Firmin me conduisit chez M. Picard. M. Picard me reçut dans une
bibliothèque garnie de toutes les éditions de ses oeuvres et ornée de
son buste. Il prit mon manuscrit, me donna rendez-vous à huit jours, et
nous congédia.
Au bout de huit jours, heure pour heure, je me présentai à la porte de
M. Picard. M. Picard m'attendait évidemment; il me reçut avec le sourire
de Rigobert dans _Maison à vendre_.
--Monsieur, me dit-il en me tendant mon manuscrit proprement roulé,
avez-vous quelque moyen d'existence? Le début n'était pas encourageant.
--Oui, monsieur, répondis-je; j'ai une petite place chez monsieur le duc
d'Orléans.
--Eh bien! mon enfant, fit-il en me mettant affectueusement mon rouleau
entre les deux mains et en me prenant les mains du même coup, allez à
votre bureau.
Et, enchanté d'avoir fait un mot, il se frotta les mains en m'indiquant
du geste que l'audience était terminée.
Je n'en devais pas moins un remerciement à Nodier. Je me présentai à
l'Arsenal. Nodier me reçut, comme il recevait, avec un sourire aussi....
Mais il y a sourire et sourire, comme dit Molière.
Peut-être oublierai-je un jour le sourire de Picard, mais je n'oublierai
jamais celui de Nodier.
Je voulus prouver à Nodier que je n'étais pas tout à fait aussi indigne
de sa protection qu'il eût pu le croire d'après la réponse que Picard
m'avait faite. Je lui laissai mon manuscrit. Le lendemain, je reçus une
lettre charmante, qui me rendait tout mon courage, et qui m'invitait aux
soirées de l'Arsenal.
Ces soirées de l'Arsenal, c'était quelque chose de charmant, quelque
chose qu'aucune plume ne rendra jamais.
Elles avaient lieu le dimanche, et commençaient en réalité à six heures.
À six heures, la table était mise. Il y avait des dîneurs de la
fondation: Cailleux, Taylor, Francis Wey, que Nodier aimait comme un
fils; puis, par hasard, un ou deux invités; puis qui voulait.
Une fois admis à cette charmante intimité de la maison, on allait dîner
chez Nodier à son plaisir. Il y avait toujours deux ou trois couverts
attendant les convives de hasard. Si ces trois couverts étaient
insuffisants, on en ajoutait un quatrième, un cinquième, un sixième.
S'il fallait allonger la table, on l'allongeait. Mais malheur à celui
qui arrivait le treizième! Celui-là dînait impitoyablement à une petite
table, à moins qu'un quatorzième ne vînt le relever de sa pénitence.
Nodier avait ses manies: il préférait le pain bis au pain blanc, l'étain
à l'argenterie, la chandelle à la bougie.
Personne n'y faisait attention que madame Nodier, qui le servait à sa
guise.
Au bout d'une année ou deux, j'étais un de ces intimes dont je parlais
tout à l'heure. Je pouvais arriver sans prévenir, à l'heure du dîner; on
me recevait avec des cris qui ne me laissaient pas de doute sur ma
bienvenue, et l'on me mettait à table, ou plutôt je me mettais à table
entre madame Nodier et Marie.
Au bout d'un certain temps, ce qui n'était qu'un point de fait devint un
point de droit. Arrivais-je trop tard, était-on à table, ma place
était-elle prise: on faisait un signe d'excuse au convive usurpateur, ma
place m'était rendue, et, ma foi! se mettait où il pouvait celui que
j'avais déplacé.
Nodier alors prétendait que j'étais une bonne fortune pour lui, en ce
que je le dispensais de causer. Mais, si j'étais une bonne fortune pour
lui, j'étais une mauvaise fortune pour les autres. Nodier était le plus
charmant causeur qu'il y eût au monde. On avait beau faire à ma
conversation tout ce qu'on fait à un feu pour qu'il flambe, l'éveiller,
l'attiser, y jeter cette limaille qui fait jaillir les étincelles de
l'esprit comme celles de la forge; c'était de la verve, c'était de
l'entrain, c'était de la jeunesse; mais ce n'était point cette bonhomie,
ce charme inexprimable, cette grâce infinie, où, comme dans un filet
tendu, l'oiseleur prend tout, grands et petits oiseaux. Ce n'était pas
Nodier.
C'était un pis-aller dont on se contentait, voilà tout.
