de tous les peuples, et en grande partie l'écume de toutes les nations.
Les pionniers seuls des derniers États de l'Ouest sont venus. Il y a
bien eu, comme je vous le disais, quelques troubles au commencement;
mais tout s'est passé entre Américains et à l'américaine, et le calme
est bien vite revenu. Les bons ayant été tout d'abord en majorité
ont dispersé pour toujours les méchants. Les pionniers sont arrivés
avec leur famille, leur femme, leurs enfants, et dès le premier jour
société a été fondée sur des bases éternellement durables.
Le confort, les habitudes de la vie intérieure, le _home_, autant chéri
de l'Américain que de l'Anglais, ont bien vite été retrouvés, rétablis,
par les pionniers du Colorado, et vous seriez aujourd'hui étonné de
rencontrer au milieu de ces contrées tant d'élégance et de bien-être.
J'ai vu ici des dames qu'envieraient ou que regrettent New-York
et Boston. Nous avons dîné hier chez M. le sénateur Evans, ancien
gouverneur du Colorado. La société était choisie, pleine d'entrain, et
l'on a causé comme dans un salon de Paris; disons, si vous le voulez,
comme dans un salon d'Américains des mieux élevés. On a surtout causé
de l'Exposition internationale du champ de Mars, que l'on suit dans
tous ces pays avec une curiosité émue.
Notre aimable compagnon, M. Whitney, commissaire du Colorado à
l'Exposition, et qui rapporte à son pays d'adoption la médaille d'or,
est partout acclamé, fêté. C'est pour lui faire accueil que M. Evans
a réuni à table quelques amis. Les journaux célèbrent à l'envi la
gloire de l'heureux commissaire, et l'on ne parle plus que de l'envoyer
comme représentant du territoire à Washington. C'est désormais le
_representative man_ du Colorado.
J'aime déjà ce jeune pays qui se passionne ainsi pour ses affaires.
Aussi vous en parlerai-je plus au long dans une prochaine lettre, que
je daterai de Golden City.
VI
LES FONDATEURS DU COLORADO.
Georgetown, dans les Montagnes-Rocheuses,
23 octobre.
Je vous disais dans ma dernière lettre, datée de Denver, 6 octobre,
que je vous parlerais plus au long du territoire de Colorado, en vous
écrivant de sa capitale, Golden City.
Ce projet, je n'ai pu le mettre à exécution lors de mon passage dans la
Ville-d'Or, où je n'arrivai qu'assez tard dans la nuit, de retour d'une
visite aux mines de charbon de Boulder: la nature a tout donné à ce
riche pays.
Le lendemain nous prîmes dès l'aube la diligence qui devait
nous conduire sur un des plus hauts lieux habités dans les
Montagnes-Rocheuses, à Central City, ville bien nommée pour nous, car
elle a été en quelque sorte le centre d'où nous avons fait rayonner
toutes nos explorations.
A cheval dès le matin, nous avons parcouru pendant trois semaines
toutes les mines, toutes les localités alpestres de ce curieux
territoire, tantôt nous élevant sur les plus hauts sommets, tantôt
parcourant les vallées les plus profondes. Bernardins et bénédictins,
s'ils eussent été de la partie, auraient été également satisfaits, car
si les premiers, à l'exemple de leur maître, aimaient les vallons, les
autres ne dédaignaient pas les collines:
Bernardus valles, colles Benedictus amabat.
J'ai quitté, pendant tout ce temps, la plume pour le marteau de
mineur, et c'est pourquoi vous n'avez plus reçu de mes nouvelles.
Je suis descendu dans les puits les plus profonds, entré dans les
galeries sinueuses; j'ai parcouru les placers, visité les usines où
l'on traite les minerais d'or et d'argent, et j'ai rapporté de toutes
mes excursions l'impression la plus favorable de l'activité et de
l'intelligence qu'ont développées en tout les pionniers du Colorado.
Nous avons fait nos courses à cheval, chevauchant entre matin et soir,
quelquefois plusieurs jours de suite. J'ai retrouvé là les excellentes
bêtes mexicaines que j'avais déjà montées en Californie, et qui
vont douze heures au trot, au galop, sans s'arrêter, sans manger, se
contentant d'arracher au passage quelques brins de bruyères, quand il
y en a sur le chemin. Elles veulent aussi boire à tous les ruisseaux.
