moi-même mon pic, mon marteau et des provisions pour plusieurs jours.
Je cherche, je flaire, je gratte le gazon; et sous l'herbe, peu à
peu, je finis par découvrir les têtes des veines métalliques. Je
les reconnais à des lignes de quartz blanchâtre, décomposé, pourri,
jauni par le fer, quelquefois taché de points brillants d'un gris
d'acier. Enfin je découvre les veines et c'est là ce que je veux. Alors
seulement je prends la boussole, je _claime_ le gîte, c'est-à-dire
que je définis géométriquement ma propriété. Comme inventeur, j'ai
droit, vous le savez, à 3,000 pieds de filon. Je les fais inscrire
chez le _recorder_ ou greffier du district. Je paye la taxe, c'est peu
de chose: 4 dollars, 20 francs de votre monnaie, et tout est dit. Mon
filon est porté sur le registre du district avec le nom dont je l'ai
baptisé; j'en suis le seul propriétaire. J'en ai ainsi quelques-uns à
vendre, en voulez-vous?»
Et Brown me montrait, sur les hauts sommets de Georgetown, des lignes
de filons qui couraient à perte de vue au pied même des glaciers, et
sur lesquelles il fallait toute une journée pour grimper.
Le prospecteur était vêtu d'un habit de peau de daim à franges, orné de
broderies en forme d'arabesques; il avait des culottes de cuir comme
les Peaux-Rouges. Il portait les grosses bottes du pionnier, enfin le
chapeau de feutre à larges bords du trappeur des prairies.
«--Tout cela m'a bien coûté 200 dollars (1,000 francs), me dit-il.
J'ai depuis longtemps envie d'aller à Paris. Je veux me promener sur
les boulevards avec mon costume de trappeur. Croyez-vous que je ferai
figure?
--C'est cette année, Brown, qu'il eût fallu aller à Paris. A
l'Exposition du champ de Mars, vous auriez attiré la curiosité publique
avec les Japonaises et les petites Chinoises qu'on exhibe là-bas, à
côté des produits de l'industrie.
--C'est trop tard à présent; mais vous me verrez un jour sur les
boulevards avec mon costume, sachez-le bien.»
Que dites-vous de tous ces énergiques travailleurs, mon cher ami, vous
qui lisez tranquillement cette lettre à Paris? Croyez-vous que tous
ces hommes représentent dignement dans le Grand-Ouest l'avant-garde
de la civilisation? Oui, n'est-ce pas? et ils la représentent sans
distinction de nationalité. Si j'avais le temps, si je ne craignais de
fatiguer votre attention, je ferais passer devant vos yeux d'autres
types de mineurs, de pionniers: l'Espagnol Dominguez, marié avec une
Française; des capitaines de mines venus du Cornouailles anglais;
des prospecteurs, des exploitants de filons: Irlandais, Allemands,
Italiens, Canadiens, Français; vous verriez en un mot la légion
honnête et virile des travailleurs passer devant vous, chacun avec les
caractères distinctifs de sa race, et tous avec un caractère commun,
celui de la persistance, de l'énergie, du sang-froid, qui fait les
bons pionniers et les véritables colons. Mais c'en est assez pour
aujourd'hui; je vous parlerai bientôt des mines après vous avoir parlé
des mineurs.
VIII
L'OR ET L'ARGENT.
Golden City, au pied des Montagnes-Rocheuses,
26 octobre.
Au moment de dire adieu au Colorado, où j'ai passé des jours si bien
remplis, je viens vous reparler de ses mines, j'entends ses mines d'or
et d'argent. Je pourrais vous entretenir aussi du charbon, que l'on
trouve partout à une faible profondeur sous le sol des prairies; du
fer, qui gît à côté du charbon; du sel, qu'on rencontre en abondance
dans les _parcs_ (c'est ainsi qu'on nomme les hauts plateaux boisés
et gazonnés où habitent les Yutes); des eaux sulfureuses, alcalines,
gazeuses qui sourdent de terre en tant d'endroits. Mais l'or et
l'argent priment ici toute autre exploitation, et c'est justice.
N'ont-ils pas donné naissance au pays, ne lui ont-ils pas permis de
se peupler, de se développer? Ici, comme dans la formation de toute
société, le travail des mines métalliques est venu avant tous les
autres, avant même l'agriculture; ici, comme partout, le pic a précédé
la charrue.