Mais parfois je boudais, parfois je ne voulais pas parler, et, à mon
refus de parler, il fallait bien, comme il était chez lui, que Nodier
parlât; alors tout le monde écoutait, petits enfants et grandes
personnes. C'était à la fois Walter Scott et Perrault, c'était le savant
aux prises avec le poète, c'était la mémoire en lutte avec
l'imagination. Non seulement alors Nodier était amusant à entendre, mais
encore Nodier était charmant à voir. Son long corps efflanqué, ses longs
bras maigres, ses longues mains pâles, son long visage plein d'une
mélancolique bonté, tout cela s'harmonisait avec sa parole un peu
traînante, que modulait sur certains tons ramenés périodiquement un
accent franc-comtois que Nodier n'a jamais entièrement perdu. Oh! alors
le récit était chose inépuisable, toujours nouvelle, jamais répétée. Le
temps, l'espace, l'histoire, la nature, étaient pour Nodier cette bourse
de Fortunatus d'où Pierre Schlemihl tirait ses mains toujours pleines.
Il avait connu tout le monde. Danton, Charlotte Corday, Gustave III,
Cagliostro, Pie VI, Catherine II, le grand Frédéric, que sais-je? Comme
le comte de Saint-Germain et le taratantaleo, il avait assisté à la
création du monde et traversé les siècles en se transformant. Il avait
même, sur cette transformation, une théorie des plus ingénieuses, selon
Nodier, les rêves n'étaient qu'un souvenir des jours écoulés dans une
autre planète, une réminiscence de ce qui avait été jadis. Selon Nodier,
les songes les plus fantastiques correspondaient à des faits accomplis
autrefois dans Saturne, dans Vénus ou dans Mercure: les images les plus
étranges n'étaient que l'ombre des formes qui avaient imprimé leurs
souvenirs dans notre âme immortelle. En visitant pour la première fois
le Musée fossile du Jardin des Plantes, il s'est écrié, retrouvant des
animaux qu'il avait vus dans le déluge de Deucalion et de Pyrrha, et
parfois il lui échappait d'avouer que, voyant la tendance des Templiers
à la possession universelle, il avait donné à Jacques de Molay le
conseil de maîtriser son ambition. Ce n'était pas sa faute si
Jésus-Christ avait été crucifié; seul parmi ses auditeurs, il l'avait
prévenu des mauvaises intentions de Pilate à son égard. C'était surtout
le Juif errant que Nodier avait eu l'occasion de rencontrer: la première
fois à Rome du temps de Grégoire VII; la seconde fois à Paris, la veille
de la Saint-Barthélemy, et la dernière fois à Vienne en Dauphiné, et sur
lequel il avait des documents les plus précieux. Et à ce propos il
relevait une erreur dans laquelle étaient tombés les savants et les
poètes, et particulièrement Edgar Quinet: ce n'était pas Ahasvérus, qui
est un nom moitié grec moitié latin, que s'appelait l'homme aux cinq
sous, c'était Isaac Laquedem: de cela il pouvait en répondre, il tenait
le renseignement de sa propre bouche. Puis de la politique, de la
philosophie, de la tradition, il passait à l'histoire naturelle. Oh!
comme dans cette scène Nodier distançait Hérodote, Pline, Marco Polo,
Buffon et Lacépède! Il avait connu des araignées près desquelles
l'araignée de Pélisson n'était qu'une drôlesse; il avait fréquenté des
crapauds près desquels Mathusalem n'était qu'un enfant; enfin il avait
été en relation avec des caïmans près desquels la tarasque n'était qu'un
lézard.
Aussi il tombait à Nodier de ces hasards comme il n'en tombe qu'aux
hommes de génie. Un jour qu'il cherchait des lépidoptères, c'était
pendant son séjour en Styrie, pays des roches granitiques et des arbres
séculaires, il monta contre un arbre afin d'atteindre une cavité qu'il
apercevait, fourra sa main dans cette cavité, comme il avait l'habitude
de le faire, et cela assez imprudemment, car un jour il retira d'une
cavité pareille son bras enrichi d'un serpent qui s'était enroulé à
l'entour; un jour donc qu'ayant trouvé une cavité il fourrait sa main
dans cette cavité, il sentit quelque chose de flasque, et de gluant qui
cédait à la pression de ses doigts. Il ramena vivement sa main à lui, et
regarda: deux yeux brillaient d'un feu terne au fond de cette cavité.
