--Merci! merci! poursuivit Lagardère en haussant son front jusqu'à ses

lèvres; tiens! regarde le bonheur que tu fais! je ris, je pleure... je

suis ivre et fou!... Oh! te voilà donc à moi, Aurore, toute à moi! Mais

que disais-je tout à l'heure? s'interrompit-il; ne crois pas ce que j'ai

dit, Aurore... je suis jeune... oh! j'ai menti! je sens déborder en moi

la jeunesse, la force, la vie... Allons-nous être heureux! heureux

longtemps!... Cela est certain, adorée, ceux de mon âge sont plus vieux

que moi... sais-tu pourquoi? je vais te le dire. Les autres font ce que

je faisais avant d'avoir rencontré ton berceau sur mon chemin... Les

autres aiment, les autres boivent, les autres jouent... que sais-je?...

les autres, quand ils sont riches comme je l'étais, riches de vigueur et

d'ardeur, riches de désirs, riches de téméraire courage, les autres s'en

vont prodiguant follement le trésor de leur jeunesse... Tu es venue,

Aurore: je me suis fait avare aussitôt... Un instinct providentiel m'a

dit d'arrêter court ces largesses de sang, d'amour et de coeur... j'ai

thésaurisé pour te garder tout... j'ai renfermé la fougue de mes belles

années dans un coffre-fort... je n'ai plus rien aimé, rien désiré... ma

passion, sommeillante comme la Belle au bois dormant, s'éveille, naïve

et robuste comme si mon coeur n'avait que vingt ans... Tu m'écoutes,

tu souris, tu me crois fou... je suis fou d'allégresse, c'est vrai, mais

je parle sagement... Qu'ai-je fait durant toutes ces années?... Je les

ai passées toutes, toutes à te regarder grandir et fleurir... je les ai

passées à guetter l'éveil de ton âme... je les ai passées à chercher ma

joie dans ton sourire... Par le nom de Dieu! tu avais raison: j'ai l'âge

d'être heureux, l'âge de t'aimer!... tu es à moi!... nous serons tout

l'un pour l'autre... tu as encore raison: hors de nous deux, rien en ce

monde... nous irons en quelque retraite ignorée, loin d'ici.. bien

loin!... notre vie, je vais te la dire: l'amour à pleine coupe...

l'amour, toujours l'amour! Mais parle donc, Aurore, parle donc!

Elle écoutait avec ravissement.

--L'amour, répéta-t-elle comme en un songe heureux! toujours l'amour!...

--Apapur! disait Cocardasse qui tenait par les pieds M. le baron de

Barbanchois; voici un ancien qui pèse son poids, ma caillou!

Passepoil tenait la tête du même baron de Barbanchois, homme mécontent,

que les orgies de la régence dégoûtaient profondément, mais qui était

ivre, pour le présent comme trois ou quatre czars faisant leur tour de

France.

Cocardasse et Passepoil avaient été chargés par M. le baron de la

Hunaudaye, moyennant petite finance, de reporter en son logis M. le

baron de Barbanchois.

Ils traversaient le jardin désert et assombri.

--Eh donc! fit le Gascon à une centaine de pas de la tente où l'on avait

soupé, si nous nous reposions, mon bon?

--J'obtempère, répondit Passepoil, le vieux est lourd et le payement

léger.

Ils déposèrent sur le gazon M. le baron de Barbanchois, qui, à moitié

réveillé par la fraîcheur de la nuit, se prit à répéter son refrain

favori:

--Où allons-nous?... où allons-nous?...

--Pécaïre! lui répondit Cocardasse, je n'en sais rien, où le diable

m'emporte!

--Est-il curieux, ce vieil ivrogne! ajouta Passepoil.

Ils s'assirent tous les deux sur un banc. Passepoil tira sa pipe de sa

poche et se mit à la bourrer tranquillement.

--Si c'est notre dernier souper, dit-il, il était bon.

--Il était bon, repartit Cocardasse en battant le briquet. Capédébiou!

j'ai mangé une volaille et demie...

