Rassurez-vous. Ici ce n'a pas été, comme en d'autres pays, un mélange

de tous les peuples, et en grande partie l'écume de toutes les nations.

Les pionniers seuls des derniers États de l'Ouest sont venus. Il y a

bien eu, comme je vous le disais, quelques troubles au commencement;

mais tout s'est passé entre Américains et à l'américaine, et le calme

est bien vite revenu. Les bons ayant été tout d'abord en majorité

ont dispersé pour toujours les méchants. Les pionniers sont arrivés

avec leur famille, leur femme, leurs enfants, et dès le premier jour

société a été fondée sur des bases éternellement durables.

Le confort, les habitudes de la vie intérieure, le _home_, autant chéri

de l'Américain que de l'Anglais, ont bien vite été retrouvés, rétablis,

par les pionniers du Colorado, et vous seriez aujourd'hui étonné de

rencontrer au milieu de ces contrées tant d'élégance et de bien-être.

J'ai vu ici des dames qu'envieraient ou que regrettent New-York

et Boston. Nous avons dîné hier chez M. le sénateur Evans, ancien

gouverneur du Colorado. La société était choisie, pleine d'entrain, et

l'on a causé comme dans un salon de Paris; disons, si vous le voulez,

comme dans un salon d'Américains des mieux élevés. On a surtout causé

de l'Exposition internationale du champ de Mars, que l'on suit dans

tous ces pays avec une curiosité émue.

Notre aimable compagnon, M. Whitney, commissaire du Colorado à

l'Exposition, et qui rapporte à son pays d'adoption la médaille d'or,

est partout acclamé, fêté. C'est pour lui faire accueil que M. Evans

a réuni à table quelques amis. Les journaux célèbrent à l'envi la

gloire de l'heureux commissaire, et l'on ne parle plus que de l'envoyer

comme représentant du territoire à Washington. C'est désormais le

_representative man_ du Colorado.

J'aime déjà ce jeune pays qui se passionne ainsi pour ses affaires.

Aussi vous en parlerai-je plus au long dans une prochaine lettre, que

je daterai de Golden City.

VI

LES FONDATEURS DU COLORADO.

Georgetown, dans les Montagnes-Rocheuses,

23 octobre.

Je vous disais dans ma dernière lettre, datée de Denver, 6 octobre,

que je vous parlerais plus au long du territoire de Colorado, en vous

écrivant de sa capitale, Golden City.

Ce projet, je n'ai pu le mettre à exécution lors de mon passage dans la

Ville-d'Or, où je n'arrivai qu'assez tard dans la nuit, de retour d'une

visite aux mines de charbon de Boulder: la nature a tout donné à ce

riche pays.

Le lendemain nous prîmes dès l'aube la diligence qui devait

nous conduire sur un des plus hauts lieux habités dans les

Montagnes-Rocheuses, à Central City, ville bien nommée pour nous, car

elle a été en quelque sorte le centre d'où nous avons fait rayonner

toutes nos explorations.

A cheval dès le matin, nous avons parcouru pendant trois semaines

toutes les mines, toutes les localités alpestres de ce curieux

territoire, tantôt nous élevant sur les plus hauts sommets, tantôt

parcourant les vallées les plus profondes. Bernardins et bénédictins,

s'ils eussent été de la partie, auraient été également satisfaits, car

si les premiers, à l'exemple de leur maître, aimaient les vallons, les

autres ne dédaignaient pas les collines:

Bernardus valles, colles Benedictus amabat.

J'ai quitté, pendant tout ce temps, la plume pour le marteau de

mineur, et c'est pourquoi vous n'avez plus reçu de mes nouvelles.

Je suis descendu dans les puits les plus profonds, entré dans les

galeries sinueuses; j'ai parcouru les placers, visité les usines où

l'on traite les minerais d'or et d'argent, et j'ai rapporté de toutes

mes excursions l'impression la plus favorable de l'activité et de

l'intelligence qu'ont développées en tout les pionniers du Colorado.

Nous avons fait nos courses à cheval, chevauchant entre matin et soir,

quelquefois plusieurs jours de suite. J'ai retrouvé là les excellentes

bêtes mexicaines que j'avais déjà montées en Californie, et qui

vont douze heures au trot, au galop, sans s'arrêter, sans manger, se

contentant d'arracher au passage quelques brins de bruyères, quand il

y en a sur le chemin. Elles veulent aussi boire à tous les ruisseaux.

