L'arsenal.
Le 4 décembre 1846, mon bâtiment étant à l'ancre depuis la veille dans
la baie de Tunis, je me réveillai vers cinq heures du matin avec une de
ces impressions de profonde mélancolie qui font, pour tout un jour,
l'oeil humide et la poitrine gonflée.
Cette impression venait d'un rêve.
Je sautai en bas de mon cadre, je passai un pantalon à pieds, je montai
sur le pont, et je regardai en face et autour de moi.
J'espérais que le merveilleux passage qui se déroulait sous mes yeux
allait distraire mon esprit de cette préoccupation, d'autant plus
obstinée qu'elle avait une cause moins réelle.
J'avais devant moi, à une portée de fusil, la jetée qui s'étendait du
fort de la Goulette au fort de l'Arsenal, laissant un étroit passage aux
bâtiments qui veulent pénétrer du golfe dans le lac. Ce lac, aux eaux
bleues comme l'azur du ciel qu'elles réfléchissaient, était tout agité,
dans certains endroits, par les battements d'ailes d'une troupe de
cygnes, tandis que, sur des pieux plantés de distance en distance pour
indiquer des bas-fonds, se tenait immobile, pareil à ces oiseaux qu'on
sculpte sur les sépulcres, un cormoran qui, tout à coup, se laissait
tomber à la surface de l'eau avec un poisson au travers du bec, avalait
ce poisson, remontait sur son pieu, et reprenait sa taciturne immobilité
jusqu'à ce qu'un nouveau poisson, passant à sa portée, sollicitât son
appétit, et, l'emportant sur sa paresse, le fit disparaître de nouveau
pour reparaître encore.
Et pendant ce temps, de cinq minutes en cinq minutes, l'air était rayé
par une file de flamants dont les ailes de pourpre se détachaient sur le
blanc mat de leur plumage, et, formant un dessin carré, semblaient un
jeu de cartes composé d'as de carreau seulement, et volant sur une seule
ligne.
À l'horizon était Tunis, c'est-à-dire un amas de maisons carrées, sans
fenêtres, sans ouvertures, montant en amphithéâtre, blanches comme de la
craie et se détachant sur le ciel avec une netteté singulière. À gauche
s'élevaient, comme une immense muraille à créneaux, les montagnes de
Plomb, dont le nom indique la teinte sombre; à leur pied rampaient le
marabout et le village des Sidi-Fathallah; à droite on distinguait le
tombeau de saint Louis et la place où fut Carthage, deux des plus grands
souvenirs qu'il y ait dans l'histoire du monde. Derrière nous se
balançait à l'ancre le _Montézuma_, magnifique frégate à vapeur de la
force de quatre cent cinquante chevaux.
Certes, il y avait bien là de quoi distraire l'imagination la plus
préoccupée. À la vue de toutes ces richesses, on eût oublié la veille,
le jour et le lendemain. Mais mon esprit était, à dix ans de là, fixé
obstinément sur une seule pensée qu'un rêve avait clouée dans mon
cerveau.
Mon oeil devint fixe. Tout ce splendide panorama s'effaça peu à peu dans
la vacuité de mon regard. Bientôt je ne vis plus rien de ce qui
existait. La réalité disparut; puis, au milieu de ce vide nuageux, comme
sous la baguette d'une fée, se dessina un salon aux lambris blancs, dans
l'enfoncement duquel, assise devant un piano où ses doigts erraient
négligemment, se tenait une femme inspirée et pensive à la fois, une
muse et une sainte. Je reconnus cette femme, et je murmurai comme si
elle eût pu m'entendre:
--Je vous salue, Marie, pleine de grâces, mon esprit est avec vous.
Puis, n'essayant plus de résister à cet ange aux ailes blanches qui, me
ramenant aux jours de ma jeunesse, et comme une vision charmante, me
montrait cette chaste figure de jeune fille, de jeune femme et de mère,
je me laissai emporter au courant de ce fleuve qu'on appelle la mémoire,
et qui remonte le passé au lieu de descendre vers l'avenir.
Alors je fus pris de ce sentiment si égoïste, et par conséquent si
naturel à l'homme, qui le pousse à ne point garder sa pensée à lui seul,
à doubler l'étendue de ses sensations en les communiquant, et à verser
enfin dans une autre âme la liqueur douce ou amère qui remplit son âme.
Je pris une plume et j'écrivis:
«À bord du _Véloce_, en vue de Carthage et de Tunis, le 4 décembre 1846.
«Madame,
«En ouvrant une lettre datée de Carthage et de Tunis, vous vous
demanderez qui peut vous écrire d'un pareil endroit, et vous espérerez
recevoir un autographe de Régulus ou de Louis IX. Hélas! madame, celui
qui met de si loin son humble souvenir à vos pieds n'est ni un héros ni
un saint, et s'il a jamais eu quelque ressemblance avec l'évêque
d'Hippone, dont il y a trois jours il visitait le tombeau, ce n'est qu'à
la première partie de la vie de ce grand homme que cette ressemblance
peut être applicable. Il est vrai que, comme lui, il peut racheter cette
première partie de la vie par la seconde. Mais il est déjà bien tard,
pour faire pénitence, et selon toute probabilité, il mourra comme il a
vécu, n'osant pas même laisser après lui ses confessions, qui, à la
rigueur, peuvent se laisser raconter, mais qui ne peuvent guère se lire.