Nodier croyait au diable; aussi, en voyant ces deux yeux qui ne
ressemblaient pas mal aux yeux de braise de Charon, comme dit Dante,
Nodier commença par s'enfuir, puis il réfléchit, se ravisa, prit une
hachette, et, mesurant la profondeur du trou, il commença de faire une
ouverture à l'endroit où il présumait que devait se trouver cet objet
inconnu. Au cinquième ou sixième coup de hache qu'il frappa, le sang
coula de l'arbre, ni plus ni moins que, sous l'épée de Tancrède, le sang
coula de la forêt enchantée du Tasse. Mais ce ne fut pas une belle
guerrière qui lui apparut, ce fut un énorme crapaud encastré dans
l'arbre où, sans doute, il avait été emporté par le vent quand il était
de la taille d'une abeille. Depuis combien de temps était-il là? Depuis
deux cents ans, trois cents ans, cinq cents ans peut-être. Il avait cinq
pouces de long sur trois de large.
Une autre fois, c'était en Normandie, du temps où il faisait avec Taylor
le voyage pittoresque de la France: il entra dans une église à la voûte
de cette église étaient suspendus une gigantesque araignée et un énorme
crapaud. Il s'adressa à un paysan pour demander des renseignements sur
ce singulier couple.
Et voici ce que le vieux paysan lui raconta, après l'avoir mené près
d'une des dalles de l'église sur laquelle était sculpté un chevalier
couché dans son armure.
Ce chevalier était un ancien baron, lequel avait laissé dans le pays de
si méchants souvenirs, que les plus hardis se détournaient afin de ne
pas mettre le pied sur sa tombe, et cela, non point par respect, mais
par terreur. Au-dessus de cette tombe, à la suite d'un voeu fait par ce
chevalier à son lit de mort, une lampe devait brûler nuit et jour, une
pieuse fondation ayant été faite par le mort qui subvenait à cette
dépense et bien au-delà.
Un beau jour, ou plutôt une belle nuit, pendant laquelle, par hasard, le
curé ne dormait pas, il vit de la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur
celle de l'église, la lampe pâlir et s'éteindre. Il attribua la chose à
un accident et n'y fit pas cette nuit une grande attention.
Mais, la nuit suivante, s'étant réveillé vers les deux heures du matin,
l'idée lui vint de s'assurer si la lampe brûlait. Il descendit de son
lit, s'approcha de la fenêtre, et constata _de visu_ que l'église était
plongée dans la plus profonde obscurité.
Cet événement, reproduit deux fois en quarante-huit heures, prenait une
certaine gravité. Le lendemain, au point du jour, le curé fit venir le
bedeau, et l'accusa tout simplement d'avoir mis l'huile dans sa salade
au lieu de l'avoir mise dans la lampe. Le bedeau jura ses grands dieux
qu'il n'en était rien; que tous les soirs, depuis quinze ans qu'il avait
l'honneur d'être bedeau, il remplissait consciencieusement la lampe, et
qu'il fallait que ce fût un tour de ce méchant chevalier qui, après
avoir tourmenté les vivants pendant sa vie, recommençait à les
tourmenter trois cents ans après sa mort.
Le curé déclara qu'il se fiait parfaitement à la parole du bedeau, mais
qu'il n'en désirait pas moins assister le soir au remplissage de la
lampe; en conséquence, à la nuit tombante, en présence du curé, l'huile
fut introduite dans le récipient, et la lampe allumée; la lampe allumée,
le curé ferma lui-même la porte de l'église, mit la clef dans sa poche,
et se retira chez lui.
Puis il prit un bréviaire, s'accommoda près de sa fenêtre dans un grand
fauteuil, et, les yeux alternativement fixés sur le livre et sur
l'église, il attendit.
Vers minuit, il vit la lumière qui illuminait les vitraux diminuer,
pâlir et s'éteindre.
Cette fois, il y avait une cause étrangère, mystérieuse, inexplicable, à
laquelle le pauvre bedeau ne pouvait avoir aucune part.
Un instant, le curé pensa que des voleurs s'introduisaient dans l'église
et volaient l'huile. Mais en supposant le méfait commis par des voleurs,
c'étaient des gaillards bien honnêtes de se borner à voler l'huile,
quand ils épargnaient les vases sacrés.
Ce n'étaient donc pas des voleurs; c'était donc une autre cause
qu'aucune de celles qu'on pouvait imaginer, une cause surnaturelle
peut-être. Le curé résolut de reconnaître cette cause, quelle qu'elle
fût.
Le lendemain soir, il versa lui-même l'huile pour bien se convaincre
qu'il n'était pas dupe d'un tour de passe-passe; puis, au lieu de sortir
comme il l'avait fait la veille, il se cacha dans un confessionnal.