--Oh! fit Passepoil, c'est la petite qui était devant moi... avec ses

cheveux blonds poudrés et son pied qui aurait tenu dans le creux de ma

main.

--Fameuse! s'écria Cocardasse; sandieou! et les fonds d'artichauts qui

étaient autour!

--Et sa taille!... à prendre avec dix doigts... l'as-tu remarquée...?

--J'aime mieux la mienne! dit gravement Cocardasse.

--Par exemple! se récria Passepoil; rousse et louche, la tienne!

Il parlait de la voisine de Cocardasse.

Celui-ci le saisit par la nuque et le fit lever.

--Ma caillou, dit-il, je ne souffrirai pas que tu insultes mon souper;

où as-tu les plumes et les yeux de ma poularde et demie?... Fais des

excuses, capédébiou! sinon je te fends sans pitié.

Ils avaient bu tous deux pour se consoler de leurs peines et ne valaient

guère mieux que cet austère baron de Barbanchois.

Passepoil, las de la tyrannie de son noble ami, ne voulut pas faire

d'excuses.

On dégaina, on se donna d'énormes horions en pure perte, puis on se prit

aux cheveux et l'on finit par tomber sur le corps de M. le baron de

Barbanchois, qui s'éveilla de nouveau pour chanter.

--Où allons-nous, bon Dieu! où allons-nous?

--Eh donc! j'avais oublié le vieux pécaïre! dit Cocardasse.

--Emportons-le, ajouta Passepoil.

Mais, avant de reprendre leur fardeau, ils s'embrassèrent avec effusion,

en versant des larmes abondantes.

Ce serait ne point les connaître que de penser qu'ils avaient oublié

d'emplir leurs gourdes au buffet. Ils avalèrent chacun une bonne rasade,

remirent leurs brettes au fourreau et rechargèrent M. le baron de

Barbanchois.

Celui-ci rêvait qu'il assistait à la fête de Vaux-le-Vicomte, donnée par

M. le surintendant Fouquet au jeune roi Louis XIV, et qu'il glissait

sous la table après souper.

Autres temps! autres moeurs! dit le proverbe menteur.

--Et tu ne l'as pas revue? demanda Cocardasse.

--Qui ça?... celle qui était devant moi?...

--Eh! non! la petite au domino rose?

--Pas l'ombre!... j'ai fureté dans toutes les tentes...

--Apapur! moi, je suis entré jusque dans le palais... et je te promets

qu'on me regardait, ma caillou!... Il y avait des dominos roses en

veux-tu en voilà... Mais ce n'était pas le nôtre... J'ai voulu parler à

l'un d'eux qui m'a donné une croquignole sur le bout du nez en

m'appelant défunt croquemitaine!... «Pécaïre! ai-je répondu, mon

illustre ami, le régent, reçoit ici une société un peu bien mêlée!»

--Et lui, demanda Passepoil, l'as-tu rencontré?

Cocardasse baissa le ton.

--Non, répondit-il, mais j'ai entendu parler de lui... Le régent n'a pas

soupé... Il est resté enfermé plus d'une heure avec le Gonzague... Toute

la séquelle que nous avons vue à l'hôtel ce matin piaule et menace...

Sandieou! s'ils ont seulement la moitié autant de courage que de ramage,

notre pauvre petit Parisien n'a qu'à se bien tenir!

--J'ai bien peur! soupira frère Passepoil, qu'ils ne nous débarrassent

de lui.

Cocardasse, qui était en avant, s'arrêta, ce qui arracha une plainte à

M. le baron de Barbanchois.

--Mon bon, fit-il, sois sûr que lou couquin se tirera de là!... Il en a

vu bien d'autres!...

--Tant va la cruche à l'eau..., murmura Passepoil.

Il n'acheva pas son proverbe. Un bruit de pas se faisait du côté de la

pièce d'eau.

Nos deux braves se jetèrent dans un fourré, par pure habitude. Leur

premier mouvement était toujours de se cacher.

Les pas approchaient. C'était une troupe d'hommes armés, en tête de

laquelle marchait ce grand spadassin de Bonnivet, écuyer de madame de

Berry.

