courtisan, excepté Chaverny, et vint rendre ses devoirs.
--Enfin, on vous trouve, monsieur mon cousin! dit Navailles; nous étions
inquiets.
--Sans ce cher prince, point de fête! s'écria Oriol.
--Ah çà! cousin, fit Chaverny sérieusement, sais-tu ce qui se passe?
--Il se passe bien des choses, répliqua Gonzague.
--En d'autres termes, reprit Chaverny, t'a-t-on fait rapport de ce qui a
eu lieu ici même tout à l'heure.
--J'en ai rendu compte à monseigneur, dit Peyrolles.
--A-t-il parlé de l'homme au sabre? demanda Nocé.
--Nous rirons plus tard, dit Chaverny; la faveur du régent est mon
dernier patrimoine, et je ne l'ai que de seconde main... je tiens à ce
que mon illustre cousin reste bien en cour... s'il pouvait aider le
régent dans ses recherches.
--Nous sommes à la disposition du prince, dirent les roués.
--D'ailleurs, poursuivit Chaverny, cette affaire de Nevers, qui revient
sur l'eau après tant d'années, m'intéresse comme le plus bizarre de
tous les romans... Voyons, cousin, as-tu quelques soupçons?...
--Non, répondit Gonzague.
--Rien qui te puisse mettre sur la voie?...
--Si fait, interrompit le prince, comme si une idée le frappait; il y a
un homme...
--Quel homme?
--Vous êtes trop jeunes, vous ne l'avez pas connu.
--Son nom?
--Cet homme-là, pensait tout haut Gonzague, pourrait bien dire quelle
main a frappé mon pauvre Philippe de Nevers!
--Son nom! répétèrent plusieurs voix.
--Le chevalier Henri de Lagardère.
--Il est ici! s'écria étourdiment Chaverny, alors c'est bien sûr notre
domino noir!
--Qu'est cela? demanda Gonzague avec vivacité, vous l'avez vu?
--Une sotte affaire... nous ne connaissons ce Lagardère ni d'Ève ni
d'Adam, cousin... mais si par hasard il était dans ce bal...
--S'il était dans ce bal, acheva le prince de Gonzague, je me chargerais
bien de montrer à Son Altesse Royale l'assassin de Philippe de Nevers.
--J'y suis! prononça derrière lui une voix grave et mâle.
Cette voix fit tressaillir Gonzague si violemment que Nocé fut obligé de
le soutenir.
Au son de cette voix, madame de Gonzague se leva toute droite, puis
resta immobile, la main sur son coeur qui battait à rompre sa
poitrine.
VII
--La charmille.--
Le prince de Gonzague fut un instant avant de se retourner. Ses
courtisans, à la vue de son trouble, restaient interdits et stupéfaits.
Chaverny fronça le sourcil.
--Est-ce cet homme qui s'appelle Lagardère? demanda-t-il en posant la
main sur la garde de son épée.
Gonzague se retourna enfin et répondit à voix basse:
--Oui, c'est lui.
La princesse écoutait et n'osait s'avancer. C'était cet homme-là qui
tenait son destin dans sa main.
Lagardère avait un costume complet de cour, en satin blanc brodé
d'argent. C'était bien toujours le beau Lagardère! c'était le beau
Lagardère plus que jamais. Sa taille, sans rien perdre de sa souplesse,
avait pris de l'ampleur et de la majesté. L'intelligence virile, la
noble volonté brillaient sur son visage: il y avait pour tempérer le feu
de son regard, je ne sais quelle tristesse, résignée et douce.
La souffrance est bonne aux grandes âmes: c'était une âme grande et qui
avait souffert.
Mais c'était un corps de bronze. Comme le vent, la pluie, la neige et la
tempête glissent sur le front dur des statues, le temps, la fatigue, la
douleur, la joie, la passion avaient glissé sur son front hautain sans y
laisser de traces.
