--Osez donc dire, repartit violemment la princesse de Gonzague,--que

vous n'avez pas fait ce rêve insensé!...

Il y eut un long silence. La princesse défiait Henri du regard. Celui-ci

changea par deux fois de couleur.

Puis il reprit d'une voix profonde et grave:

--Je ne suis qu'un pauvre gentilhomme... Suis-je un gentilhomme?... Je

n'ai pas de nom... mon nom me vient des murailles ruinées où j'abritais

mes nuits d'enfant abandonné... hier, j'étais un proscrit... et pourtant

vous avez dit vrai, madame, j'ai fait ce rêve... non point un rêve

insensé... J'ai fait un rêve radieux et divin... ce que je vous avoue

aujourd'hui, madame, était, hier encore, un mystère pour moi... Je

m'ignorais moi-même...

La princesse sourit avec ironie.

--Je vous le jure, madame, continua Lagardère,--sur mon honneur et sur

mon amour!

Il prononça ce dernier mot avec force.

La princesse lui jeta un regard de haine.

--Hier encore, poursuivit-il,--Dieu m'est témoin que je n'avais qu'une

seule pensée: Rendre à la veuve de Nevers le dépôt sacré qui m'était

confié... Je dis la vérité, madame, et peu m'importe d'être cru, car je

suis le maître de la situation et le souverain juge de la destinée de

votre fille... Dans ces jours de fatigue et de lutte, avais-je eu le

loisir d'interroger mon âme?... J'étais heureux de mes seuls efforts, et

mon dévouement avait son prix en lui-même?... Quand je suis parti de

Madrid pour venir vers vous, je n'ai ressenti aucune tristesse... Il me

semblait que la mère d'Aurore devait ouvrir ses bras à ma vue et me

serrer, tout poudreux encore du voyage, sur son coeur ivre de joie!...

Mais le long de la route, à mesure que l'heure de la séparation

approchait, j'ai senti en moi comme une plaie qui s'ouvrait, qui

grandissait et qui s'envenimait... Ma bouche essayait encore de

prononcer ce mot: Ma fille... ma bouche mentait: Aurore n'est plus ma

fille!... je la regardais et j'avais des larmes dans les yeux... Elle me

souriait, madame... hélas! pauvre sainte, à son insu et malgré elle,

autrement qu'on ne sourit à son père!

La princesse agita son éventail et murmura entre ses dents serrées:

--Votre rôle est de me dire qu'elle vous aime!

--Si je ne l'espérais pas, repartit Lagardère avec feu,--je voudrais

mourir à l'instant même!

Madame de Gonzague se laissa choir sur un des bancs qui bordaient la

charmille.

Sa poitrine agitée se soulevait par soubresauts.

En ce moment, ses oreilles se fermaient d'elles-mêmes à la persuasion.

Il n'y avait en elle que courroux et rancune.--Lagardère était le

ravisseur de sa fille!

Lagardère agissait comme ces mendiants d'Espagne qui pleurent des

patenôtres, l'escopette au poing.--Lagardère voulait lui vendre sa

fille!

Sa colère était d'autant plus grande, qu'elle n'osait point l'exprimer.

Ces mendiants à escopette, il faut prendre garde de les blesser, alors

même qu'on leur jette sa bourse!

Ce Lagardère,--cet aventurier,--semblait ne vouloir point faire marché à

prix d'or.

Elle demanda:

--Aurore sait-elle le nom de sa famille?

--Elle se croit une pauvre fille abandonnée et par moi recueillie,

répliqua Henri sans hésiter.

Et comme la princesse relevait involontairement la tête.

--Cela vous donne espoir, madame, s'interrompit-il,--vous respirez plus

à l'aise... quand elle saura quelle distance nous sépare tous les deux.

--Le saura-t-elle seulement?... fit madame de Gonzague avec défiance.