Dès les premiers jours, je vous l'ai déjà écrit, chacun s'est porté sur
les filons avec une ardeur sans exemple. Il y a eu pour l'extraction de
ces richesses souterraines une véritable fièvre, et tous les banquiers
des États de l'Est ont à l'envi prêté leurs capitaux, envoyé leurs
agents à ce territoire, où l'on a cru un moment voir naître une seconde
Californie.
La réaction est venue bien vite, non pas seulement à cause de la guerre
de sécession et de la guerre avec les Indiens, qui ont toutes les deux
éloigné de cette jeune colonie le flot des émigrants, mais aussi pour
d'autres raisons, peut-être non moins graves, sur lesquelles je dois
maintenant insister et appeler toute votre attention.
Dans les placers proprement dits, l'or se retrouve en paillettes, en
pépites, et le métal est toujours à l'état natif ou de métal pur. A
cause de son grand poids, aucune difficulté n'existe pour le séparer
des sables au milieu desquels on le rencontre; un lavage plus où moins
perfectionné suffit, exécuté par des appareils plus ou moins ingénieux.
Les matières légères s'en vont avec l'eau, l'or reste. On peut faire
usage aussi de l'amalgamation, c'est-à-dire de l'attaque de l'or par le
mercure. Ce dernier métal jouit, comme vous le savez, de la propriété
de dissoudre l'or, absolument comme l'eau dissout le sucre, et de le
rendre ensuite par la distillation, si bien que l'on peut en ce cas
dire familièrement que l'or est comme le sucre candi du mercure.
Mais voici bien une autre affaire avec les minerais de filons. Ici l'or
n'existe plus à l'état natif, j'entends dans le Colorado, mais à l'état
de _sulfuret_, comme on dit en Amérique, ou, si vous voulez, à l'état
de combinaison intime avec des sulfures de fer, de plomb, de cuivre de
zinc, d'où il est très-difficile de l'extraire entièrement.
L'argent accompagne très-souvent l'or. Seul ou allié à ce dernier
métal, l'argent n'est jamais pur, mais toujours à l'état de sulfure,
soit simple, soit multiple, ou à l'état de chlorure, iodure, bromure,
etc., c'est-à-dire de combinaison avec le chlore, le brome, l'iode.
Toutes ces combinaisons sont généralement très-complexes, et il est
presque aussi difficile que pour l'or de retirer tout l'argent contenu
dans ces minerais.
Je ne veux pas vous faire ici de dissertation métallurgique, pas
plus que je ne vous ai fatigué de géologie, à propos du gisement de
ces mines; je veux seulement vous dire que, par les procédés les
plus délicats de pulvérisation, de calcination ou de grillage par
le feu, en présence ou non de la vapeur d'eau, d'amalgamation ou de
dissolution dans le mercure, de chloruration ou d'attaque par le sel
marin, le chlore, l'acide chlorhydrique, qui décomposent les sulfures
métalliques, je veux vous dire que, par tous ces procédés, on n'est
jamais arrivé à retirer plus des trois quarts de l'or ou de l'argent
combinés dans les minerais du Colorado.
Souvent même le tiers seulement ou la moitié, quelquefois le quart à
peine des métaux précieux ont été _sauvés_, comme disent les mineurs.
Ce fait s'est déjà présenté en Californie, où l'on est encore
à attendre la découverte d'un procédé définitif de traitement
métallurgique; mais nulle part, comme dans le Colorado, toutes les
mines à la fois n'ont eu à lutter contre la même difficulté, qui semble
presque insurmontable.
Ici le problème à résoudre est plus que jamais sérieux; de sa solution
dépend en effet en partie l'avenir de ce territoire. Bien que tout
le monde, dès le premier jour, se soit mis à l'œuvre, chimistes,
métallurgistes, ingénieurs, savants (je ne parle pas des chevaliers
d'industrie ou des contrefacteurs), et que chacun, dans cette espèce
de course au clocher, ait apporté son procédé qu'il croyait le
meilleur, aucun procédé n'a encore réussi, et le prix est toujours
à donner à l'heureux inventeur du traitement des sulfures naturels
auro-argentifères. Celui qui trouvera le moyen de retirer _par
des systèmes pratiques, et non par des méthodes de laboratoire_,
des minerais du Colorado, et subsidiairement de ceux du Montana,
de l'Idaho, de la Nevada, de la Californie, en proie aux mêmes
difficultés, toute la quantité d'or et d'argent qu'ils renferment et
que l'analyse dévoile, celui-là aura fait sa fortune; il sera, du jour
au lendemain, riche à millions, et, du même coup, il aura donné à la
colonisation des États et des territoires du Grand-Ouest américain
l'impulsion la plus féconde. Ce sera là une fortune bien acquise.
