Le long de la route est inscrite en traits ineffaçables la lutte du

blanc contre le Peau-Rouge. Partout, des maisons de poste ou des

fermes incendiées. Entre les années 1864-66, la diligence a cessé

plusieurs fois de courir. Les stations ont été pillées, dévastées,

brûlées; les hommes, mis à mort, scalpés; les femmes, les enfants,

conduits en esclavage. Les blancs se sont cruellement vengés. Une fois,

sur le ruisseau de Sand Creek, dans le sud du Colorado, le colonel

des volontaires, Chivington, a surpris un village de Chayennes et

d'Arrapahoes. Il a fait charger ses hommes, malgré le drapeau blanc

hissé par les Indiens. «Souvenez-vous, a-t-il dit à ses soldats, de vos

femmes et de vos enfants massacrés sur la Plate et sur l'Arkansas.»

Et les volontaires ont chargé sans pitié, ne faisant grâce ni à l'âge

ni au sexe. On a éventré les femmes, brisé contre les pierres la tête

des enfants, coupé les doigts et les oreilles des morts qui portaient

des bijoux, scalpé toutes les têtes, et commis bien d'autres horreurs

que la plume se refuse à décrire. Plus d'une centaine d'Indiens ont

péri. Le colonel, ivre de sa victoire, a partout célébré ce haut fait

d'armes, espérant recevoir les étoiles ou épaulettes de général.

Après une sévère et minutieuse enquête, le gouvernement de l'Union

lui a donné tort et l'a destitué; mais les pionniers se sont tous

énergiquement prononcés en sa faveur. «Encore quelques affaires comme

celle-là, écrivait un journal du Colorado, une par an, et nous serons

à jamais délivrés de ces coquins de Peaux-Rouges, qui arrêtent notre

colonisation.»

Le massacre de Chivington (c'est de ce nom que l'on appelle

généralement la rencontre de Sand Creek) a été plusieurs fois l'objet

de nos conversations dans la diligence qui nous menait à travers la

prairie. M. Whitney, depuis longtemps fixé dans le Colorado, nous a

fait connaître tous les détails de cette lamentable affaire. Nos autres

compagnons de voyage: l'inspecteur des messageries continentales,

un employé de la grande maison de banque Wells et Fargo, à laquelle

appartient cette vaste entreprise, un agent des postes fédérales, nous

racontent d'autres histoires d'Indiens. C'est le cas ou jamais de

parler des Peaux-Rouges; nous sommes du reste en trop bonne et trop

nombreuse compagnie pour qu'ils songent à nous arrêter.

Un jour, comme la diligence traversait ces solitudes, un homme nu,

perché sur une éminence, faisait des signes au postillon. Celui-ci,

croyant avoir affaire à un Indien, fouettait ses chevaux de plus belle.

Un des voyageurs fit observer que ce pourrait bien être un blanc. On

s'arrêta une minute, et l'homme accourut essoufflé. Il venait d'être

pris par les Indiens, qui l'avaient dépouillé de tous ses habits et

livré à leurs femmes ou _squaws_. Celles-ci, volontiers cruelles envers

les visages pâles, se disposaient à faire subir à leur prisonnier,

lentement, froidement, toutes les tortures qu'elles ont imaginées. On

arrache les yeux, les ongles, la langue au patient; on lui coupe un

pied, une main; on lui enlève des morceaux de chair; on lui déchire la

peau; enfin, et c'est là le bouquet, on lie le prisonnier par terre et

on lui allume du feu sur le ventre en dansant autour de lui une ronde

infernale. Notre pauvre captif allait peu à peu subir tous ces genres

de tortures, quand il parvint à s'échapper. La diligence passait en ce

moment et le recueillit fort à propos.

Que d'histoires je pourrais vous conter de cette espèce! C'est près

d'une des stations que nous avons traversées, qu'il y a trois ans,

de pauvres femmes ont été surprises dans une ferme, et emmenées

prisonnières par les Chayennes. L'une d'elles s'est pendue de

désespoir, pour échapper aux violences qui l'attendaient. L'autre,

forcée d'assouvir les passions du chef qui se l'était adjugée, a

été condamnée aux services les plus abjects, et de plus s'est vue

maltraitée, battue par les femmes de ce chef. Elle a été séparée de

ses enfants, hormis d'un qu'elle allaitait encore, et presque réduite

à mourir de faim. Vendue par son maître, elle est passée des mains

d'un Chayenne à celle d'un Sioux, de celui-ci aux mains d'un autre

chef. Enfin son premier maître est venu demander un jour de la racheter

pour la brûler vive avec le jeune enfant encore à son sein. Le marché

heureusement n'a pas été conclu, et après un an de ces misères sans

nom, la pauvre femme a été échangée par ses bourreaux contre des

prisonniers indiens qu'à leur tour avaient faits les blancs. La mère

était redevenue libre, mais ses pauvres enfants étaient morts. Les

petits êtres n'avaient pu résister à tous les mauvais traitements des

Indiens!