Laissons-les étancher leur soif, si tel est leur bon plaisir. Les

bonnes bêtes! comme elles font honneur le soir au repas de l'écurie!

Infatigables, elles fatiguent cependant le cavalier, et je dois vous

avouer qu'hier soir, arrivant à Georgetown, la ville centrale des mines

d'argent, comme Central City est celle des mines d'or, je me laissai

glisser à bas de ma monture en jetant le cri du président péruvien

Castilla: _No puedo mas_, Je n'en puis plus! Le vieux président tomba

ainsi, il y a quelques mois, sur la route d'Arequipa, pour rendre l'âme

et s'en aller dans l'autre monde; je tombai comme lui devant l'hôtel

de Georgetown, mais pour me relever de suite et m'en aller souper et

dormir.

Nous sommes allés à cheval comme les Castillans qui, aujourd'hui

encore, ne peuvent parcourir la plupart des mines de leur pays que de

cette façon; mais ne croyez pas qu'ici les routes manquent, bien que

nous soyons en pays montagneux. Partout courent des diligences, du type

que vous savez; partout sont disposés des relais, des tables d'hôte,

des buvettes. Sur ces chemins ouverts un peu par la nature, un peu

par les hommes, et très-mal entretenus par ceux-ci; sur ces chemins,

où il est rare de rencontrer un cantonnier, et sur lesquels ne veille

aucun corps officiel des ponts et chaussées, la poussière s'élève en

épais tourbillons, quand le coche s'avance, rapide, au galop de ses six

chevaux. On est littéralement poudré, aveuglé, dans ce pays surtout, où

il ne tombe pas une goutte d'eau pendant plus de six mois. Aux relais

de la diligence, une cuvette et un pot à eau vous attendent, avec du

savon et une serviette sans fin tournant autour d'un rouleau supérieur.

Des miroirs, des peignes, des brosses sont là; des brosses de toute

espèce, même la brosse à dents, retenue par une longue ficelle, pour

que chacun s'en serve et que nul ne l'emporte. A Paris, vous allez rire

de ces usages démocratiques; ici ils sont acceptés de tous et sont même

les bienvenus, sauf peut-être la brosse à dents, qu'on regarde d'un œil

soupçonneux.

Que de fois, dans tout le Grand-Ouest, sur toutes les routes, sur tous

les railroads, j'ai béni cette eau bienfaisante et ces instruments de

toilette si libéralement offerts à tous!

Reportez-vous à ce qu'on endure en été sur nos chemins de fer, où

certains de ces usages devraient bien être admis dans les principales

de nos stations, accordés généreusement, comme une chose due, et sans

que nul soit obligé de payer.

Si la poussière en pays de plaines est ici le plus grand ennemi du

voyageur, en pays de montagnes il y a les cahots de la diligence, dont

vous ne pouvez vous faire une idée. La voiture roule au grand galop aux

descentes les plus vertigineuses, sur de gros cailloux, sur des blocs

de rocher.

Impassible à son poste, l'automédon conduit d'une main assurée les six

bucéphales qui lui sont confiés. On se demande comment il n'est jamais

jeté hors de son siége: on l'y dirait maintenu par des courroies. A

l'intérieur, les voyageurs pâtissent, moulus, brisés par les cahots.

Quelques-uns ont le mal de mer, par suite de ce roulis et de ce tangage

si nouveaux pour eux.

Et néanmoins, ce mode d'aller est général dans tous les États-Unis.

Je l'ai retrouvé même en Californie. On conte qu'il y a quelques

années, le grand journaliste de New-York, M. Horace Greeley, attendu à

San-Francisco pour des conférences ou lectures, s'y rendait par terre

dans la diligence continentale. Comme il traversait les cols de la

Sierra-Nevada, et que la voiture n'allait pas assez vite à son gré, il

craignit d'arriver en retard. Les affiches étaient déjà faites et les

jours indiqués. Il pria donc le postillon de fouetter ses chevaux, et

d'aller un peu plus vite. «Tenez-vous bien sur votre siége, répondit

l'homme, et je vous amènerai à temps.» Et lâchant les rênes, excitant

vigoureusement ses bêtes, il lança la voiture au grand galop sur une

descente en précipice. Le journaliste réclamait, criait, tempêtait,

n'en pouvait plus. «Tenez-vous bien sur votre siége, monsieur Greeley,

et vous arriverez à temps,» lui cria derechef le postillon, l'œil

souriant, la bouche moqueuse.

