CHAPITRE II.

La famille d'Hoffmann.

Au nombre de ces ravissantes cités qui s'éparpillent au bord du Rhin,

comme les grains d'un chapelet dont le fleuve serait le fil, il faut

compter Mannheim, la seconde capitale du grand-duché de Bade, Mannheim,

la seconde résidence du grand-duc.

Aujourd'hui que les bateaux à vapeur qui montent et descendent le Rhin

passent à Mannheim, aujourd'hui qu'un chemin de fer conduit à Mannheim,

aujourd'hui que Mannheim, au milieu du pétillement de la fusillade, a

secoué, les cheveux épars et la robe teinte de sang, l'étendard de la

rébellion contre son grand-duc, je ne sais plus ce qu'est Mannheim;

mais, à l'époque où commence cette histoire, c'est-à-dire il y a bientôt

cinquante-six ans, je vais vous dire ce qu'elle était.

C'était la ville allemande par excellence, calme et politique à la fois,

un peu triste, ou plutôt un peu rêveuse: c'était la ville des romans

d'Auguste Lafontaine et des poèmes de Goethe, d'Henriette Belmann et de

Werther.

En effet, il ne s'agit que de jeter un coup d'oeil sur Mannheim pour

juger à l'instant, en voyant ses maisons honnêtement alignées, sa

division en quatre quartiers, ses rues larges et belles où pointe

l'herbe, sa fontaine mythologique, sa promenade ombragée d'un double

rang d'acacias qui la traverse d'un bout à l'autre; pour juger, dis-je,

combien la vie serait douce et facile dans un semblable paradis, si

parfois les passions amoureuses ou politiques n'y venaient mettre un

pistolet à la main de Werther[2] ou un poignard à la main de Sand[3].

[Note 2: Les souffrances du jeune Wether (1774) est un roman sous forme

épistolaire, écrit par Goethe. Ce récit tragique évoque une passion

amoureuse sans espoir qui accule le héros au suicide.]

[Note 3: Karl Sand, criminel célèbre exécuté à Mannheim en 1820.]

Il y a surtout une place qui a un caractère tout particulier, c'est

celle où s'élèvent à la fois l'église et le théâtre.

Église et théâtre ont dû être bâtis en même temps, probablement par le

même architecte; probablement encore vers le milieu de l'autre siècle,

quand les caprices d'une favorite influaient sur l'art à ce point que

tout un côté de l'art prenait son nom, depuis l'église jusqu'à la petite

maison, depuis la statue de bronze de dix coudées jusqu'à la figurine en

porcelaine de Saxe.

L'église et le théâtre de Mannheim sont donc dans le style Pompadour.

L'église a deux niches extérieures: dans l'une de ces deux niches est

une Minerve, et dans l'autre est une Hébé.

La porte du théâtre est surmontée de deux sphinx. Ces deux sphinx

représentent, l'un la Comédie, l'autre la Tragédie.

Le premier de ces deux sphinx tient sous sa patte un masque, le second

un poignard. Tous deux sont coiffés en racine droite avec un chignon

poudré ce qui ajoute merveilleusement à leur caractère égyptien.

Au reste, toute la place, maisons contournées, arbres frisés, murailles

festonnées, est dans le même caractère, et forme un ensemble des plus

réjouissants.

Eh bien! C'est dans une chambre située au premier étage d'une maison

dont les fenêtres donnent de biais sur le portail de l'église des

Jésuites, que nous allons conduire nos lecteurs, en leur faisant

seulement observer que nous les rajeunissons de plus d'un demi-siècle,

et que nous en sommes, comme millésime, à l'an de grâce ou de disgrâce

1793, et comme quantième au dimanche 10 du mois de mai. Tout est donc en

train de fleurir: les algues au bord du fleuve, les marguerites dans la

prairie, l'aubépine dans les haies, la rose dans les jardins, l'amour

dans les coeurs.

Maintenant ajoutons ceci: c'est qu'un des coeurs qui battaient le plus

violemment dans la ville de Mannheim et dans les environs était celui du

jeune homme qui habitait cette petite chambre dont nous venons de

parler, et dont les fenêtres donnaient de biais sur le portail de

l'église des Jésuites.

Chambre et jeune homme méritent chacun une description particulière.

La chambre, à coup sûr, était celle d'un esprit capricieux et

pittoresque tout ensemble, car elle avait à la fois l'aspect d'un

atelier, d'un magasin de musique et d'un cabinet de travail.

Il y avait une palette, des pinceaux et un chevalet, et sur ce chevalet

une esquisse commencée.

Il y avait une guitare, une viole d'amour et un piano, et sur ce piano

une sonate ouverte.

