Le fleuve est large; mais les eaux en sont basses, boueuses,

LE

GRAND-OUEST

DES ÉTATS-UNIS

PRINCIPAUX OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

LA VIE SOUTERRAINE, ou les Mines et les Mineurs, 2e édition. Paris,

Hachette, 1867.

L'HISTOIRE DE LA TERRE, origines et métamorphoses du globe. 3e édition.

Paris, J. Hetzel, 1867.

LES PAYS LOINTAINS, notes de voyage (la Californie, Maurice, Aden,

Madagascar). 2e édition. Paris, Challamel aîné, 1867.

LA TOSCANE ET LA MER TYRRHÉNIENNE, études et explorations (la Maremme,

Carrare, l'île d'Elbe, les ruines de Chiusi). Paris, Challamel aîné,

1868.

LES MERVEILLES DU MONDE SOUTERRAIN, 2e édition. Paris, Hachette, 1869.

LES PIERRES, esquisses minéralogiques. Paris, Hachette, 1869.

PARIS.--IMP. SIMON BAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.

LE

GRAND-OUEST

DES ÉTATS-UNIS

PAR

L. SIMONIN

LES PIONNIERS ET LES PEAUX-ROUGES

LES COLONS DU PACIFIQUE

PARIS

CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR

QUAI DU LOUVRE, 28

1869

Tous droits réservés

A MON AMI

PAUL DALLOZ

PRÉFACE

L'Exposition de 1867 avait amené à Paris, entre autres Américains,

un actif Bostonien, M. J.-P. Whitney, commissaire du territoire de

Colorado.

Nous fîmes connaissance, et M. Whitney me proposa, de la façon la

plus naturelle du monde, de venir voir ses mines. Il s'agissait

d'entreprendre une course non plus au champ de Mars, mais aux

Montagnes-Rocheuses. Ce n'était qu'à deux mille cinq cents lieues de

Paris. M. Whitney tombait bien: j'ai toujours aimé les voyages, et

j'en ai fait de beaucoup plus longs.

A cette époque, ce n'était cependant ni le sol ni le sous-sol que

j'explorais, c'était l'atmosphère. J'interrompis mes excursions

aériennes, et je rejoignis en Amérique M. Whitney et un second

compagnon, le brave colonel (depuis général) Heine, attaché à la

légation des États-Unis à Paris.

En cours de voyage j'ai écrit à un ami les lettres qu'on va lire. Je

les réunis aujourd'hui en volume, et je joins à ces lettres, sous ce

titre: _les Colons du Pacifique_, une étude sur les premiers temps de

la Californie.

La Californie est la dernière limite du Grand-Ouest américain, et les

troubles qui y ont suivi la découverte de l'or sont encore présents

à l'esprit de tous. J'ai longuement visité ce pays à deux reprises,

en 1859 et en 1868. Je montre comment les institutions républicaines,

largement appliquées, ont permis au calme de naître, et comment, à

une époque d'effervescence aventureuse, a succédé bien vite une ère

paisible et féconde.

J'offre ce petit livre à mes compatriotes, et je désire qu'il leur

fasse aimer comme à moi la liberté, la démocratie américaine.

L. SIMONIN.

Paris, juin 1869.

[Illustration: CARTE DES ÉTATS-UNIS EN 1867.--Routes suivies par M. L.

Simonin.]

LE

GRAND-OUEST

LES PIONNIERS ET LES PEAUX-ROUGES

I

LA REINE DES LACS.

Chicago, sur le lac Michigan, 30 septembre 1867.

On dit que tout chemin mène à Rome; tout chemin mène aussi vers le

Grand-Ouest américain. J'ai pris le plus court, le plus direct, et

voilà pourquoi je vous écris ma première lettre à deux mille lieues de

Paris, que j'ai laissé il y a seulement quinze jours.

Le 13 septembre au soir, un vendredi, j'ai dit adieu pour la dernière

fois, en quittant la gare de Montparnasse, au palais et au jardin de

l'Exposition, tout illuminés, et le lendemain je me suis réveillé à

Brest. Immédiatement je me suis embarqué sur _le Saint-Laurent_, un des

plus beaux _steamers_ de la compagnie transatlantique française, un

des plus rapides de sa merveilleuse flotte. Si vous saviez comme notre

pavillon gagne à être ainsi pacifiquement promené sur les mers!

Le beau temps et la vigilance du capitaine aidant, nous avons fait en

neuf jours la distance de plus de 3,000 milles marins (1,400 lieues de

4 kilomètres), qui sépare Brest de New-York. Il est vrai que ç'a été le

plus beau voyage du _Saint-Laurent_; mais la Compagnie transatlantique

est volontiers coutumière du fait.

Le brave capitaine de Bocandé était tout joyeux de cette magnifique

traversée, et moi je me disais que, par le temps qui court, on peut

bien se risquer à partir un 13, fût-ce de plus un vendredi.

J'ai retrouvé à New-York mon excellent compagnon de voyage le colonel

Heine, attaché à la légation des États-Unis à Paris. Il m'avait

précédé de quinze jours pour venir préparer les voies de notre grande

excursion. Il était prêt, je l'étais également. Je ne lui demandai

qu'une matinée, pour aller présenter mes devoirs à notre bienveillant

consul général, M. le baron Gauldrée Boilleau.

--Vous voulez donc aller vous faire scalper dans le _Far-West_? me dit

le baron; les Indiens sont toujours en guerre avec les États-Unis.

--J'ai promis de me rendre dans les mines du Colorado.

--Les Peaux-Rouges vous arrêteront dans le désert, sur le chemin de

Julesburg à Denver.

--J'ai une bonne carabine et un excellent revolver.

--Il est bien tard maintenant pour aller faire de la géologie dans les

Montagnes-Rocheuses; vous trouverez les mines sous la neige.

--Ces paroles me donnent à réfléchir, venant d'un homme aussi sensé,

aussi expérimenté que vous. Je vais me recueillir jusqu'à demain.

--Au revoir! et si vous partez, revenez avec vos cheveux.

Je réfléchis pendant quelques heures à ce que m'avait dit le baron,

et le résultat de mes réflexions fut que le temps était beau, que

l'_Indian summer_, l'été indien des prairies qui correspond à notre

été de la Saint-Martin, s'annonçait sous les auspices les plus

favorables, et qu'enfin, si les Indiens devaient me percer de flèches

et me scalper, comme on ne mourait qu'une fois et pas toujours d'une

mort aussi dramatique, je ne serais pas le plus mal partagé des

mourants. Je jetai donc le cri des Américains: _Go ahead_, En avant!