--Elle le saura, madame... Si je la veux libre de son côté, pensez-vous

que ce soit pour l'enchaîner du mien?... Dites-moi, la main sur votre

conscience: Par la mémoire de Nevers, ma fille vivra près de moi, en

toute liberté et sûreté... Dites-moi cela, et je vous la rends!...

La princesse était loin de s'attendre à cette conclusion, et cependant

elle ne fut point désarmée. Elle crut à quelque stratagème nouveau: elle

voulut opposer la ruse à la ruse.

Sa fille était au pouvoir de cet homme. Ce qu'il fallait, c'était ravoir

sa fille.

--J'attends, dit Lagardère voyant qu'elle hésitait.

La princesse lui tendit la main tout à coup. Il fit un geste de

surprise.

--Prenez, dit-elle, et pardonnez à une pauvre femme qui n'a jamais vu

autour d'elle que des ennemis et des pervers. Si je me suis trompée,

monsieur de Lagardère, je vous ferai réparation à deux genoux...

--Madame...

--Je l'avoue, je vous dois beaucoup... Ce n'était pas ainsi que nous

devions nous revoir, monsieur de Lagardère... Peut-être avez-vous eu

tort de me parler comme vous l'avez fait... Peut-être, de mon côté,

ai-je montré trop d'orgueil... Je sais que j'ai de l'orgueil... J'aurais

dû vous dire tout de suite que les paroles prononcées par moi devant le

conseil de famille étaient à l'adresse de M. de Gonzague et provoquées

par l'esprit même de cette jeune fille qu'on me donnait pour

mademoiselle de Nevers. Je me suis irritée trop vite... Mais la

souffrance aigrit, vous le savez bien... Et moi, j'ai tant souffert!...

Lagardère se tenait debout et incliné devant elle, dans une respectueuse

attitude.

--Et puis, poursuivit-elle avec un mélancolique sourire,--car toute

femme est comédienne supérieurement,--je suis jalouse de vous, ne le

devinez-vous point?... Cela porte à la colère... Je suis jalouse de vous

qui m'avez tout pris: sa tendresse, ses petits cris d'enfant, ses

premières larmes et son premier sourire... Oh! oui, je suis jalouse!...

Dix-huit ans de sa chère vie que j'ai perdus!... et vous me disputez ce

qui me reste... Voulez-vous me pardonner?

--Je suis heureux... bien heureux de vous entendre parler ainsi, madame!

--M'avez-vous donc cru un coeur de marbre?... Que je la voie

seulement!... Je suis votre obligée, monsieur de Lagardère... Je suis

votre amie... je m'engage à ne jamais l'oublier...

--Je ne suis rien, madame... Il ne s'agit pas de moi...

--Ma fille! s'écria la princesse en se levant; rendez-moi ma fille... Je

promets tout, sur mon honneur et sur le nom de Nevers.

Une nuance de tristesse plus sombre couvrit le front de Lagardère.

--Vous avez promis, madame, dit-il; votre fille est à vous... Je ne vous

demande désormais que le temps de l'avertir et de la préparer... C'est

une âme tendre qu'une émotion trop forte pourrait briser...

--Vous faut-il longtemps pour préparer ma fille?

--Je vous demande une heure.

--Elle est donc bien près d'ici?

--Elle est en lieu sûr, madame.

--Et ne puis-je du moins savoir...?

--Ma retraite? A quoi bon? Dans une heure, ce ne sera plus celle

d'Aurore de Nevers.

--Faites donc à votre volonté, dit la princesse. Au revoir, monsieur de

Lagardère... Nous nous séparons amis?

--Je n'ai jamais cessé d'être le vôtre, madame.

--Moi, je sens que je vous aimerai... Au revoir... et... espérez!

Lagardère se précipita sur sa main qu'il baisa avec effusion.

--Je suis à vous, madame, dit-il, corps et âme, à vous!

--Où vous retrouverai-je? demanda-t-elle.

--Au rond-point de Diane, dans une heure.