Les heures s'écoulèrent, la lampe éclairait d'une lueur calme et égale:
minuit sonna....
Le curé crut entendre un léger bruit, pareil à celui d'une pierre qui se
déplace, puis il vit l'ombre d'un animal avec des pattes gigantesques,
laquelle ombre monta contre un pilier, courut le long de la corniche,
apparut un instant à la voûte, descendit le long de la corde, et fit une
station sur la lampe, qui commença de pâlir, vacilla et s'éteignit.
Le curé se trouva dans l'obscurité la plus complète. Il comprit que
c'était une expérience à renouveler, en se rapprochant du lieu où se
passait la scène.
Rien de plus facile: au lieu de se mettre dans le confessionnal qui
était dans le côté de l'église opposé à la lampe, il n'avait qu'à se
cacher dans le confessionnal qui était placé à quelques pas d'elle
seulement.
Tout fut donc fait le lendemain comme la veille; seulement le curé
changea de confessionnal et se munit d'une lanterne sourde.
Jusqu'à minuit, même calme, même silence, même honnêteté de la lampe à
remplir ses fonctions. Mais aussi, au dernier coup de minuit, même
craquement que la veille. Seulement, comme le craquement se produisait à
quatre pas du confessionnal, les yeux du curé purent immédiatement se
fixer sur l'emplacement d'où venait le bruit. C'était la tombe du
chevalier qui craquait.
Puis la dalle sculptée qui recouvrait le sépulcre se souleva lentement,
et, par l'entrebâillement du tombeau, le curé vit sortir une araignée de
la taille d'un barbet, avec un poil long de six pouces, des pattes
longues d'une aune, laquelle se mit incontinent, sans hésitation, sans
chercher un chemin qu'on voyait lui être familier, à gravir le pilier, à
courir sur sa corniche, à descendre le long de la corde, et, arrivée là,
à boire l'huile de la lampe, qui s'éteignit.
Mais alors le curé eut recours à sa lanterne sourde, dont il dirigea les
rayons vers la tombe du chevalier.
Alors il s'aperçut que l'objet qui la tenait entrouverte était un
crapaud gros comme une tortue de mer, lequel, en s'enflant, soulevait la
pierre et donnait passage à l'araignée, qui allait incontinent pomper
l'huile, qu'elle revenait partager avec son compagnon.
Tous deux vivaient ainsi depuis des siècles dans cette tombe, où ils
habiteraient probablement encore aujourd'hui si un accident n'eût révélé
au curé la présence d'un voleur quelconque dans son église.
Le lendemain, le curé avait requis main-forte, on avait soulevé la
pierre du tombeau, et l'on avait mis à mort l'insecte et le reptile,
dont les cadavres étaient suspendus au plafond et faisaient foi de cet
étrange événement.
D'ailleurs, le paysan qui racontait la chose à Nodier était un de ceux
qui avaient été appelés par le curé pour combattre ces deux commensaux
de la tombe du chevalier, et comme lui s'était acharné particulièrement
au crapaud, une goutte de sang de l'immonde animal, qui avait jailli sur
sa paupière, avait failli le rendre aveugle comme Tobie.
Il en était quitte pour être borgne.
Pour Nodier, les histoires de crapauds ne se bornaient pas là; il y
avait quelque chose de mystérieux dans la longévité de cet animal qui
plaisait à l'imagination de Nodier. Aussi toutes les histoires de
crapauds centenaires ou millénaires, les savait-il; tous les crapauds
découverts dans des pierres, ou dans des troncs d'arbres, depuis le
crapaud trouvé en 1756 par le sculpteur Le Prince, à Eretteville, au
milieu d'une pierre dure où il était encastré, jusqu'au crapaud enfermé
par Hérifsant, en 1771, dans une case de plâtre, et qu'il retrouva
parfaitement vivant en 1774, étaient-ils de sa compétence. Quand on
demandait à Nodier de quoi vivaient les malheureux prisonniers: Ils
avaient leur peau, répondait-il. Il avait étudié un crapaud petit-maître
qui avait fait six fois peau neuve dans un hiver, et qui six fois avait
avalé la vieille. Quant à ceux qui étaient dans des pierres de formation
primitive, depuis la création du monde, comme le crapaud que l'on trouva
dans la carrière de Boursick, en Gothie, l'inaction totale dans laquelle
ils avaient été obligés de demeurer, la suspension de la vie dans une
température qui ne permettait aucune dissolution et qui ne rendait
nécessaire la réparation d'aucune perte, l'humidité du lieu, qui
entretenait celle de l'animal et qui empêchait sa destruction par le
dessèchement, tout cela paraissait à Nodier des raisons suffisantes à
une conviction dans laquelle il y avait autant de foi que de science.