«Vous avez déjà couru à la signature, n'est-ce pas, madame, et vous
savez à qui vous avez affaire; de sorte que maintenant vous vous
demandez comment, entre ce magnifique lac qui est le tombeau d'une ville
et le pauvre monument qui est le sépulcre d'un roi, l'auteur des
_Mousquetaires_ et de _Monte-Cristo_ a songé à vous écrire, à vous
justement, quand à Paris, à votre porte, il demeure quelquefois un an
tout entier sans aller vous voir.
«D'abord, madame, Paris est Paris, c'est-à-dire une espèce de tourbillon
où l'on perd la mémoire de toutes choses, au milieu du bruit que fait le
monde en courant et la terre en tournant. À Paris, voyez-vous, je vais
comme le monde et comme la terre; je cours et je retourne, sans compter
que, lorsque je ne tourne ni ne cours, j'écris. Mais alors, madame,
c'est autre chose, et, quand j'écris, je ne suis déjà plus si séparé de
vous que vous le pensez, car vous êtes une de ces rares personnes pour
lesquelles j'écris, et il est bien extraordinaire que je ne me dise pas
lorsque j'achève un chapitre dont je suis content ou un livre qui est
bien venu: Marie Nodier, cet esprit rare et charmant, lira cela; et je
suis fier, madame, car j'espère qu'après que vous aurez lu ce que je
viens d'écrire, je grandirai peut-être encore de quelques lignes dans
votre pensée.
«Tant il y a, madame, pour en revenir à ma pensée, que cette nuit j'ai
rêvé, je n'ose pas dire à vous, mais de vous, oubliant la houle qui
balançait un gigantesque bâtiment à vapeur que le gouvernement me prête,
et sur lequel je donne l'hospitalité à un de vos amis et à un de vos
admirateurs, à Boulanger et à mon fils, sans compter Giraud, Maquet,
Chancel et Desbarolles, qui se rangent au nombre de vos connaissances;
tant il y a, disais-je, que je me suis endormi sans songer à rien, et
comme je suis presque dans le pays des Mille et Une Nuits, un génie m'a
visité et m'a fait entrer dans un rêve dont vous avez été la reine. Le
lieu où il m'a conduit, ou plutôt ramené, madame, était bien mieux qu'un
palais, était bien mieux qu'un royaume; c'était cette bonne et
excellente maison de l'Arsenal au temps de sa joie et de son bonheur,
quand notre bien-aimé Charles en faisait les honneurs avec toute la
franchise de l'hospitalité antique, et notre bien respectée Marie avec
toute la grâce de l'hospitalité moderne.
«Ah! croyez bien, madame, qu'en écrivant ces lignes, je viens de laisser
échapper un bon gros soupir. Ce temps a été un heureux temps pour moi.
Votre esprit charmant en donnait à tout le monde, et quelquefois, j'ose
le dire, à moi plus qu'à tout autre. Vous voyez que c'est un sentiment
égoïste qui me rapproche de vous. J'empruntais quelque chose à votre
adorable gaieté, comme le caillou du poète Saadi empruntait une part du
parfum de la rose.
«Vous rappelez-vous le costume d'archer de Paul? vous rappelez-vous les
souliers jaunes de Francisque Michel? vous rappelez-vous mon fils en
débardeur? vous rappelez-vous cet enfoncement où était le piano et où
vous chantiez _Lazzara_, cette merveilleuse mélodie, que vous m'avez
promise et que, soit dit sans reproches, vous ne m'avez jamais donnée?
«Oh! puisque je fais appel à vos souvenirs, allons plus loin encore:
vous rappelez-vous Fontaney et Alfred Johannot, ces deux figures voilées
qui restaient toujours tristes au milieu de nos rires, car il y a dans
les hommes qui doivent mourir jeunes un vague pressentiment du tombeau?
Vous rappelez-vous Taylor, assis dans un coin, immobile, muet et rêvant
dans quel voyage nouveau il pourra enrichir la France d'un tableau
espagnol, d'un bas-relief grec ou d'un obélisque égyptien? Vous
rappelez-vous de Vigny, qui, à cette époque, doutait peut-être de sa
transfiguration et daignait encore se mêler à la foule des hommes? Vous
rappelez-vous Lamartine, debout devant la cheminée, et laissant rouler
jusqu'à vos pieds l'harmonie de ses beaux vers? Vous rappelez-vous Hugo
le regardant et l'écoutant comme Étéocle devait regarder et écouter
Polynice, seul parmi nous avec le sourire de l'égalité sur les lèvres,
tandis que madame Hugo, jouant avec ses beaux cheveux, se tenait à demi
couchée sur le canapé, comme fatiguée de la part de gloire qu'elle
porte?