Elle s'éloigna.

Dès qu'elle eut franchi la charmille, son sourire tomba; elle se mit à

courir au travers du jardin.

--J'aurai ma fille, s'écria-t elle, folle qu'elle était; je l'aurai!...

Jamais, jamais, elle ne reverra cet homme!

Elle se dirigea vers le pavillon du régent.

Lagardère aussi était fou, fou de joie, de reconnaissance et de

tendresse.

--Espérez!... se disait-il; j'ai bien entendu... Elle a dit: espérez...

Oh! comme je me trompais sur cette femme!... sur cette sainte!... Elle a

dit: espérez... Est-ce que je lui demandais tant que cela... moi qui lui

marchandais son bonheur... moi qui me défiais d'elle... moi qui croyais

qu'elle n'aimait pas assez sa fille... Oh! comme je vais l'aimer!... et

quelle joie, quand je vais mettre sa fille dans ses bras!

Il redescendit la charmille pour gagner la pièce d'eau qui n'avait plus

d'illuminations, et autour de laquelle la solitude régnait.

Malgré sa fièvre d'allégresse, il ne négligea point de prendre ses

précautions pour n'être point suivi. Deux ou trois fois, il s'engagea

dans des allées détournées; puis, revenant sur ses pas en courant, il

gagna tout d'un trait la loge de maître le Bréant.

Avant d'entrer, il s'arrêta et jeta à la ronde son regard perçant.

Personne ne l'avait suivi. Tous les massifs voisins étaient déserts.

Il crut entendre seulement un bruit de pas vers la tente indienne, qui

était tout près de là.

Les pas s'éloignaient rapidement. Le moment était propice. Lagardère

introduisit la clef dans la serrure de la loge, ouvrit la porte et

entra.

Il ne vit point d'abord mademoiselle de Nevers. Il l'appela et n'eut pas

de réponse.

Mais bientôt, à la lueur d'une girandole voisine qui éclairait

l'intérieur de la loge, il aperçut Aurore, penchée à une fenêtre, et qui

semblait écouter.

Il l'appela.

Aurore quitta aussitôt la fenêtre et s'élança vers lui.

--Quelle est donc cette femme? s'écria-t-elle.

--Quelle femme? demanda Lagardère étonné.

--Celle qui était tout à l'heure avec vous?

--Comment savez-vous cela, Aurore?

--Cette femme est votre ennemie, Henri, n'est-ce pas? votre ennemie

mortelle?

Lagardère se prit à sourire.

--Pourquoi pensez-vous qu'elle soit mon ennemie, Aurore? demanda-t-il.

--Vous souriez, Henri? Je me suis trompée, tant mieux!... Laissons cela,

et dites-moi bien vite pourquoi je suis restée prisonnière au milieu de

cette fête? Aviez-vous honte de moi? n'étais-je pas assez belle?

La coquette entr'ouvrait son domino dont le capuchon retombait déjà sur

ses épaules, montrant à découvert son délicieux visage.

--Pas assez belle! s'écria Lagardère; vous, Aurore!

C'était de l'admiration; mais, il faut bien l'avouer, c'était une

admiration un peu distraite.

--Comme vous dites cela! murmura la jeune fille tristement. Henri, vous

me cachez quelque chose... Vous paraissez affligé... préoccupé... Hier,

vous m'aviez promis que ce serait mon dernier jour d'ignorance... Je ne

sais rien pourtant de plus qu'hier.

Lagardère la regardait en face et semblait rêver.

--Mais je ne me plains pas, reprit-elle en souriant; vous voilà!... je

ne me souviens plus d'avoir si longtemps attendu... Je suis heureuse...

Vous allez enfin me montrer le bal...

--Le bal est achevé, dit Lagardère.

--C'est vrai... On n'entend plus ces joyeux accords qui venaient

jusqu'ici railler la pauvre recluse... Voilà du temps déjà que je n'ai

vu passer personne dans les sentiers voisins... excepté cette femme...