Laissons-les étancher leur soif, si tel est leur bon plaisir. Les
bonnes bêtes! comme elles font honneur le soir au repas de l'écurie!
Infatigables, elles fatiguent cependant le cavalier, et je dois vous
avouer qu'hier soir, arrivant à Georgetown, la ville centrale des mines
d'argent, comme Central City est celle des mines d'or, je me laissai
glisser à bas de ma monture en jetant le cri du président péruvien
Castilla: _No puedo mas_, Je n'en puis plus! Le vieux président tomba
ainsi, il y a quelques mois, sur la route d'Arequipa, pour rendre l'âme
et s'en aller dans l'autre monde; je tombai comme lui devant l'hôtel
de Georgetown, mais pour me relever de suite et m'en aller souper et
dormir.
Nous sommes allés à cheval comme les Castillans qui, aujourd'hui
encore, ne peuvent parcourir la plupart des mines de leur pays que de
cette façon; mais ne croyez pas qu'ici les routes manquent, bien que
nous soyons en pays montagneux. Partout courent des diligences, du type
que vous savez; partout sont disposés des relais, des tables d'hôte,
des buvettes. Sur ces chemins ouverts un peu par la nature, un peu
par les hommes, et très-mal entretenus par ceux-ci; sur ces chemins,
où il est rare de rencontrer un cantonnier, et sur lesquels ne veille
aucun corps officiel des ponts et chaussées, la poussière s'élève en
épais tourbillons, quand le coche s'avance, rapide, au galop de ses six
chevaux. On est littéralement poudré, aveuglé, dans ce pays surtout, où
il ne tombe pas une goutte d'eau pendant plus de six mois. Aux relais
de la diligence, une cuvette et un pot à eau vous attendent, avec du
savon et une serviette sans fin tournant autour d'un rouleau supérieur.
Des miroirs, des peignes, des brosses sont là; des brosses de toute
espèce, même la brosse à dents, retenue par une longue ficelle, pour
que chacun s'en serve et que nul ne l'emporte. A Paris, vous allez rire
de ces usages démocratiques; ici ils sont acceptés de tous et sont même
les bienvenus, sauf peut-être la brosse à dents, qu'on regarde d'un œil
soupçonneux.
Que de fois, dans tout le Grand-Ouest, sur toutes les routes, sur tous
les railroads, j'ai béni cette eau bienfaisante et ces instruments de
toilette si libéralement offerts à tous!
Reportez-vous à ce qu'on endure en été sur nos chemins de fer, où
certains de ces usages devraient bien être admis dans les principales
de nos stations, accordés généreusement, comme une chose due, et sans
que nul soit obligé de payer.
Si la poussière en pays de plaines est ici le plus grand ennemi du
voyageur, en pays de montagnes il y a les cahots de la diligence, dont
vous ne pouvez vous faire une idée. La voiture roule au grand galop aux
descentes les plus vertigineuses, sur de gros cailloux, sur des blocs
de rocher.
Impassible à son poste, l'automédon conduit d'une main assurée les six
bucéphales qui lui sont confiés. On se demande comment il n'est jamais
jeté hors de son siége: on l'y dirait maintenu par des courroies. A
l'intérieur, les voyageurs pâtissent, moulus, brisés par les cahots.
Quelques-uns ont le mal de mer, par suite de ce roulis et de ce tangage
si nouveaux pour eux.
Et néanmoins, ce mode d'aller est général dans tous les États-Unis.
Je l'ai retrouvé même en Californie. On conte qu'il y a quelques
années, le grand journaliste de New-York, M. Horace Greeley, attendu à
San-Francisco pour des conférences ou lectures, s'y rendait par terre
dans la diligence continentale. Comme il traversait les cols de la
Sierra-Nevada, et que la voiture n'allait pas assez vite à son gré, il
craignit d'arriver en retard. Les affiches étaient déjà faites et les
jours indiqués. Il pria donc le postillon de fouetter ses chevaux, et
d'aller un peu plus vite. «Tenez-vous bien sur votre siége, répondit
l'homme, et je vous amènerai à temps.» Et lâchant les rênes, excitant
vigoureusement ses bêtes, il lança la voiture au grand galop sur une
descente en précipice. Le journaliste réclamait, criait, tempêtait,
n'en pouvait plus. «Tenez-vous bien sur votre siége, monsieur Greeley,
et vous arriverez à temps,» lui cria derechef le postillon, l'œil
souriant, la bouche moqueuse.