Voilà les vrais inventeurs et non ceux qui cherchent péniblement la
contrefaçon de procédés déjà connus.
Mais, que dis-je? voilà les vrais inventeurs! Celui qui apportera
au Colorado le mode de traitement métallurgique qu'on attend depuis
plusieurs années, celui-là sera non-seulement le bienfaiteur de
ce territoire et de tous ceux du _Far-West_; il faudra aussi,
tant la nouvelle invention sera fertile en résultats, le proclamer
solennellement un des bienfaiteurs du genre humain. Allons,
métallurgistes, à l'œuvre! qui de vous va devenir le grand homme que
l'on attend?
Et vous, qui recevez ces lettres à Paris, dites donc aux maîtres de la
chimie française, et ils sont nombreux, d'allumer leurs fourneaux pour
cette grande recherche, et de se montrer, cette fois encore, comme ils
l'ont fait en tant d'autres circonstances, les dignes successeurs des
Lavoisier, des Berthollet, des Thénard.
C'est une curieuse destinée que celle de l'Amérique du Nord, d'être,
non-seulement le pays de l'avenir, celui vers lequel gravitent
aujourd'hui tous les émigrants, tous les colons, celui qui, dans peu de
temps, va changer peut-être les lois du monde politique et commercial,
mais d'être aussi le pays qui produit, à cette heure, le plus d'or et
d'argent sur tout le globe.
D'un océan à l'autre, soit qu'on suive la chaîne littorale atlantique,
les monts Apalaches, Alleghanys, etc., soit qu'on parcoure la chaîne
centrale du grand continent, les Montagnes-Rocheuses, d'où je vous
écris en ce moment, ou la chaîne qui regarde le Pacifique, la Sierra
Nevada, les placers, les filons d'or et d'argent sont partout
répandus; partout, au pied, aux flancs, an sommet des montagnes,
courent souterrainement des veines de ces métaux. Quand on croit les
gîtes épuisés, de nouvelles mines apparaissent. Après les gîtes d'or de
la Californie, les plus féconds, les plus étendus dont l'histoire fasse
mention, on découvre les mines argentifères de la Nevada, plus riches à
elles seules que toutes celles de l'Amérique espagnole.
Puis sont venues les mines d'or et d'argent du Colorado, de l'Idaho, du
Montana, de l'Orégon, de l'Arizona, dont quelques-unes le disputent aux
précédentes pour la richesse et l'étendue des veines, pour l'abondance
de la production.
C'est là un fait nouveau dans l'histoire de l'Amérique du Nord, de
fournir aujourd'hui plus de la moitié dans le milliard de francs en or
et en argent que produit annuellement le globe[2]. Ce fait ne s'est
révélé que depuis peu de temps, mais il n'a pas échappé aux hommes
d'État qui gouvernent l'Union.
[Note 2: Voici, d'après des renseignements officiels, quelle a dû
être la production d'or et d'argent des États-Unis en 1867, une année
des moins favorisées:
Californie 125,000,000 fr.
Nevada 100,000,000
Montana 60,000,000
Idaho 30,000,000
Colorado 25,000,000
Orégon 10,000,000
Autres États ou territoires 25,000,000
-----------
Total de la production d'or et d'argent
aux États-Unis en 1867 375,000,000 fr.
]
Chaque année, dans son message, le président fait connaître les détails
statistiques de la production de l'or et de l'argent, et d'année, en
année, il a généralement lieu de féliciter le pays des résultats et des
progrès obtenus.
Aux États-Unis, on ne se contente pas de savoir, on veut voir. Aussi
ces mines du Grand-Ouest, dont le monde s'entretient, sont-elles
l'objet de nombreuses visites, non-seulement de la part des savants,
des ingénieurs, mais aussi des journalistes, des économistes, des
hommes d'État de l'Union. Un des politiques les plus connus en Amérique
et des plus modérés, M. Colfax, le même que la voix publique semble
désigner aux élections prochaines pour la vice-présidence, si le
général Grant est nommé président, a raconté dans un de ses nombreux
_speeches_ ses visites aux mines d'or et d'argent du _Far-West_, en
1865. Il était alors et il est encore président (_speaker_) de la
chambre des représentants à Washington, et il profita des vacances
de la session pour aller voir, dit-il, dans l'extrême-ouest, de
vrais mineurs, de vrais Indiens, de vrais Mormons. Il partit dans la
diligence transcontinentale, accompagné de quelques amis, entre autres
d'un journaliste de Springfield (Massachusetts), M. Bowles, qui a
laissé de ce voyage une intéressante description.
