il faudra souvent
répéter.»
«Hier, dit à son tour un libraire, en même temps marchand de journaux,
de cigares et de bimbeloterie, hier il est venu un quidam dans ma
boutique. Il a tout déplié, tout lu, et le _Monthly Magazine_, et le
_New-York Herald_ et le _Chicago Tribune_. Je ne parle pas du _Leader_
et de l'_Argus_ de Chayennes. Il a tout déplié et tout lu; puis il est
parti sans dire un mot, sans même remercier. Honte soit à ce malotru!»
«Demain, ajoute un révérend, je célébrerai l'office divin dans le salon
que M. A... veut bien mettre à ma disposition. Nous n'avons pas encore
d'église, mais cela ne tardera pas. En attendant, ceux qui viendront
demain et qui ont des livres de prières feront bien de les apporter.»
Ainsi va le monde. Cette petite ville, la plus jeune sinon la moins
peuplée de toutes les villes du globe, celle qu'aucune géographie
ne mentionne encore, fière de ses hôtels, de ses journaux, de son
merveilleux développement, de sa situation topographique, rêve déjà
le titre de capitale. Elle ne veut pas s'annexer au Colorado, elle
veut que le Colorado, s'annexe à elle. Comme elle est la seule ville
du Dakota et que ce territoire est encore absolument désert, elle
ne veut pas non plus faire partie du Dakota. Elle rêve de détacher
de ce territoire, de ceux du Colorado et de l'Utah, un lambeau qui
s'appellera le Wyoming, dont elle sera le centre[3]. Ainsi naît le
patriotisme local; ainsi commencent les questions de clocher, au
milieu même du grand désert. Tous les jours, les premiers Chayennes du
_Leader_ et de l'_Argus_ sont pleins de ces débats, et la discussion
s'envenime avec les journaux de Denver et de Central City, qui
répondent orgueilleusement à Chayennes en l'appelant la Ville venteuse
ou la Ville de paille. Si Denver n'était pas si loin, qui sait si
quelque coup de revolver ne serait pas tiré de part ou d'autre pour
appuyer les arguments écrits?
[Note 3: Et Chayennes est arrivée à ses fins. Dès 1868, un acte du
Congrès décrétait la formation de ce territoire de Wyoming.]
Cette ville me plaît, et je regrette de n'y pouvoir passer la nuit;
mais il n'y a nulle part de lit disponible, même dans les dortoirs
communs. A la hâte, je jette cette lettre à la poste, et je me rends
au fort Russell avec mon brave compagnon, le colonel Heine (M. Whitney
est retourné à Boston ce matin). Au fort, le colonel connaît d'anciens
compagnons d'armes, et nous trouverons bien une tente pour nous y
installer quelques jours.
Puis nous irons voir les Peaux-Rouges du Dakota, avec la commission de
paix indienne qui va se rendre au fort Laramie pour traiter avec les
tribus du Nord comme elle vient de le faire avec celles du Sud. Aller
au fond des prairies sans voir les sauvages, ne serait-ce pas aller à
Rome sans voir le pape?
X
LES SOLDATS DU DÉSERT.
Fort Russell (Dakota), sous la tente,
1er novembre.
L'hospitalité la plus cordiale nous attendait ici, et nous avons
échangé avec plaisir le dortoir commun de la _maison du Doge_ contre
une tente de soldat.
Le général Stevenson, qui commande le fort, le major, le
quartier-maître, tous les officiers nous ont reçus en amis. Nous sommes
allés nous asseoir à leur _mess_, nous avons fraternellement trinqué
ensemble, et bu le verre de whisky sacramentel sans lequel il n'y a
pas, aux États-Unis, de bonne connaissance faite.
On nous a accueillis avec tous les honneurs possibles. Une sentinelle
veille sur notre tente; le soir nous répondons à son appel pour rentrer
chez nous.
Le mauvais temps a continué. Avant-hier, un terrible ouragan de neige
s'est levé subitement. En nous rendant de la tente du général à la
nôtre, nous avons failli, comme Romulus, disparaître au milieu de la
tempête. Le toit de notre tente s'est gelé, et la neige a couvert le
bord de mon lit qui touchait à la toile.
Puis le beau temps est revenu, et, en attendant la commission de paix
indienne, nous sommes allés chasser, le long d'un ruisseau voisin du
fort et bordé de coudriers, les gallinacés sauvages du désert.