Le colonel, impassible, répondit à ce cri de son pays d'adoption, et

le 26 septembre au soir, sans plus perdre de temps, nous prîmes notre

place pour Omaha, ou plutôt nous montrâmes au contrôle du _railroad_

les billets que nous avaient gratuitement délivrés les compagnies des

chemins de fer américains, heureuses d'être agréables à des voyageurs

qui allaient se faire scalper d'aussi bonne grâce.

Omaha est situé sur le Missouri, à 1,500 milles de New-York. Ici,

j'ouvre une parenthèse pour vous dire, si vous n'avez pas de

dictionnaire sous la main, que le mille américain, comme l'anglais,

vaut en nombre rond 1,610 mètres; il est donc environ deux tiers plus

long que notre kilomètre officiel. Notons encore en passant que le

mille marin, dont j'ai parlé plus haut, est égal à 1,852 mètres; il y

a donc mille et mille, comme il y a fagots et fagots, ainsi que disait

Rabelais.

De New-York à Albany nous avons suivi la belle rivière de l'Hudson.

D'Albany nous avons poussé droit sur le lac Ontario, traversant au

passage des villes comme Troie, Utique, Rome et Syracuse, dont les noms

sont faits pour dérouter le voyageur, s'il n'est pas bien éveillé. Par

bonheur on rencontre aussi en chemin des villes comme Rochester, la

grande cité des minotiers, et là, le bruit des roues et des meules, le

mouvement sans cesse ni trêve rappelle bien qu'on est aux États-Unis.

Le 27, nous saluons à midi les chutes du Niagara, et nous franchissons

le fleuve sur le pont suspendu le plus hardi, le plus élevé, le plus

long qui existe au monde; puis nous entrons dans le Canada, côtoyant

tout le jour le lac Érié.

A Détroit (un nom français, comme tant d'autres ici, et qui rappelle

notre ancienne domination dans ces parages), un _ferry boat_ ou bac à

vapeur passe tout le train sur le bras d'eau qui relie le lac Érié au

lac Huron, et nous rentrons dans les États-Unis, dans le Michigan. Là

commencent les grandes plaines du Mississipi, les anciennes prairies,

la plus belle demeure que Dieu ait préparée pour l'homme, comme l'a

écrit, je crois, Tocqueville.

Le 28, au matin, nous arrivons à Chicago. Nous sommes à 1,000 milles de

New-York, franchis en une seule traite, sans fatigue, avec une vitesse

qui atteint presque celle de nos trains express. Nous avons dormi deux

nuits en wagon, dans des lits. Les siéges, le soir, se transforment en

couchettes par un procédé très-ingénieux, et là on dort, je ne dirai

pas comme chez soi, mais aussi bien certainement que dans une cabine

de bateau à vapeur. Les lits sont étagés, et l'on n'a que la crainte,

si, comme moi, l'on a un massif compagnon couché au-dessus de sa tête,

de le recevoir la nuit sur la face, avec tout le fourniment, pour peu

qu'un ressort se dérange; mais on m'a dit que cela n'arrivait jamais.

Les _palace cars_, les _state rooms_, ou wagons-palais, salons de

luxe, que l'on peut occuper seul, sont encore plus confortables que

les wagons à dormir, et certainement trop luxueux pour un pays aussi

démocratique. Jamais souverain n'a voyagé avec autant de confort

que dans ces compartiments réserves, que l'on peut se procurer pour

quelques dollars, sur tous les grands chemins de fer américains.

Les compartiments à dormir s'appellent des _sleeping cars_, comme qui

dirait des dortoirs. Vous connaissez les wagons américains, larges,

hauts, bien aérés, pouvant contenir chacun une cinquantaine de

voyageurs. Les siéges sont disposés sur deux rangs, et une allée est

ménagée au milieu. On va à volonté en avant ou en arrière, car le siége

peut basculer autour d'un pivot latéral.

Dans chaque compartiment est un bidon d'eau et un verre à boire, un

lavabo, un poêle que l'on chauffe en hiver; enfin, faut-il le dire?...

un _water closet_, dont nos wagons auraient tant besoin. Une corde, qui

règne sur toute l'étendue du train, met chaque compartiment en relation

avec le mécanicien de la locomotive.

On peut passer à volonté d'un compartiment à un autre pendant que

le train est en marche, et rester même au dehors, appuyé sur la

balustrade, pour admirer à son aise le pays.

Chaque wagon est parcouru par un employé qui vend des journaux, des

livres, des fruits, des comestibles, et de temps en temps le conducteur

du train vérifie les billets, sans vous incommoder, car l'on a soin

de passer son _ticket_ au cordon de son chapeau.--Mais nous savons

tout cela, allez-vous dire, et il n'est pas nécessaire de nous le

répéter.--A quoi je réponds que nos chemins de fer, en France, sont

encore si peu confortables, que l'on ne saurait trop rappeler que les

Américains là-dessus nous surpassent et font beaucoup mieux que nous.

Il n'est permis que dans quelques compartiments de fumer; mais on

mâche partout du tabac, et vous savez combien les Américains sont...

chiqueurs. Les dames, pour lesquelles on a ici le plus grand respect,

pourraient être incommodées de ces habitudes; aussi trouvent-elles

sur tous les trains des voitures réservées. Les maris, et ceux qui,

sans jouir de ce titre, accompagnent les dames, peuvent entrer dans

ce compartiment, que j'ai bien souvent envié. Le _bachelor_, non pas

le bachelier, comme vous pourriez le croire, mais l'homme sans femme,

ne jouit aux États-Unis d'aucun crédit. Le ministre d'Angleterre, sir

Frederick Bruce, qui vient de mourir ces jours derniers à Boston, et

qui n'était pas marié (on a vu des ministres dans ce cas) emmenait

toujours sa cuisinière en voyage. Avec cette _lady_, il passait

partout; toutes les portes réservées lui étaient ouvertes, et il

échappait à la compagnie, souvent fort peu tolérable, des fumeurs et

des chiqueurs américains. Quant à la servante, elle suivait son maître,

comme si elle eût été sa femme: aucune délimitation de rang n'existe

aux États-Unis.

Je vous ai dit que nous étions à Chicago, qu'on nommait naguère _la

Reine des prairies_. C'est la merveille de l'Ouest, _la Reine des

lacs_, comme on l'appelle encore, car les prairies sont maintenant

bien loin; c'est la ville qu'il faut voir entre toutes, en allant aux

États-Unis.

