d'Argenson.
Le vice-chancelier répondit:
--Cet homme-là est un grand coeur ou le plus lâche de tous les
coquins!
Lagardère fit sur lui-même un suprême effort et poursuivit:
--Le sort s'est joué de moi, monseigneur; voilà tout mon crime... Ce que
je pensais tenir m'a échappé. Je me punis moi-même et je retourne en
exil.
--Voilà qui est commode! dit Navailles.
Machault parlait bas au régent.
--Je me mets à vos genoux, monseigneur! commença la princesse.
--Laissez, madame! interrompit Philippe d'Orléans.
Son geste impérieux réclama le silence, et chacun se tut dans la salle.
Il reprit en s'adressant à Lagardère:
--Monsieur, vous êtes gentilhomme, du moins vous le dites... Ce que vous
avez fait est indigne d'un gentilhomme... Ayez pour châtiment votre
propre honte... Votre épée, monsieur!
Lagardère essuya son front baigné de sueur. Au moment où il détacha le
ceinturon de son épée, une larme roula sur sa joue.
--Sang-Dieu! grommela Chaverny qui avait la fièvre et ne savait
pourquoi, j'aimerais mieux qu'on le tuât.
Au moment où Lagardère rendait son épée au marquis de Bonnivet, Chaverny
détourna les yeux.
--Nous ne sommes plus au temps, reprit le régent, où l'on brisait les
éperons des chevaliers convaincus de félonie... mais la noblesse existe,
Dieu merci... et la dégradation de noblesse est la peine la plus cruelle
que puisse subir un soldat... Monsieur, vous n'avez plus le droit de
porter une épée... Écartez-vous, messieurs, et donnez-lui passage... cet
homme n'est plus digne de respirer le même air que vous.
Un instant on eût dit que Lagardère allait ébranler les colonnes de
cette salle, et comme Samson, ensevelir ces Philistins sous les
décombres; son puissant visage exprima d'abord un courroux si terrible
que ses voisins s'écartèrent, bien plus par frayeur que par obéissance à
l'ordre du régent. Mais l'angoisse succéda vite à la colère, et
l'angoisse fit place à cette froideur résolue qu'il montrait depuis le
commencement de la séance.
--Monseigneur, dit-il en s'inclinant, j'accepte le jugement de Votre
Altesse Royale, et je n'en appellerai point.
Une lointaine solitude et l'amour d'Aurore, voilà le tableau qui passait
devant ses yeux.
Cela ne valait-il pas le martyre?
Il se dirigea vers la porte au milieu du silence général.
Le régent avait dit tout bas à la princesse:
--Ne craignez rien. On le suivra.
Vers le milieu de la salle, Lagardère trouva au devant de lui M. le
prince de Gonzague qui venait de quitter Peyrolles.
--Altesse, dit Gonzague en s'adressant au duc d'Orléans, je barre le
passage à cet homme!
Chaverny était dans une exaltation extraordinaire. Il semblait qu'il eût
envie de se jeter sur Gonzague.
--Ah! fit-il, si Lagardère avait encore son épée!
Taranne poussa le coude d'Oriol.
--Le petit marquis devient fou!... murmura-t-il.
--Pourquoi barrez-vous le passage à cet homme? demanda le régent.
--Parce que votre religion a été trompée, répondit Gonzague; la
dégradation de noblesse n'est point le châtiment qui convient aux
assassins.
Il y eut un grand mouvement dans toute la salle, et le régent se leva.
--Celui-là est un assassin! acheva Gonzague qui mit son épée nue sur
l'épaule de Lagardère.
Et nous pouvons vous affirmer qu'il tenait ferme la poignée.
Mais Lagardère n'essaya pas de le désarmer.
Au milieu du tumulte général, car les partisans de Gonzague poussaient
des cris et faisaient mine de charger, Lagardère eut un convulsif éclat
de rire.