Ne croiriez-vous pas entendre un roman, lire une page de Cooper ou

d'Irving? Eh bien, tout cela s'est passé hier, et si vous demandez à

Denver, à Julesburg, le nom de la malheureuse captive dont je viens de

vous raconter les souffrances, tout le monde vous le dira.

A mesure que la malle s'avance rapide sur la route plane et poudreuse

ouverte au milieu de la prairie, et que nous traversons des stations

nouvelles, tous ces récits qu'on vient de me faire se représentent

à mon souvenir. Ce n'est pas pour moi que j'ai peur, c'est pour ces

femmes, c'est pour ces jeunes enfants que je rencontre à tous les

relais. A côté des maisons de poste, des ruines d'édifices, des

charpentes noircies témoignent de pillages et d'incendies récents.

Le Peau-Rouge n'est pas loin; nous sommes sur son territoire. Le

Peau-Rouge peut revenir tout à coup. N'est-il pas d'ailleurs en

guerre ouverte avec les blancs? Et néanmoins le pionnier est toujours

là; souvent il est revenu au même point rebâtir sa maison détruite!

Quelle force fatale, quelle loi mystérieuse pousse ainsi cet homme en

avant, malgré tous les obstacles? Pionniers du _Far-West_, vous êtes

l'avant-garde de la civilisation, vous marchez avec le soleil, gloire

à vous! Vous n'êtes ni des raffinés, ni des lettrés, mais vous êtes

des hommes utiles, virils, de courageux travailleurs, d'énergiques

colons. Devant vous disparaît la sauvagerie, devant vous le désert

se transforme. Soldats obscurs du progrès, vous ne laisserez pas de

nom dans l'histoire, bien que vous ayez fait de grandes choses; et

néanmoins vous allez toujours en avant, obéissant au destin qui vous

pousse: gloire à vous!

Excusez, mon cher ami, ce dithyrambe. Peut-être n'est-il pas à sa place

dans une lettre; mais comment ne pas admirer ces hommes du Grand-Ouest?

Savez-vous ce qu'on me raconte à l'instant? Dans un de ces relais de

la diligence continentale perdu dans les solitudes, les Indiens se

présentent un jour et demandent impérieusement à manger. Le maître de

la station était seul. Il donne à ses visiteurs inattendus ce qu'il a

de meilleur. Le repas fini:

--Maintenant, allume du feu, dit l'un des sauvages.

--Pourquoi faire?

--Nous voulons te faire rôtir. Allons pas de retards.

L'homme descend à la cave sous prétexte de chercher du bois. Les

Indiens le suivent. Il tire sur l'un d'eux un coup de revolver qui le

frappe mortellement. Les autres épouvantés hésitent. L'homme s'enfuit,

se cache aux alentours de sa maison, dans les broussailles. Il était

nuit; on était en hiver; la neige tombait. Les Indiens cherchent, ne

trouvent rien. Celui qu'on poursuit n'ose pas sortir de sa cachette;

la neige trahirait ses pas. A la fin, les Indiens, fatigués de ne rien

découvrir, désertent la place. L'homme revient à la station et continue

d'y servir la poste.

Au milieu de ces transes quotidiennes, les femmes font preuve d'autant

de sang-froid que les hommes, et manœuvrent bravement comme eux la

carabine et le revolver. A chaque relais nous trouvons ces armes sur

les tables, aux coins des appartements. N'avais-je pas raison de vous

dire que ces pionniers du _Far-West_ étaient des gens de grand cœur, et

comprenez-vous maintenant mon dithyrambe?