Il était beau; il était jeune: cette nuance d'or bruni que le soleil des
Espagnes avait mis à ses joues allait bien à ses cheveux blonds. C'est
là l'opposition héroïque: molle chevelure faisant cadre aux traits
fièrement basanés d'un soldat!
Il y avait là des costumes aussi riches, aussi brillants que celui de
Lagardère: il n'y en avait point de porté pareillement: Lagardère avait
l'air d'un roi.
Lagardère ne répondit même pas au geste fanfaron du petit marquis de
Chaverny.
Il jeta un coup d'oeil rapide du côté de la princesse, comme pour lui
dire: Attendez-moi, puis il saisit le bras droit de Gonzague et
l'entraîna à l'écart.
Gonzague ne fit point de résistance.
Peyrolles dit à voix basse:
--Messieurs, tenez-vous prêts!
Il y eut des rapières dégainées. Madame de Gonzague vint se placer entre
le groupe formé par son mari, causant avec Lagardère et les roués.
Comme Lagardère ne parlait point, Gonzague lui demanda d'une voix
altérée:
--Monsieur, que me voulez-vous?
Ils étaient placés sous un lustre. Leurs deux visages s'éclairaient
également et vivement.
Ils étaient tous deux pâles et leurs regards se choquaient.
Au bout d'un instant, les yeux fatigués du prince de Gonzague battirent,
puis se baissèrent.
Il frappa du pied avec fureur et tâcha de dégager son bras en disant une
seconde fois:
--Monsieur, que me voulez-vous?
C'était une main d'acier qui le retenait.
Non-seulement il ne parvint pas à se dégager, mais on put voir quelque
chose d'étrange.
Lagardère, sans perdre sa contenance impassible, commença à lui serrer
la main. Le poignet de Gonzague broyé dans cet étau se contracta.
--Vous me faites mal, murmura-t-il, tandis que la sueur découlait déjà
de son front.
Henri garda le silence et serra plus fort.
La douleur arracha un cri étouffé à Gonzague. Ses doigts crispés se
détendirent malgré lui.
Les doigts de sa main droite.
Alors, Lagardère, toujours froid, toujours muet, lui arracha son gant.
--Souffrirons-nous cela, messieurs! s'écria Chaverny, qui fit un pas en
avant, l'épée haute.
--Dites à vos hommes de se tenir en repos! ordonna Lagardère.
M. de Gonzague se tourna vers ses affidés et dit:
--Messieurs, je vous prie, ne vous mêlez point de ceci.
Sa main était nue. Le doigt de Lagardère se posa sur une longue
cicatrice qu'il avait à la naissance du poignet.
--C'est moi qui vous ai fait ceci!... murmura-t-il avec une émotion
profonde.
--Oui, c'est vous! répliqua Gonzague dont les dents, malgré lui,
grinçaient; je m'en souviens! qu'avez-vous besoin de me le rappeler?
--C'est la première fois que nous nous voyons face à face, M. de
Gonzague, répondit Henri lentement, ce ne sera pas la dernière... Je ne
pouvais avoir que des soupçons; il me fallait une certitude... Vous êtes
l'assassin de Nevers!
Gonzague eut un cri convulsif.
--Je suis le prince de Gonzague, prononça-t-il en relevant la tête, j'ai
assez de millions pour acheter toute la justice qui reste sur la
terre... et le régent de France ne voit que par mes yeux... Vous n'avez
qu'une ressource contre moi, l'épée... Dégainez seulement: je vous en
défie!
Il glissa un regard du côté de ses gardes du corps.
--M. de Gonzague, repartit Lagardère, votre heure n'est pas sonnée... Je
choisirai mon lieu et mon temps... Je vous ai dit une fois: si vous ne
venez pas à Lagardère, Lagardère ira à vous... Vous n'êtes pas venu: me
voici!... Dieu est juste et Philippe de Nevers va être vengé!
Il lâcha le poignet de Gonzague qui recula aussitôt de plusieurs pas.
Lagardère en avait fini avec lui. Il se tourna du côté de la princesse
et la salua avec respect.