«Ne visitez que deux choses en Amérique, disait un homme d'État

anglais à son ami qui partait pour New-York: les chutes du Niagara

et Chicago.» L'homme d'État avait raison. Si les chutes du Niagara

sont les plus étonnantes du monde, Chicago est aussi la ville la plus

merveilleuse que les hommes aient jamais bâtie. Elle n'avait que 70

habitants en 1830. Il n'y avait encore là qu'un fort militaire, édifié

contre les Indiens, et un poste de traitants, bâti par les Astor de

New-York, qui y faisaient le commerce des fourrures. Aujourd'hui

Chicago renferme 225,000 habitants, et sa population augmente tous les

jours. C'est le plus grand marché de grains du monde entier, et elle

laisse bien loin derrière elle Odessa, Trieste, Marseille. C'est une

des plus belles villes des États-Unis.

L'hôtel où nous sommes descendus, _Sherman-house_, peut loger

mille voyageurs. Il est tout construit en marbre blanc, en _marbre

d'Athènes_, comme disent les Américains. Il y a à Chicago plusieurs

hôtels de cette importance. Ce n'est pas la seule curiosité de la

ville. Les _élévateurs_, où l'on prépare mécaniquement les grains qui

arrivent en chemin de fer et repartent sur des navires, méritent aussi

d'être vus. Le grain est monté, vanné, purifié, classé, pris sur les

wagons, chargé sur les navires, tout cela par le moyen de machines,

sans que l'acheteur ou le vendeur s'en soient le moins du monde

occupés, et qu'ils aient même vu leur marchandise.

La prise d'eau potable, sur le lac Michigan, est encore une des

merveilles de cette cité, et ce tunnel _sous-lacustre_, de 2 milles de

long, est plus curieux encore que celui de Londres sous la Tamise. Vous

n'êtes pas aussi sans vous rappeler les miracles que l'architecture

a faits ici, en élevant les maisons de plusieurs mètres au-dessus de

leur niveau naturel, quand il a fallu exhausser le plan primitif de la

ville. On soutenait aux quatre angles les édifices par des crics ou des

vis de calage, puis on disposait une rangée de ces appareils sur toute

la longueur et la largeur des constructions. On tournait la manivelle

et en quelques jours tout était dit. Les habitants n'avaient pas même

quitté leur maison. Voilà un système qui mérite d'être recommandé à M.

Haussmann, et dont vous pouvez voir le plan au palais de l'Exposition.

«Donnez-moi un levier, disait Archimède, et je soulèverai le monde.»

Le levier, ici, c'est le cric et la vis, cousins germains du levier,

et mécanismes si vigoureux, parce qu'ils vont lentement. Ce que l'on

gagne en force, on le perd en vitesse: vous connaissez ce principe de

mécanique qu'on nous a enseigné au lycée.

Chicago est situé sur le lac Michigan, comme Marseille sur la

Méditerranée. De sa mer intérieure, et par les canaux de l'Érié ou

de Weeland, Chicago peut envoyer des navires jusque sur l'Atlantique

_sans rompre charge_, c'est-à-dire sans transbordement. Ils descendent

le Saint-Laurent après avoir franchi les canaux et les lacs. On cite

des navires qui sont ainsi allés du lac Michigan à Liverpool, et _vice

versa_. Non contents de cela, les Américains parlent de jeter un canal

entre Chicago et New-York: il n'y a rien d'impossible pour ce peuple.

Outre les grains (blé, maïs, avoine, etc.), que les vastes plaines

qu'arrose le Mississipi envoient à Chicago par les dix-sept chemins

de fer qui rayonnent sur cette ville, elle exporte aussi du plomb

provenant des grandes fonderies du Wisconsin et de l'Illinois, du

charbon, que déversent toutes les houillères environnantes, du bois

fourni en quantités considérables par les forêts voisines, et débité

en planches et en _maisons._ Les villes qui se forment si rapidement

tous les jours aux États-Unis adressent toutes leurs commandes à

Chicago. Chicago expédie aussi des peaux, des fourrures et du bétail en

quantité. Elle fait concurrence à Cincinnati, et lui dispute le surnom

de _Porcopolis_, ou la ville des porcs.

Rassurez-vous, on ne rencontre nulle part dans les rues ces

intéressants animaux. Pas plus que les grains, ils n'y gênent la

circulation.

Comme à Cincinnati, le porc, engraissé à la campagne, est découpé

mécaniquement à la ville en jambons et en lard; on tire aussi parti

des _brosses_. Les animaux arrivent à la file par un couloir; une

trappe s'ouvre, ils y descendent un à un, sont étouffés dans une cuve

d'eau bouillante; un couteau intelligent mû par la vapeur les ouvre,

les découpe, les divise. Bref, les jambons vont se saler d'eux-mêmes

et s'empiler dans des tonneaux. Quand ils n'ont pas le poids voulu,

ils refusent de prendre place sur le tas. Vous connaissez la curieuse

machine de M. Devinck à fabriquer, peser, envelopper, entasser les

tablettes de chocolat. Cette machine a fait la joie des visiteurs à

toutes les expositions.

Eh bien, à Porcopolis, on fabrique, on pèse et on entasse de même les

jambons. Reconnaissez avec moi que cette machine manque à notre grand

concours du champ de Mars.

Un conférencier, un _lecturer_, comme on les nomme ici, parce qu'ils

lisent volontiers leur conférence,--c'est le moyen de ne pas rester

court,--un conférencier développait un jour devant les Chicagois toutes

les merveilles de leur ville. Quand il fut arrivé à l'article porcs,

il supputa, comme un véritable économiste américain qu'il était, la

quantité de maïs exigé pour l'engrais de ces braves bêtes, et le nombre

de jambons que donnait chaque porc. De ces jambons on envoyait telle

quantité en Angleterre. «C'est donc, s'écria-t-il, comme si une flotte

de tant de navires, chargés de maïs, descendait le Saint-Laurent, et

comme si une armée de tant de cochons passait l'Atlantique à la nage,

et allait s'arrêter à Londres!» Il fut couvert d'applaudissements.

Par où saurais-je mieux finir ces quelques lignes sur Chicago?

II

LE MISSOURI.

Omaha, sur le Missouri, 1er octobre.

Avant que le Grand-Ouest ouvre devant moi ses mystérieuses plaines,

je fais une seconde station, et je vous adresse un souvenir d'Omaha,

sur la rive droite du Missouri. En deçà du fleuve, ou de la rivière si

vous voulez,--car le Mississipi reçoit, au-dessous de Saint-Louis, les

eaux du Missouri, d'un cours beaucoup plus étendu que le sien,--en deçà

du fleuve, c'est la civilisation, la vie avec les usages européens;

au delà c'est l'inconnu, la vie nomade; on entre dans le pays des

Peaux-Rouges, dans le _Far-West_ ou Extrême-Ouest, dont les limites

reculent chaque jour devant la marche toujours plus rapide du pionnier.