«Puis, au milieu de tout cela, votre mère, si simple, si bonne, si
douce; votre tante, madame de Tercy, si spirituelle et si bienveillante;
Dauzats, si fantasque, si hâbleur, si verbeux; Barye, si isolé au milieu
du bruit, que sa pensée semble toujours envoyée par son corps à la
recherche d'une des sept merveilles du monde; Boulanger, aujourd'hui si
mélancolique, demain si joyeux, toujours si grand peintre, toujours si
grand poète, toujours si bon ami dans sa gaieté comme dans sa tristesse;
puis enfin cette petite fille se glissant entre les poètes, les
peintres, les musiciens, les grands hommes, les gens d'esprit et les
savants, cette petite fille que je prenais dans le creux de ma main et
que je vous offrais comme une statuette de Barre ou de Pradier? Oh! mon
Dieu! qu'est devenu tout cela, madame?
«Le seigneur a soufflé sur la clef de voûte, et l'édifice magique s'est
écroulé, et ceux qui le peuplaient se sont enfuis, et tout est désert à
cette même place où tout était vivant, épanoui, florissant.
«Fontaney et Alfred Johannot sont morts, Taylor a renoncé aux voyages,
de Vigny s'est fait invisible, Lamartine est député, Hugo pair de
France, et Boulanger, mon fils et moi sommes à Carthage d'où je vous
vois, madame, en poussant ce bon gros soupir dont je vous parlais tout à
l'heure, et malgré le vent qui emporte comme un nuage la fumée mouvante
de notre bâtiment, ne rattrapera jamais ces chers souvenirs que le temps
aux ailes sombres entraîne silencieusement dans la brume grisâtre du
passé.
«Ô printemps, jeunesse de l'année! ô jeunesse, printemps de la vie!
«Eh bien! voilà le monde évanoui qu'un rêve m'a rendu, cette nuit, aussi
brillant, aussi visible, mais en même temps, hélas! aussi impalpable que
ces atomes qui dansent au milieu d'un rayon de soleil infiltré dans une
chambre sombre par l'ouverture d'un contrevent entrebâillé.
«Et maintenant, madame, vous ne vous étonnez plus de cette lettre,
n'est-ce pas? Le présent chavirerait sans cesse s'il n'était maintenu en
équilibre par le poids de l'espérance et le contrepoids des souvenirs,
et malheureusement ou heureusement peut-être, je suis de ceux chez
lesquels les souvenirs l'emportent sur les espérances.
«Maintenant parlons d'autre chose; car il est permis d'être triste, mais
à la condition qu'on n'embrunira pas les autres de sa tristesse. Que
fait mon ami Boniface? Ah! j'ai, il y a huit ou dix jours, visité une
ville qui lui vaudra bien des pensums quand il trouvera son nom dans le
livre de ce méchant usurier qu'on nomme Salluste. Cette ville, c'est
Constantine, la vieille Cirta, merveille bâtie en haut d'un rocher, sans
doute par une race d'animaux fantastiques ayant des ailes d'aigle et des
mains d'homme comme Hérodote et Levaillant, ces deux grands voyageurs,
en ont vu.
«Puis, nous avons passé un peu à Utique et beaucoup à Bizerte. Giraud a
fait dans cette dernière ville le portrait d'un notaire turc, et
Boulanger de son maître clerc. Je vous les envoie, madame, afin que vous
puissiez les comparer aux notaires et aux maîtres clercs de Paris. Je
doute que d'avantage reste à ces derniers.
«Moi, j'y suis tombé à l'eau en chassant les flamants et les cygnes,
accident qui, dans la Seine, gelée probablement à cette heure, aurait pu
avoir des suites fâcheuses, mais qui, dans le lac de Caton, n'a eu
d'autre inconvénient que de me faire prendre un bain tout habillé, et
cela au grand étonnement d'Alexandre, de Giraud et du gouverneur de la
ville, qui du haut d'une terrasse suivaient notre barque des yeux, et
qui ne pouvaient comprendre un événement qu'ils attribuaient à un acte
de ma fantaisie et qui n'était que la perte de mon centre de gravité.
«Je m'en suis tiré comme les cormorans dont je vous parlais tout à
l'heure, madame; comme eux j'ai disparu, comme eux je suis revenu sur
l'eau! seulement, je n'avais pas, comme eux, un poisson dans le bec.
«Cinq minutes après je n'y pensais plus, et j'étais sec comme M. Valéry,
tant le soleil a mis de complaisance à me caresser.
«Oh! je voudrais, partout où vous êtes, madame, conduire un rayon de ce
beau soleil, ne fût-ce que pour faire éclore sur votre fenêtre une
touffe de myosotis.
«Adieu, madame; pardonnez-moi cette longue lettre; je ne suis pas
coutumier de la chose, et, comme l'enfant qui se défendait d'avoir fait
le monde, je vous promets que je ne le ferai plus; mais aussi pourquoi
le concierge du ciel a-t-il laissé ouverte cette porte d'ivoire par
laquelle sortent les songes dorés?
«Veuillez agréer, madame, l'hommage de mes sentiments les plus
respectueux. «ALEXANDRE DUMAS.
«Je serre bien cordialement la main de Jules.»
Maintenant, à quel propos cette lettre tout intime? C'est que, pour
raconter à mes lecteurs l'histoire de la femme au collier de velours, il
me fallait leur ouvrir les portes de l'Arsenal, c'est-à-dire de la
demeure de Charles Nodier.