--Aurore, interrompit Lagardère avec gravité, je vous prie de me dire

pourquoi vous avez pensé que cette femme était mon ennemie.

--Voilà que vous m'effrayez! s'écria la jeune fille; est-ce que ce

serait vrai?

--Répondez, Aurore... Était-elle seule quand elle a passé près d'ici?

--Non... Elle était avec un gentilhomme en riche et brillant costume...

Il portait un cordon bleu passé en sautoir...

--Elle n'a point prononcé son nom?

--Elle a prononcé le vôtre... C'est pour cela que l'idée m'est venue de

vous demander si elle ne vous quittait point, par hasard.

--Avez-vous entendu ce qu'elle disait?

--Quelques paroles seulement... Elle était en colère et comme folle...

Monseigneur, disait-elle...

--Monseigneur! répéta Lagardère.

--Si Votre Altesse Royale ne vient pas à mon secours...

--Mais c'était le régent! fit Lagardère qui tressaillit.

Aurore frappa ses belles petites mains l'une contre l'autre avec une

joie d'enfant.

--Le régent! s'écria-t-elle; j'ai vu le régent!

--Si Votre Altesse Royale ne vient pas à mon secours, reprit Lagardère;

après?...

--Après, je n'ai plus rien entendu.

--Est-ce après qu'elle a prononcé mon nom?

--C'est avant... J'étais à la fenêtre... J'ai cru entendre... Mais c'est

que je crois reconnaître partout votre nom, Henri... Elle était bien

loin encore... En se rapprochant, elle disait: La force! il n'y a que la

force pour réduire cette indomptable volonté!

--Ah! fit Lagardère qui laissa tomber ses bras le long de son corps,

elle a dit cela?

--Oui, elle a dit cela.

--Tu l'as entendu?

--Oui! Mais comme vous êtes pâle, Henri; comme votre regard brûle!

Henri était pâle, en effet, et son regard brûlait.

On lui aurait mis la pointe d'un poignard dans le coeur qu'il n'aurait

pas souffert davantage.

Le rouge lui vint au front tout à coup.

--La violence! fit-il en contenant sa voix qui voulait éclater; la

violence après la ruse! égoïsme profond! perversité du coeur!...

Rendre le bien pour le mal, cela est d'un saint ou d'un ange! Mal pour

mal, bien pour bien, voilà l'équité humaine... Mais rendre le mal pour

le bien, par le nom du Christ! cela est odieux et infâme... Cette

pensée-là ne peut venir que de l'enfer... Elle me trompait... Je

comprends tout... On va essayer de m'accabler sous le nombre... On va

nous séparer...

--Nous séparer! répéta Aurore, bondissant sur place à ce mot comme un

jeune lévrier; qui?... cette femme!

L'expression de ses traits était en ce moment si étrange, que la jeune

fille recula épouvantée.

--Au nom du ciel! s'écria-t-elle, qu'y a-t-il?

Elle revint vers Henri qui avait mis sa tête entre ses mains, et elle

voulut lui jeter les bras autour du cou.

Il la repoussa avec une sorte d'effroi.

--Laissez-moi! laissez-moi! dit-il; cela est horrible!... Il y a une

malédiction autour de nous, une malédiction sur nous.

Les larmes vinrent aux yeux d'Aurore.

--Vous ne m'aimez plus, Henri, balbutia-t-elle.

Il la regarda encore. Il avait l'air d'un fou.

Il se tordit les bras et un éclat de rire douloureux souleva sa

poitrine.

--Ah! fit-il, chancelant comme un homme ivre, car son intelligence et sa

force fléchissaient à la fois,--je ne sais pas... sur l'honneur, je ne

sais plus!... Qu'y a-t-il dans mon coeur?... La nuit... le vide!...

Mon amour... mon devoir... lequel des deux, conscience!