Il écarta seulement l'épée et saisit le poignet de Gonzague en le
serrant si violemment que l'arme tomba. Lagardère ne la ramassa point.
Il amena Gonzague, ou plutôt il le traîna jusqu'à la table, et montrant
sa main que la douleur tenait ouverte, il dit:
--Une marque!... une marque!
Le regard du régent était sombre.
Toutes les respirations suspendues s'arrêtaient.
--Gonzague est perdu!... murmura Chaverny.
Gonzague eut une magnifique audace.
--Altesse, dit-il, voilà dix-huit ans que j'attendais cela!... Philippe,
notre frère, va être vengé!... Cette blessure, je l'ai reçue en
défendant la vie de Nevers.
La main de Lagardère lâcha prise, et son bras retomba le long de son
flanc.
Il resta un instant atterré, tandis qu'un grand cri s'élevait dans la
salle.
--L'assassin de Nevers! l'assassin de Nevers!
Et Navailles, et Nocé, et Choisy et tous les autres ajoutaient:
--Ce diable de bossu nous l'avait bien dit.
La princesse avait mis ses mains au devant de son visage avec horreur.
Elle ne bougeait plus. Elle était évanouie.
Lagardère sembla s'éveiller quand les archers, Bonnivet à leur tête,
l'entourèrent sur un signe du régent.
--Infâme! gronda-t-il comme un lion qui rugit; infâme!... infâme!...
Puis, rejetant à dix pas Bonnivet qui avait voulu lui mettre la main au
collet:
--Hors de là! s'écria-t-il d'une voix de tonnerre, et meure qui me
touche!
Il se retourna vers Philippe d'Orléans, et ajouta:
--Monseigneur, je suis sacré... j'ai sauf-conduit de Votre Altesse
Royale!
Ce disant, il tira de la poche de son pourpoint un parchemin qu'il
déplia:
--Libre, quoi qu'il advienne! lut-il à haute voix; vous l'avez écrit...
vous l'avez signé!
--Surprise! voulut dire Gonzague.
--Du moment qu'il y a tromperie..., ajoutèrent MM. de Tresmes et de
Machault.
Le régent leur imposa silence d'un geste.
--Voulez-vous donner raison à ceux qui disent que Philippe d'Orléans a
plus d'une parole?... s'écria-t-il. C'est écrit; c'est signé... cet
homme est libre... Il a quarante-huit heures pour passer la frontière.
Lagardère ne bougea pas.
--Vous m'avez entendu, monsieur! fit le régent avec dureté, sortez!
Lagardère se prit à déchirer lentement le parchemin dont il jeta les
morceaux aux pieds du régent.
--Monseigneur, dit-il, vous ne me connaissez pas... Je vous rends votre
parole... De cette liberté que vous m'offrez et qui m'est due, je ne
prends, moi, que vingt-quatre heures... C'est tout ce qu'il me faut pour
démasquer un scélérat et faire triompher une juste cause!... Assez
d'humiliations comme cela! Je relève la tête... et sur l'honneur de mon
nom... entendez-vous, messieurs? sur mon honneur à moi, Henri de
Lagardère, qui vaut votre honneur à vous, je me charge de le prouver...
Sur mon honneur, je promets et je jure que demain, à pareille heure,
madame de Gonzague aura sa fille et Nevers sa vengeance, ou que je serai
prisonnier de Votre Altesse Royale... Vous pouvez convoquer les juges!
Il salua le régent et écarta de la main ceux qui l'entouraient en
disant:
--Faites place!... je prends mon droit.
Gonzague l'avait précédé. Gonzague avait disparu.
--Faites place! messieurs, répéta Philippe d'Orléans; vous, monsieur,
demain à pareille heure, vous comparaîtrez devant vos juges... Et sur
Dieu! justice sera faite.
Les affidés de Gonzague se glissèrent vers la porte. Leur rôle était
fini en ce lieu.