Déjà le Missouri ne marque plus la ligne où commence le désert

américain. Omaha, sur la rive droite, est une jolie ville, agréablement

située sur les coteaux qui jalonnent les bords du Missouri, et peuplée

de 15,000 habitants. Elle a d'élégantes maisons, d'imposants édifices.

C'est en même temps la tête de ligne du chemin de fer du Pacifique,

qui marche vers les Montagnes-Rocheuses, qu'il atteint en ce moment.

La voie ferrée entre ensuite dans le pays des Mormons, dans ce que

Humboldt et Frémont ont appelé le grand bassin ou bassin intérieur,

parce que les eaux n'y ont aucun écoulement vers l'Océan, mais au

contraire vers des lacs salés ou mers intérieures. Cependant un autre

railway, parti de Sacramento, en Californie, traverse l'État de Nevada,

aux mines d'argent si fécondes, et de là s'avance vers le premier

tronçon. Dans trois ans, deux ans peut-être, un ruban de fer continu

joindra les deux océans, l'Atlantique au Pacifique. Omaha a profité la

première des bénéfices de ce chemin de fer. Elle avait 3,000 habitants

en 1862, quand ce grand travail fut décidé: elle en a aujourd'hui

15,000.

Nous sommes venus de Chicago à Omaha en _railroad_, traversant les

plaines fertiles de l'Illinois, l'État où est né Lincoln, et celles

de l'Iowa, naguère encore parcourues par les trappeurs du Canada,

aujourd'hui définitivement occupées par les fermiers américains. Les

richesses souterraines s'ajoutent ici à celles du sol, et le long de la

route nous rencontrons plusieurs mines de charbon activement exploitées.

En vingt-quatre heures, nous avons franchi les 500 milles qui nous

séparaient d'Omaha. La nuit, nous avons dormi de notre meilleur sommeil

de voyageurs dans les _sleeping cars_. Un nouveau compagnon est

venu se joindre à nous, c'est M. Whitney, commissaire du Colorado à

l'Exposition universelle du champ de Mars, d'où il rapporte la médaille

d'or. Le grand prix a été donné aux minerais de ce riche territoire. M.

Whitney sera notre guide sur les mines d'or et d'argent du Colorado.

Notre wagon ne renferme guère que des émigrants, des colons, des

pionniers, des hommes du _Far-West_, comme on les nomme. Nous différons

de tout ce monde par la tenue, les habitudes, le langage, le type même.

En voyage, l'Américain cause volontiers. On nous demande qui nous

sommes, où nous allons. M. Whitney parle tout bas du colonel Heine

comme du pape des Mormons, Brigham Young; nous sommes, lui et moi, des

néophytes de la nouvelle église, des _Saints du dernier jour_ récemment

convertis. Aussitôt la nouvelle se répand de bouche en bouche. Les

dames regardent d'un œil satisfait le grand pontife du lac Salé, ce

mari de trente-deux femmes, et quelques-unes semblent désirer de faire

route avec lui. Un fermier du Kansas, qui retourne dans son pays,

présente son calepin au colonel, au faux Brigham Young, pour qu'il y

inscrive son nom; mais le prophète décline cet honneur pour ne pas

faire de jaloux. S'il satisfaisait à une seule de ces demandes, il lui

faudrait le faire à toutes, et ce serait vraiment trop d'autographes à

délivrer.

Une jeune demoiselle s'approche de moi, et familièrement entame la

conversation:

--Votre ami est-il bien le pape des Mormons?

--Il l'est en effet: Brigham Young ne ment jamais.

--Il doit être bien heureux d'avoir tant de femmes!

--On n'en a jamais trop. Chez l'une on trouve ce qui manque à l'autre.

--Il est bien poli et bien civilisé.

--Croyez-vous que les Mormons soient des ogres? La polygamie ne peut

qu'adoucir les mœurs.

--Où allez-vous?

--Dans le Colorado, visiter les mines d'or et d'argent, et, chemin

faisant, faire quelques prosélytes. Serons-nous arrêtés par les Indiens?

--Je ne le crois pas. Je vais aussi dans le Colorado trouver mon

frère qui est à Denver. On dit que les Indiens ont récemment arrêté la

diligence; mais j'espère qu'il n'en sera pas de même cette fois, et que

nous ne serons pas scalpés.

Le calme, le courage de cette femme étaient faits pour donner du cœur

aux plus timides, et je pensais que décidément j'avais eu raison de

faire quelques étapes vers le Grand-Ouest, de tâter le terrain devant

moi. Plus que jamais je dis: En avant, _Go ahead!_

En passant de l'État d'Illinois dans celui d'Iowa, nous avons franchi

le Mississipi sur un long pont de bois aux poutres branlantes. Du

Mississipi au Missouri, nous avons couru sur un double ruban de fer

en ligne droite, dont les deux extrémités semblaient se rejoindre à

l'horizon. Les terrassiers, au milieu de ces vastes plaines, n'avaient

pas eu beaucoup à faire pour dresser le sol de la voie.

Council-Bluffs était notre dernière station sur la rive gauche du

Missouri. La localité doit le nom qu'elle porte à ce que les Indiens

furent rencontrés en cet endroit, tenant conseil, par les deux grands

explorateurs Lewis et Clarke, qui, les premiers, remontèrent le

Missouri au commencement de ce siècle.

A Council-Bluffs, un omnibus nous mène sur le bord du Missouri, et là

un bac à vapeur reçoit à la fois les voyageurs et les véhicules et les

dépose sur l'autre rive.

Le fleuve est large; mais les eaux en sont basses, boueuses, jaunes

comme celles du Tibre, le _flavum Tiberim_ qu'a chanté Horace: Les

_bluffs_ ou monticules d'argile et de grès tendres, qui limitent

l'une et l'autre rive, sont peu à peu entamés par le courant, et

descendent insensiblement dans la rivière. Les arbres qui couronnent

les bluffs tombent avec eux, et le cours d'eau est souvent barré par

ces radeaux naturels, qui créent un grand obstacle à la navigation,

car ils sont, la plupart du temps, cachés au fond du fleuve. Sur le

Mississipi, le phénomène a lieu sur une échelle encore plus vaste;

il y a non-seulement des radeaux, mais encore des îles flottantes.