La veille de son départ, le 14 avril, M. Colfax alla prendre congé du
président.
«Je veux, lui dit Lincoln, que vous soyez mon interprète auprès des
mineurs que vous allez visiter. J'ai la plus large idée de la richesse
minérale de notre pays, je la crois inépuisable. Elle abonde dans tout
l'Ouest, des Montagnes-Rocheuses au Pacifique, et l'exploitation en est
à peine commencée. Pendant la guerre, alors que nous ajoutions chaque
jour une couple de millions de dollars à notre dette nationale, je
n'avais pas le loisir d'encourager chez nous la production des métaux
précieux, nous avions d'abord la nation à sauver; mais à présent que
nous connaissons le montant de notre dette, plus nos mines extrairont
d'or et d'argent, et plus nous effectuerons facilement le payement de
ce que nous devons.
«Je veux désormais, ajouta-t-il avec une grande animation, féconder nos
exploitations souterraines par tous les moyens qui sont en mon pouvoir.
Nous comptons par centaines de mille les soldats congédiés, et l'on
craint que le retour dans leurs foyers d'un si grand nombre d'hommes
ne paralyse l'industrie en lui fournissant tout à coup un plus grand
nombre de bras que celui dont elle a besoin. Je veux essayer d'attirer
ces hommes vers les richesses cachées de nos montagnes, où il y a assez
de place pour tous. L'immigration, même pendant la guerre, ne s'est
pas arrêtée, et nous recevons sur nos rivages un chiffre toujours plus
imposant chaque année du trop-plein des habitants de l'Europe. J'ai
l'intention de diriger ces immigrants sur les mines d'or et d'argent
qui gisent pour eux dans l'Ouest.
«Dites aux mineurs, de ma part, que je prendrai leurs intérêts autant
qu'il sera en moi de le faire, parce que de leur prospérité dépend
celle du pays. Oui, s'écria-t-il en finissant, tandis que ses yeux
brillaient d'enthousiasme, nous prouverons en très-peu d'années que
nous sommes le trésor du globe!»
Ici, je vous entends me dire: «Où donc avez-vous pris ces paroles de
Lincoln?» Je viens de les traduire textuellement d'un discours que M.
Colfax prononça devant les mineurs du Colorado, à Central City, le 27
mai 1865. Vous voyez que nous n'avons pas été les seuls à faire des
conférences devant les braves pionniers des Montagnes-Rocheuses, et que
le président de l'assemblée législative à Washington nous avait précédé
lui-même dans cette voie.
Le soir de ce même jour, 14 avril 1865, M. Colfax retourna de nouveau
vers Lincoln et le trouva partant pour le théâtre. Lincoln l'invita
à l'accompagner. Ayant pris d'autres engagements pour la soirée, et
devant d'ailleurs quitter Washington le lendemain matin, M. Colfax ne
put accepter cette invitation. Comme le président franchissait la porte
de la Maison Blanche, et serrait la main au voyageur:
«N'oubliez pas, Colfax, lui dit-il, notre conversation d'aujourd'hui;
rapportez à ces mineurs ce que je vous ai dit pour eux. Bon voyage! je
vous enverrai un télégramme à San-Francisco. Adieu!»
Ce furent les derniers adieux de Lincoln, et les dernières paroles
qu'il prononça sur les affaires du pays; c'est peut-être moins d'une
heure après que l'ancien comédien John Booth le tuait à bout portant,
d'un coup de pistolet, dans une loge d'avant-scène au théâtre Ford.
Et maintenant je ne vous dis pas adieu, comme le président martyr
à M. Colfax; je vous dis au revoir! Je repars demain pour Denver,
et de là pour Chayennes. Cette ville naissait à peine lors de mon
arrivée dans les prairies, il y a un mois; aujourd'hui elle a 3,000
habitants. Il y a un mois, le chemin de fer du Pacifique s'arrêtait à
Julesburg; aujourd'hui il a gagné Chayennes, qui est à 140 milles ou
225 kilomètres plus à l'ouest, au pied même des Montagnes-Rocheuses. Il
faut bien aller saluer ces merveilles, voir comment poussent les villes
et les chemins de fer aux États-Unis, et de là aller dire bonjour aux
Peaux-Rouges du Dakota, les Sioux, les Corbeaux, les Gros-Ventres.