Il se laissa choir sur un siége, murmurant de ce ton plaintif des

innocents, privés de raison:

--Conscience! conscience! lequel des deux?... mon devoir... mon

amour?... ma mort ou ma vie?... Elle a des droits, cette femme!... Et

moi!... moi, n'en ai je pas aussi!

Aurore n'entendait point ces paroles qui tombaient, inarticulées, de la

bouche de son ami.

Mais elle voyait sa détresse, et son coeur se brisait.

--Henri! Henri!... dit-elle en s'agenouillant devant lui.

--Ils ne s'achètent pas, ces droits sacrés! reprenait Lagardère en qui

l'affaissement succédait à la fièvre; ils ne s'achètent pas... même au

prix de la vie!... J'ai donné ma vie: c'est vrai!... Que me doit-on pour

cela? Rien!

--Au nom de Dieu! Henri! mon Henri! calmez-vous!... expliquez-vous.

--Rien!... et l'ai-je fait pour qu'on me doive quelque chose?... Et si

je l'ai fait pour qu'on me doive quelque chose, que vaut mon

dévouement?... Folie! folie!...

Aurore lui tenait les deux mains.

--Folie! reprit-il avec révolte; j'ai bâti sur le sable... un souffle de

vent a renversé le frêle édifice de mon espoir... mon rêve n'est plus!

Il ne sentait point la douce pression des doigts d'Aurore, il ne sentait

point ses larmes brûlantes qui roulaient sur sa main.

--Je suis venu ici, fit-il en s'essuyant le front, pourquoi?... avait-on

besoin de moi ici?... Que suis-je?... Cette femme n'a-t-elle pas eu

raison?... J'ai parlé haut... j'ai parlé comme un insensé... Qui me dit

que vous seriez heureuse? s'interrompit-il en relevant sur Aurore son

regard égaré. Vous pleurez...

--Je pleure de vous voir ainsi, Henri, balbutia la pauvre enfant.

--Plus tard, si je vous voyais pleurer, je mourrais...

--Pourquoi me verriez-vous pleurer?

--Le sais-je? Aurore, Aurore! Sait-on jamais le coeur des femmes?...

sais-je seulement, moi, si vous m'aimez...

--Si je vous aime!... s'écria la jeune fille avec une ardente

expansion.

Henri la contemplait avidement.

--Vous me demandez si je vous aime! répéta Aurore, vous, Henri!...

Lagardère lui mit la main sur la bouche.--Elle la baisa.--Il la retira

comme si la flamme l'eût touchée.

--Pardonnez moi, reprit-il; je suis bouleversé... Et pourtant, il faut

bien que je sache... Vous ne vous connaissez pas vous-même, Aurore... Il

faut que je sache!... Ecoutez bien!... réfléchissez bien... nous tenons

ici le bonheur ou le malheur de toute notre vie... Répondez, je vous en

supplie, avec votre conscience, avec votre coeur.

--Je vous répondrai comme à mon père! dit Aurore.

Il devint livide et ferma les yeux.

--Pas ce nom-là!... balbutia-t-il d'une voix si faible, qu'Aurore aurait

eu peine à l'entendre,--jamais ce nom-là!... Mon Dieu! reprit-il après

un silence et en relevant ses yeux humides, c'est le seul que je lui aie

appris!... Qui voit-elle en moi, sinon son père?...

--Oh!... Henri!... voulut dire Aurore, que sa rougeur subite faisait

plus charmante.

--Quand j'étais enfant, pensa tout haut Lagardère, les hommes de trente

ans me semblaient des vieillards!...

Sa voix était tremblante et douce lorsqu'il poursuivit:

--Quel âge croyez-vous que j'aie, Aurore?

--Que m'importe votre âge, Henri!

--Je veux connaître votre pensée... quel âge?

Il était en vérité comme un coupable qui attend son arrêt.

L'amour, cette terrible et puissante passion, a d'étranges enfantillages.