D'ailleurs Nodier avait, nous l'avons dit, une certaine humilité
naturelle, une certaine pente à se faire petit lui-même qui l'entraînait
vers les petits et les humbles. Nodier bibliophile trouvait parmi les
livres des chefs-d'oeuvre ignorés, qu'il tirait de la tombe des
bibliothèques; Nodier philanthrope trouvait parmi les vivants des poètes
inconnus, qu'il mettait au jour et qu'il conduisait à la célébrité;
toute injustice, toute oppression le révoltait, et, selon lui, on
opprimait le crapaud, on était injuste envers lui, on ignorait ou l'on
ne voulait pas connaître les vertus du crapaud. Le crapaud était bon
ami; Nodier l'avait déjà prouvé par l'association du crapaud et de
l'araignée, et, à la rigueur, il le prouvait deux fois en racontant une
autre histoire de crapaud et de lézard non moins fantastique que la
première; le crapaud était donc, non seulement bon ami, mais encore bon
père et bon époux. En accouchant lui-même sa femme, le crapaud avait
donné aux maris, les premières leçons d'amour conjugal; en enveloppant
les oeufs de sa famille autour de ses pattes de derrière ou en les
portant sur son dos, le crapaud avait donné aux chefs de famille la
première leçon de paternité; quant à cette bave que le crapaud répand ou
lance même quand on le tourmente, Nodier assurait que c'était la plus
innocente substance qu'il y eût au monde, et il la préférait à la salive
de bien des critiques de sa connaissance.
Ce n'était pas que ces critiques ne fussent reçus chez lui comme les
autres, et ne fussent même bien reçus, mais, peu à peu, ils se
retiraient d'eux-mêmes, ils ne se sentaient point à l'aise au milieu de
cette bienveillance qui était l'atmosphère naturelle de l'Arsenal, et à
travers laquelle ne passait la raillerie que comme passe la luciole au
milieu de ces belles nuits de Nice et de Florence, c'est-à-dire pour
jeter une lueur et s'éteindre aussitôt.
On arrivait ainsi à la fin d'un dîner charmant, dans lequel tous les
accidents, excepté le renversement du sel, excepté un pain posé à
l'envers, étaient pris du côté philosophique; puis on servait le café à
table. Nodier était sybarite au fond, il appréciait parfaitement ce
sentiment de sensualité parfaite qui ne place aucun mouvement, aucun
déplacement, aucun dérangement entre le dessert et le couronnement du
dessert. Pendant ce moment de délices asiatiques, madame Nodier se
levait et allait faire allumer le salon. Souvent moi, qui ne prenais
point de café, je l'accompagnais. Ma longue taille lui était d'une
grande utilité pour éclairer le lustre sans monter sur les chaises.
Alors, le salon s'illuminait, car avant le dîner et les jours ordinaires
on n'était jamais reçu que dans la chambre à coucher de madame Nodier;
alors le salon s'illuminait et éclairait des lambris peints en blanc
avec des moulures Louis XV, un ameublement des plus simples, se
composant de douze fauteuils et d'un canapé en Casimir rouge, de rideaux
de croisée de même couleur, d'un buste d'Hugo, d'une statue d'Henri IV,
d'un portrait de Nodier et d'un paysage alpestre de Régnier.
Dans ce salon, cinq minutes après son éclairage, entraient les convives,
Nodier venant le dernier, appuyé soit au bras de Dauzats, soit au bras
de Bixio, soit au bras de Francis Wey, soit au mien, Nodier toujours
soupirant et se plaignant comme s'il n'eût eu que le souffle; alors il
allait s'étendre dans un grand fauteuil à droite de la cheminée, les
jambes allongées, les bras pendants, ou se mettre debout devant le
chambranle, les mollets au feu, le dos à la glace. S'il s'étendait dans
le fauteuil, tout était dit: Nodier, plongé dans cet instant de
béatitude que donne le café, voulait jouir en égoïste de lui-même, et
suivre silencieusement le rêve de son esprit; s'il s'adossait au
chambranle, c'était autre chose: c'est qu'il allait conter; alors tout
le monde se taisait, alors se déroulait une de ces charmantes histoires
de sa jeunesse qui semblent un roman de Longu, une idylle de Théocrite;
ou quelque sombre drame de la Révolution, dont un champ de bataille de
la Vendée ou la place de la Révolution était toujours le théâtre; ou
enfin quelque mystérieuse conspiration de Cadoudal ou d'Oudet, de Staps
ou de Lahorie; alors ceux qui entraient faisaient silence, saluaient de
la main, et allaient s'asseoir dans un fauteuil ou s'adosser contre le
lambris; puis l'histoire finissait, comme finit toute chose. On
n'applaudissait pas; pas plus qu'on n'applaudit le murmure d'une
rivière, le chant d'un oiseau; mais, le murmure éteint, mais, le chant
évanoui, on écoutait encore. Alors Marie, sans rien dire, allait se
mettre à son piano, et, tout à coup, une brillante fusée de notes
s'élançait dans les airs comme le prélude d'un feu d'artifice: alors les
joueurs, relégués dans des coins, se mettaient à des tables et jouaient.