Les touristes de la Méditerranée disent: «Voir Naples et puis mourir!»
Moi, humble excursionniste des prairies du _Far-West_, je dis:
«Voir les Peaux-Rouges et se faire scalper, mais au moins voir les
Peaux-Rouges!»
IX
LA NAISSANCE D'UNE VILLE.
Chayennes, territoire de Dakota, au fond des
prairies, 1er novembre.
Nous sommes partis hier matin de Denver, dans la diligence continentale
et par le plus beau temps du monde. Le coche était plein, dedans,
dehors, non de bagages, mais de voyageurs. Nous étions neuf dans la
boîte intérieure, trois sur chaque rang: je vous laisse à juger quel
supplice!
J'avais à côté de moi un révérend de gros calibre qui laissait le
Colorado où il n'avait pas fait ses affaires, pour aller à Chicago
diriger un journal et une imprimerie appartenant à la secte qu'il
défendait.
Devant moi était un ingénieur allemand, d'une corpulence non moins
formidable, et qui s'en retournait dans le Wisconsin pour y reprendre
la direction d'importantes mines de zinc, après être venu faire une
promenade minéralogique de quelques mois dans les Montagnes-Rocheuses.
Faut-il parler de mes autres compagnons? Vous les connaissez en partie:
le colonel Heine, M. Whitney. Un troisième est un journaliste de
Central City, propriétaire de mines dans le Colorado, et inventeur d'un
procédé nouveau pour le traitement des sulfures aurifères; qui n'a pas
inventé ici son petit procédé? Il se rend dans les États de l'Est pour
tirer parti de sa découverte, former une compagnie. En Amérique on fait
ainsi 2,000 lieues sous le plus léger prétexte.
Nous avons cette fois laissé nos armes avec nos bagages. Pas d'Indiens
dévastateurs sur la route. A la lune d'octobre, la paix a été
solennellement signée dans le Kansas par les commissaires de l'Union
avec les cinq grandes nations du Sud: les Apaches, les Kayoways, les
Comanches, les Arrapahoes, les Chayennes. Nous pourrons voyager et
dormir tranquilles sur la route du grand désert, à travers le pays des
hautes herbes. Que le Manitou ou Grand Esprit en soit loué!
A la Porte (encore un nom franco-canadien respecté par la géographie
américaine), nous avons laissé la diligence continentale poursuivre sa
route vers le pays des Mormons, ces heureux polygames, et de là vers
l'État sauvage de Nevada aux mines d'argent inépuisables, enfin vers
la fertile Californie. Un coche supplémentaire est venu au-devant des
voyageurs à destination de Chayennes et des États de l'Est. Nous étions
presque tous de ce nombre, et nous avons remis à une autre fois notre
visite aux _Saints du dernier jour_, car le pape des Mormons, Brigham
Young, pendant que nous étions encore dans le Colorado, nous a écrit
qu'il nous attendait.
Quel beau temps nous avons eu pendant ce voyage d'une centaine de
milles à travers les grandes plaines! Le trajet a duré vingt-quatre
heures. Le ciel était, comme pendant tout le mois précédent, sans aucun
nuage, aucune vapeur ne voilait la transparence de l'atmosphère, et
l'air, ainsi qu'il est naturel à ces hauteurs, était d'une légèreté
exceptionnelle. La température était printanière, et un splendide
tableau s'est déroulé à notre vue tout le long du chemin.
Le profil des Montagnes-Rocheuses offre un coup d'œil des plus
féeriques. Au Sud, le pic de Pike porte jusqu'aux nues sa cime
neigeuse, haute de plus de 4,200 mètres, et garde le nom du célèbre
explorateur, le capitaine Pike, qui l'a le premier mesuré en 1806.
Au nord, le pic de Long, baptisé en 1820, par un autre hardi voyageur,
le colonel Long, élève à la même hauteur sa cime non moins pittoresque.
Les deux pics sont séparés par un intervalle de 170 milles, et
cependant l'œil les embrasse à la fois.