Et maintenant que cette porte m'est ouverte par la main de sa fille, et
que par conséquent nous sommes sûrs d'être les bienvenus, «Qui m'aime me
suive».
À l'extrémité de Paris, faisant suite au quai des Célestins, adossé à la
rue Morland, et dominant la rivière, s'élève un grand bâtiment sombre et
triste d'aspect nommé l'Arsenal.
Une partie du terrain sur lequel s'étend cette lourde bâtisse
s'appelait, avant le creusement des fossés de la ville, le
Champ-au-Plâtre. Paris, un jour qu'il se préparait à la guerre, acheta
le champ et fit construire des granges pour y placer son artillerie.
Vers 1533, François Ier s'aperçut qu'il manquait de canons et eut l'idée
d'en faire fondre. Il emprunta donc une de ces granges à sa bonne ville,
avec promesse bien entendu de la rendre dès que la fonte serait achevée;
puis, sous prétexte d'accélérer le travail, il en emprunta une seconde,
puis une troisième, toujours avec la même promesse; puis, en vertu du
proverbe qui dit que ce qui est bon à prendre est bon à garder il garda
sans façon les trois granges empruntées.
Vingt ans après, le feu prit à une vingtaine de milliers de poudre qui
s'y trouvaient enfermés. L'explosion fut terrible; Paris trembla comme
tremble Catane les jours où Encelade se remue. Des pierres furent
lancées jusqu'au bout du faubourg Saint-Marceau; les roulements de ce
terrible tonnerre allèrent ébranler Melun. Les maisons du voisinage
oscillèrent un instant, comme si elles étaient ivres, puis
s'affaissèrent sur elles-mêmes. Les poissons périrent dans la rivière,
tués par cette commotion inattendue; enfin, trente personnes, enlevées
par l'ouragan de flammes, retombèrent en lambeaux: cent cinquante furent
blessées. D'où venait ce sinistre? Quelle était la cause de ce malheur?
On l'ignora toujours: et, en vertu de cette ignorance, on l'attribua aux
protestants.
Charles IX fit reconstruire sur un plus vaste plan les bâtiments
détruits. C'était un bâtisseur que Charles IX: il faisait sculpter le
Louvre, tailler la fontaine des Innocents par Jean Goujon, qui y fut
tué, comme chacun sait, par une balle perdue. Il eût certainement mis
fin à tout, le grand artiste et le grand poète, si Dieu, qui avait
certains comptes à lui demander à propos du 24 août 1572, ne l'eût
rappelé.
Ses successeurs reprirent les constructions où il les avait laissées, et
les continuèrent. Henri III fit sculpter, en 1584, la porte qui fait
face au quai des Célestins: elle était accompagnée de colonnes en forme
de canons et sur la table de marbre qui la surmontait, on lisait ce
distique de Nicolas Bourbon, que Santeuil demandait à acheter au prix de
la potence:
_Aetna hic Henrico vulcania tela minestrat._
_Tela giganteos debellatura furores._
Ce qui veut dire en français:
«L'Etna prépare ici les traits avec lesquels Henri doit foudroyer la
fureur des géants.»
Et, en effet, après avoir foudroyé les géants de la Ligue, Henri planta
ce beau jardin qu'on y voit sur les cartes du temps de Louis XIII,
tandis que Sully y établissait son ministère et faisait peindre et dorer
les beaux salons qui font encore aujourd'hui la bibliothèque de
l'Arsenal.
En 1823, Charles Nodier fut appelé à la direction de cette bibliothèque,
et quitta la rue de Choiseul, où il demeurait, pour s'établir dans son
nouveau logement.
C'était un homme adorable que Nodier; sans un vice, mais plein de
défauts, de ces défauts charmants qui font l'originalité de l'homme de
génie, prodigue, insouciant, flâneur, flâneur comme Figaro était
paresseux! avec délices.
Nodier savait à peu près tout ce qu'il était donné à l'homme de savoir;
d'ailleurs, Nodier avait le privilège de l'homme de génie; quand il ne
savait pas il inventait, et ce qu'il inventait était bien autrement
ingénieux, bien autrement coloré, bien autrement probable que la
réalité.
D'ailleurs, plein de systèmes, paradoxal, avec enthousiasme, mais pas le
moins du monde propagandiste, c'était pour lui-même que Nodier était
paradoxal, c'était pour lui seul que Nodier se défaisait des systèmes;
ses systèmes adoptés, ses paradoxes reconnus, il en eût changé, et s'en
fût immédiatement fait d'autres.
Nodier était l'homme de Térence, à qui rien d'humain n'est étranger. Il
aimait pour le bonheur d'aimer: il aimait comme le soleil luit, comme
l'eau murmure, comme la fleur parfume. Tout ce qui était bon, tout ce
qui était beau, tout ce qui était grand lui était sympathique; dans le
mauvais même, il cherchait ce qu'il y avait de bon, comme, dans la
plante vénéneuse, le chimiste, du sein du poison même, tire un remède
salutaire.