Le régent resta un instant pensif; puis il dit, en appuyant son front
contre sa main:
--Messieurs, voici une affaire étrange!
--Un effronté coquin, murmura le lieutenant de police Machault.
--Ou bien un preux des anciens jours, pensa tout haut le régent; nous
verrons cela demain...
Lagardère descendit seul et sans armes le grand escalier du pavillon.
Sous le vestibule, il trouva réunis Peyrolles, Taranne, Montaubert,
Gironne, tous ceux qui, parmi les affidés de Gonzague, avaient jeté
leurs bonnets par dessus les moulins.
Trois estafiers gardaient l'entrée du corridor qui menait chez maître le
Bréant.
Gonzague était debout au milieu du vestibule, l'épée nue à la main.
La grande porte qui donnait sur le jardin avait été ouverte.
Tout ceci respirait une méchante odeur de guet-apens.
Lagardère n'y fit pas attention seulement. Il avait les défauts de sa
vaillance; il se croyait invulnérable.
Il marcha droit à M. de Gonzague qui croisa l'épée devant lui.
--Ne soyons pas si pressé, M. de Lagardère, dit-il; nous avons à
causer... Toutes les issues sont fermées et personne ne nous écoute,
sauf ces amis dévoués... ces autres nous-mêmes... Nous pouvons, par la
sambleu! parler à coeur ouvert.
Il riait d'un rire sarcastique et méchant.
Lagardère s'arrêta et croisa ses bras sur sa poitrine.
--Le régent vous ouvre les portes, reprit Gonzague, mais moi je vous les
ferme... J'étais l'ami de Nevers comme le régent, et j'ai bien aussi le
droit de venger sa mort... Ne m'appelez pas infâme! s'interrompit-il;
c'est peine perdue... nous savons que les perdants injurient toujours au
jeu... M. de Lagardère, voulez-vous que je vous dise une chose qui va
mettre votre conscience bien à l'aise?... Vous croyez avoir fait un
mensonge, un gros mensonge, en disant qu'Aurore n'était pas en votre
pouvoir...
La figure d'Henri s'altéra.
--Eh bien! reprit Gonzague, jouissant cruellement de son triomphe, vous
n'avez commis qu'une toute petite inexactitude... une nuance! un
rien!... Si vous aviez mis _plus_ au lieu de _pas_... si vous aviez dit:
Aurore n'est plus en mon pouvoir...
--Si je croyais..., commença Lagardère qui ferma les poings. Mais tu
mens! se reprit-il, je te connais.
--Si vous aviez dit cela, acheva paisiblement Gonzague, c'eût été
l'exacte et pure vérité.
Lagardère plia les jarrets comme pour fondre sur lui, mais Gonzague
pointa l'épée entre ses deux yeux et murmura:
--Attention, vous autres!
Puis il reprit, raillant toujours:
--Mon Dieu oui... nous avons gagné une assez jolie partie... Aurore est
en notre pouvoir...
--Aurore!... s'écria Lagardère d'une voix étranglée.
--Aurore... et certaines pièces...
Il tomba lourdement à la renverse. D'un bond, Lagardère passant par
dessus son corps, s'était élancé dans le jardin.
Gonzague se releva en souriant.
--Pas d'issue? demanda-t-il à Peyrolles qui était sur le seuil en
dehors.
--Pas d'issue.
--Et combien sont-ils là?
--Cinq, répondit Peyrolles, qui se prit à écouter.
--C'est bien... c'est assez: il n'a pas son épée.
Ils sortirent tous deux pour écouter de plus près.--Sous le vestibule,
les affidés pâles et la sueur au front prêtaient aussi l'oreille.
Ils avaient fait du chemin depuis la veille!--L'or seul avait sali leurs
mains jusque-là.--Gonzague les voulait habituer à l'odeur du sang.
La pente était glissante: ils descendaient.
Gonzague et Peyrolles s'arrêtèrent au bas du perron.
--Comme ils tardent! murmura Gonzague.