Je n'ose plus vous parler de nous, ni de nos soldats, que nous avons

peu à peu laissés dans les forts disséminés le long de la route, au

fur et à mesure que nous nous éloignions davantage des points les plus

périlleux. Nous avons traversé le grand désert américain. Peu à peu

la prairie a fait place à des champs de sable où les fourmis rouges

avaient amoncelé d'énormes tas de graviers siliceux, leurs pyramides

d'Égypte à elles. Çà et là la prairie a reparu; quelques pauvres

fleurs, dont l'éclat allait s'effaçant, brillaient encore au milieu des

graminées jaunies.

Le temps était chaud, le ciel d'une limpidité extrême, et nous avons

joui un moment d'un effet de mirage. Ce phénomène complétait, au milieu

de ces solitudes, la ressemblance qu'elles offrent sur plus d'un point

avec les vastes plaines de l'Afrique.

Nous n'avons pas rencontré d'Indiens hostiles. Ai-je besoin de vous

le dire, puisque je vous écris de Denver avec tous mes cheveux? C'est

vraiment n'avoir pas de chance; mais qu'y faire? Ainsi l'a voulu

la fatalité. Les aventures émouvantes seront pour une autre fois.

«Postillon! postillon! arrêtez! voici les Indiens!» On passe une

longue-vue au postillon. C'étaient des muletiers qui couraient après

leurs bêtes, qui avaient jugé bon de s'éloigner du campement de la

nuit. Muletiers et bouviers, qui s'en vont en longues caravanes sur la

route et qui dorment à la belle étoile autour de leurs fourgons, sont

pour nous des amis. Le postillon du désert a continué sans crainte son

chemin.

Je vous ferai dans ma prochaine lettre le récit de la naissance

du Colorado, ce territoire inconnu hier, populeux et prospère

aujourd'hui, et cela vaudra mieux que des récits d'attaques de

Peaux-Rouges, de scalps arrachés aux brigands des prairies. Je ne

puis pas vous faire de mensonges. Chaudron-Noir, l'Antilope-Blanche,

l'Homme-qui-marche-sous-terre ont refusé, comme autrefois Pipelet à

Cabrion, de me donner de leurs cheveux, et n'ont pas voulu prendre des

miens. Triste! triste!

V

LA CITÉ DES PLAINES.

Denver (Colorado), 6 octobre.

C'est assez vous parler des Indiens; ils n'ont semé ici que la

dévastation et la ruine. Parlons des blancs, des visages pâles, qui ont

produit, qui ont créé. Ils ont transformé comme par enchantement le

désert américain; le pays des herbes sauvages, colonisé par eux, s'est

changé en fertiles campagnes.

Escaladant les Montagnes-Rocheuses pour aller en sonder les filons, ils

ont planté leur tente jusqu'aux dernières hauteurs habitables, porté

la civilisation à des altitudes qu'elle n'avait pas encore atteintes.

Vous savez au milieu de quelles luttes quotidiennes ces merveilleux

résultats ont été obtenus.

Denver, la véritable capitale du Colorado, n'existe que depuis huit

ans; elle a aujourd'hui près de 8,000 habitants; elle en aurait le

double sans la guerre de sécession et la guerre avec les Indiens,

qui ont toutes deux si subitement arrêté l'essor des colons vers ce

lointain pays.

La ville est bien bâtie; les maisons sont élégantes, construites en

briques, en pierre ou en bois. Denver a des édifices nombreux, un

théâtre, un hôtel des monnaies, un champ de courses. Aux États-Unis

il n'y a pas, à proprement parler, de petite ville, et Denver possède

aussi un collège, des écoles, divers journaux.

Je ne parle pas des églises, dont le chiffre dépasse déjà la

demi-douzaine. M. de Talleyrand avait raison quand il disait que, dans

l'Amérique du Nord, il n'avait trouvé qu'un seul plat et trente-deux

religions.

Il n'y a pas de cuisiniers dans ce pays, mais tout le monde y est un

peu révérend.

Denver a des rues larges, bien ouvertes, arrosées, plantées d'arbres.

Elle est située sur la rivière Plate (branche du Sud), de part

et d'autre du cours d'eau, sur lequel ont été jetés des ponts en

charpente, comme savent si bien les construire les Américains. Partout

sont des magasins, des maisons de banque, des hôtels, des buvettes.

Volontiers, comme dans toute l'Union, on prend plusieurs fois par

jour le verre sacramentel de whisky, ou quelqu'un de ces breuvages

composites et glacés, que l'Exposition de 1867 à révélés aux Parisiens.