Combien de fois Nodier avait-il aimé? c'est ce qu'il lui eût été
impossible de dire à lui-même; d'ailleurs, le grand poète qu'il était!
il confondait toujours le rêve avec la réalité. Nodier avait caressé
avec tant d'amour les fantaisies de son imagination, qu'il avait fini
par croire à leur existence. Pour lui, _Thérèse Aubert_, la _Fée aux
miettes_, _Inès de las Sierras,_ avaient existé. C'étaient ses filles,
comme Marie; c'étaient les soeurs de Marie; seulement, madame Nodier
n'avait été pour rien dans leur création; comme Jupiter, Nodier avait
tiré toutes ces Minerves-là de son cerveau.
Mais ce n'étaient pas seulement des créatures humaines, ce n'étaient pas
seulement des filles d'Ève et des fils d'Adam que Nodier animait, de son
souffle créateur. Nodier avait inventé un animal, il l'avait baptisé.
Puis, il l'avait de sa propre autorité, sans s'inquiéter de ce que Dieu
en dirait, doté de la vie éternelle.
Cet animal c'était le taratantaleo.
Vous ne connaissez pas le taratantaleo, n'est-ce pas? ni moi non plus;
mais Nodier le connaissait, lui; Nodier le savait par coeur. Il vous
racontait les moeurs, les habitudes, les caprices du taratantaleo. Il
vous eût raconté ses amours si, du moment où il s'était aperçu que le
taratantaleo portait en lui le principe de la vie éternelle, il ne l'eût
condamné au célibat, la reproduction étant inutile là où existe la
résurrection.
Comment Nodier avait-il découvert le taratantaleo?
Je vais vous le dire.
À dix-huit ans, Nodier s'occupait d'entomologie. La vie de Nodier s'est
divisée en six phases différentes:
D'abord, il fit de l'histoire naturelle: la _Bibliographie
entomologique_;
Puis de la linguistique: le _Dictionnaire des Onomatopées_;
Puis de la politique: la _Napoléone_;
Puis de la philosophie religieuse: les _Méditations du cloître_;
Puis des poésies: les _Essais d'un jeune barde_;
Puis du roman: _Jean Sbogar_, _Smarra_, _Trilby_, le _Peintre de
Salzbourg_, _Mademoiselle de Marsan_, _Adèle_, le _Vampire_, le _Songe
d'or_, les _Souvenirs de Jeunesse_, le _Roi de Bohême et ses sept
châteaux_, les _Fantaisies du docteur Néophobus_, et mille choses
charmantes encore que vous connaissez, que je connais, et dont le nom ne
se retrouve pas sous ma plume.
Nodier en était donc à la première phase de ses travaux; Nodier
s'occupait d'entomologie, Nodier demeurait au sixième,--un étage plus
haut que Béranger ne loge le poète. Il faisait des expériences au
microscope sur les infiniment petits, et, bien avant Raspail, il avait
découvert tout un monde d'animalcules invisibles. Un jour, après avoir
soumis à l'examen l'eau, le vin, le vinaigre, le fromage, le pain, tous
les objets enfin sur lesquels on fait habituellement des expériences, il
prit un peu de sable mouillé dans la gouttière, et le posa dans la cage
de son microscope, puis il appliqua son oeil sur la lentille.
Alors il vit se mouvoir un animal étrange, ayant la forme d'un
vélocipède, armé de deux roues qu'il agitait rapidement. Avait-il une
rivière à traverser? ses roues lui servaient comme celles d'un bateau à
vapeur; avait-il un terrain sec à franchir? ses roues lui servaient
comme celles d'un cabriolet. Nodier le regarda, le détailla, le dessina,
l'analysa si longtemps, qu'il se souvint tout à coup qu'il oubliait un
rendez-vous, et qu'il se sauva, laissant là son microscope, sa pincée de
sable, et le taratantaleo dont elle était le monde.
Quand Nodier rentra, il était tard; il était fatigué, il se coucha, et
dormit comme on dort à dix-huit ans. Ce fut donc le lendemain seulement,
en ouvrant les yeux, qu'il pensa à la pincée de sable, au microscope et
au taratantaleo.
Hélas! pendant la nuit le sable avait séché, et le pauvre taratantaleo,
qui sans doute avait besoin d'humidité pour vivre, était mort, son petit
cadavre était couché sur le côté, ses roues étaient immobiles. Le bateau
à vapeur n'allait plus, le vélocipède était arrêté.
Mais, tout mort qu'il était, l'animal n'en était pas moins une curieuse
variété des éphémères, et son cadavre méritait d'être conservé aussi
bien que celui d'un mammouth ou d'un mastodonte; seulement, il fallait
prendre, on le comprend, des précautions bien autrement grandes pour
manier un animal cent fois plus petit qu'un citron, qu'il n'en faut
prendre pour changer de place un animal dix fois gros comme un éléphant.
Ce fut donc avec la barbe d'une plume que Nodier transporta sa pincée de
sable de la cage de son microscope dans une petite boîte de carton,
destinée à devenir le sépulcre du taratantaleo.
Il se promettait de faire voir ce cadavre au premier savant qui se
hasarderait à monter ses six étages.
Il y a tant de choses auxquelles on pense à dix-huit ans, qu'il est bien
permis d'oublier le cadavre d'un éphémère. Nodier oublia pendant trois
mois, dix mois, un an peut-être, le cadavre du taratantaleo.