De bisons, d'antilopes, il n'y en a plus ici, depuis que les soldats
sont arrivés, depuis que le chemin de fer du Pacifique a lancé vers
ces parages ses poseurs de traverses et de rails. Il ne reste plus de
la prairie que sa flore caractéristique, surtout les hautes graminées,
maintenant desséchées, jaunies, et qui lui ont valu ce nom. Il lui
reste aussi ce sol alluvial qui la distingue, sol composé tantôt de
terres épaisses, où l'on ne trouve pas une pierre, mais parfois aussi
de graviers siliceux et de cailloux roulés. Ceux-ci ont dû descendre
des Montagnes-Rocheuses à l'époque où elles ont été soulevées, ou
quand les glaciers que portaient les flancs de ces hautes montagnes,
lors des anciens âges géologiques, se sont tout à coup fondus. Ces
graviers et ces cailloux roulés, y compris ceux des cours d'eau
actuels, sont des échantillons rassemblés à souhait par la nature sur
le même point, comme pour indiquer d'avance au géologue qui se dirige
vers la grande chaîne de l'Extrême-Ouest les roches qu'il y rencontrera.
Ici se montrent des galets de granits roses, de porphyres verts,
d'ardoises lustrées, feuilletées, et des silex de toutes les couleurs,
surtout le silex rouge, dont les lits de quelques ruisseaux sont pavés.
Les seules roches que l'on rencontre en place dans la prairie sont
des grès tendres, d'âge très-moderne, et dont les stratifications,
labourées, déchiquetées par les éléments, offrent quelquefois des
aspects fort curieux, et ressemblent même à des villes en ruine quand
l'étendue des assises est considérable. Ce sont ces roches, ou des amas
de cailloux roulés, qui forment ordinairement les monticules que l'on
nomme les _bluffs_, et qui donnent alors à la prairie cette apparence
ondulée qui lui a valu, chez les Américains, le nom de _rolling
prairie_.
Les silex rouges, descendus des flancs des Montagnes-Rocheuses, et
divisés par les eaux courantes en menus morceaux, forment en plusieurs
endroits le sous-sol de la prairie. Dans ce cas, les fourmis entassent
quelquefois autour de leur trou d'énormes monticules de ces graviers,
de plus de 2 pieds de hauteur et de 12 à 15 de pourtour. Que sont les
Pyramides d'Égypte à côté de celles-ci?
Ces dépôts de gravier siliceux et ferrugineux, fouillés ou non par les
fourmis, sont si répandus dans certaines régions, surtout celles qui
s'étendent à l'est et au nord du territoire de Colorado, et sur une
partie du chemin de fer du Pacifique, qu'on a donné à ces régions le
nom de _grand désert américain_. En d'autres endroits des prairies, le
sol présente un autre phénomène: les eaux y sont tellement saturées
d'alcali ou carbonate de soude, que le sel se dépose en efflorescences
blanchâtres à la surface du terrain. Une des stations du chemin de
fer du Pacifique porte le nom significatif d'Alkali. Malheur aux
hommes, malheur aux bêtes qui boivent de ces eaux! Inutile d'ajouter
que le sol, sur tous ces points, est entièrement stérile, car les
jeunes pousses y sont brûlées par le sel. Certaines régions du grand
désert américain sont parsemées de terres alcalines, et semblent la
continuation, dans le centre et le sud des prairies, de ce qu'on nomme,
dans le nord, les _Mauvaises Terres_, qui sont si répandues dans le
Dakota et le Nebraska.
Dans toutes ces localités, le relief du sol est d'ailleurs le même, car
dans les Mauvaises Terres on rencontre aussi des étendues considérables
de ces coteaux de grès tendre simulant des édifices ruinés.
La course à travers les prairies est loin d'être monotone, et chacun
trouve à y glaner, chasseur ou naturaliste. Sans doute, le touriste
qui prend maintenant le chemin de fer du Pacifique va trop vite pour
jouir complétement du grand spectacle du _Far-West_; mais, arrivé à la
dernière station, il voyage en caravane comme autrefois, à la garde de
Dieu et de son revolver. Qui remplacerait, dans ces poétiques courses,
les haltes dans les hautes herbes, quand on n'a souvent d'autre
combustible, pour faire cuire son repas, que la fiente des bisons, le
_bois de vache_, comme l'appellent les trappeurs? qui remplacerait les
longues méditations du soir, quand on n'a pour abri que la tente sous
le ciel couvert d'étoiles et sur la terre gazonnée, quand rien ne borne
l'horizon, et que libre, indépendant, n'ayant d'autre maître que soi,
on se retrouve seul en face de la grande nature?
Le niveau des prairies monte insensiblement des bords du Missouri
aux Montagnes-Rocheuses. Omaha est à 300 mètres d'altitude au-dessus
des eaux de l'Océan; Chayennes, située à 515 milles d'Omaha, est à
la cote de près de 2,000 mètres. Le chemin de fer du Pacifique a
très-heureusement profité de ces pentes naturelles.