M. Greeley arriva en effet à l'heure, et, oubliant toute rancune, il
récompensa son bourreau en lui faisant cadeau d'un vêtement tout neuf.
L'histoire est restée légendaire parmi les voyageurs du _Far-West_, et
le postillon, qui exerce toujours, a fait graver sur le boîtier de sa
montre sa réponse à M. Greeley: «Tenez-vous bien, monsieur Greeley, et
vous arriverez à temps!» On prétend même que cette montre a été donnée
en souvenir à ce brave homme, sinon par l'impatient journaliste, au
moins par un voyageur qui avait fait la route avec le même postillon, à
qui il avait entendu raconter cette histoire.
Les moyens de locomotion rapides, assurés, ont toujours été regardés
par les Américains comme un des agents les plus certains de leurs
vastes colonisations.
Vous venez de voir que le Colorado n'a point failli à ces idées. Dès
les premiers jours de la naissance de ce territoire, l'_overland-mail_
est venu à lui, changeant sa ligne de parcours à mesure qu'un pays
nouveau se fondait, et ne réclamant du gouvernement fédéral aucun
supplément d'indemnité, aucun dédommagement.
Chacun se déplace ici avec les affaires, et ne reste pas immobile dans
le coin qu'il a une fois choisi.
Je vous ai déjà parlé assez au long de l'_overland-mail_. La merveille
la plus étonnante réalisée par les Américains dans la traversée du
Grand-Ouest a été celle du _poney_. Ce service est né en Californie
en 1860, et il a fonctionné jusqu'au jour où une ligne télégraphique
continue a relié le Pacifique au Missouri et de là à l'Atlantique.
On franchissait en six jours, au moyen d'un cheval rapide ou poney,
la distance de 1,600 milles ou 650 lieues qui existait alors entre
l'extrême limite télégraphique des États atlantiques et celle du
jeune État du Pacifique. Cheval et cavalier se renouvelaient à chaque
station, et la bête partait au galop, arrêtée quelquefois en chemin
par le Peau-Rouge, qui guettait le coureur pour le tuer et voler le
cheval. Ce service n'en fit pas moins merveille, et ce fut par ce moyen
que le 12 novembre 1860 furent apportées à San-Francisco les dépêches
d'Europe du 21 octobre, c'est-à-dire datant à peine de vingt jours, et
la nouvelle de l'élection présidentielle du 6 novembre, qui donnait la
majorité au candidat abolitionniste Lincoln. Aujourd'hui le télégraphe
a remplacé le poney, et l'on peut avoir à San-Francisco une dépêche de
Paris avant l'heure où elle a été envoyée, grâce à la vitesse du fluide
électrique et à la différence des méridiens.
Les services des diligences, du poney, du télégraphe, semblaient donc
avoir préparé comme à souhait la colonisation du Colorado, quand les
pionniers sont venus: il fallait l'homme pour achever cette œuvre à
laquelle aidaient déjà tant d'avantages matériels!
Le pionnier! je ne l'ai jamais vu ni si grand, ni si viril, ni si
moral. Nous sommes descendus à Central-City, dans une des plus
honorables familles du pays, celle de M. Whiting, agent des mines de M.
Whitney.
L'hospitalité la plus cordiale nous a été donnée par ces braves gens,
et l'élégant cottage qui les abrite s'est encore embelli pour nous
recevoir.
M. Whiting a auprès de lui sa femme et ses enfants. Deux de ses filles
sont mariées et vivent sous le même toit que leur père, avec toute leur
famille. Dans cette ruche travailleuse, chacun a son occupation: les
hommes vont le jour aux affaires, les jeunes filles ou les garçons à
l'école, les femmes soignent la maison. Pas de domestiques, on n'en
trouverait pas, ou ils coûteraient trop cher, 20 francs par jour!
Le soir, tout le monde se réunit: on cause, on lit, on fait de
la musique; les dames travaillent à des ouvrages d'aiguille, les
enfants mêlent leurs jeux bruyants aux distractions plus calmes des
grands-parents. C'est l'honnête et austère famille du pionnier; chacun
a planté là ses pénates pour jamais, sans aucun esprit de retour.