Vu sous un certain angle, le pic de Long présente deux pointes
isolées: de là le nom de _pic des deux Oreilles_ que lui avaient donné
les anciens coureurs des prairies, les trappeurs et les traitants
canadiens. Dès le dix-septième siècle, ceux-ci fréquentaient ces
parages et avaient certainement découvert, avant le capitaine Pike et
le colonel Long, les pics qui devaient immortaliser ces derniers. De
quelque côté du Missouri ou du Mississipi que l'on vienne, quand on
s'est avancé de quelques centaines de milles dans les prairies, on ne
tarde pas en effet de découvrir l'un ou l'autre de ces pics, et souvent
tous les deux à la fois. On s'oriente même sur ces montagnes, comme le
marin sur l'étoile polaire.
Entre les deux pics est le mont Lincoln, plus élevé encore que les
précédents et plus haut que notre mont Blanc, puisqu'il dépasse,
dit-on, 5,000 mètres.
Le mont Lincoln a été ainsi nommé en l'honneur du président martyr,
qui n'avait pas besoin de ce baptême pour que son nom, pur entre tous,
passât jusqu'à la plus lointaine prospérité.
Cette magnifique ligne de montagnes est la plus belle de l'Amérique
du Nord. Dans le Colorado, qu'elle recoupe le long d'un méridien,
elle apparaît, à travers l'atmosphère transparente et limpide, comme
une masse ondoyante aux tons bleus et violets, qui rappellent ceux
de l'Apennin. Toutefois les découpures de la montagne péninsulaire,
bien qu'ayant été chantées par Horace et tant d'autres poëtes, n'ont
pas les vives allures de cette partie des Montagnes-Rocheuses, toute
composée de granits aigus ou de schistes aux lits contournés. Le
ciel du Colorado rappelle aussi le ciel de l'Italie. Chacun fait ces
rapprochements, et le voyageur venu de l'Europe croit être près de son
pays, tandis que 3,000 lieues l'en séparent.
Après une aussi douce journée et d'aussi agréables impressions, quel
réveil nous avons eu! Pascal disait: «Vérité en deçà des Pyrénées,
erreur au delà!» nous aurions pu dire en touchant au terme de notre
route: «Beau temps en deçà du Colorado, tempête au delà!» Ce matin,
en arrivant à Chayennes, sur ce plateau dont l'altitude dépasse 2,000
mètres, nous avons essuyé un véritable cyclone comme en plein Océan.
Le vent, venant des montagnes, avait passé sur leurs cimes glacées. Il
était froid comme en hiver, soufflait avec une épouvantable violence,
et soulevait en épais tourbillons le sable siliceux de la prairie.
Dès novembre, la saison change ici brusquement, et, de trois en trois
jours, des coups de vent, mêlés de neige, s'élèvent soudainement.
Puis le soleil reprend le dessus, et le ciel offre, comme en été, une
transparence d'azur.
Nous sommes allés frapper à la maison, si vous préférez, à l'hôtel du
Doge, _Dodge house_, où l'on nous a offert, si nous étions fatigués,
de nous reposer dans la chambre commune. Il n'y avait pas moins de
trente lits, la plupart occupés par deux dormeurs à la fois. Les usages
démocratiques du _Far-West_ autorisent cette fraternité nocturne, et
l'Américain s'y prête de fort bonne grâce.
Nous avons jugé convenable de ne partager le lit de personne; mais
dans le salon commun, où chacun faisait sa toilette, il a bien fallu
user des mêmes brosses, des mêmes peignes et, disons-le, de la
même serviette. J'ai fait rouler le lin maculé, tacheté de marques
noirâtres, jusqu'à trouver une place intacte, et je m'en suis bravement
frotté la face. Qu'y faire? comme disait cet Espagnol: _Es la costumbre
del pais_. C'est la coutume du pays; il faut s'y plier comme tout le
monde, on serait mal venu de faire ici le délicat.
Le buvetier de la maison du Doge, qui distribue à ses nombreux chalands
l'_ale_ et le _whisky_, nous demande de lui laisser nos armes.
Carabines et revolvers n'ont plus droit, sous peine d'une sévère
amende, de se montrer en ville, et cette décision a été prise par
le conseil municipal de Chayennes, à la suite de quelques rixes qui
ont eu lieu tout récemment. De plus, on a chassé les délinquants qui
troublaient la paix publique et donnaient le scandale dans cette ville
née d'hier. Bravo! et voilà qui promet. On sort sans armes et l'on ne
se promène qu'au milieu d'honnêtes gens. Et dire qu'il a fallu pour
cela venir au fond des prairies, au pied des Montagnes-Rocheuses, à 520
milles à l'ouest du Missouri!