A mesure que cette patrouille passait dans une allée, les lumières

s'éteignaient.

Cocardasse et Passepoil entendirent bientôt ce qui se disait dans la

troupe.

--Il est dans le jardin! affirmait un sergent aux gardes; j'ai interrogé

tous les piquets et les grand'gardes des portes... son costume était

facile à reconnaître. On ne l'a point vu.

--Vingt dieux! répliqua un soldat, celui-là n'aura pas volé son

affaire!... Je l'ai vu secouer M. le prince de Gonzague comme un pommier

dont on veut les pommes.

--Ce bon garçon doit être un pays! murmura Passepoil attendri par cette

métaphore normande.

--Attention! enfants! ordonna Bonnivet, vous savez que c'est un

dangereux jouteur...

Ils s'éloignèrent; une autre patrouille cheminait du côté du palais,

une autre vers la charmille qui bordait les maisons de la rue

Neuve-des-Petits-Champs. Partout, les lumières s'éteignaient sur leur

passage.

On eût dit que, dans cette frivole demeure du plaisir, quelque sinistre

exécution se préparait.

--Ma caillou, dit Cocardasse, c'est à lui qu'ils en veulent.

--Ça me paraît clair, répondit Passepoil.

--J'avais entendu dire déjà au palais que lou couquin avait rudement

malmené M. de Gonzague... C'est lui qu'ils cherchent...

--Et, pour le trouver, ils éteignent les lumières?...

--Non, pas pour le trouver... pour avoir raison de lui.

--Ma foi, dit Passepoil, ils sont quarante ou cinquante contre lui...

S'ils le manquent, cette fois...

--Mon bon, interrompit le Gascon, ils le manqueront!... Lou petit

couquin a le diable dans le corps... Si tu m'en crois, nous allons le

chercher, nous aussi, et lui faire cadeau de nos personnes...

Passepoil était prudent. Il ne put retenir une grimace et dit:

--Ce n'est pas le moment.

--Apapur! veux-tu discuter contre moi? s'écria le bouillant Cocardasse;

c'est le moment ou jamais!... Eh donc! s'il n'avait pas besoin de nous,

il nous recevrait avec la botte de Nevers!... Nous sommes en faute.

--C'est vrai, dit Passepoil, nous sommes en faute... Mais du diable si

ce n'est pas une mauvaise affaire!

Il résulta de là que M. le baron de Barbanchois ne coucha point dans son

lit. Ce gentilhomme fut déposé proprement par terre et continua son

somme. L'histoire ne dit point si cette nuit passée à la belle étoile le

guérit de ses rhumatismes.

Cocardasse et Passepoil se mirent en quête.

La nuit était noire. Il ne restait plus guère de lampions allumés dans

le jardin, sauf aux abords de la tente indienne.

On vit s'éclairer les fenêtres au premier étage du pavillon du régent.

Une croisée s'ouvrit; le régent lui-même parut au balcon et dit à ses

serviteurs invisibles:

--Messieurs, sur vos têtes, qu'on le prenne vivant!

--Merci Dieu! grommela Bonnivet, dont l'escouade était au rond-point de

Diane, si le gueux a entendu cela, il va nous tailler des croupières!

Nous sommes bien forcé d'avouer que les patrouilles n'allaient point à

ce jeu de bon coeur. M. de Lagardère avait une si terrible réputation

de diable à quatre, que volontiers chaque soldat eût fait son testament.

Bonnivet, le bretteur, eût mieux aimé se battre avec deux douzaines de

cadets de province, des grives,--comme on les appelait alors dans les

tripots et sur le terrain, partout où on les dévorait,--que d'affronter

pareille besogne.

Lagardère et Aurore venaient de prendre la résolution de fuir.

Lagardère ne se doutait point de ce qui se passait dans le jardin. Il

espérait pouvoir passer, avec sa compagne, par la porte dont maître le

Bréant était le gardien.

Il avait remis son domino noir, et le visage d'Aurore se cachait de

nouveau sous un masque.