Puis, un jour, la boîte lui tomba sous la main. Il voulut voir quel
changement un an avait produit sur son animal. Le temps était couvert,
il tombait une grosse pluie d'orage. Pour mieux voir, il approcha le
microscope de la fenêtre, et vida dans la cage le contenu de la petite
boîte.
Le cadavre était toujours immobile et couché sur le sable; seulement le
temps, qui a tant de prise sur les colosses, semblait avoir oublié
l'infiniment petit.
Nodier regardait donc son éphémère, quand tout à coup une goutte de
pluie, chassée par le vent, tombe dans la cage du microscope et humecte
la pincée de sable.
Alors, au contact de cette fraîcheur vivifiante, il semble à Nodier que
son taratantaleo se ranime, qu'il remue une antenne, puis l'autre; qu'il
fait tourner une de ses roues, qu'il fait tourner ses deux roues, qu'il
reprend son centre de gravité, que ses mouvements se régularisent, qu'il
vit enfin.
Le miracle de la résurrection vient de s'accomplir, non pas au bout de
trois jours, mais au bout d'un an.
Dix fois Nodier renouvela la même épreuve, dix fois le sable sécha et le
taratantaleo mourut, dix fois le sable fut humecté et dix fois le
taratantaleo ressuscita.
Ce n'était pas un éphémère que Nodier avait découvert, c'était un
immortel, selon toute probabilité, son taratantaleo avait vu le Déluge
et devait assister au Jugement dernier.
Malheureusement, un jour que Nodier, pour la vingtième fois peut-être,
s'apprêtait à renouveler son expérience, un coup de vent emporta le
sable séché, et, avec le sable, le cadavre du phénoménal taratantaleo.
Nodier reprit bien des pincées de sable mouillé sur sa gouttière et
ailleurs, mais ce fut inutilement, jamais il ne retrouva l'équivalent de
ce qu'il avait perdu: le taratantaleo était le seul de son espèce, et,
perdu pour tous les hommes, il ne vivait plus que dans les souvenirs de
Nodier.
Mais aussi là vivait-il de manière à ne jamais s'en effacer.
Nous avons parlé des défauts de Nodier; son défaut dominant, aux yeux de
madame Nodier du moins, c'était sa bibliomanie; ce défaut, qui faisait
le bonheur de Nodier, faisait le désespoir de sa femme.
C'est que tout l'argent que Nodier gagnait passait en livres.
Combien de fois Nodier, sorti pour aller chercher deux ou trois cents
francs absolument nécessaires à la maison, rentra-t-il avec un volume
rare, avec un exemplaire unique!
L'argent était resté chez Techener ou Guillemot.
Madame Nodier voulait gronder; mais Nodier tirait son volume de sa
poche, il l'ouvrait, le fermait, le caressait, montrait à sa femme une
faute d'impression qui faisait l'authenticité du livre, et cela tout en
disant:
--Songe donc, ma bonne amie, que je retrouverai trois cents francs,
tandis qu'un pareil livre, hum! un pareil livre, hum! un pareil livre
est introuvable; demande plutôt à Pixérécourt.
Pixérécourt, c'était la grande admiration de Nodier, qui a toujours
adoré le mélodrame. Nodier appelait Pixérécourt le Corneille des
boulevards.
Presque tous les matins, Pixérécourt venait rendre visite à Nodier.
Le matin, chez Nodier, était consacré aux visites des bibliophiles.
C'était là que se réunissaient le marquis de Ganay, le marquis de
Château-Giron, le marquis de Chalabre, le comte de Labédoyère, Bérard,
l'homme des Elzévirs, qui, dans ses moments perdus, refit la Charte de
1830; le bibliophile Jacob, le savant Weiss de Besançon, l'universel
Peignot de Dijon; enfin les savants étrangers qui, aussitôt leur arrivée
à Paris, se faisaient présenter ou se présentaient seuls à ce cénacle,
dont la réputation était européenne.
Là on consultait Nodier, l'oracle de la réunion; là on lui montrait des
livres; là on lui demandait des notes: c'était sa distraction favorite.
Quant aux savants de l'Institut, ils ne venaient guère à ces réunions;
ils voyaient Nodier avec jalousie. Nodier associait l'esprit et la
poésie à l'érudition, et c'était un tort que l'Académie des sciences ne
pardonne pas plus que l'Académie française.
Puis Nodier raillait souvent, Nodier mordait quelquefois. Un jour il
avait fait _le Roi de Bohême et ses sept châteaux_; cette fois-là, il
avait emporté la pièce. On crut Nodier à tout jamais brouillé avec
l'Institut. Pas du tout; l'Académie de Tombouctou fit entrer Nodier à
l'Académie française.
On se doit quelque chose entre soeurs.
Après deux ou trois heures d'un travail toujours facile; après avoir
couvert dix ou douze pages de papier de six pouces de haut sur quatre de
large, à peu près d'une écriture lisible, régulière, sans rature aucune,
Nodier sortait.
Une fois sorti, Nodier rôdait à l'aventure, suivant néanmoins presque
toujours la ligne des quais, mais passant et repassant la rivière, selon
la situation topographique des étalagistes; puis des étalagistes, il
entrait dans les boutiques de libraires, et des boutiques de libraires
dans les magasins de relieurs.