Que de bons jours mes compagnons et moi avons passés dans cette
hospitalière demeure! que d'agréables souvenirs nous en emportons!
Jamais le moindre nuage ne s'est levé au milieu de toutes ces
personnes, d'esprit et de caractère si divers. Et ce que je dis pour
cette famille pourrait s'appliquer à cent autres que j'ai rencontrées à
Black-Hawk, Nevada, Idaho, Empire, Georgetown, etc. Je ne parle pas de
la société de Denver, dont je vous ai déjà fait le tableau.
M. Whiting et les siens sont venus de l'Illinois, dès les premiers
jours de la découverte de l'or au pied des Montagnes-Rocheuses.
Ils avaient une ferme dans cet État, et ils l'ont vendue pour venir
tenter la fortune plus avant dans le _Far-West_. Ils sont tous venus,
hommes, femmes, enfants, comprenant bien qu'il n'y avait de pionniers
et de colons sérieux que ceux qui emportaient avec eux tous leurs
pénates, comme jadis Énée disant adieu à Ilion.
Dans des mines éloignées, dans des vallons déserts, j'ai rencontré
aussi de ces courageux émigrés. Le cottage est au milieu des bois,
perdu dans la montagne ardue ou dans le vallon sombre. Vous entrez:
une femme gracieuse vous accueille; le mari empressé vous offre un
abri sous son toit ou une part du repas. Le linge est d'une éclatante
blancheur; les mets les plus variés, composés souvent par des mains
délicates, naguère habituées à d'autres occupations, ornent la table.
Partout des meubles élégants, et des habitudes de luxe, de confort,
qu'on est tout étonné de rencontrer dans ces lointains déserts.
Sans doute, le spectacle n'est pas partout le même. Je voudrais
maintenant vous décrire quelques nouveaux types de pionniers, ceux
que j'appellerai les aventuriers, les coureurs, les enfants perdus de
la colonisation. Mariés ou célibataires, ceux-ci forment une bande à
part. Je voudrais aussi vous dire un mot des mines d'or et d'argent.
Vous froncez le sourcil. N'ayez crainte; je ne ferai pas trop de
géologie. Au reste, je réserve cela pour une autre lettre. Il ne faut
pas traiter deux sujets à la fois: _non bis in idem_, comme dit le
latin, qu'on parle même dans ces montagnes.
VII
LES MINEURS DES MONTAGNES-ROCHEUSES.
Central City, dans les Montagnes-Rocheuses,
25 octobre.
Nous voici revenus chez les hôtes aimables dont je vous parlais dans
ma précédente lettre. Ailleurs nous n'avons fait que camper, ici nous
avons séjourné quelque temps.
Tout le monde a été pour nous d'une bienveillance empressée. Vous savez
comment nous avons été reçus à Denver; à Georgetown, la ville a demandé
à nous traiter elle-même. Quand nous avons fait appeler l'hôtelier
pour solder notre note, il nous a répondu que c'était le conseil
municipal qui entendait payer. A Central City, la bande musicale nous
a reçus, dès le premier soir de notre arrivée, au son des instruments
de cuivre; elle a joué tout son répertoire, et de plus, pour faire
honneur sans doute au Français qui était là, une _Marseillaise_. Il est
vrai que celle-ci était tellement mitigée, que si on l'eût sonnée de
la sorte à nos volontaires de 93, ils n'auraient certes point marché
au feu avec autant d'entrain. Après tout, c'est peut-être un effet de
climat. Les notes comme les idées changent suivant la latitude, et ce
qui est la _Marseillaise_ au 49e parallèle en Europe, peut devenir une
pastorale au 40e en Amérique.
Nous avons dû partout, pour être agréable au public, faire des
conférences, des _lectures_, comme on dit aux États-Unis, parce que
l'orateur a l'habitude de lire. Les auditeurs sont venus à nous
nombreux, avides d'apprendre.
Ici c'est une société qui a mis une salle à notre disposition; là c'est
un révérend qui nous a gracieusement prêté son église, les salons du
_Mechanic's Institute_ ou de l'Institut des ouvriers n'étant pas assez
grands pour contenir toute la foule.