--Le temps semble long! fit Peyrolles; ils sont là-bas derrière la
tente.
Le jardin était noir comme un four. On n'entendait que le vent d'automne
fouettant tristement les toiles de tenture.
--Où avez-vous pris la jeune fille? demanda Gonzague comme s'il eût
voulu causer pour tromper son impatience.
--Rue du Chantre, à la porte même de sa maison.
--A-t-elle été bien défendue?
--Deux rudes lames... mais qui ont pris la fuite quand nous leur avons
dit que Lagardère était sur le carreau.
--Vous n'avez pas vu leurs visages?
--Non... ils ont pu garder leurs masques jusqu'au bout...
--Et les papiers, où étaient-ils?...
Peyrolles n'eut pas le temps de répondre. Un cri d'angoisse se fit
entendre derrière la tente indienne du côté de la loge de maître le
Bréant.
Les cheveux de Gonzague se dressèrent sur son crâne.
--C'est peut-être l'un des nôtres! murmura Peyrolles tout tremblant.
--Non, dit le prince, j'ai reconnu sa voix.
Au même instant, cinq ombres noires débouchèrent du rond-point de Diane.
--Qui est le chef? demanda Gonzague.
--Gauthier Gendry, répondit le factotum.
Gauthier Gendry était un grand gaillard, bien bâti, qui avait été
caporal aux gardes.
--C'est fait, dit-il; un brancard et deux hommes... nous allons
l'enlever.
On entendait cela dans le vestibule; nos joueurs de lansquenet, nos
roués de petite espèce n'avaient pas une goutte de sang dans les veines.
Les dents d'Oriol claquaient à se briser.
--Oriol! appela Gonzague;--Montaubert!
Ils vinrent tous deux.
--C'est vous qui porterez le brancard, leur dit Gonzague.
Et comme ils hésitaient:
--Nous avons tous tué, dit-il, puisque le meurtre profite à tous.
Il fallait se hâter avant que le régent ne renvoyât son monde. Bien
qu'on eût l'habitude de sortir par la grand'porte qui était tout à
l'autre bout de la galerie, sur la cour des Fontaines, quelque habitué
du palais pouvait avoir l'idée de prendre par la cour aux Ris pour se
retirer.
Oriol, le coeur défaillant, Montaubert indigné prirent le brancard.
Gauthier Gendry les précéda dans le fourré.
--Tiens! tiens! dit ce dernier en arrivant derrière la tente indienne,
le coquin était pourtant bien mort.
Oriol et Montaubert furent sur le point de s'enfuir. Montaubert était
une manière de gentilhomme, capable de bien des peccadilles, mais qui
restait à cent lieues du crime; Oriol, poltron paisible et bon enfant,
avait horreur du sang.
Ils étaient là pourtant tous deux,--et les autres attendaient, Taranne,
Albret, Choisy, Gironne. Gonzague croyait s'assurer ainsi de leur
discrétion.
Ils s'étaient donnés à lui; ils n'existaient que par lui. Reculer,
c'était tout perdre et affronter en outre la vengeance d'un homme à qui
rien ne résistait.
Si on leur eût dit au début: «Vous en arriverez là,» personne parmi eux
peut-être n'eût fait le premier pas. Mais le premier pas étant fait, le
second aussi, plus d'un bourgeois et plus d'un gentilhomme prouvèrent en
ce temps que la cloison est mince qui sépare l'immoralité du crime.
Ils ne pouvaient plus reculer: voilà l'excuse banale et terrible!
Gonzague l'avait dit: Qui n'est pas avec moi est contre moi. Le mal,
c'est qu'ils n'étaient plus dans cette situation de l'honnêteté commune
où l'on a plus peur de sa conscience que d'un homme.
Le vice tue la conscience.
Peut-être eussent-ils encore reculé devant le meurtre commis de leur
propre main.--Peut-être...