Il y avait une plume, de l'encre et du papier, et sur ce papier un

commencement de ballade griffonné.

Puis, le long des murailles, des arcs, des flèches, des arbalètes du

quinzième, des instruments de musique du dix-septième, des bahuts de

tous les temps, des pots à boire de toutes les formes, des aiguières de

toutes les espèces, enfin des colliers de verre, des éventails de

plumes, des lézards empaillés, des fleurs sèches, tout un monde enfin;

mais tout un monde ne valant pas vingt cinq thalers de bon argent.

Celui qui habitait cette chambre était-il un peintre, un musicien ou un

poète? Nous l'ignorons.

Mais, à coup sûr, c'était un fumeur; car, au milieu de toutes ces

collections, la collection la plus complète, la plus en vue, la

collection occupant la place d'honneur et s'épanouissant au soleil

au-dessus d'un vieux canapé, à la portée de la main, était une

collection de pipes.

Mais, quel qu'il fût, poète, musicien, peintre ou fumeur, pour le

moment, il ne fumait, ni ne peignait, ni ne notait, ni ne composait.

Non, il regardait.

Il regardait, immobile, debout, appuyé contre la muraille, retenant son

souffle; il regardait par sa fenêtre ouverte, après s'être fait un

rempart du rideau, pour voir sans être vu; il regardait comme on regarde

quand les yeux ne sont que la lunette du coeur!

Que regardait-il?

Un endroit parfaitement solitaire pour le moment, le portail de l'église

des Jésuites.

Il est vrai que ce portail était solitaire parce que l'église était

pleine.

Maintenant quel aspect avait celui qui habitait cette chambre, celui qui

regardait derrière ce rideau, celui dont le coeur battait ainsi en

regardant?

C'était un jeune homme de dix-huit ans tout au plus, petit de taille,

maigre de corps, sauvage d'aspect. Ses longs cheveux noirs tombaient de

son front jusqu'au-dessous de ses yeux, qu'ils voilaient quand il ne les

écartait pas de la main, et, à travers le voile de ses cheveux, son

regard brillait fixe et fauve, comme le regard d'un homme dont les

facultés mentales ne doivent pas toujours demeurer dans un parfait

équilibre.

Ce jeune homme, ce n'était ni un poète, ni un peintre, ni un musicien:

c'était un composé de tout cela; c'était la peinture, la musique et la

poésie réunies; c'était un tout bizarre, fantasque, bon et mauvais,

brave et timide, actif et paresseux: ce jeune homme, enfin, c'était

Ernest-Théodore-Guillaume Hoffmann.

Il était né par une rigoureuse nuit d'hiver, en 1776, tandis que le vent

sifflait, tandis que la neige tombait, tandis que tout ce qui n'est pas

riche souffrait: il était né à Koenigsberg, au fond de la

Vieille-Prusse; né si faible, si grêle, si pauvrement bâti, que

l'exiguïté de sa personne fit croire à tout le monde qu'il était bien

plus pressant de lui commander une tombe que de lui acheter un berceau;

il était né la même année où Schiller, écrivant son drame des

_Brigands_, signait Schiller, _esclave de Klopstock_; né au milieu

d'une de ces vieilles familles bourgeoises comme nous en avions en

France du temps de la Fronde, comme il y en a encore en Allemagne, mais

comme il n'y en aura bientôt plus nulle part; né d'une mère au

tempérament maladif, mais d'une résignation profonde, ce qui donnait à

toute sa personne souffrante l'aspect d'une adorable mélancolie; né d'un

père à la démarche et à l'esprit sévères, car ce père était conseiller

criminel et commissaire de justice près le tribunal supérieur

provincial. Autour de cette mère et de ce père, il y avait des oncles

juges, des oncles baillis, des oncles bourgmestres, des tantes jeunes

encore, belles encore, coquettes encore; oncles et tantes, tous

musiciens, tous artistes, tous pleins de sève, tous allègres. Hoffmann

disait les avoir vus; il se les rappelait exécutant autour de lui,

enfant de six, de huit, de dix ans, des concerts étranges où chacun

jouait d'un de ces vieux instruments dont on ne sait même plus les noms

aujourd'hui: tympanons, rebecs, cithares, cistres, violes d'amour,

violes de gambe. Il est vrai que personne autre qu'Hoffmann n'avait

jamais vu ces oncles musiciens, ces tantes musiciennes, et qu'oncles et

tantes s'étaient retirés les uns après les autres comme des spectres,

après avoir éteint, en se retirant, la lumière qui brûlait sur leurs

pupitres.