Vous savez que certains géologues ont invoqué ce fait pour expliquer

les dépôts de charbon fossile, et qu'ils citent volontiers les forêts

charriées par le Mississipi et déposées vers son delta, entassées là

dans le limon du fleuve, comme un phénomène qui peut rendre compte

des sédiments houillers. C'est une bonne route que suit souvent la

géologie en tentant d'expliquer par les causes actuelles les phénomènes

du passé, mais ce n'est pas le cas de prolonger ici une discussion qui

nous entraînerait trop loin; je reviens à mes moutons, ou, si vous

voulez, à Omaha.

Longtemps on n'a employé ici pour tous les usages domestiques que

les eaux boueuses du fleuve. On cite des voyageurs de passage qui

se fâchaient tout rouge, dans les hôtels, en demandant qui s'était

lavé avant eux dans leur cuvette, ou bien si l'habitude était à Omaha

de verser l'eau sale dans le pot à eau. D'autres, allant au bain,

marmottaient entre leurs dents, en sortant de là, le vers que Martial

décocha à un garçon des Thermes de Rome, en lui payant son pourboire:

«Où vont se laver ceux qui se sont lavés ici?»

Ubi lavantur qui hic lavantur?

Aujourd'hui tout est changé: Omaha a de l'eau claire, ou filtre celle

du Missouri. Le titre oblige de tête de ligne du chemin de fer du

Pacifique.

C'est une curieuse contrée que le Grand-Ouest américain. Les pionniers

conquièrent peu à peu le terrain sur le Peau-Rouge, et Omaha ne doit

son nom qu'aux Indiens de la tribu des Omahas, qui naguère encore

campaient aux lieux mêmes où s'est élevée cette ville. Où sont

aujourd'hui les Omahas? Cantonnés dans quelque _réserve_ que leur ont

imposée les blancs. Là ils meurent peu à peu de la petite vérole,

d'ivrognerie provoquée par l'_eau de feu_, le _whisky_, dont ils

abusent, et d'autres maladies encore plus déplorables. C'est ainsi que

tant de tribus ont disparu, et qu'elles disparaîtront toutes.

La guerre aussi a largement aidé à l'extermination des Peaux-Rouges.

Où sont les Hurons, les Iroquois, les Natchez, qui avaient étonné nos

pères? Les Algonquins, qui ne connaissaient pas même les limites de

leur puissant empire, où et combien sont-ils maintenant?

Je n'ai rencontré à Omaha que quelques Paunies, ces ennemis acharnés

des Sioux. Ils sont aujourd'hui cantonnés dans le territoire de

Nebraska, au voisinage du chemin de fer du Pacifique. Ils viennent

souvent à Omaha pour acheter des provisions, des vêtements. Ils vont

flânant par les rues en groupes de deux ou trois. Une couverture de

laine ou une peau de buffle jetée sur le dos compose parfois tout leur

habillement. Le pantalon, auquel se reconnaissent particulièrement les

nations civilisées, leur semble gênant, et volontiers ils le scalpent

ou le privent de son siége; il leur paraît ainsi plus commode à porter.

Aux pieds, ils ont les mocassins ou sandales de peau ornées de dessins;

autour du cou, un collier de perles ou de verroteries; dans les

cheveux, s'ils ont droit au titre de chef, une plume d'aigle ou de...

poule. Habituellement ils portent avec eux le carquois, l'arc et les

flèches, et souvent le calumet, la pipe au long tuyau orné de clous de

laiton, et au fourneau de terre rouge.

J'ai acheté d'un de ces Indiens son arc, ses flèches et son carquois

fort élégant, fait de la peau d'un jeune buffle. Les pointes

des flèches sont en fer acéré, triangulaires; elles ne sont pas

empoisonnées. Le bois est armé à l'autre extrémité de barbes de plumes.

En plusieurs endroits la trace du sang est visible; j'imagine que ce

n'est que du sang de buffle. La flèche a été retirée de l'animal tué à

la chasse: c'est une économie bien entendue.

Le même Indien a consenti à me vendre son collier de perles, dont le

dessin est curieux. J'ai eu le tout pour 8 dollars (environ 40 francs),

payés, il est vrai, en _green-backs_ ou papier-monnaie, la seule

monnaie qui ait cours depuis la guerre aux États-Unis, et qui perd en

ce moment 40 p. 100 sur le change en or.

Les Paunies, comme tous les Indiens des prairies, ont la figure ovale;

les cheveux noirs, longs et roides; le nez aquilin, la bouche fine, les

extrémités des membres délicates; souvent les pommettes saillantes, les

yeux légèrement bridés. Le regard est fixe, mélancolique. La peau est

bistrée, un peu rougeâtre. Il y a là évidemment une race spéciale, soit

indigène, soit émigrée: c'est la race rouge ou cuivrée. Mais ce n'est

pas ici le cas d'entamer une digression ethnologique. Au reste, qui

découvrira là-dessus la vérité, et le procès ne sera-t-il pas toujours

pendant?

Le territoire de Nebraska et celui de Kansas, qui le limite au sud, ne

sont pas seulement occupés par des Indiens soumis, comme les Paunies

et les Omahas; les indomptables Chayennes, les terribles Arrapahoes,

les Sioux sanguinaires, ont répandu à maintes reprises, et récemment

encore, la terreur dans ces parages.

Il y a deux mois à peine, quelques employés du chemin de fer

du Pacifique, qui étaient allés réparer le long de la voie les

poteaux télégraphiques, ont été surpris par une bande d'Indiens et

impitoyablement massacrés. Une seule des victimes, un Anglais, M. W.

T..., a survécu. Atteint d'une balle, assommé d'un coup de crosse de

carabine, frappé d'un coup de couteau, il est tombé sans connaissance.

L'Indien qui l'avait attaqué l'a cru mort et l'a scalpé.

En remontant à cheval, le Peau-Rouge a laissé tomber son trophée. M. W.

T... est revenu à lui, il a ramassé son scalp, il est rentré à Omaha,

où ses malheureux compagnons ont été solennellement enterrés. Au

commencement de septembre, nos journaux de Paris ont relaté ce fait;

mais on avait peine à croire qu'un homme scalpé vivant ait pu survivre

à celle horrible opération et raconter lui-même son martyre. Je croyais

à un _canard_, à un _humbug_. Le fait est certain, et il faut se rendre

à la réalité: M. W. T... est encore à Omaha. Il paraît du reste que

ce n'est pas le seul cas d'un homme scalpé vivant. La blessure se

cicatrise vite; toutefois il reste une hideuse tonsure, et l'on est

obligé de porter perruque: il eût mieux valu commencer par là.

Les Peaux-Rouges rebelles ne se sont pas bornés dans ce pays à tuer et

scalper les blancs; ils ont aussi attaqué le train à deux reprises sur

le chemin de fer du Pacifique, l'ont fait dérailler, ont surpris le

mécanicien et ses aides.