Le colonel Heine a parlé sur le chemin de fer du Pacifique; M. Whitney,
sur notre Exposition du champ de Mars, et moi j'ai traité devant tous
ces mineurs la question si palpitante pour eux de l'or et de l'argent.
J'aime ces hommes vigoureux et fiers, qui ne demandent leur bien-être
qu'à eux-mêmes et ne comptent pas sur autrui pour arriver à quelque
chose. Dans le Colorado, comme dans toute l'Union, on pratique la
grande maxime anglo-saxonne: _Help yourself!_ Aidez-vous vous-mêmes!
Je vous ai déjà parlé des pionniers venus ici avec leur famille: on
se protége, on se défend mieux quand on est plusieurs; mais nombre
d'émigrés sont arrivés tout seuls et n'en ont pas pour cela perdu
courage. J'ai rencontré l'autre jour sur les mines de Trail-Creek,
dans un vallon étroit, caché au milieu des bois de sapins et entouré
de cimes neigeuses, plusieurs de ces intrépides solitaires. Un, entre
autres, le docteur Howland, de Boston (pourquoi ne le nommerai-je pas?)
m'a surpris par son calme stoïque. D'une excellente famille, ayant reçu
la meilleure éducation, il a quitté le bistouri du chirurgien pour
le pic du mineur. Un des premiers, il est parti pour les placers du
Colorado, et il dirige aujourd'hui une mine de quartz aurifère et un
moulin mécanique à broyer et amalgamer la roche.
La première fois que j'ai vu le docteur, il m'a montré avec une
certaine fierté les beaux échantillons qu'il a trouvés lui-même.
Sur une planche appendue au mur, dans sa cabane, sont quelques
livres de science appliquée: des traités de chimie, de métallurgie,
d'exploitation des mines, un cours de minéralogie. Quelques-uns de
ces livres sont écrits en français. Il y a, là aussi, souvenir des
premières études, un Galien dans l'original, en latin.
--Je me distrais par la lecture, m'a dit le docteur.
Et comme je lui demandais si cet exil au fond des bois et dans un
vallon si triste ne lui était pas pénible.
--Je n'aime pas la société, m'a-t-il répondu. Je suis bien ici et j'y
reste.
--Mais la Bible ne dit-elle pas: Malheur à celui qui est seul! _Væ
soli!_
--La Bible n'a pas dit cela pour moi.
La localité qu'habite le docteur, déserte maintenant, a été naguère
plus vivante, plus animée. Une série de cabanes en ruines, la plupart
bâties de troncs d'arbres et de boue, véritables _log-houses_
de pauvres pionniers, ont un moment répondu au nom retentissant
d'Oroville. Les placers se sont bien vite épuisés, et, avec eux,
ont disparu les espérances des chercheurs, qui sont allés, sans se
décourager aucunement, exercer leurs efforts sur d'autres points.
Ils n'ont pu, comme Bias, emporter leurs maisons sur leurs épaules:
Oroville, à peine née, est déjà une ville en ruines.
Quelques rares mineurs, tenaces, infatigables, découvreurs obstinés,
sont restés avec le docteur Howland. Courant la montagne à mesure
que la vallée leur a fait défaut, ils ont bientôt mis à nu, sur les
flancs tributaires du Trail-Creek, des veines de quartz aurifère.
Grâce aux lois libérales qui régissent l'exploitation des mines dans
toute l'Union, ils ont pu s'adjuger sur l'heure, moyennant quelques
formalités élémentaires, la propriété pleine et entière de ces gîtes,
sur une certaine longueur et une profondeur indéfinie.
Un de ces découvreurs est le Français Chavanne, que j'ai deux fois
rencontré sur les lieux, toujours à l'œuvre, hardi, entreprenant, et
donnant pour sa part une très-bonne opinion des travailleurs de notre
pays. Et cependant Chavanne n'est pas content: Franc-Comtois, il désire
revoir la Comté.
--Ah! monsieur l'ingénieur, me disait-il il y a quelques jours, si vous
pouviez monter une compagnie à Paris pour faire exploiter tous ces
filons, je vous les donnerais pour rien, et j'irais en France revoir
mon vieux père. J'ai bien envie de retourner au pays.
--Mais, Chavanne, au pays ou ici, il faut toujours travailler.
--C'est vrai, monsieur; mais l'Amérique, voyez-vous, ce n'est pas la
France.