C'est que Nodier se connaissait non seulement en livres, mais en
couvertures. Les chefs-d'oeuvre de Gaseon sous Louis XIII, de Desseuil
sous Louis XIV, de Pasdeloup sous Louis XV et de Derome sous Louis XV et
Louis XVI, lui étaient si familiers, que, les yeux fermés, au simple
toucher, il les connaissait. C'était Nodier qui avait fait revivre la
reliure, qui, sous la Révolution et l'Empire, cessa d'être un art; c'est
lui qui encouragea, qui dirigea les restaurateurs de cet art, le
Thouvenin, les Bradel, les Niedrée, les Bozonnet et les Legrand.
Thouvenin, mourant de la poitrine, se levait de son lit d'agonie pour
jeter un dernier coup d'oeil aux reliures qu'il faisait pour Nodier.
La course de Nodier aboutissait presque toujours chez Crozet ou
Techener, ces deux beaux-frères réunis par la rivalité, et entre
lesquels son placide génie venait s'interposer. Là, il y avait réunion
de bibliophiles; là, on faisait des échanges; puis, dès que Nodier
paraissait, c'était un cri; mais, dès qu'il ouvrait la bouche, silence
absolu. Alors Nodier narrait, Nodier paradoxait _de omni rescibili et
quibusdam aliis._
Le soir, après le dîner de famille, Nodier travaillait d'ordinaire dans
la salle à manger, entre trois bougies posées en triangle, jamais plus,
jamais moins; nous avons dit sur quel papier et de quelle écriture,
toujours avec des plumes d'oie. Nodier avait horreur des plumes de fer,
comme, en général, de toutes les inventions nouvelles; le gaz le mettait
en fureur, la vapeur l'exaspérait; il voyait la fin du monde infaillible
et prochaine dans la destruction des forêts et dans l'épuisement des
mines de houille. C'est dans ces fureurs contre le progrès de la
civilisation que Nodier était resplendissant de verve et foudroyant
d'entrain.
Vers neuf heures et demie du soir, Nodier sortait; cette fois, ce
n'était plus la ligne des quais qu'il suivait, c'était celle des
boulevards; il entrait à la Porte-Saint-Martin, à l'Ambigu ou aux
Funambules, aux Funambules de préférence. C'est Nodier qui a divinisé
Debureau; pour Nodier, il n'y avait que trois acteurs au monde:
Debureau, Potier et Talma; Potier et Talma étaient morts, mais Debureau
restait et consolait Nodier de la perte des deux autres.
Tous les dimanches, Nodier déjeunait chez Pixérécourt. Là, il retrouvait
ses visiteurs: le bibliophile Jacob, roi tant que Nodier n'était pas là,
vice-roi quand Nodier paraissait; le marquis de Ganay, le marquis de
Chalabre.
Le marquis de Ganay, esprit changeant, amateur capricieux, amoureux d'un
livre comme un roué du temps de la Régence était amoureux d'une femme,
pour l'avoir; puis, quand il l'avait, fidèle un mois, non pas fidèle,
enthousiaste, le portant sur lui, et arrêtant ses amis pour le leur
montrer; le mettant sous son oreiller le soir, et se réveillant la nuit,
rallumant sa bougie pour le regarder, mais ne le lisant jamais; toujours
jaloux des livres de Pixérécourt, que Pixérécourt refusait de lui vendre
à quelque prix que ce fût; se vengeant de son refus en achetant, à la
vente de madame de Castellane, un autographe que Pixérécourt
ambitionnait depuis dix ans.
--N'importe! disait Pixérécourt furieux, je l'aurai.
--Quoi? demandait le marquis de Ganay.
--Votre autographe.
--Et quand cela?
--À votre mort, parbleu!
Et Pixérécourt eût tenu sa parole si le marquis de Ganay n'eût jugé à
propos de survivre à Pixérécourt.
Quant au marquis de Chalabre, il n'ambitionnait qu'une chose: c'était
une Bible que personne n'eût, mais aussi il l'ambitionnait ardemment. Il
tourmenta tant Nodier pour que Nodier lui indiquât un exemplaire unique,
que Nodier finit par faire mieux encore que ne désirait le marquis de
Chalabre: il lui indiqua un exemplaire qui n'existait pas.
Aussitôt le marquis de Chalabre se mit à la recherche de cet exemplaire.
Jamais Christophe Colomb ne mit plus d'acharnement à découvrir
l'Amérique. Jamais Vasco de Gama ne mit plus de persistance à retrouver
l'Inde que le marquis de Chalabre à poursuivre sa Bible. Mais l'Amérique
existait entre le 70e degré de latitude nord et les 53e et 54e de
latitude sud. Mais l'Inde gisait véritablement en deçà et au-delà du
Gange, tandis que la Bible du marquis de Chalabre n'était située sous
aucune latitude, ni ne gisait ni en deçà ni au-delà de la Seine. Il en
résulta que Vasco de Gama retrouva l'Inde, que Christophe Colomb
découvrit l'Amérique, mais que le marquis eut beau chercher, du nord au
sud, de l'orient à l'occident, il ne trouva pas sa Bible.
Plus la Bible était introuvable, plus le marquis de Chalabre mettait
d'ardeur à la trouver.