Il quittèrent la loge. Deux hommes étaient agenouillés sur le seuil en

dehors.

--Nous avons fait ce que nous avons pu, monsieur le chevalier, dirent

ensemble Cocardasse et Passepoil, qui avaient achevé de vider leurs

gourdes pour se donner du coeur; pardonnez-nous.

--Eh donc! ajouta Cocardasse, c'était un feu follet que ce domino rose!

--Doux Jésus! s'écria frère Passepoil, le voici. Cocardasse se frotta

les yeux.

--Debout! ordonna Lagardère.

Puis, apercevant tout à coup les mousquets des gardes françaises au bout

de l'allée:

--Que veut dire ceci? ajouta-t-il.

--Cela veut dire que vous êtes bloqué, mon pauvre enfant! répondit

Passepoil.

C'était au fond de sa gourde qu'il avait puisé cette liberté de langage.

Lagardère ne demanda même pas d'explication. Il avait tout deviné.

La fête était finie, voilà ce qui faisait son effroi. Les heures avaient

passé pour lui comme des minutes; il n'avait point mesuré le temps; il

s'était attardé.

La tumulte seul de la fête aurait pu favoriser sa fuite.

--Êtes-vous avec moi solidement et franchement? demanda-t-il.

--A la vie, à la mort! répondirent les deux braves la main sur le

coeur.

Et ils ne mentaient point. La vue de ce diable de petit Parisien venait

en aide au fond de la gourde et achevait de les enivrer.

Aurore tremblait pour Lagardère et ne songeait point à elle-même.

--A-t-on relevé les gardes des postes? interrogea Henri.

--On les a renforcées, répondit Cocardasse; il faut jouer serré,

sandieou!

Lagardère se prit à réfléchir, puis il reprit tout à coup:

--Connaissez-vous, par hasard, maître le Bréant, concierge de la cour

aux Ris?

--Comme notre poche, répondirent à la fois Cocardasse et Passepoil.

--Alors, il ne vous ouvrira point sa porte! dit Lagardère avec un geste

de dépit.

Nos deux braves approuvèrent du bonnet cette conclusion éminemment

logique.

Ceux-là seulement qui ne les connaissaient pas pouvaient leur ouvrir la

porte.

Un bruit vague se faisait cependant derrière le feuillage aux alentours;

on eût dit que des pas s'approchaient de tous côtés avec précaution;

Lagardère et ses compagnons ne pouvaient rien voir. L'endroit où ils

étaient avait plus de lumière que les allées voisines. Quant aux

massifs, c'était partout désormais ténèbres profondes.

--Écoutez, dit Lagardère, il faut risquer le tout pour le tout. Ne vous

occupez point de moi. Je sais comment me tirer d'affaire... J'ai là un

déguisement qui pourra tromper les yeux de mes ennemis... Emmenez cette

jeune fille: vous entrerez avec elle sous le vestibule du régent, vous

tournerez à gauche... La porte de M. le Bréant est au bout du premier

corridor... Vous passerez masqués et vous direz: «De la part de celui

qui est dans votre loge...» Il vous ouvrira la porte de la rue et vous

irez m'attendre derrière l'oratoire du Louvre.

--Entendu! fit Cocardasse.

--Un mot encore... Êtes-vous hommes à vous faire tuer plutôt que de

livrer cette jeune fille?

--Apapur! Nous casserons tout ce qui nous barrera le passage! promit le

Gascon.

--Gare aux mouches! ajouta Passepoil avec une fierté qu'on ne lui

connaissait point.

Et tous deux en même temps:

--Cette fois-ci, vous serez content de nous!

Lagardère baisa la main d'Aurore et lui dit:

--Courage! c'est ici notre dernière épreuve.

Elle partit, escortée par nos deux braves. Il fallait traverser le

rond-point de Diane.

--Ohé! fit un soldat, en voici une qui a été du temps avant de trouver

sa route!

--Il est plus dangereux de glisser, chanta un autre, sur le gazon que

sur la glace!

--Mes mignons, dit Cocardasse; c'est une dame du corps de ballet.