De tous ces oncles, cependant, il en restait un. De toutes ces tantes,

cependant, il en restait une.

Cette tante, c'était un des souvenirs charmants d'Hoffmann.

Dans la maison où Hoffmann avait passé sa jeunesse, vivait une soeur de

sa mère, une jeune femme aux regards suaves et pénétrant au plus profond

de l'âme; une jeune femme douce, spirituelle, pleine de finesse, qui,

dans l'enfant que chacun tenait pour un fou, pour un maniaque, pour un

enragé, voyait un esprit éminent; qui plaidait seule pour lui, avec sa

mère, bien entendu; qui lui prédisait le génie, la gloire; prédiction

qui plus d'une fois fit venir les larmes aux yeux de la mère d'Hoffmann;

car elle savait que le compagnon inséparable du génie et de la gloire,

c'est le malheur.

Cette tante, c'était la tante Sophie.

Cette tante était musicienne comme toute la famille, elle jouait du

luth. Quand Hoffmann s'éveillait dans son berceau, il s'éveillait inondé

d'une vibrante harmonie; quand il ouvrait les yeux, il voyait la forme

gracieuse de la jeune femme mariée à son instrument. Elle était

ordinairement vêtue d'une robe vert d'eau avec noeuds roses, elle était

ordinairement accompagnée d'un vieux musicien à jambes torses et à

perruque blanche qui jouait d'une basse plus grande que lui, à laquelle

il se cramponnait, montant et descendant comme fait un lézard le long

d'une courge. C'est à ce torrent d'harmonie tombant comme une cascade de

perles des doigts de la belle Euterpe qu'Hoffmann avait bu le philtre

enchanté qui l'avait lui-même fait musicien.

Aussi la tante Sophie, avons-nous dit, était un des charmants souvenirs

d'Hoffmann.

Il n'en était pas de même de son oncle.

La mort du père d'Hoffmann, la maladie de sa mère, l'avaient laissé aux

mains de cet oncle.

C'était un homme aussi exact que le pauvre Hoffmann était décousu, aussi

bien ordonné que le pauvre Hoffmann était bizarrement fantasque, et dont

l'esprit d'ordre et d'exactitude s'était éternellement exercé sur son

neveu, mais toujours aussi inutilement que s'était exercé sur ses

pendules l'esprit de l'empereur Charles Quint: l'oncle avait beau faire,

l'heure sonnait à la fantaisie du neveu, jamais à la sienne.

Au fond, ce n'était point cependant, malgré son exactitude et sa

régularité, un trop grand ennemi des arts et de l'imagination que cet

oncle d'Hoffmann; il tolérait même la musique, la poésie et la peinture;

mais il prétendait qu'un homme sensé ne devait recourir à de pareils

délassements qu'après son dîner, pour faciliter la digestion. C'était

sur ce thème qu'il avait réglé la vie d'Hoffmann: tant d'heures pour le

sommeil, tant d'heures pour l'étude du barreau, tant d'heures pour le

repas, tant de minutes pour la musique, tant de minutes pour la

peinture, tant de minutes pour la poésie.

Hoffmann eût voulu retourner tout cela, lui, et dire: tant de minutes

pour le barreau, et tant d'heures pour la poésie, la peinture et la

musique; mais Hoffmann n'était pas le maître; il en était résulté

qu'Hoffmann avait pris en horreur le barreau et son oncle, et qu'un beau

jour il s'était sauvé de Koenigsberg avec quelques thalers en poche,

avait gagné Heidelberg, où il avait fait une halte de quelques instants,

mais où il n'avait pu rester, vu la mauvaise musique que l'on faisait au

théâtre.

En conséquence, de Heidelberg il avait gagné Mannheim, dont le théâtre,

près duquel, comme on le voit, il s'était logé, passait pour être le

rival des scènes lyriques de France et d'Italie; nous disons de France

et d'Italie, parce qu'on n'oubliera point que c'est cinq ou six ans

seulement avant l'époque à laquelle nous sommes arrivés qu'avait eu

lieu, à l'Académie royale de musique, la grande lutte contre Gluck et

Piccinni.

Hoffmann était donc à Mannheim, où il logeait près du théâtre, et où il

vivait du produit de sa peinture, de sa musique et de sa poésie, joint à

quelques frédérics d'or que sa bonne mère lui faisait passer de temps en

temps, au moment où, nous arrogeant le privilège du Diable boiteux, nous

venons de lever le plafond de sa chambre et de le montrer à nos lecteurs

debout, appuyé à la muraille, immobile derrière son rideau, haletant,

les yeux fixés sur le portail de l'église des Jésuites.

La femme au collier de velours · 第 7 / 23 题