Les Peaux-Rouges n'aiment pas la civilisation qui s'avance au milieu

des prairies, et disperse au loin le buffle, unique source d'existence

de l'enfant du désert. Si nous allions être entourés par les Indiens

dans le train qui va nous mener d'Omaha à Julesburg ou dans la

diligence qui nous conduira de Julesburg à Denver! Il n'importe, _never

mind!_ il n'est plus temps de reculer. Il nous reste encore deux

étapes avant d'arriver dans le Colorado, et ces deux étapes, il faut

les faire, coûte que coûte. Ma prochaine lettre sera donc datée de

Julesburg, sur la rivière Plate. C'est en ce moment la dernière station

du chemin de fer du Pacifique. Je vous parlerai, si Dieu veut, de ce

chemin de fer, une des merveilles de notre temps.

III

LE PAYS DES HAUTES HERBES.

Julesburg, sur la rivière Plate, 2 octobre.

Je l'ai enfin parcouru ce chemin de fer du Pacifique, ce railroad né

d'hier, et qui sera dans quelques années la grande artère du monde

commercial. Je l'ai parcouru sur une longueur de 380 milles, entre

Omaha et Julesburg, entre la tête de ligne sur le Missouri et le point

qui forme maintenant la station extrême vers les Montagnes-Rocheuses.

Gloire au président-martyr, à Lincoln, qui, en 1862, décrétait lui-même

la voie, de la même plume qui devait plus tard signer l'abolition de

l'esclavage! Jusque-là l'opposition jalouse des États du Sud avait

seule empêché l'ouverture de ce chemin de fer, auquel songeaient

depuis bien des années les Américains, surtout depuis qu'ils avaient

fait l'acquisition de la Californie en 1848.

La voie a été nivelée par la nature, et tout le temps nous avons roulé

à travers la prairie, unie comme une mer d'alluvions. Les hautes

herbes, qui, l'été, s'élèvent souvent jusqu'à hauteur d'homme, étaient

déjà jaunies, et çà et là quelques pauvres fleurs élevaient encore leur

tête au milieu du gazon, dernières gemmes d'un écrin si richement garni

au printemps.

La voilà donc la prairie chantée par Cooper et par Irving, la prairie

que tout voyageur brûle de voir en Amérique, et où je suis assez

heureux pour être arrivé sans nul encombre!

Cette nuit, étendu dans une des couchettes du _sleeping car_, qu'on

retrouve jusqu'à cette distance, je n'ai dormi que d'un œil. J'ai

rêvé aux Indiens, et il m'a semblé plusieurs fois, quand le train

_stoppait_, que c'étaient eux qui arrêtaient la locomotive.

Un moment le colonel m'a hêlé pour me montrer la prairie en feu; j'ai

cru à une fausse alerte et j'ai mis la main sur mon revolver. Le feu

s'étendait sur un immense espace et se reflétait jusque dans le ciel.

Un passant, un Indien, avait allumé la première gerbe par hasard ou le

voulant, peut-être aussi une étincelle échappée de la locomotive. La

flamme avait gagné de proche en proche à travers le gazon desséché.

D'énormes taches noires marquent, pendant tout l'automne, les points

qui ont été ainsi brûlés. Au printemps, l'herbe y repousse et plus drue

et plus haute.

Les stations que nous traversons ont un nom, mais pour la plupart n'ont

pas encore d'habitants.

Alors que chez nous nous ne lançons le chemin de fer que vers des

localités populeuses, ici les Américains, agissant d'une façon inverse,

ont jeté le railroad à travers la prairie déserte pour y appeler plus

tôt le colon.

Lisons les noms de ces germes de villes futures, de ces embryons de

cités qui seront si grandes dans l'avenir. C'est, à partir d'Omaha,

Frémont, dédiée au célèbre explorateur qui, l'un des premiers, a

parcouru le grand territoire américain de l'Atlantique au Pacifique;

Columbus, justice tardive rendue à Colomb; Kearney, près le fort de ce

nom, la station chérie du buffle ou plutôt du bison, le bœuf sauvage

des prairies. Plus loin est Plum-Creek, dont le nom réveille de tristes

souvenirs chez les coureurs des plaines; c'est là que les Indiens

ont commis récemment le plus de déprédations, c'est là qu'ils ont tué

et scalpé, il y a deux mois, les personnes que je vous citais dans ma

précédente lettre.

North-Plate, près le fort Mac-Pherson, est une station importante.

Là, la rivière Plate ou de la Nebraska, que nous avons suivie depuis

Omaha, se divise en deux branches: la Plate du Nord, qui vient du

fort Laramie; la Plate du Sud, qui descend de Denver, la métropole du

Colorado.

De North-Plate à Julesburg, nous côtoyons la Plate du Sud. A

North-Plate, le matin, nous avons traversé la rivière sur un magnifique

pont de bois. L'air est pur, transparent, le ciel bleu, sans aucun

nuage. On me dit que c'est le temps dont nous allons jouir pendant un

mois: heureuse aubaine pour un Parisien qui voit si rarement le soleil.

Il est vrai que nous avons le gaz là-bas, et que nous pouvons lui

donner le nom que les Indiens donnent à la lune: le soleil de la nuit.

Dans les prairies, le gaz est encore inconnu; mais on a le soleil le

jour et la lune la nuit, quand c'est son heure de se montrer.

Je vous disais que d'Omaha à Julesburg nous avions côtoyé la Plate.

C'est sur la rive gauche que se tient la voie; elle eût pu tout aussi

bien choisir la droite, car la prairie est naturellement nivelée de

part et d'autre, et la Plate, aux rives basses, au lit large et peu

profond, mérite bien le nom qu'on lui a donné.

J'écris ce nom comme on l'écrit en français et à dessein. Les

Américains l'ont toujours écrit avec deux _t_. Ce n'est pas là la

bonne orthographe. Le pays est plein de noms français, imposés par nos

anciens trappeurs, Canadiens ou Louisianais, qui les premiers ont couru

et courent encore les prairies, du sud au nord, de l'est à l'ouest,

chassant le buffle, tendant des _trappes_ au castor, et faisant le

commerce d'échange avec les Indiens, la _traite_, d'où le nom de

traitants que l'on donne encore à ces coureurs des grandes plaines.