A son tour, un Français a monté ici un café et un restaurant, et

représente dignement, au pied des Montagnes-Rocheuses, la cuisine de

notre pays. Il a aussi tous les vins de France, et les Américains

connaissent bien la route de cette maison.

Le mouvement et la vie sont partout; on ne se croirait pas au fond des

prairies, à 2,000 milles de New-York. Partout se croisent les voitures

rapides, ou les lourds fourgons chargés des denrées de l'Est, et prêts

à partir pour les cités minières. De celles-ci, il ne vient encore

que des lingots d'or et d'argent, marchandises précieuses, mais qui

tiennent fort peu de place.

Des montagnes ou de la prairie, on rapporte des peaux, des fourrures,

dont Denver fait un assez grand commerce.

Des centres agricoles partent des produits plus encombrants, mais non

moins utiles. Le pays se suffit déjà pour le blé, la farine, les pommes

de terre, qui sont de première qualité.

Les produits de jardinage sont aussi de la plus belle venue et de

dimensions formidables. On ne peut encore citer que la Californie qui

ait fourni des échantillons analogues à ceux du Colorado. Il est vrai

que la terre est vierge et ne demande ici qu'à produire.

Si je ne craignais que vous ne me missiez en demeure de vous fournir

la marmite pour le faire cuire, je vous dirais que j'ai vu à Denver un

chou pesant plus de 50 livres, 20 kilogrammes. Et quel chou! un chou

au cœur serré, aux feuilles tendres et frisées, d'un vert tournant au

blanc; un chou rond, dodu, de formes majestueuses et d'une saveur en

rapport avec son teint.

Quand on songe qu'il y a sous ces climats privilégiés de si bons

légumes, et que l'on nous sert à Paris des herbages aqueux,

fibreux, sans nul goût, c'est vraiment le cas d'être tenté d'aller

s'approvisionner au Colorado. Un jour viendra, n'en doutons point, où

des tubes souterrains parcourront le globe et où, d'un coup de piston,

au moyen d'une machine pneumatique, on aspirera ses provisions de

ménage d'un bout à l'autre de l'univers. Alors chaque pays ne produira

que ce qu'il peut produire, et nous en aurons fini avec tous les

maraîchers parisiens.

Je ne dis pas de mal de cette honorable corporation, mais je dis

que les légumes du Colorado et ceux de la Californie, auxquels j'ai

également goûté, valent mieux que ceux du bassin de la Seine, à la

latitude de Paris. Voilà tout.

Maintenant je reviens prudemment à Denver, pour ne me créer d'affaires

avec personne.

Denver n'existait pas en 1859. A cette époque, des chercheurs d'or, en

quête de placers au pied des Montagnes-Rocheuses, quelque part, entre

Santa-Fé dans le Nouveau-Mexique et le fort Laramie dans le Dakota,

comme qui dirait entre Lisbonne et Berlin, s'arrêtèrent sur la Plate du

Sud. Ils lavèrent les sables du ruisseau de Cherry, tributaire de cette

rivière, et, à leur grand étonnement, y trouvèrent des paillettes d'or.

On est toujours un peu étonné lorsqu'on trouve l'or pour la première

fois, quand même on le chercherait.

La nouvelle de cette heureuse découverte se répandit bien vite. Les

pionniers, les colons des derniers États de l'Ouest, la plupart

mécontents de leur sort ou croyant l'être, accoururent avec la foule

des _squatters_, des désespérés, de tous les aventuriers que les États

qu'arrosent le Mississipi et le Missouri renferment en si grand nombre.

Ce fut, comme cela avait eu lieu sur d'autres points, un désordre sans

nom; mais la loi de Lynch et les comités de vigilance eurent bientôt

fait justice de tous les voleurs, de tous les assassins, et le calme se

rétablit pour ainsi dire instantanément.

On me raconte ces débuts si agités. C'était le temps où, la ville

n'existant pas encore, les émigrants arrivaient en caravane, et

campaient dans leurs fourgons, à défaut d'autre abri. Il fallait

alors plusieurs semaines pour arriver du Mississipi au pied des

Montagnes-Rocheuses. Aucune diligence, aucun chemin de fer ne passait

encore par là. Des Peaux-Rouges, on n'en rencontrait que trop, aux

aguets sur la route, et il fallait composer avec eux, payer le droit

de passage sur leur territoire, et au besoin leur disputer sa vie.