Le climat de toutes ces régions est, pendant l'été, un des plus beaux
de l'Amérique du Nord. L'élévation du sol au-dessus du niveau de la mer
n'empêche pas cependant que les chaleurs ne soient à certains moments
excessives, mais les brises qui viennent des Montagnes-Rocheuses
rafraîchissent bientôt l'atmosphère. Jamais il ne pleut. Sur la fin
de l'automne, le climat est parfois rigoureux, je l'ai appris à mes
dépens; mais, après un ouragan de quelques jours, souvent le ciel
redevient serein, sans un seul nuage qui le voile.
L'hiver, les mêmes alternatives de beau et de mauvais temps se
représentent; la neige tombe avec abondance, mais ne persiste pas. Le
froid seul se fait sentir vivement, et le thermomètre se maintient
quelquefois aux degrés de la Sibérie, 25 et 30 divisions sous zéro du
thermomètre centigrade. En été, il monte par moments aux degrés du
Sénégal, et c'est ainsi que les deux extrêmes se touchent.
Toute l'année, l'atmosphère est d'une pureté, d'une sécheresse
exceptionnelle, en même temps que d'une grande légèreté. La viande de
boucherie se conserve très-bien à l'air. Le bétail reste en liberté au
dehors, sans aucun abri.
Ce climat convient particulièrement, surtout pendant le printemps et
l'été, aux personnes faibles, qui reprennent leurs forces à cet air
vivifiant et sec, et qui, arrivées malades dans les prairies, s'en
retournent guéries après une saison. Un bain d'air vaut, dans ces
cas-là, beaucoup mieux qu'un bain d'eau minérale et produit des effets
plus certains.
Tel est, dans ses traits principaux, le grand désert américain, d'où je
vous écris en ce moment. En attendant la commission de paix, je vis au
milieu de soldats qui ne ressemblent guère à ceux de notre pays.
Une partie des officiers ont fait leurs études à West-Point, le
Saint-Cyr des États-Unis; d'autres sont des soldats de fortune auxquels
la guerre de sécession a mis le mousquet dans les mains, et qui ont
préféré le garder, plutôt que d'aller se faire avocats ou négociants,
comme tant d'autres. Chez tous on rencontre une grande aménité et des
habitudes polies, civiles, qui viennent fort heureusement tempérer la
rigidité militaire.
Il y a une bibliothèque au fort, mais on lit peu. Plus souvent on
chasse, on joue au billard, on boit. Le commandant mêle la pratique
des affaires à celle du métier des armes. Il a acheté à Chayennes, ce
qu'on appelle un _corner-lot_ (un lot de coin), un de ces emplacements
donnant à la fois sur deux rues, comme ceux qu'occupent si volontiers
à Paris les marchands de vin. Je vous laisse à penser si ces lots de
terrain sont disputés à Chayennes et ailleurs. Dans toutes les villes
naissantes, c'est à qui en aura un, et l'on joue, on spécule là-dessus.
Le général Stevenson, non content de ses lots, a de plus fait bâtir
à Chayennes un vaste magasin, un véritable _dock_, en pierre, s'il
vous plaît, et non en bois. Il espère y loger les marchandises de l'un
et l'autre monde, quand le chemin de fer du Pacifique unira les deux
océans, et sera devenu la grande voie commerciale du globe. Chaque
jour, le général, sur son _bughy_ (nous écrivons en français boguet)
traîné par deux fringants chevaux, va visiter ses domaines naissants,
et suppute, comme Perrette, ce qu'ils pourront lui rapporter.
Comme Perrette, il a manqué voir l'autre jour tous ses rêves
s'évanouir, non pas qu'il ait cassé comme elle son pot au lait; mais
ses chevaux, revenant de Chayennes, se sont emportés, et le général,
jeté à bas de son véhicule, a failli rester en chemin. A d'autres
eussent passé et le dock et les lots de terrain.
Le verre de whisky a ici de nombreux adeptes; car que faire au désert
à moins que l'on n'y boive? Chaque officier est propriétaire d'une
petite caisse à compartiments, avec laquelle il voyage. On dirait une
caisse de livres, une bibliothèque de touriste amateur. Dans cette
caisse sont disposés avec art et des verres et des flacons. _Will you
take a drink?_ Voulez-vous boire quelque chose? est la première parole
qu'on vous adresse, dès que vous pénétrez dans une tente. Vous seriez
mal venu de refuser. Vous dites oui, et le _old Borbon whisky_, le
vieux whisky de Bourbon (Kentucky), est immédiatement débouché en votre
honneur. Les verres circulent à la ronde. Quel bouquet, mon ami, et
quelle liqueur traîtresse que cet _old Kentuck_! Notre vieux cognac
n'est rien en comparaison. Comme on se laisse prendre à ce goût, et
comme je conçois que le whisky compte parmi les officiers américains de
si nombreux partisans! Pour ne pas se laisser tenter, le mieux est de
n'y pas goûter, comme disait le singe de la fable, qui, d'une praline à
l'autre, avait fini par vider tout le sac.