M. Greeley arriva en effet à l'heure, et, oubliant toute rancune, il

récompensa son bourreau en lui faisant cadeau d'un vêtement tout neuf.

L'histoire est restée légendaire parmi les voyageurs du _Far-West_, et

le postillon, qui exerce toujours, a fait graver sur le boîtier de sa

montre sa réponse à M. Greeley: «Tenez-vous bien, monsieur Greeley, et

vous arriverez à temps!» On prétend même que cette montre a été donnée

en souvenir à ce brave homme, sinon par l'impatient journaliste, au

moins par un voyageur qui avait fait la route avec le même postillon, à

qui il avait entendu raconter cette histoire.

Les moyens de locomotion rapides, assurés, ont toujours été regardés

par les Américains comme un des agents les plus certains de leurs

vastes colonisations.

Vous venez de voir que le Colorado n'a point failli à ces idées. Dès

les premiers jours de la naissance de ce territoire, l'_overland-mail_

est venu à lui, changeant sa ligne de parcours à mesure qu'un pays

nouveau se fondait, et ne réclamant du gouvernement fédéral aucun

supplément d'indemnité, aucun dédommagement.

Chacun se déplace ici avec les affaires, et ne reste pas immobile dans

le coin qu'il a une fois choisi.

Je vous ai déjà parlé assez au long de l'_overland-mail_. La merveille

la plus étonnante réalisée par les Américains dans la traversée du

Grand-Ouest a été celle du _poney_. Ce service est né en Californie

en 1860, et il a fonctionné jusqu'au jour où une ligne télégraphique

continue a relié le Pacifique au Missouri et de là à l'Atlantique.

On franchissait en six jours, au moyen d'un cheval rapide ou poney,

la distance de 1,600 milles ou 650 lieues qui existait alors entre

l'extrême limite télégraphique des États atlantiques et celle du

jeune État du Pacifique. Cheval et cavalier se renouvelaient à chaque

station, et la bête partait au galop, arrêtée quelquefois en chemin

par le Peau-Rouge, qui guettait le coureur pour le tuer et voler le

cheval. Ce service n'en fit pas moins merveille, et ce fut par ce moyen

que le 12 novembre 1860 furent apportées à San-Francisco les dépêches

d'Europe du 21 octobre, c'est-à-dire datant à peine de vingt jours, et

la nouvelle de l'élection présidentielle du 6 novembre, qui donnait la

majorité au candidat abolitionniste Lincoln. Aujourd'hui le télégraphe

a remplacé le poney, et l'on peut avoir à San-Francisco une dépêche de

Paris avant l'heure où elle a été envoyée, grâce à la vitesse du fluide

électrique et à la différence des méridiens.

Les services des diligences, du poney, du télégraphe, semblaient donc

avoir préparé comme à souhait la colonisation du Colorado, quand les

pionniers sont venus: il fallait l'homme pour achever cette œuvre à

laquelle aidaient déjà tant d'avantages matériels!

Le pionnier! je ne l'ai jamais vu ni si grand, ni si viril, ni si

moral. Nous sommes descendus à Central-City, dans une des plus

honorables familles du pays, celle de M. Whiting, agent des mines de M.

Whitney.

L'hospitalité la plus cordiale nous a été donnée par ces braves gens,

et l'élégant cottage qui les abrite s'est encore embelli pour nous

recevoir.

M. Whiting a auprès de lui sa femme et ses enfants. Deux de ses filles

sont mariées et vivent sous le même toit que leur père, avec toute leur

famille. Dans cette ruche travailleuse, chacun a son occupation: les

hommes vont le jour aux affaires, les jeunes filles ou les garçons à

l'école, les femmes soignent la maison. Pas de domestiques, on n'en

trouverait pas, ou ils coûteraient trop cher, 20 francs par jour!

Le soir, tout le monde se réunit: on cause, on lit, on fait de

la musique; les dames travaillent à des ouvrages d'aiguille, les

enfants mêlent leurs jeux bruyants aux distractions plus calmes des

grands-parents. C'est l'honnête et austère famille du pionnier; chacun

a planté là ses pénates pour jamais, sans aucun esprit de retour.