Nodier n'avait longtemps joué qu'à la bataille, c'était son jeu de
prédilection, et il s'y prétendait d'une force supérieure; enfin, il
avait fait une concession au siècle et jouait à l'écarté.
Alors Marie chantait des paroles d'Hugo, de Lamartine ou de moi, mises
en musique par elle; puis, au milieu de ces charmantes mélodies,
toujours trop courtes, on entendait tout à coup éclore la ritournelle
d'une contredanse, chaque cavalier courait à sa danseuse, et un bal
commençait.
Bal charmant dont Marie faisait tous les frais, jetant, au milieu de
trilles rapides brodés par ses doigts sur les touches du piano, un mot à
ceux qui s'approchaient d'elle, à chaque traversée, à chaque chaîne des
dames, à chaque chassé-croisé. À partir de ce moment, Nodier
disparaissait, complètement oublié, car lui, ce n'était pas un de ces
maîtres absolus et bougons dont on sent la présence et dont on devine
l'approche; c'était l'hôte de l'Antiquité, qui s'efface pour faire place
à celui qu'il reçoit, et qui se contentait d'être gracieux, faible et
presque féminin.
D'ailleurs Nodier, après avoir disparu un peu, disparaissait bientôt
tout à fait. Nodier se couchait de bonne heure, ou plutôt on couchait
Nodier de bonne heure. C'était madame Nodier qui était chargée de ce
soin. L'hiver elle sortait la première du salon; puis quelquefois, quand
il n'y avait pas de braise dans la cuisine, on voyait une bassinoire
passer, s'emplir et entrer dans la chambre à coucher. Nodier suivait la
bassinoire, et tout était dit.
Dix minutes après, madame Nodier rentrait. Nodier était couché, et
s'endormait aux mélodies de sa fille, et au bruit des piétinements et
aux rires des danseurs.
Un jour nous trouvâmes Nodier bien autrement humble que de coutume.
Cette fois, il était embarrassé, honteux. Nous lui demandâmes avec
inquiétude ce qu'il avait.
Nodier venait d'être nommé académicien.
Il nous fit ses excuses bien humbles, à Hugo et à moi.
Mais il n'y avait pas de sa faute, l'Académie l'avait nommé au moment où
il s'y attendait le moins.
C'est que Nodier, aussi savant à lui seul que tous les académiciens
ensemble, démolissait pierre à pierre le dictionnaire de l'Académie. Il
racontait que l'Immortel chargé de faire l'article _écrevisse_ lui avait
un jour montré cet article, en lui demandant ce qu'il en pensait.
L'article était conçu dans ces termes:
«Écrevisse, petit poisson rouge qui marche à reculons.»
--Il n'y a qu'une erreur dans votre définition, répondit Nodier, c'est
que l'écrevisse n'est pas un poisson, c'est que l'écrevisse n'est pas
rouge, c'est que l'écrevisse ne marche pas à reculons... le reste est
parfait.
J'oublie de dire qu'au milieu de tout cela, Marie Nodier s'était mariée,
était devenue madame Ménessier; mais ce mariage n'avait absolument rien
changé à la vie de l'Arsenal. Jules était un ami à tous: on le voyait
venir depuis longtemps dans la maison; il y demeura au lieu d'y venir,
voilà tout.
Je me trompe, il y eut un grand sacrifice accompli: Nodier vendit sa
bibliothèque; Nodier aimait ses livres, mais il adorait Marie.