Ils ont baptisé bien d'autres endroits que la Plate. La prairie du

Chien, la rivière des Moines, dans l'Iowa; les Mauvaises-Terres, dans

le Nebraska; le fort, le pic, la rivière Laramie, dans le Dakota; le

ruisseau de Bijou, de Cache-à-la-Poudre, la Fontaine-qui-Bout, la passe

de la Porte, dans le Colorado, sont des noms français, respectés par

les Américains, et que vous trouverez sur toutes les cartes. Le mot

lui-même de prairies, que l'on donne aux grandes plaines du _Far-West_,

a été emprunté à notre langue. De même pour les noms de beaucoup de

tribus indiennes: les Brûlés, les Gros-Ventres, les Pieds-Noirs, les

Corbeaux, les Têtes-Plates, les Nez-Percés, les Cœurs-d'Alène, les

Sans-Arcs, les Serpents, les Chiens, d'où l'on a fait les Chayennes,

les Santés, etc., tous ces noms sont d'origine française, et ont été

acceptés par tous les géographes américains.

De toute notre ancienne domination dans ces parages, c'est là tout ce

qui reste. Les Louisianais, les Canadiens, continuent leur métier de

trappeurs et de traitants, mais ceux-ci sont passés sous la domination

anglaise, ceux-là sont devenus des citoyens américains.

La France n'envoie plus de colons dans les prairies; elle a perdu

toutes ses possessions en Amérique depuis le règne honteux de Louis XV.

Seule, sa langue s'y est conservée, avec un certain nombre d'archaïsmes

qui raviraient tous nos vieux maîtres.

Le voyage en chemin de fer est trop rapide quand on parcourt des

pays accidentés; alors le touriste maudit la vitesse du train, et

préférerait volontiers les anciennes diligences, où l'on allait à

l'aise, et où le paysage ne se déroulait que peu à peu. Dans les

prairies, le paysage étant toujours le même et le sol horizontal, le

voyage en chemin de fer est celui qui convient le mieux. En quelques

heures, de North-Place à Julesburg, toutes les graminées naturelles,

familles, espèces, variétés, nous passent sous les yeux; puis les

plantes odorantes du désert, la sauge, l'artémise, l'immortelle, avec

quelques cactus nains. Les arbres sont rares, et c'est à peine si,

le long des cours d'eau, on rencontre quelques peupliers, dont une

espèce, le peuplier du Canada (_populus monilifera_), porte ici le nom

de cotonnier ou cotton-wood, sans doute parce que les feuilles sont

recouvertes en dessous d'un blanc duvet cotonneux. Le _cotton-wood_ est

l'arbre aimé du coureur des plaines, c'est celui qu'il salue toujours

volontiers, car c'est l'arbre qui annonce l'eau, comme le palmier dans

les oasis africaines.

Le long des ruisseaux des bouquets de coudriers se mêlent aux

cotonniers, et ce bois est précieux pour allumer le feu dans les

campements du soir, quand on traverse la prairie en caravane.

La faune du grand désert américain n'est pas plus variée que la flore.

C'est partout le buffle ou bison, le bœuf énorme à grosse tête, à

épaisse toison. L'Indien chasse le buffle pour en manger la chair et

en tanner la peau. La dépouille de l'animal ou _robe_ sert de paletot

et de couverture au Peau-Rouge, et forme le principal objet de son

commerce avec les blancs. La peau de buffle tannée s'emploie à couvrir

la tente; la chair, étirée en lanières, en bretelles, desséchée au

soleil, se conserve indéfiniment. La langue, fumée, est un morceau

délicat, le seul que mangent volontiers les blancs.

Avec les cornes du buffle, l'Indien fait des cuillers, des poires à

poudre; avec les os, des grattoirs pour racler les peaux qu'il tanne

avec la cervelle de l'animal; avec les tendons des muscles, des cordes,

un revêtement pour son arc, et avec la gélatine contenue dans les

sabots, une glu pour retenir les pointes de ses flèches. L'Indien

trouve donc tout dans le buffle, à commencer par la plus grande de ses

distractions, la chasse. Aussi le suit-il dans toutes ses migrations,

et un dicton des prairies est-il le suivant: Là où est le buffle, là

est l'Indien. A son tour, le Peau-Rouge ajoute qu'une tradition a

cours parmi toutes les tribus, c'est qu'il n'y aura plus d'Indiens le

jour où il n'y aura plus de buffles. Là comme en tant d'autres lieux,

l'homme primitif disparaîtra en même temps que l'animal primitif.

Voilà pourquoi le Peau-Rouge est si rebelle à la civilisation, qui, en

s'introduisant dans les prairies, disperse au loin le buffle et le fait

peu à peu disparaître.

Les castors qui, le long des cours d'eau, disposent leurs digues

savantes; les chiens de prairies, tenant de la marmotte, du lapin et de

l'écureuil, et qui vivent en république dans des villes souterraines

occupant d'immenses espaces, sont avec le buffle les principaux animaux

des grandes plaines. Il faut y ajouter le loup de prairies ou coyote,

un carnassier toujours affamé, et l'antilope gracieuse, dont les

troupeaux passent rapides comme le vent. L'antilope, comme le buffle,

vit des graminées du désert; le gazon ne manque nulle part, et la

prairie a été nommée à bon droit le paradis terrestre des bestiaux.

Quand on arrive près des montagnes, la faune change ou plutôt

s'augmente de familles nouvelles. Là, le cerf, l'élan, le daim, l'ours,

le chat sauvage, fournissent au chasseur déterminé de quoi exercer son

tir.

Cette digression sur la zoologie et la botanique du Grand-Ouest m'a

éloigné de Julesburg. J'y reviens. Cette ville improvisée est en ce

moment la dernière station du chemin de fer du Pacifique, titre qu'elle

va bientôt céder à Chayennes, où la voie ne va pas tarder d'arriver,

à 140 milles plus à l'ouest. Ici la voie ferrée marche vite. D'abord

le terrain n'appartient à personne, puis la nature a pris soin de le

niveler ou de le disposer en pente douce, mieux qu'aurait pu faire

le plus habile des ingénieurs. La rampe est graduellement ménagée

du Missouri aux Montagnes-Rocheuses, et l'on pose jusqu'à plusieurs

kilomètres de rails par jour. Tout le monde marche à l'ouest avec la

voie; les habitants eux-mêmes de Julesburg abandonnent peu à peu cette

ville pour Chayennes.

Tout à l'heure, c'était le chemin de fer qui s'avançait là où il n'y

avait pas de villes; maintenant ce sont les villes qui, précédant la

voie ferrée, s'établissent au milieu du désert et disent au railway:

Viens à nous! La marche mystérieuse de l'humanité qui, depuis les

premiers temps de l'histoire, s'est faite toujours à l'ouest,

s'est-elle jamais révélée d'une façon plus vive, plus saisissante? Oui!

il y a dans ce grand travail des États-Unis, à l'heure où l'on discute

sur le percement des isthmes, toute une révélation. C'est le ruban de

fer qui, à notre époque, perce les isthmes; c'est la voie ferrée du

Pacifique que vont prendre, avant deux ans, ceux qui voudront faire

le tour du monde en trois mois. L'Asie viendra visiter l'Europe et

l'Europe l'Asie par cette grande voie commerciale, qui passe par ce

qu'on a si bien nommé le centre de gravité des États-Unis.