Il en avait offert cinq cents francs; il en avait offert mille francs;
il en avait offert deux mille, quatre mille, dix mille francs. Tous les
bibliographes étaient sens dessus dessous à l'endroit de cette
malheureuse Bible. On écrivit en Allemagne et en Angleterre. Néant. Sur
une note du marquis de Chalabre, on ne se serait pas donné tant de
peine, et on eût simplement répondu: _Elle n'existe pas_. Mais, sur une
note de Nodier, c'était autre chose. Si Nodier avait dit: «La Bible
existe», incontestablement la Bible existait. Le pape pouvait se
tromper; mais Nodier était infaillible.
Les recherches durèrent trois ans. Tous les dimanches, le marquis de
Chalabre, en déjeunant avec Nodier chez Pixérécourt, lui disait:
--Eh bien! cette Bible, mon cher Charles....
--Eh bien?
--Introuvable!
--_Quoere et invenies_, répondait Nodier. Et, plein d'une nouvelle
ardeur, le bibliomane se remettait à chercher, mais ne trouvait pas.
Enfin on apporta au marquis de Chalabre une Bible.
Ce n'était pas la Bible indiquée par Nodier, mais il n'y avait que la
différence d'un an dans la date; elle n'était pas imprimée à Kehl mais
elle était imprimée à Strasbourg, il n'y avait que la distance d'une
lieue; elle n'était pas unique, il est vrai, mais le second exemplaire,
le seul qui existât, était dans le Liban, au fond d'un monastère druse.
Le marquis de Chalabre porta la Bible à Nodier et lui demanda son avis:
--Dame! répondit Nodier, qui voyait le marquis prêt à devenir fou s'il
n'avait pas une Bible, prenez celle-là, mon cher ami, puisqu'il est
impossible de trouver l'autre.
Le marquis de Chalabre acheta la Bible moyennant la somme de deux mille
francs, la fit relier d'une façon splendide et la mit dans une cassette
particulière.
Quand il mourut, le marquis de Chalabre laissa sa bibliothèque, à
mademoiselle Mars, qui n'était rien moins que bibliomane, pria Merlin de
classer les livres du défunt et d'en faire la vente. Merlin, le plus
honnête homme de la terre, entra un jour chez mademoiselle Mars avec
trente ou quarante mille francs de billets de banque à la main.
Il les avait trouvés dans une espèce de portefeuille pratiqué dans la
magnifique reliure de cette Bible presque unique.
--Pourquoi, demandai-je à Nodier, avez-vous fait cette plaisanterie au
pauvre marquis de Chalabre, vous si peu mystificateur?
--Parce qu'il se ruinait, mon ami, et que, pendant les trois ans qu'il a
cherché sa Bible, il n'a pas pensé à autre chose; au bout de ces trois
ans il a dépensé deux mille francs, pendant ces trois ans là il en eût
dépensé cinquante mille.
Maintenant que nous avons montré notre bien-aimé Charles pendant la
semaine et le dimanche matin, disons ce qu'il était le dimanche depuis
six heures du soir jusqu'à minuit.
Comment avais-je connu Nodier?
Comme on connaissait Nodier. Il m'avait rendu un service. C'était en
1827, je venais d'achever _Christine_; je ne connaissais personne dans
les ministères, personne au théâtre; mon administration, au lieu de
m'être une aide pour arriver à la Comédie Française, m'était un
empêchement. J'avais écrit, depuis deux ou trois jours, ce dernier vers,
qui a été si fort sifflé et si fort applaudi:
«Eh bien... j'en ai pitié, mon père: qu'on l'achève!»
En dessous de ce vers, j'avais écrit le mot FIN: il ne me restait plus
rien à faire que de lire ma pièce à messieurs les comédiens du roi et à
être reçu ou refusé par eux.
Malheureusement, à cette époque, le gouvernement de la Comédie-Française
était, comme le gouvernement de Venise, républicain, mais
aristocratique, et n'arrivait pas qui voulait près des sérénissimes
seigneurs du Comité.
Il y avait bien un examinateur chargé de lire les ouvrages des jeunes
gens qui n'avaient encore rien fait, et qui, par conséquent, n'avaient
droit à une lecture qu'après examen; mais il existait dans les
traditions dramatiques de si lugubres histoires de manuscrits attendant
leur tour de lecture pendant un ou deux ans, et même trois ans, que moi,
familier du Dante et de Milton, je n'osais point affronter ces limbes,
tremblant que ma pauvre _Christine_ n'allât augmenter tout simplement le
nombre de:
_Questi sciaurati che mai non fur vivi._
J'avais entendu parler de Nodier comme protecteur-né de tout poète à
naître. Je lui demandai un mot d'introduction près du baron Taylor. Il
me l'envoya. Huit jours après j'avais lecture au Théâtre-Français, et
j'étais à peu près reçu.
Je dis à peu près, parce qu'il y avait dans _Christine_, relativement au
temps où nous vivions, c'est-à-dire à l'an de grâce 1827, de telles
énormités littéraires, que messieurs les comédiens ordinaires du roi
n'osèrent me recevoir d'emblée, et subordonnèrent leur opinion à celle
de M. Picard, auteur de _la Petite Ville_.