Quelques officiers mariés ont fait venir leur femme avec eux. Les
courageuses Américaines ont dit adieu à New-York, à Boston, et sont
venues, sans un mot de plainte, s'installer au fond du désert avec leur
mari et leurs enfants. Après tout, elles ne sont qu'à 1,000 lieues de
leur pays natal.
Les simples soldats méritent moins d'éloges que les officiers.
Vous savez que l'armée régulière américaine est réduite à rien en temps
de paix. C'est à peine 65,000 hommes, en ce moment, pour garder un pays
grand comme toute l'Europe centrale; et encore, sur ces 65,000 hommes,
y en a-t-il un sur quatre qui déserte, ainsi que le dernier rapport du
général Grant le constate.
Ces soldats sont surtout disséminés dans quelques forts de l'Atlantique
et du Pacifique, puis dans les forts, les postes, les stations de
l'Extrême-Ouest, pour tenir en respect les Indiens. Le fort Russell
répond à cette destination: c'est un des principaux postes militaires
des États-Unis, bien qu'il n'ait d'un fort que le nom, et ne possède ni
casemates ni retranchements, comme presque tous les forts des prairies.
Quant aux remparts et aux savants ouvrages du génie militaire, ils
sont ici partout absents. A quoi serviraient-ils? Il n'est pas besoin
de tant d'art pour venir à bout de l'Indien, et le chemin de fer du
Pacifique, à lui seul, fera plus contre le Peau-Rouge que tous les
forts réunis. C'est surtout par les armes de la civilisation qu'il faut
combattre la sauvagerie.
Que cette armée régulière est différente de nos troupes européennes, si
bien enrégimentées et disciplinées! Ces soldats, ils sont de tous les
pays, excepté des États-Unis. Il y a là des Canadiens, des Irlandais,
des Allemands, des Belges, des Français, des licenciés de la légion
mexicaine, et tous peuvent dire certainement que ce qu'ils trouvent de
plus curieux dans cette armée cosmopolite, c'est de s'y voir. Tous se
sont engagés dans l'armée américaine avec l'espoir de devenir bientôt
généraux, et tous sont restés simples soldats. «C'est la faute de
l'anglais, me disait tout à l'heure l'un d'eux, un Breton mécontent; ce
coquin d'anglais, je le comprends, mais ne le parle pas.»
Cet autre, un Canadien, qui parlait encore le français du temps de
Louis XIV (ce n'est pas d'ailleurs le plus mauvais), prétend qu'il n'a
jamais eu que de la _male chance_. Il aimerait mieux servir ailleurs.
Il est né d'une mère française, quoique son père fût _Écossois_. Un
troisième, un Belge, qui est venu aux États-Unis avec l'espoir d'y
faire bientôt fortune, a perdu le peu qu'il avait, s'est engagé et se
trouve encore simple fantassin, après quatorze ans de service.
Et cependant tous ces soldats du désert, ces pionniers d'une nouvelle
espèce font à l'occasion bravement leur devoir. En maintes rencontres,
ils se sont bien battus contre les Peaux-Rouges, et eux aussi ont
concouru pour leur part à la colonisation des grandes plaines. Mais
rien ne remplace le volontaire, le soldat libre des territoires ou
le citoyen armé des États, quand la patrie est en danger. Voilà les
véritables gardes de la nation; ils me remettent en mémoire ces belles
paroles de Machiavel, que la poitrine des citoyens est la meilleure
frontière d'un pays.
Dans la lutte contre les Peaux-Rouges, au milieu des territoires
naissants, dans la grande guerre qui a divisé récemment le Nord et le
Sud, ce sont surtout les braves volontaires qui ont sauvé l'Union.
On nous annonce pour demain l'arrivée de la commission de paix
indienne, _Indian peace commission_. Elle est composée de M. Taylor,
commissaire des affaires indiennes à Washington; de M. Henderson,
sénateur, président du comité des affaires indiennes au sénat; des
généraux de l'armée régulière Harney, Sherman, Terry, du général et
du colonel des volontaires du Colorado, Sanborn et Tappan. M. White,
attaché au bureau indien à Washington, est secrétaire de la commission,
dont M. Taylor a été élu président.
Un artiste dessinateur, un sténographe, des guides, des interprètes,
divers agents accompagnent la commission, et aussi, comme bien vous
pensez, des _reporters_ de divers journaux de New-York, Chicago,
Saint-Louis, etc.