Aurore baissa les yeux, son sein battit.

Pour la première fois, Lagardère vit sa pudeur éveillée et la porte du

ciel sembla s'ouvrir pour lui.

--Je ne sais pas votre âge, Henri, dit-elle, mais ce nom que je vous

donnais tout à l'heure... ce nom de père... ai-je pu jamais le prononcer

sans sourire?

--Pourquoi non, ma fille?... je pourrais être votre père...

--Moi, je ne pourrais pas être votre fille, Henri!

L'ambroisie qui enivrait les dieux immortels, était vinaigre et fiel

auprès des enchantements de cette voix.

Et pourtant Lagardère reprit, voulant boire son bonheur jusqu'à la

dernière goutte:

--J'étais plus âgé que vous ne l'êtes maintenant quand vous vîntes au

monde, Aurore... j'étais un homme déjà.

--C'est vrai, répondit-elle, puisque vous avez pu tenir mon berceau

d'une main et votre épée de l'autre...

--Aurore, mon enfant bien-aimée!... ne me regardez pas au travers de

votre reconnaissance... voyez moi tel que je suis...

Elle appuya ses deux belles mains tremblantes sur ses épaules et se prit

à le contempler longuement.

--Je ne sais rien au monde, prononça-t-elle ensuite,--le sourire aux

lèvres et les paupières demi-voilées,--rien de meilleur, rien de plus

noble, rien de si beau que vous!

IX

--Où finit la fête.--

C'était vrai, surtout en ce moment où le bonheur mettait au front de

Lagardère sa rayonnante couronne. Lagardère était jeune comme Aurore

elle-même, beau comme elle était belle.

Et si vous l'aviez vue, la vierge amoureuse, cachant l'ardeur pudique de

son regard derrière la frange soyeuse de ses longs cils baissés, le sein

palpitant, le sourire ému aux lèvres! si vous l'aviez vue! L'amour

chaste et grand, la sainte tendresse qui doit mettre deux existences en

une seule, marier étroitement deux âmes, l'amour, ce cantique sublime

que Dieu, dans sa bonté, laisse entendre à la terre, l'enivrante manne

qu'apporte la rosée du ciel; l'amour sait embellir la laideur elle-même,

l'amour met à la beauté une auréole divine!

Lagardère pressa contre son coeur sa fiancée frémissante.

Il y eut un long silence; leurs lèvres ne se touchaient point.

--Merci! merci! murmura-t-il.

Leurs yeux se parlaient.

--Dis-moi, reprit Lagardère, dis-moi, Aurore... avec moi... as-tu

toujours été heureuse?

--Oui..., bien heureuse, répondit la jeune fille...

--Et pourtant, Aurore,... aujourd'hui, tu as pleuré!

--Vous savez cela, Henri?

--Je sais tout ce qui te regarde... Pourquoi pleurais-tu?

--Pourquoi pleurent les jeunes filles? dit Aurore voulant éluder la

question.

--Tu n'es pas comme les autres, toi... Quand tu pleures... Je t'en prie,

pourquoi pleurais-tu?

--De votre absence, Henri... Je vous vois bien rarement... Et aussi de

cette pensée...

Elle hésita; son regard se détourna.

--Quelle pensée? demanda Lagardère.

--Je suis une folle, Henri, balbutia la jeune fille toute confuse. La

pensée qu'il y a des femmes bien belles dans ce Paris... que toutes les

femmes doivent avoir envie de vous plaire... et que peut-être...

--Peut-être...? répéta Lagardère, acharné à sa coupe de nectar.

--Que peut-être vous aimez une autre que moi.

Elle cacha son front rougissant dans le sein de Lagardère.

--Dieu me donnerait-il donc cette félicité! murmura celui-ci en extase;

faut-il croire?

--Il faut croire que je t'aime! dit Aurore étouffant sur la poitrine de

son amant le son de sa propre voix qui l'effrayait.