Que de bons jours mes compagnons et moi avons passés dans cette

hospitalière demeure! que d'agréables souvenirs nous en emportons!

Jamais le moindre nuage ne s'est levé au milieu de toutes ces

personnes, d'esprit et de caractère si divers. Et ce que je dis pour

cette famille pourrait s'appliquer à cent autres que j'ai rencontrées à

Black-Hawk, Nevada, Idaho, Empire, Georgetown, etc. Je ne parle pas de

la société de Denver, dont je vous ai déjà fait le tableau.

M. Whiting et les siens sont venus de l'Illinois, dès les premiers

jours de la découverte de l'or au pied des Montagnes-Rocheuses.

Ils avaient une ferme dans cet État, et ils l'ont vendue pour venir

tenter la fortune plus avant dans le _Far-West_. Ils sont tous venus,

hommes, femmes, enfants, comprenant bien qu'il n'y avait de pionniers

et de colons sérieux que ceux qui emportaient avec eux tous leurs

pénates, comme jadis Énée disant adieu à Ilion.

Dans des mines éloignées, dans des vallons déserts, j'ai rencontré

aussi de ces courageux émigrés. Le cottage est au milieu des bois,

perdu dans la montagne ardue ou dans le vallon sombre. Vous entrez:

une femme gracieuse vous accueille; le mari empressé vous offre un

abri sous son toit ou une part du repas. Le linge est d'une éclatante

blancheur; les mets les plus variés, composés souvent par des mains

délicates, naguère habituées à d'autres occupations, ornent la table.

Partout des meubles élégants, et des habitudes de luxe, de confort,

qu'on est tout étonné de rencontrer dans ces lointains déserts.

Sans doute, le spectacle n'est pas partout le même. Je voudrais

maintenant vous décrire quelques nouveaux types de pionniers, ceux

que j'appellerai les aventuriers, les coureurs, les enfants perdus de

la colonisation. Mariés ou célibataires, ceux-ci forment une bande à

part. Je voudrais aussi vous dire un mot des mines d'or et d'argent.

Vous froncez le sourcil. N'ayez crainte; je ne ferai pas trop de

géologie. Au reste, je réserve cela pour une autre lettre. Il ne faut

pas traiter deux sujets à la fois: _non bis in idem_, comme dit le

latin, qu'on parle même dans ces montagnes.

VII

LES MINEURS DES MONTAGNES-ROCHEUSES.

Central City, dans les Montagnes-Rocheuses,

25 octobre.

Nous voici revenus chez les hôtes aimables dont je vous parlais dans

ma précédente lettre. Ailleurs nous n'avons fait que camper, ici nous

avons séjourné quelque temps.

Tout le monde a été pour nous d'une bienveillance empressée. Vous savez

comment nous avons été reçus à Denver; à Georgetown, la ville a demandé

à nous traiter elle-même. Quand nous avons fait appeler l'hôtelier

pour solder notre note, il nous a répondu que c'était le conseil

municipal qui entendait payer. A Central City, la bande musicale nous

a reçus, dès le premier soir de notre arrivée, au son des instruments

de cuivre; elle a joué tout son répertoire, et de plus, pour faire

honneur sans doute au Français qui était là, une _Marseillaise_. Il est

vrai que celle-ci était tellement mitigée, que si on l'eût sonnée de

la sorte à nos volontaires de 93, ils n'auraient certes point marché

au feu avec autant d'entrain. Après tout, c'est peut-être un effet de

climat. Les notes comme les idées changent suivant la latitude, et ce

qui est la _Marseillaise_ au 49e parallèle en Europe, peut devenir une

pastorale au 40e en Amérique.

Nous avons dû partout, pour être agréable au public, faire des

conférences, des _lectures_, comme on dit aux États-Unis, parce que

l'orateur a l'habitude de lire. Les auditeurs sont venus à nous

nombreux, avides d'apprendre.

Ici c'est une société qui a mis une salle à notre disposition; là c'est

un révérend qui nous a gracieusement prêté son église, les salons du

_Mechanic's Institute_ ou de l'Institut des ouvriers n'étant pas assez

grands pour contenir toute la foule.