Gauthier Gendry reprit:
--Il aura été mourir un peu plus loin.
Il tâta le sol autour de lui et se prit à chercher, rampant sur les
pieds et sur les mains.
Il fit ainsi le tour de la loge, dont la porte était fermée.
A quelque vingt-cinq pas de là, il s'arrêta en disant:
--Le voici!
Oriol et Montaubert le rejoignirent avec leur brancard.
--A tout prendre, dit Montaubert, le coup est porté!... nous ne faisons
point de mal.
Oriol avait la langue paralysée.
Ils aidèrent Gauthier Gendry à mettre sur le brancard un cadavre qui
était étendu sur la terre au beau milieu d'un massif.
--Il est encore tout chaud! dit l'ancien caporal aux gardes, allez!
Oriol et Montaubert allèrent. Ils arrivèrent au pavillon avec leur
fardeau. Le gros des affidés de Gonzague eut alors permission de sortir.
Quelque chose les avait bien effrayés. En repassant devant la loge de
maître le Bréant, ils avaient entendu un bruit de feuilles sèches. Ils
eussent juré que des pas courts et précipités les avaient suivis depuis
lors.
En effet, le bossu était derrière leurs talons quand ils montèrent le
perron.
Le bossu était extrêmement pâle et semblait avoir peine à se soutenir,
mais il riait de son rire aigre et strident.
Sans Gonzague, on lui eût fait un mauvais parti.
Il dit à Gonzague, qui ne prit point garde à l'altération de sa voix:
--Eh bien! eh bien! est-il venu?
Il montrait d'un doigt convulsif le cadavre sur lequel Gauthier Gendry
venait de jeter son manteau. Gonzague lui frappa sur l'épaule.
Le bossu chancela et fut près de tomber.
--Il est ivre! dit-on.
Et tout le monde entra dans le corridor.
Maître le Bréant n'eut garde d'insister pour connaître le nom du
gentilhomme qu'on emportait ainsi à bras parce qu'il avait trop soupé!
Au Palais-Royal, on était tolérant et discret.
Il était quatre heures du matin. Les réverbères fumaient et
n'éclairaient plus. La foule des roués se dispersa en tous sens. M. de
Gonzague regagna son hôtel avec Peyrolles.
Oriol, Montaubert et Gauthier Gendry avaient mission de porter le
cadavre à la Seine.
Ils prirent la rue Pierre Lescot. Arrivés là, nos deux roués sentirent
que le coeur leur manquait. Moyennant une pistole chacun, l'ancien
caporal aux gardes leur permit de déposer le corps sur un tas de débris.
Il reprit son manteau, on porta le brancard un peu plus loin et l'on
s'alla coucher.
Voilà pourquoi, le lendemain matin, M. le baron de Barbanchois, innocent
assurément de tout ce qui précède, s'éveilla au milieu du ruisseau de la
rue Pierre Lescot, dans un état qu'il est inutile de décrire.
C'était lui le cadavre qu'Oriol et Montaubert avaient porté sur leur
brancard.
M. le baron ne se vanta point de cette aventure, mais sa haine contre la
régence en augmenta. Du temps du feu roi, il avait roulé vingt fois sous
la table et jamais rien de pareil ne lui était arrivé.
En allant retrouver madame la baronne, sans doute fort inquiète à son
sujet, il se disait:
--Quelles moeurs!... jouer des tours semblables à un homme de ma
qualité!... je vous le demande, où allons-nous?...
Le bossu sortit le dernier par la petite porte de maître le Bréant. Il
fut longtemps à traverser la cour aux Ris qui cependant n'était point
large. De l'entrée de la cour des Fontaines à la rue Saint-Honoré, il
fut obligé de s'asseoir plusieurs fois sur les bornes qui étaient le
long des maisons.
Quand il se relevait, sa poitrine rendait comme un gémissement.