Il écarta de la main sans façon ceux qui étaient devant lui et ajouta

effrontément:

--Son Altesse Royale nous attend!

Les soldats se prirent à rire et donnèrent passage.

Mais, dans l'ombre d'un massif d'orangers en caisse qui flanquait

l'angle du pavillon, il y avait deux hommes qui semblaient à l'affût.

Gonzague et son factotum M. de Peyrolles.

Ils étaient là pour Lagardère, qu'on s'attendait à voir paraître

d'instant en instant.

Gonzague dit quelques mots à l'oreille de Peyrolles.

Celui-ci s'aboucha avec demi-douzaine de coquins à longues épées

embusqués derrière le massif. Tous s'élancèrent sur les pas de nos deux

braves qui venaient de monter le perron, escortant toujours leur domino

rose.

M. le Bréant ouvrit la porte de la cour aux Ris, comme Lagardère s'y

était attendu.

Seulement, il l'ouvrit deux fois. La première pour Aurore et son

escorte, la seconde pour M. de Peyrolles et ses compagnons.

Lagardère, lui, s'était glissé jusqu'au bout du sentier pour voir si sa

fiancée atteindrait le pavillon sans encombre.

Quand il voulut regagner la loge, la route était barrée, un piquet de

gardes françaises fermait l'avenue.

--Holà! monsieur le chevalier! cria le chef avec un peu d'altération

dans la voix, ne faites point de résistance, je vous prie; vous êtes

cerné de tous côtés.

C'était l'exacte vérité. Dans tous les massifs voisins, la crosse des

mousquets sonna contre le sol.

--Que veut-on de moi? demanda Lagardère, qui ne tira même pas l'épée.

Le vaillant Bonnivet, qui s'était avancé à pas de loup par derrière, le

saisit à bras-le-corps. Lagardère n'essaya point de se dégager et

demanda pour la deuxième fois:

--Que veut-on de moi?

--Pardieu! mon camarade, répondit le marquis de Bonnivet, vous allez

bien le voir.

Puis il ajouta:

--En avant, messieurs!... au palais!.. j'espère que vous me rendrez

témoignage: j'ai fait à moi tout seul cette importante capture.

Ils étaient bien une soixantaine. On entoura Henri et on le porta

plutôt qu'on ne le conduisit dans les appartements de Philippe

d'Orléans.

Puis on ferma la porte du vestibule et il n'y eut plus dans le jardin

âme qui vive, excepté ce bon M. de Barbanchois, ronflant comme un juste

sur le gazon mouillé.

X

--La dégradation.--

Ce que l'on appelait le grand cabinet ou, mieux, le premier cabinet du

régent était une salle assez vaste où il avait coutume de recevoir les

ministres et le conseil de régence. Il y avait une table ronde couverte

d'un tapis de lampas, un fauteuil pour Philippe d'Orléans, un fauteuil

pour le duc de Bourbon, des chaises pour les autres membres titulaires

du conseil et des pliants pour les secrétaires d'État.

Au-dessus de la principale porte était l'écusson de France avec le

lambel d'Orléans.

Les affaires du royaume se réglaient là, chaque jour, un peu à la

diable, après le dîner. Le régent dînait tard; l'opéra commençait de

bonne heure, on n'avait vraiment pas le temps.

Quand Lagardère entra, il y avait là beaucoup de monde; cela ressemblait

à un tribunal.

MM. de Lamoignon, de Tresmes et de Machault se tenaient à côté du

régent, qui était assis. Les ducs de Saint-Simon, de Luxembourg et

d'Harcourt étaient auprès de la cheminée. Il y avait des gardes aux

portes, et Bonnivet, le triomphateur, essuyait la sueur de son front,

devant une glace.

--Nous avons eu du mal, disait-il à demi-voix; mais, enfin, nous le

tenons!... Ah! le diable d'homme!

--A-t-il fait beaucoup de résistance? demanda Machault, le lieutenant de

police.

--Si je n'avais pas été là, répondit Bonnivet, Dieu sait ce qui serait

arrivé!