Le colonel Heine a parlé sur le chemin de fer du Pacifique; M. Whitney,

sur notre Exposition du champ de Mars, et moi j'ai traité devant tous

ces mineurs la question si palpitante pour eux de l'or et de l'argent.

J'aime ces hommes vigoureux et fiers, qui ne demandent leur bien-être

qu'à eux-mêmes et ne comptent pas sur autrui pour arriver à quelque

chose. Dans le Colorado, comme dans toute l'Union, on pratique la

grande maxime anglo-saxonne: _Help yourself!_ Aidez-vous vous-mêmes!

Je vous ai déjà parlé des pionniers venus ici avec leur famille: on

se protége, on se défend mieux quand on est plusieurs; mais nombre

d'émigrés sont arrivés tout seuls et n'en ont pas pour cela perdu

courage. J'ai rencontré l'autre jour sur les mines de Trail-Creek,

dans un vallon étroit, caché au milieu des bois de sapins et entouré

de cimes neigeuses, plusieurs de ces intrépides solitaires. Un, entre

autres, le docteur Howland, de Boston (pourquoi ne le nommerai-je pas?)

m'a surpris par son calme stoïque. D'une excellente famille, ayant reçu

la meilleure éducation, il a quitté le bistouri du chirurgien pour

le pic du mineur. Un des premiers, il est parti pour les placers du

Colorado, et il dirige aujourd'hui une mine de quartz aurifère et un

moulin mécanique à broyer et amalgamer la roche.

La première fois que j'ai vu le docteur, il m'a montré avec une

certaine fierté les beaux échantillons qu'il a trouvés lui-même.

Sur une planche appendue au mur, dans sa cabane, sont quelques

livres de science appliquée: des traités de chimie, de métallurgie,

d'exploitation des mines, un cours de minéralogie. Quelques-uns de

ces livres sont écrits en français. Il y a, là aussi, souvenir des

premières études, un Galien dans l'original, en latin.

--Je me distrais par la lecture, m'a dit le docteur.

Et comme je lui demandais si cet exil au fond des bois et dans un

vallon si triste ne lui était pas pénible.

--Je n'aime pas la société, m'a-t-il répondu. Je suis bien ici et j'y

reste.

--Mais la Bible ne dit-elle pas: Malheur à celui qui est seul! _Væ

soli!_

--La Bible n'a pas dit cela pour moi.

La localité qu'habite le docteur, déserte maintenant, a été naguère

plus vivante, plus animée. Une série de cabanes en ruines, la plupart

bâties de troncs d'arbres et de boue, véritables _log-houses_

de pauvres pionniers, ont un moment répondu au nom retentissant

d'Oroville. Les placers se sont bien vite épuisés, et, avec eux,

ont disparu les espérances des chercheurs, qui sont allés, sans se

décourager aucunement, exercer leurs efforts sur d'autres points.

Ils n'ont pu, comme Bias, emporter leurs maisons sur leurs épaules:

Oroville, à peine née, est déjà une ville en ruines.

Quelques rares mineurs, tenaces, infatigables, découvreurs obstinés,

sont restés avec le docteur Howland. Courant la montagne à mesure

que la vallée leur a fait défaut, ils ont bientôt mis à nu, sur les

flancs tributaires du Trail-Creek, des veines de quartz aurifère.

Grâce aux lois libérales qui régissent l'exploitation des mines dans

toute l'Union, ils ont pu s'adjuger sur l'heure, moyennant quelques

formalités élémentaires, la propriété pleine et entière de ces gîtes,

sur une certaine longueur et une profondeur indéfinie.

Un de ces découvreurs est le Français Chavanne, que j'ai deux fois

rencontré sur les lieux, toujours à l'œuvre, hardi, entreprenant, et

donnant pour sa part une très-bonne opinion des travailleurs de notre

pays. Et cependant Chavanne n'est pas content: Franc-Comtois, il désire

revoir la Comté.

--Ah! monsieur l'ingénieur, me disait-il il y a quelques jours, si vous

pouviez monter une compagnie à Paris pour faire exploiter tous ces

filons, je vous les donnerais pour rien, et j'irais en France revoir

mon vieux père. J'ai bien envie de retourner au pays.

--Mais, Chavanne, au pays ou ici, il faut toujours travailler.

--C'est vrai, monsieur; mais l'Amérique, voyez-vous, ce n'est pas la

France.