Il faut dire une chose aussi, c'est que personne ne savait faire la
réputation d'un livre comme Nodier. Voulait-il vendre ou faire vendre un
livre, il le glorifiait par un article: avec ce qu'il découvrait dedans,
il en faisait un exemplaire unique. Je me rappelle l'histoire d'un
volume intitulé _le Zombi du grand Pérou_, que Nodier prétendit être
imprimé aux colonies, et dont il détruisit l'édition de son autorité
privée; le livre valait cinq francs, il monta à cent écus.
Quatre fois Nodier vendit ses livres, mais il gardait toujours un
certain fonds, un noyau précieux à l'aide duquel, au bout de deux ou
trois ans, il avait reconstruit sa bibliothèque.
Un jour, toutes ces charmantes fêtes s'interrompirent. Depuis un mois ou
deux, Nodier était plus souffreteux, plus plaintif. Au reste, l'habitude
qu'on avait d'entendre plaindre Nodier faisait qu'on n'attachait pas une
grande attention à ses plaintes. C'est qu'avec le caractère de Nodier il
était assez difficile de séparer le mal réel d'avec les souffrances
chimériques. Cependant, cette fois, il s'affaiblissait visiblement. Plus
de flâneries sur les quais, plus de promenades sur les boulevards, un
lent acheminement seulement, quand du ciel gris filtrait un dernier
rayon du soleil d'automne, un lent acheminement vers Saint-Mandé.
Le but de la promenade était un méchant cabaret, où, dans les beaux
jours de sa bonne santé, Nodier se régalait de pain bis. Dans ses
courses, d'ordinaire, toute la famille l'accompagnait, excepté Jules,
retenu à son bureau. C'était madame Nodier, c'était Marie, c'étaient les
deux enfants, Charles et Georgette; tout cela ne voulait plus quitter le
mari, le père et le grand-père. On sentait qu'on n'avait plus que peu de
temps à rester avec lui, et l'on en profitait.
Jusqu'au dernier moment, Nodier insista pour la conversation du
dimanche; puis, enfin, on s'aperçut que de sa chambre le malade ne
pouvait plus supporter le bruit et le mouvement qui se faisaient dans le
salon. Un jour, Marie nous annonça tristement que, le dimanche suivant,
l'Arsenal serait fermé; puis tout bas elle dit aux intimes:
--Venez, nous causerons. Nodier s'alita enfin pour ne plus se relever.
J'allai le voir.
--Oh! mon cher Dumas, me dit-il en me tendant les bras du plus loin
qu'il m'aperçut, du temps où je me portais bien, vous n'aviez en moi
qu'un ami; depuis que je suis malade, vous avez en moi un homme
reconnaissant. Je ne puis plus travailler, mais je puis encore lire, et,
comme vous voyez, je vous lis, et quand je suis fatigué, j'appelle ma
fille, et ma fille vous lit.
Et Nodier me montra effectivement mes livres épars sur son lit et sur sa
table.
Ce fut un de mes moments d'orgueil réel. Nodier isolé du monde, Nodier
ne pouvant plus travailler, Nodier, cet esprit immense, qui savait tout,
Nodier me lisait et s'amusait en me lisant.
Je lui pris les mains, j'eusse voulu les baiser, tant j'étais
reconnaissant.
À mon tour, j'avais lu la veille une chose de lui, un petit volume qui
venait de paraître en deux livraisons de la _Revue des Deux Mondes._
C'était _Inès de las Sierras_. J'étais émerveillé. Ce roman, une des
dernières publications de Charles, était si frais, si coloré, qu'on eût
dit une oeuvre de sa jeunesse que Nodier avait retrouvée et mise au jour
à l'autre horizon de sa vie. Cette histoire d'Inès, c'était une histoire
d'apparition de spectres, de fantômes; seulement, toute fantastique
durant la première partie, elle cessait de l'être dans la seconde; la
fin expliquait le commencement. Oh! de cette explication je me plaignis
amèrement à Nodier.
--C'est vrai, me dit-il, j'ai eu tort; mais j'en ai une autre; celle-là
je ne la gâterai pas, soyez tranquille.
--À la bonne heure, et quand vous y mettrez-vous, à cette oeuvre-là?
Nodier me prit la main.
--Celle-là, je ne la gâterai pas, parce que ce n'est pas moi qui
l'écrirai, dit-il.
--Et qui l'écrira?
--Vous.
--Comment! moi, mon bon Charles? mais je ne la sais pas, votre histoire.
--Je vous la raconterai. Oh! celle-là, je la gardais pour moi, ou plutôt
pour vous.
--Mon bon Charles, vous me la raconterez, vous l'écrirez, vous
l'imprimerez. Nodier secoua la tête.