Dans les embrasures pleines, vous eussiez reconnu le vieux Villeroy, le

cardinal de Bissy, Voyer d'Argenson, Leblanc, etc. Quelques-uns des

affidés de Gonzague avaient pu se faire jour: Navailles, Choisy, Nocé,

Gironne et le gros Oriol, masqué entièrement par son confrère Taranne.

Chaverny causait avec M. de Brissac, qui dormait debout pour avoir

passé trois nuits à boire.

Douze ou quinze hommes, armés jusqu'aux dents, se tenaient derrière

Lagardère.

Il n'y avait là qu'une seule femme: madame la princesse de Gonzague, qui

était assise à la droite du régent.

--Monsieur, dit celui-ci brusquement dès qu'il aperçut Lagardère, nous

n'avions pas mis dans nos conditions que vous viendriez troubler notre

fête et insulter, dans notre propre maison, un des plus grands seigneurs

du royaume!... Vous êtes accusé aussi d'avoir tiré l'épée dans

l'enceinte du Palais-Royal... C'est nous faire repentir trop vite de

notre clémence à votre égard.

Depuis son arrestation, le visage de Lagardère était de marbre.

Il répondit d'un ton froid, mais respectueux:

--Monseigneur, je n'ai pas crainte qu'on répète ce qui s'est dit entre

M. de Gonzague et moi... Quant à la seconde accusation, j'ai tiré

l'épée, c'est vrai, mais ce fut pour défendre une dame... Parmi ceux qui

sont ici, plusieurs pourraient me donner leur témoignage.

Il y en avait là une demi-douzaine. Chaverny seul répondit:

--Monsieur, vous avez dit vrai!

Henri le regarda avec étonnement et vit que ses compagnons le

gourmandaient.

Mais le régent, qui était bien las et qui voulait dormir, ne pouvait

s'arrêter longtemps à ces bagatelles.

--Monsieur, reprit-il, on vous eût pardonné tout cela... mais prenez

garde: il est une chose qu'on ne vous pardonnera point... Vous avez

promis à madame de Gonzague que vous lui rendriez sa fille... Est-ce

vrai?

--Oui, monseigneur, je l'ai promis.

--Vous m'avez envoyé un messager qui m'a fait, en votre nom, la même

promesse... Le reconnaissez-vous?

--Oui, monseigneur.

--Vous devinez, je le pense, que vous êtes devant un tribunal?... Les

cours ordinaires ne peuvent connaître du fait qu'on vous reproche...

mais, sur ma foi, monsieur, je jure qu'il sera fait justice de vous, si

vous le méritez... Où est mademoiselle de Nevers?

--Je l'ignore, répondit Lagardère.

--Il ment! s'écria impétueusement la princesse.

--Non, madame... J'ai promis au-dessus de mon pouvoir, voilà tout.

Il y eut dans l'assemblée un murmure désapprobateur.

Henri reprit en élevant la voix et en promenant son regard à la ronde:

--Je ne connais pas mademoiselle de Nevers.

--C'est de l'impudence! dit M. le duc de Tresmes, gouverneur de Paris.

Tout ce qui appartenait à Gonzague répéta:

--C'est de l'impudence!

M. de Machault, nourri des saines traditions de la police, conseilla

incontinent d'appliquer à cet insolent la question extraordinaire.

Pourquoi chercher midi à quatorze heures?

Le régent à Lagardère, sévèrement:

--Monsieur, réfléchissez bien à ce que vous dites.

--Monseigneur, la réflexion n'ajoute rien à la vérité et n'en retranche

rien: j'ai dit la vérité.

--Souffrirez vous cela, monseigneur? dit la princesse, qui avait peine à

se contenir. Sur mon honneur! sur mon salut! il ment!... Il sait où est

ma fille, puisqu'il me l'a dit lui-même, tout à l'heure, à dix pas

d'ici, dans le jardin.

--Répondez, ordonna le régent.

--Alors, comme maintenant, répliqua Lagardère, j'ai dit la vérité...

Alors, j'espérais encore accomplir ma promesse.