--Faites donc comme ces Américains qui viennent ici sans espoir

de retour, et colonisent jusqu'aux plateaux les plus élevés des

Montagnes-Rocheuses.

--Les Américains sont chez eux; moi, je n'ai pas eu de chance.

J'avais gagné de l'argent à New-York dans l'étamage des glaces; mais

le mercure, c'est un mauvais métal, et cependant c'est ce qui m'a

donné l'idée de travailler les mines d'or. J'ai gagné beaucoup au

commencement. J'ai vendu pas mal de filons. A présent les affaires ne

vont plus, et je voudrais bien placer les mines qui me restent. Si vous

pouviez monter une compagnie à Paris, je vous les donnerais pour rien.

Et ce disant, Chavanne me faisait les honneurs de son _log-house_. Il

me montrait, clouée à la muraille, la carte du district aurifère de

Trail-Creek, couverte d'un réseau de filons, réels ou imaginaires,

découverts par les chercheurs de l'endroit, les _prospecters_ comme on

les appelle.

Ces coureurs de montagnes, ces chasseurs de veines métalliques, qui

remettent en mémoire les _buscones_ ou _cateadores_ du Pérou et du

Chili, les _gambusinos_, les _rebuscadores_ du Mexique, ont eu dès les

premiers temps, dans le Colorado, d'illustres représentants. C'est l'un

d'eux, Gregory, ancien mineur de l'État aurifère de Georgie, qui a

découvert, à Central City, le fameux filon qui porte son nom. C'était

au commencement de l'exploitation. «Si les ruisseaux aux pieds des

Montagnes-Rocheuses roulent de l'or, s'était dit Gregory, les montagnes

doivent en renfermer.» Et il était parti, seul, à pied, gravissant les

pentes roides des vallées où nul n'était entré avant lui. Il portait

sur son dos ses vivres, ses outils. Au bout de quelques jours, il

arrive au lieu où est aujourd'hui Central-City, à plus de 2,500 mètres

d'élévation, et, là, trouve la veine tant cherchée, et des pépites d'or

grosses comme des noix.

Mais Gregory n'a plus de vivres et un ouragan de neige s'élève. Comme

quelques vainqueurs, va-t-il périr au milieu même de son triomphe? Il

descend à Auraria, à la Cité des Plaines, aujourd'hui Denver, et, là,

fait confidence à un ami de sa trouvaille. Tous deux reviennent sur

le gîte, l'exploitent avec activité, et, au bout de quelques jours,

rentrent chargés d'or à la ville. Aussitôt le bruit de cette découverte

se répand, et une armée de mineurs accourt dans les défilés des

Montagnes-Rocheuses.

Telle a été l'origine de l'exploitation métallifère à Central City,

tels sont les faits qui ont donné naissance à cette ville et aux cités

voisines de Black-Hawk et de Nevada.

La découverte des mines d'argent de Georgetown est due à des

circonstances analogues. Un beau jour, en 1864, le _gouverneur_

Steele,--que j'ai eu le plaisir de rencontrer à Georgetown, et qui a

reçu, je crois, le titre qu'il porte, parce qu'il a eu quelques chances

d'être nommé gouverneur du Colorado,--le gouverneur Steele part avec

quelques amis.

«Montons sur la cime des montagnes, leur dit-il; il doit y avoir

là-haut des mines d'argent.» Et les uns se dirigent d'un côté, les

autres d'un autre. On se rejoindra sur le Snake-Range (la crête du

Serpent), à 3,500 mètres de hauteur. On reste plusieurs jours dans les

défilés, sur les cols. A la fin, un des chasseurs découvre un filon

très-riche en minerai d'argent.

Quand on a trouvé un filon, on en trouve bientôt un autre. Bref, un

nouveau district métallifère se fonde, celui d'Argentine, rival de

celui de Gregory. La seule différence est qu'ici on exploite l'or, et

là l'argent.

C'est avec de tels hommes et par de tels moyens que le Colorado s'est

formé, développé, et que le travail des mines y a de plus en plus

progressé. A Georgetown, à côté des gouverneurs Steele, Patterson,

etc., j'ai rencontré des chercheurs encore plus nomades, de vrais

aventuriers des montagnes, par exemple l'Américain Brown, qui a

découvert sa bonne part de filons.

Le grand-ouest des États-Unis · 第 3 / 17 段