--Je vais vous la dire, fit-il; vous me la rendrez si j'en reviens.
--Attendez à ma prochaine visite, nous avons le temps.
--Mon ami, je vous dirai ce que je disais à un créancier quand je lui
donnais un acompte: Prenez toujours. Et il commença. Jamais Nodier
n'avait raconté d'une façon si charmante. Oh! si j'avais eu une plume,
si j'avais eu du papier, si j'avais pu écrire aussi vite que la parole!
L'histoire était longue, je restai à dîner. Après le dîner, Nodier
s'était assoupi. Je sortis de l'Arsenal sans le revoir. Je ne le revis
plus.
Nodier, que l'on croyait si facile à la plainte, avait au contraire
caché jusqu'au dernier moment ses souffrances à sa famille.
Lorsqu'il découvrit la blessure, on reconnut que la blessure était
mortelle.
Nodier était non seulement chrétien, mais bon et vrai catholique.
C'était à Marie qu'il avait fait promettre de lui envoyer chercher un
prêtre lorsque l'heure serait venue. L'heure était venue, Marie envoya
chercher le curé de Saint-Paul.
Nodier se confessa. Pauvre Nodier! il devait y avoir bien des péchés
dans sa vie, mais il n'y avait certes pas une faute.
La confession achevée, toute la famille entra.
Nodier était dans une alcôve sombre, d'où il étendait les bras sur sa
femme, sur sa fille et sur ses petits-enfants.
Derrière la famille étaient les domestiques.
Derrière les domestiques, la bibliothèque, c'est-à-dire ces amis qui ne
changent jamais, les livres.
Le curé dit à haute voix les prières auxquelles Nodier répondit aussi à
haute voix, en homme familier avec la liturgie chrétienne. Puis, les
prières finies, il embrassa tout le monde, rassura chacun sur son état,
affirma qu'il se sentait encore de la vie pour un jour ou deux, surtout
si on le laissait dormir pendant quelques heures.
On laissa Nodier seul, et il dormit cinq heures.
Le 26 janvier au soir, c'est-à-dire la veille de sa mort, la fièvre
augmenta et produisit un peu de délire; vers minuit, il ne reconnaissait
personne, sa bouche prononça des paroles sans suite, dans lesquelles on
distingua les noms de Tacite et de Fénelon.
Vers deux heures, la mort commençait de frapper à la porte: Nodier fut
secoué par une crise violente, sa fille était penchée sur son chevet et
lui tendait une tasse pleine d'une potion calmante; il ouvrit les yeux,
regarda Marie et la reconnut à ses larmes; alors il prit la tasse de ses
mains et but avec avidité le breuvage qu'elle contenait.
--Tu as trouvé cela bon? demanda Marie.
--Oh oui! mon enfant, comme tout ce qui vient de toi.
Et la pauvre Marie laissa tomber sa tête sur le chevet du lit, couvrant
de ses cheveux le front humide du mourant.
--Oh! si tu restais ainsi, murmura Nodier, je ne mourrais jamais[1]. La
mort frappait toujours.
[Note 1: Francis Wey a publié, sur les derniers moments de Nodier, une
notice pleine d'intérêt, mais écrite pour les amis, et tirée à
vingt-cinq exemplaires seulement.]
Les extrémités commençaient à se refroidir; mais, au fur et à mesure que
la vie remontait, elle se concentrait au cerveau et faisait à Nodier un
esprit plus lucide qu'il ne l'avait jamais eu.
Alors il bénit sa femme et ses enfants, puis il demanda le quantième du
mois.
--Le 27 janvier, dit madame Nodier.
--Vous n'oublierez pas cette date, n'est-ce pas, mes amis? dit Nodier.
Puis, se tournant vers la fenêtre:
--Je voudrais bien voir encore une fois le jour, fit-il avec un soupir.
Puis il s'assoupit. Puis son souffle devint intermittent.
Puis enfin, au moment où le premier rayon du jour frappa les vitres il
rouvrit les yeux, fit du regard un signe d'adieu et expira.
Avec Nodier tout mourut à l'Arsenal, joie, vie et lumière; ce fut un
deuil qui nous prit tous; chacun perdait une portion de lui-même en
perdant Nodier.
Moi, pour mon compte, je ne sais comment dire cela, mais j'ai quelque
chose de mort en moi depuis que Nodier est mort.
Ce quelque chose ne vit que lorsque je parle de Nodier.
Voilà pourquoi j'en parle si souvent.
Maintenant, l'histoire qu'on a lue, c'est celle que Nodier m'a racontée.