--Et maintenant?... balbutia la princesse hors d'elle-même.

--Maintenant, je n'espère plus.

Madame de Gonzague retomba épuisée sur son siége.

La partie grave de l'assistance: les ministres, les magistrats, les ducs

regardaient avec curiosité cet étrange personnage, dont tant de fois le

nom avait frappé leur oreille au temps de leur jeunesse: «Le beau

Lagardère! Lagardère le spadassin!» Cette figure intelligente et calme

n'allait point à un vulgaire traîneur d'épée.

Certains dont le regard était plus perçant essayaient de voir ce qu'il y

avait derrière cette apparente tranquillité. C'était comme une

résolution triste, et profondément réfléchie.

Les gens de Gonzague se sentaient trop petits en ce lieu pour faire

beaucoup de bruit. Ils étaient entrés là, grâce au nom de leur patron,

partie intéressée dans le débat; mais leur patron ne venait pas.

Le régent reprit:

--Et c'est sur de vagues espoirs que vous avez écrit au régent de

France... quand vous me faisiez dire: «La fille de votre ami vous est

rendue.

--J'espérais qu'il en serait ainsi.

--Vous espériez...?

--L'homme est sujet à se tromper.

Le régent consulta du regard Tresmes et Machault, qui semblaient être

ses conseils.

--Mais, monseigneur! s'écria la princesse qui se tordait les bras, ne

voyez-vous pas qu'il me vole mon enfant!... Il l'a: j'en fais le

serment! il la tient cachée... C'est lui... oh! je le reconnais bien!...

c'est à lui que j'ai remis ma fille, la nuit du meurtre... je m'en

souviens! je le sais! je le jure!

--Vous entendez, monsieur? dit le régent.

Un imperceptible mouvement agita les tempes de Lagardère; sous ses

cheveux perlèrent des gouttes de sueur.

Mais il répondit, sans démentir son calme:

--Madame la princesse se trompe.

--Oh! dit-elle avec folie; et ne pouvoir confondre cet homme!

--Il ne faudrait qu'un témoin..., commença le régent.

Il s'interrompit, parce que Henri s'était redressé de son haut,

provoquant du regard Gonzague, qui venait de se montrer à la porte

principale.

L'entrée de Gonzague fit une courte sensation. Il salua de loin la

princesse sa femme et Philippe d'Orléans. Il resta près de la porte.

Son regard croisa celui d'Henri qui prononça d'un accent de défi:

--Que le témoin se montre donc!... et que le témoin ose me reconnaître!

Les yeux de Gonzague battirent comme s'il eût essayé en vain de soutenir

le regard de l'accusé.

Chacun vit bien cela; mais Gonzague parvint à sourire et l'on se dit:

--Il a pitié!...

Un silence profond régnait cependant dans la salle.

Un léger mouvement se fit du côté de la porte. Gonzague se rapprocha du

seuil, et la jaune figure de Peyrolles sortit de l'ombre.

--Elle est à nous! dit-il à voix basse.

--Et les papiers?

--Et les papiers.

Le rouge vint aux joues de Gonzague, tant il éprouva de joie.

--Par la mort-Dieu! s'écria-t-il; avais-je raison de dire que ce bossu

valait son pesant d'or!

--Ma foi, répondit le factotum, j'avoue que je l'avais mal jugé... il

nous a donné un fier coup d'épaule!...

--Personne ne répond, vous le voyez bien, monseigneur, reprit Lagardère;

puisque vous êtes juge, soyez équitable... Qu'y a-t-il devant vous en ce

moment? Un pauvre gentilhomme, trompé, comme vous-même, dans son

espoir... J'ai cru bien faire... J'ai cru pouvoir compter sur un

sentiment qui d'ordinaire est le plus pur et le plus ardent de tous.

J'ai promis avec la témérité d'un homme qui souhaite sa récompense.

Il s'arrêta et reprit avec effort:

--Car je pensais avoir droit à une récompense!...

Ses yeux se baissèrent malgré lui, et sa voix s'embarrassa dans sa

gorge.

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 4 · 第 6 / 8 段