De Paris on ira au Japon ou en Chine en trente ou quarante jours par

le plus court chemin. On s'écartera peu d'un grand cercle de la sphère

terrestre. Deux lignes de bateaux à vapeur, une ligne de chemin de fer,

et tout sera dit. Le Havre ou Brest, New-York, San Francisco, seront

les grandes étapes du voyage. Mais, en attendant qu'un pareil trajet

se fasse, retournons au nôtre, beaucoup plus modeste.

Julesburg, où nous sommes arrivés, est défendue par le fort Sedgwick.

Nous venons de visiter le fort, et le colonel Heine y a trouvé

plusieurs de ses compagnons d'armes, entre autres le général Potter,

commandant la place. Le général a fait venir près de lui sa jeune

femme et ses enfants. Il faut un certain courage pour s'exiler ainsi

au fond du désert, mais les femmes américaines ne marchandent pas leur

dévouement, et de plus ce sont de grandes voyageuses.

Autour du fort sont campés quelques Indiens Sioux, de la bande des

Ogalalas et des Brûlés. On voit leurs tentes, de forme conique, se

dresser au milieu de la prairie. La Nuée-Rouge, la Queue-Bariolée, sont

venus avec leurs hommes pour traiter avec les commissaires de l'Union.

Pacifiques aujourd'hui, ces bandes entonneront peut-être de nouveau

demain leur terrible chant de guerre.

Il y a quelques années, le fort de Sedgwick a été entouré par les

Chayennes, les Sioux, les Arrapahoes liguées contre les blancs, à

l'époque de la guerre de sécession. Les Peaux-Rouges avaient oublié

leurs vieilles luttes intestines, pour tourner leurs efforts contre

l'ennemi commun. Des émigrants, des pionniers, fuyant épouvantés,

s'étaient réfugiés dans le fort. Aux alentours, la prairie avait été

incendiée. Les Indiens, au nombre de plusieurs milliers, menaçaient de

réduire les assiégés par la famine. On ne put repousser les assaillants

qu'avec le canon et la mitraille.

Mais il me faut quitter Julesburg; j'entends la diligence continentale

qui arrive, l'_overland mail_.

Il nous reste, à mes compagnons et à moi, une dernière étape à faire,

une étape de 190 milles à travers le grand désert. Nous emmenons avec

nous une escorte de six soldats, perchés sur la voiture, d'où ils

dominent le terrain. Je vous écrirai de Denver si nous sommes arrivés

sains et saufs, ou si, scalpés en route par les Chayennes et les

Arrapahoes, dont nous allons traverser le territoire, nous avons dû

aller acheter une perruque pour en garnir notre occiput.

IV

LA DILIGENCE TRANSCONTINENTALE.

Denver, territoire de Colorado, 4 octobre.

La fortune seconde l'audace. Nous voici arrivés sans mauvaise rencontre

au terme des difficultés du voyage. Il était temps. Les Sioux, les

Arrapahoes, les Chayennes, commençaient à me trotter par la tête et à

me faire perdre le sommeil.

Nous sommes partis de Julesburg le 2 au soir, et entrés à Denver hier

vers minuit. Trente heures de diligence, 190 milles de parcours, voilà

l'actif et le passif de cette dernière étape.

Le coche qui nous a conduits se nomme l'_overland mail_ ou diligence

transcontinentale, parce qu'il parcourt tout le continent américain de

Julesburg, sur la Plate, à Sacramento de Californie. Les lettres et

les voyageurs prennent souvent cette voie au lieu de prendre la voie de

mer et l'isthme de Panama.

Avant l'ouverture du chemin de fer du Pacifique, la malle de terre

allait du Missouri en Californie, partant et arrivant à heure fixe,

sur un trajet de 800 lieues. La durée du voyage était de vingt jours.

Jamais, aux temps anciens de l'histoire, les courriers des Césars

ou des princes Mogols, et de nos jours ceux des empereurs de Russie

n'avaient parcouru si rapidement d'aussi longues distances.

Voulez-vous que je vous fasse la description du véhicule qui nous a

menés, et qui, nous laissant à Denver, a continué sa route vers les

Montagnes-Rocheuses, le pays des Mormons, l'État de Nevada et les

placers de l'Eldorado?

Imaginez une façon de coche à la Louis XIV, car les voitures

américaines n'ont pas changé de forme depuis les premiers temps de la

colonisation anglo-saxonne. A l'intérieur, il y a neuf places, toutes

égales pour le prix: trois en avant, trois en arrière, trois au milieu.

Les dames, fussent-elles venues les dernières, ont droit aux premières

places. Aux places du milieu, on n'est soutenu que par une bretelle en

cuir qui, allant d'un côté à l'autre de la voiture, transversalement,

vous prend par le milieu du dos: cela n'est pas tout à fait commode.

Des bagages, on en a peu, le moins possible, quelquefois pas du tout.

La chemise est de flanelle; on la porte longtemps. Le faux col, au

besoin les manchettes, sont en papier; on ne les change que de temps à

autre. Le mouchoir, et une autre partie du vêtement, faut-il la nommer?

les chaussettes, sont à peu près inconnus du pionnier américain. A quoi

bon alors s'embarrasser d'une malle? Aussi ne dispose-t-on pour les

colis que le derrière de la voiture, où est un appui à claire-voie sur

lequel se rabat une toile cirée.

Sur le dessus du véhicule, nous n'avons chargé que des soldats bien

armés, l'œil au guet, ce qui vaut mieux que des bagages.

La diligence est traînée par six chevaux conduits à grandes guides, au

galop, à travers la prairie, unie comme une mer pétrifiée. A côté du

postillon peuvent monter les voyageurs amis du paysage.

De distance en distance, en moyenne tous les 10 milles, on relaye.

La plupart des stations, véritables blockhaus, sont fortifiées par

des ouvrages de terre en _adobe_, briques cuites au soleil. Çà et là

s'ouvrent des meurtrières.

A l'intérieur des stations il y a aussi quelques ouvrages retranchés,

pour une défense désespérée, en cas d'une première défaite. Les Indiens

arrivent volontiers en nombre pour surprendre les pionniers isolés.

Le grand-ouest des États-Unis · 第 1 / 17 段