On s'était trompé sous le vestibule. Le bossu n'était pas ivre. Si M. de
Gonzague n'eût pas eu tant d'autres sujets de préoccupation, il aurait
bien vu que, cette nuit, le ricanement du bossu n'était pas de bon aloi.
Du coin du palais au logis de M. de Lagardère dans la rue du Chantre, il
n'y avait que deux pas. Le bossu fut dix minutes à faire ces deux pas.
Il n'en pouvait plus. Ce fut en rampant sur les pieds et sur les mains
qu'il monta l'escalier conduisant à la chambre de maître Louis.
En passant, il avait vu la porte de la rue forcée et grande ouverte.
La porte de l'appartement de maître Louis était grande ouverte et forcée
aussi.
Le bossu entra dans la première pièce. La porte de la deuxième chambre,
celle ou personne ne pénétrait jamais, avait été jetée en dedans. Le
bossu s'appuya au chambranle; sa gorge râlait.
Il essaya d'appeler Françoise et Jean-Marie, mais sa voix ne sortit
point.
Il tomba sur ses genoux et se reprit à ramper ainsi jusqu'au coffre qui
contenait naguère ce paquet scellé de trois grands sceaux dont nous
avons donné plusieurs fois la description.
Le coffre avait été brisé à coups de hache. Le paquet avait disparu.
Le bossu s'étendit sur le sol comme un pauvre patient qui reçoit le coup
de grâce.
Cinq heures de nuit sonnèrent à l'oratoire du Louvre. Les premières
lueurs du crépuscule parurent.
Lentement, bien lentement, le bossu se releva sur ses mains.
Il parvint à déboutonner son vêtement de laine noire et en retira un
pourpoint de satin blanc, horriblement souillé de sang.--On eût dit que
ce brillant pourpoint chiffonné à pleines mains, avait servi à tamponner
une large plaie.
Gémissant et rendant des plaintes faibles, le bossu se traîna jusqu'à un
bahut où il trouva du linge et de l'eau.
C'était de quoi laver cette blessure qui avait ensanglanté le pourpoint.
Le pourpoint était celui de Lagardère,--mais la blessure saignait à
l'épaule du bossu.
Il la pansa de son mieux et but une gorgée d'eau.
Puis il s'accroupit, éprouvant un peu de soulagement.
--Bien!.. murmura-t-il,--seul... Ils m'ont tout pris... Mes armes et mon
coeur!
Sa tête, lourde, tomba entre ses mains.
Quand il se redressa ce fut pour dire:
--Soyez avec moi, mon Dieu... J'ai vingt-quatre heures pour recommencer
ma tâche de dix-huit années.
LE CONTRAT DE MARIAGE.
I
--Encore la maison d'or.--
On avait travaillé toute la nuit à l'hôtel de Gonzague. Les cases
étaient faites. Dès le matin, chaque marchand était venu meubler ses
quatre pieds carrés. La grande salle elle-même avait ses loges toutes
neuves et l'on y respirait l'âpre odeur du sapin raboté.
Dans les jardins, l'installation était complète aussi. Rien n'y restait
des magnificences passées. Quelques arbres déshonorés s'élevaient à
peine çà et là; quelques statues aux carrefours des cinq ou six rues de
cabanes qu'on avait percées sur l'emplacement des parterres.
Au centre d'une petite place, située non loin de l'ancienne niche de
Médor et tout en face du perron de l'hôtel, on voyait encore, sur un
piédestal de marbre, une statue mutilée de la Pudeur.
Le hasard a de ces moqueries.--Qui sait si l'emplacement de notre Bourse
actuelle ne servira pas, dans les siècles à venir, à quelque monument
honnête?
Et tout cela était plein dès l'aube. Il n'y avait point alors d'agents
de change, mais les courtiers ne manquaient pas. L'art en enfance était
déjà l'art. On s'agitait, on se démenait, on vendait, on achetait, on
mentait, on volait:--on faisait des affaires.