Cependant ils n'étaient pas aussi acharnés qu'ils allaient le devenir,

en présence de la colonisation du Colorado, qui leur enlevait une

partie de leurs terres, et de la guerre de sécession, qui leur donnait

l'espoir, en s'unissant, de vaincre l'ennemi commun divisé.

Malgré tous ces obstacles, les émigrants arrivaient en foule. Des

placers nouveaux étaient tous les jours découverts. Les mines

aurifères en filons, les mines de quartz comme on les nomme, parce

que le quartz ou cristal de roche compacte, dans lequel nage l'or, en

forme la matière principale, les mines de quartz aurifère venaient

s'ajouter aux placers. Des fortunes s'édifiaient du jour au lendemain,

et se perdaient quelquefois avec la même facilité dans le jeu ou la

dissipation; mais on ne tenait compte que des gagnants, jamais des

perdants, et le Colorado eut sa fièvre, son _excitement_, comme l'avait

eu la Californie, avec ses gîtes inépuisables; le lac Supérieur,

avec ses mines de cuivre; la Nevada, avec ses filons d'argent, la

_Pétrolie_, avec ses sources d'huile de pierre. Dans ces affaires de

colonisation, tout procède aux États-Unis par fièvre de mines, et l'on

en attend une nouvelle à cette heure, car aucune émotion de ce genre

n'a eu lieu depuis quelques années[1].

[Note 1: La découverte des mines d'or de Sweet-Water (territoire

de Wyoming), dans les Montagnes-Rocheuses, et surtout celle des mines

d'argent de White-Pine (État de Nevada), sont venues successivement,

dans le courant de l'année 1868, donner raison à ces pronostics.]

L'excitation, dans le Colorado, fut portée à son comble dès les

premiers jours, et tous les banquiers de New-York, de Boston, de

Philadelphie, prêtèrent à l'envi leur argent à ces entreprises

hasardeuses, quand ils ne purent venir eux-mêmes opérer sur les

lieux. Au début, il y avait eu un moment de doute, d'hésitation. Les

_Pike's-pikers_ ou les mineurs du pic de Pike (on les appelait ainsi

en jouant sur les mots, parce que la première découverte de l'or

avait eu lieu, pour ainsi dire, au pied du pic de ce nom, un des rares

points connus, en ce temps-là, dans les Montagnes-Rocheuses), les

_Pike's-pikers_ furent un instant regardés comme des rêveurs, pour ne

pas dire plus. J'étais alors en Californie (1859), et je me rappelle

que l'on y traitait sans façon de _humbug_ la découverte de l'or dans

les plaines de l'Extrême-Ouest. A leur tour, les journaux des États de

l'Ouest prétendaient que les échantillons des _Pike's-pikers_ n'étaient

autres que des pépites californiennes. A la fin cependant, il fallut

bien ouvrir les yeux, et l'action fut d'autant plus vive qu'il y avait

eu un moment de réaction. Tout le monde accourut, tout le monde voulut

avoir sa part de la curée.

Je ne puis songer à de tels faits sans me rappeler que c'était pour

des raisons analogues qu'en France tournaient toutes les têtes au

temps de la banque de Law. L'économiste écossais, que l'histoire n'a

pas encore jugé comme il le mérite, était d'autant mieux inspiré

dans ses projets de colonisation des plaines du Mississipi, que ces

plaines nous appartenaient, et que le pays où l'on vient de découvrir

l'or et l'argent, le Colorado, inconnu hier et qui sera si puissant

demain, est précisément situé dans ce bassin du Mississipi que Law

voulait fertiliser. Le grand homme était venu trop tôt. Son génie

avait soupçonné ce qui existait réellement: les richesses souterraines

inépuisables de ces magnifiques contrées; mais l'heure n'avait pas

encore sonné de leur exploitation, et c'était d'ailleurs à un autre

peuple que le nôtre que la nature avait réservé le soin de féconder ces

déserts. Law n'était ni un fourbe ni un aventurier; c'était un grand

économiste, disons mieux, un grand homme éclos avant sa date. C'était

un type américain, quand l'Américain n'était pas encore né.

Le territoire de Colorado, colonisé principalement par l'exploitation

de l'or, montre bien que tous les rêves de Law étaient des réalités.