--Faites donc comme ces Américains qui viennent ici sans espoir
de retour, et colonisent jusqu'aux plateaux les plus élevés des
Montagnes-Rocheuses.
--Les Américains sont chez eux; moi, je n'ai pas eu de chance.
J'avais gagné de l'argent à New-York dans l'étamage des glaces; mais
le mercure, c'est un mauvais métal, et cependant c'est ce qui m'a
donné l'idée de travailler les mines d'or. J'ai gagné beaucoup au
commencement. J'ai vendu pas mal de filons. A présent les affaires ne
vont plus, et je voudrais bien placer les mines qui me restent. Si vous
pouviez monter une compagnie à Paris, je vous les donnerais pour rien.
Et ce disant, Chavanne me faisait les honneurs de son _log-house_. Il
me montrait, clouée à la muraille, la carte du district aurifère de
Trail-Creek, couverte d'un réseau de filons, réels ou imaginaires,
découverts par les chercheurs de l'endroit, les _prospecters_ comme on
les appelle.
Ces coureurs de montagnes, ces chasseurs de veines métalliques, qui
remettent en mémoire les _buscones_ ou _cateadores_ du Pérou et du
Chili, les _gambusinos_, les _rebuscadores_ du Mexique, ont eu dès les
premiers temps, dans le Colorado, d'illustres représentants. C'est l'un
d'eux, Gregory, ancien mineur de l'État aurifère de Georgie, qui a
découvert, à Central City, le fameux filon qui porte son nom. C'était
au commencement de l'exploitation. «Si les ruisseaux aux pieds des
Montagnes-Rocheuses roulent de l'or, s'était dit Gregory, les montagnes
doivent en renfermer.» Et il était parti, seul, à pied, gravissant les
pentes roides des vallées où nul n'était entré avant lui. Il portait
sur son dos ses vivres, ses outils. Au bout de quelques jours, il
arrive au lieu où est aujourd'hui Central-City, à plus de 2,500 mètres
d'élévation, et, là, trouve la veine tant cherchée, et des pépites d'or
grosses comme des noix.
Mais Gregory n'a plus de vivres et un ouragan de neige s'élève. Comme
quelques vainqueurs, va-t-il périr au milieu même de son triomphe? Il
descend à Auraria, à la Cité des Plaines, aujourd'hui Denver, et, là,
fait confidence à un ami de sa trouvaille. Tous deux reviennent sur
le gîte, l'exploitent avec activité, et, au bout de quelques jours,
rentrent chargés d'or à la ville. Aussitôt le bruit de cette découverte
se répand, et une armée de mineurs accourt dans les défilés des
Montagnes-Rocheuses.
Telle a été l'origine de l'exploitation métallifère à Central City,
tels sont les faits qui ont donné naissance à cette ville et aux cités
voisines de Black-Hawk et de Nevada.
La découverte des mines d'argent de Georgetown est due à des
circonstances analogues. Un beau jour, en 1864, le _gouverneur_
Steele,--que j'ai eu le plaisir de rencontrer à Georgetown, et qui a
reçu, je crois, le titre qu'il porte, parce qu'il a eu quelques chances
d'être nommé gouverneur du Colorado,--le gouverneur Steele part avec
quelques amis.
«Montons sur la cime des montagnes, leur dit-il; il doit y avoir
là-haut des mines d'argent.» Et les uns se dirigent d'un côté, les
autres d'un autre. On se rejoindra sur le Snake-Range (la crête du
Serpent), à 3,500 mètres de hauteur. On reste plusieurs jours dans les
défilés, sur les cols. A la fin, un des chasseurs découvre un filon
très-riche en minerai d'argent.
Quand on a trouvé un filon, on en trouve bientôt un autre. Bref, un
nouveau district métallifère se fonde, celui d'Argentine, rival de
celui de Gregory. La seule différence est qu'ici on exploite l'or, et
là l'argent.
C'est avec de tels hommes et par de tels moyens que le Colorado s'est
formé, développé, et que le travail des mines y a de plus en plus
progressé. A Georgetown, à côté des gouverneurs Steele, Patterson,
etc., j'ai rencontré des chercheurs encore plus nomades, de vrais
aventuriers des montagnes, par exemple l'Américain Brown, qui a
découvert sa bonne part de filons.