--Tu m'aimes!... toi!... Aurore!... sens-tu mon coeur battre?... Oh!

s'il était vrai?... Mais le sais-tu bien toi-même, Aurore, fille

chérie?... connais-tu ton coeur?

--Il parle... je l'écoute...

--Hier, tu étais un enfant.

--Aujourd'hui, je suis une femme... Henri, Henri, je t'aime!

Lagardère appuya ses deux mains contre sa poitrine.

--Et toi? reprit Aurore.

Il ne put que balbutier, la voix tremblante, les paupières humides:

--Oh! je suis heureux!... je suis heureux!

Puis un nuage vint encore à son front. Voyant ce nuage, la mutine frappa

du pied et dit:

--Qu'est-ce encore?

--Si jamais tu avais des regrets..., prononça tout bas Henri, qui baisa

ses cheveux.

--Quels regrets puis-je avoir si tu restes près de moi?

--Écoute... j'ai voulu soulever pour toi, cette nuit, un coin du rideau

qui te cachait les splendeurs du monde... Tu as entrevu la cour, le

luxe, la lumière... Tu as entendu les voix de la fête... Que penses-tu

de la cour...?

--La cour est belle, répondit Aurore; mais je n'ai pas tout vu, n'est-ce

pas?

--Te sens-tu faite pour cette vie?... Ton regard brille... Tu aimerais

le monde!

--Avec toi, oui.

--Et sans moi?

--Rien sans toi.

Lagardère pressa ses mains réunies contre ses lèvres.

--As-tu vu, reprit-il encore pourtant, ces femmes qui passaient

souriantes?...

--Elles semblaient heureuses, interrompit Aurore, et bien belles!

--Elles sont heureuses, en effet, ces femmes... Elles ont des châteaux

et des hôtels...

--Quand tu es dans notre maison, Henri, je l'aime mieux qu'un palais...

--Elles ont des amis...

--Ne t'ai-je pas?

--Elles ont une famille.

--Ma famille, c'est toi!

Aurore faisait toutes ces réponses sans hésiter, avec son franc sourire

aux lèvres. C'était son coeur qui parlait.

Mais Lagardère voulait l'épreuve complète. Il fit appel à tout son

courage et reprit après un silence:

--Elles ont... une mère!

Aurore pâlit. Elle n'avait plus de sourire. Une larme perla entre ses

paupières demi-closes. Lagardère lâcha ses mains, qui se joignirent sur

sa poitrine.

--Une mère! répéta-t-elle les yeux au ciel. Je suis souvent en compagnie

de ma mère... Après vous, Henri, c'est à ma mère que je pense le plus

souvent...

Ses beaux yeux semblaient prier ardemment.

--Si je l'avais, ma mère, ici, avec vous, Henri, poursuivit-elle; si je

l'entendais vous appeler: Mon fils... Oh! que seraient de plus les joies

du paradis!... Mais, se reprit-elle après une courte pause, s'il me

fallait choisir entre ma mère et vous...

Son sein agité tressaillait. Son charmant visage exprimait une

mélancolie profonde. Lagardère attendait, anxieux, haletant.

--C'est mal, peut-être, ce que je vais dire, prononça-t-elle avec

effort; je le dis parce que je le pense... S'il me fallait choisir entre

ma mère et vous...

Elle n'acheva pas, mais elle tomba brisée entre les bras d'Henri et

s'écria la voix pleine de sanglots:

--Je t'aime! oh! je t'aime! je t'aime!

Lagardère se redressa. D'une main, il la soutenait faible contre sa

poitrine, de l'autre, il semblait prendre le ciel à témoin.

--Dieu qui nous voit, s'écria-t-il avec exaltation, Dieu qui nous

entends et qui nous juges, tu me la donnes: je la prends et je jure

qu'elle sera heureuse!

Aurore ouvrit les yeux et montra ses dents blanches en un pâle sourire.

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 4 · 第 5 / 8 段