Les fenêtres de madame la princesse de Gonzague qui donnaient sur le
jardin étaient fermées et leurs contrevents épais--celles du prince, au
contraire, n'avaient que leurs rideaux de lampas broché d'or.
Il ne faisait jour ni chez le prince, ni chez la princesse.
M. de Peyrolles, qui avait son logement dans les combles, était encore au
lit, mais il ne dormait point. Il venait de compter son gain de la veille
et de l'ajouter au contenu d'une cassette de taille très-respectable qui
était à son chevet. Il était riche, ce fidèle M. de Peyrolles; il était
avare ou plutôt avide, car s'il aimait l'argent passionnément c'était
pour les bonnes choses que l'argent procure.
Nous n'en sommes plus à dire qu'il n'avait aucune espèce de préjugé. Il
prenait de toutes mains et comptait bien être un fort grand seigneur
dans ses vieux jours.
C'était le Dubois de Gonzague. Le Dubois du régent voulait être
cardinal. Nous ne savons quelle était l'ambition de ce discret M. de
Peyrolles, mais les Anglais avaient inventé déjà ce titre «milord
Million.»
Peyrolles voulait être tout simplement monseigneur Million.
Gauthier Gendry était en train de lui faire son rapport.--Gauthier
Gendry lui racontait comme quoi ces deux pauvres conscrits, Oriol et
Montaubert, avaient porté le cadavre jusqu'à l'arche Marion où ils
l'avaient précipité dans le fleuve.
Peyrolles bénéficiait de moitié sur le payement des coquins employés par
son maître. Il solda Gauthier Gendry et le congédia, mais celui-ci dit
avant de partir:
--Les bons vivants deviennent rares. Vous avez là, sous votre croisée,
un ancien soldat de ma compagnie qui pourrait donner, à l'occasion, un
honnête coup de main.
--Tu l'appelles?
--La Baleine... Il est fort et stupide comme un boeuf.
--Engage-le, répondit Peyrolles;--ceci par prudence, car j'espère bien
que nous en avons fini avec toutes ces violences.
--Moi, dit Gauthier Gendry,--j'espère bien le contraire... Je vais
engager la Baleine.
Il descendit au jardin où la Baleine était dans l'exercice de ses
fonctions, essayant en vain de lutter contre la vogue croissante de son
heureux rival, Ésope II, dit Jonas.
Peyrolles se leva et se rendit chez son maître.
Il apprit avec étonnement que d'autres l'avaient devancé.
Le prince de Gonzague donnait en effet audience à nos deux amis
Cocardasse junior et frère Passepoil: tous deux en belle tenue, malgré
l'heure matinale, brossés de frais et ayant fait déjà leur tour à
l'office.
--Mes drôles! commença M. de Peyrolles dès qu'il les
aperçut,--qu'avez-vous fait hier, pendant la fête?
Passepoil haussa les épaules et Cocardasse tourna le dos.
--Autant il y a pour nous d'honneur et de bonheur, dit ce Gascon
éloquent,--à servir un illustre patron tel que vous, monseigneur, autant
il est pénible d'avoir affaire à monsieur..... Pas vrai, ma caillou?
--Mon ami, répondit Passepoil,--a lu dans mon coeur.
--Vous m'avez entendu, fit Gonzague qui avait l'air exténué,--il faut
que vous ayez des nouvelles ce matin même... des nouvelles certaines...
des preuves palpables... je veux savoir s'il est vivant ou mort!
Cocardasse et Passepoil saluèrent de cette ample et belle façon qui
faisait d'eux les coupe-jarrets les plus distingués de l'Europe.--Ils
passèrent roides devant M. de Peyrolles et sortirent.
--M'est-il permis de vous demander, monseigneur, dit Peyrolles déjà tout
blême,--de qui vous parliez ainsi: vivant ou mort?
--Je parlais du chevalier de Lagardère, répliqua Gonzague qui remit sa
tête fatiguée sur l'oreiller.