Si les mines d'émeraude dont il avait parlé n'existent pas ou n'ont

pas encore été découvertes le long du Mississipi, il n'en est pas

moins vrai que les mines de plomb dont il avait obtenu la concession,

celles du Missouri, de l'Illinois, du Wisconsin, font aujourd'hui en

partie la fortune de ces États, et sont les plus productives du monde;

il n'en est pas moins vrai que les mines d'or du Colorado, par leur

seule exploitation et en moins de huit ans, ont donné naissance à un

territoire heureux et prospère, où ne seraient point encore accourus

les pionniers sans l'appât du précieux métal qui a été de tout temps

l'agent le plus certain des lointaines colonisations.

Au commencement, personne dans le Colorado. Le pays n'a pas même de

nom. Il fait partie du territoire de Kansas, et le nom de Colorado est

celui d'un fleuve qui descend de l'autre côté des Montagnes-Rocheuses

pour se jeter dans le golfe de Californie. Les Espagnols l'ont ainsi

nommé parce que ses rives, sur certains points, sont colorées par des

terres oxydées, ferrugineuses, et que le fleuve lui-même en est rouge,

_colorado_.

C'est à peine si quelque rare trappeur, quelque traitant, parcourt

ces contrées pour chasser les bêtes à fourrures, le bison, le castor,

l'ours, ou faire la troque avec les Indiens. Sur les plateaux des

montagnes, dans les _parcs_, comme on les appelle, sont campés les

Yutes, tribus toujours en guerre avec celles des prairies, les

Chayennes ou les Arrapahoes.

Il faudra des années pour coloniser ces plaines désertes. Mais voici

qu'un heureux hasard fait découvrir à des aventuriers ce que les

savants, les explorateurs, les géologues, les ingénieurs eux-mêmes, qui

sont passés à plusieurs reprises dans ces parages, n'ont pas encore

signalé, des mines d'or! Et les colons accourent, et le pays est fondé.

Là où errait le bison, et le Peau-Rouge sur ses traces, naît une ville,

puis une autre. Un nouveau territoire, et bientôt un nouvel État

s'ajoutera à tous ceux que compte déjà l'Union. Demain une étoile de

plus brillera sur le drapeau constellé aux trois couleurs, une étoile

de plus qui ne fera qu'augmenter la force du pays, sans nuire en rien à

son unité. La devise des Américains n'est-elle pas: _E pluribus unum_?

Savez-vous comment fut baptisé Denver au début de la colonisation?

_Auraria_, la mine d'or. Depuis, ce nom a été changé en celui de

Denver, pour faire hommage au gouverneur du Kansas.

Quelques récalcitrants (où n'en trouve-t-on pas?) ont voulu un moment

appeler Denver la _Cité des plaines_, à cause de la position de la

ville au milieu des prairies. Malgré l'heureux choix de ce nom, ils

n'ont pas obtenu gain de cause, et Denver est resté.

Comme il ne faut pas oublier l'or, on a reporté sur la capitale du

jeune territoire, sinon le même baptême d'Auraria, au moins le titre de

_Golden City_, ou la Ville-d'Or. Golden City est une petite ville d'un

millier d'habitants que j'irai visiter demain, et d'où peut-être je

vous écrirai. Les capitales sont toujours les villes les moins peuplées

aux États-Unis, contrairement à ce qui a lieu en Europe, et cela

s'explique dans les États purement démocratiques.

A Golden City est la Chambre des représentants et des sénateurs, et le

siége du gouvernement territorial: c'est là tout; tandis qu'à Denver

est réellement le centre commercial du Colorado.

Il faut dire un mot de la société de ce pays, telle qu'elle m'apparaît

tout d'abord.

Denver, vous le savez, a été fondée comme sous le coup d'une baguette

de fée. On a dit que les pionniers du _Far-West_ s'en allaient dans les

prairies avec un rouleau de ficelle dans la poche et une douzaine de

piquets à la main; qu'arrivés à un endroit favorable, ils plantaient

leurs piquets en terre, délimitant les rues et les maisons avec la

ficelle, et disant: Ici sera Babylone, Thèbes, Memphis, etc. Fort bien,

mais Babylone, Thèbes, Memphis, surtout celles des États-Unis, il faut

les peupler. Quels ont donc été, quels sont les habitants de Denver,

née il y a à peine huit ans?

Le grand-ouest des États-Unis · 第 2 / 17 段