--Madame, dit-il, me voici à vos ordres.
La princesse s'élança vers son mari et lui dit à l'oreille:
--Si vous tentez quelque chose contre cet homme, monsieur, vous me
trouverez sur votre chemin!
Puis elle revint à Lagardère et lui offrit sa main.
Gonzague était assez fort pour dissimuler la rage qui lui faisait
bouillir le sang.
Il dit en rejoignant ses affidés:
--Messieurs, celui-là veut vous prendre tout d'un coup votre fortune et
votre avenir... mais celui-là est un fou et le sort nous le livre...
suivez-moi!
Il marcha droit au perron et se fit ouvrir la porte des appartements du
régent.
Le souper venait d'être annoncé au palais et sous la riche tente dressée
dans les cours. Le jardin se faisait désert. Il n'y avait plus personne
sous les massifs.
A peine apercevait-on encore quelques retardataires dans les grandes
allées. Parmi eux, nous eussions reconnu M. le baron de Barbanchois et
M. le baron de la Hunaudaye qui se hâtaient clopin-clopant en répétant:
--Où allons-nous, M. le baron, où allons-nous!
--Souper, leur répondit mademoiselle Cidalise qui passait au bras d'un
mousquetaire.
Lagardère et madame la princesse de Gonzague furent bientôt seuls dans
la charmille qui longeait le revers de la rue de Richelieu.
--Monsieur, dit la princesse dont l'émotion faisait trembler la voix, je
viens d'entendre votre nom... Après vingt ans écoulés, votre voix a
éveillé en moi un poignant souvenir... Ce fut vous... ce fut vous, j'en
suis sûre, qui reçûtes ma fille dans vos bras au château de Caylus.
--Ce fut moi, répondit Lagardère.
--Pourquoi me trompâtes-vous, en ce temps-là, monsieur?... Répondez avec
franchise, je vous en supplie.
--Parce que la bonté de Dieu m'inspira, madame... Mais ceci est une
longue histoire dont les détails vous seront rapportés plus tard... J'ai
défendu votre époux, j'ai eu sa dernière parole, j'ai sauvé votre
enfant... Vous en faut-il davantage pour croire en moi, madame?
La princesse le regarda.
--Dieu a mis la loyauté sur votre front, murmura-t-elle; mais je ne
sais rien... et j'ai été bien souvent trompée.
Lagardère était froid; ce langage le fit presque hostile.
--J'ai la preuve de la naissance de votre fille, madame, dit-il.
--Ces mots que vous avez prononcés... «J'y suis?...»
--Je les appris, madame, non point de la bouche de votre mari... mais de
la bouche des assassins.
--Vous les prononçâtes autrefois dans le fossé de Caylus.
--Et je donnai ainsi une seconde fois la vie à votre enfant, madame.
--Qui donc les a prononcés près de moi, ces mots, aujourd'hui même, dans
le grand salon de l'hôtel de Gonzague?
--Mon envoyé... un autre moi-même.
La princesse semblait chercher ses paroles.
Certes, entre ce sauveur et cette mère, l'entretien aurait dû n'être
qu'une longue et ardente effusion. Il s'engageait comme une de ces
luttes diplomatiques dont le dénoûment doit être une rupture mortelle.
Pourquoi? C'est qu'il y avait entre eux un trésor dont tous deux étaient
également jaloux.
C'est que le sauveur avait des droits, la mère aussi.
C'est que la mère, pauvre femme brisée par la douleur, et femme fière
que la solitude avait durcie, se défiait.
Et que le sauveur, en face de cette femme qui ne montrait point son
coeur, était pris également de terreur et de défiance.
--Madame, reprit-il froidement, avez-vous des doutes sur l'éducation de
votre fille?
--Non, répondit madame de Gonzague; quelque chose me dit que ma fille,
ma vraie fille, est réellement entre vos mains... Quel prix me
demandez-vous pour cet immense bienfait?... Ne craignez pas d'élever
trop haut vos prétentions, monsieur: je vous donnerais la moitié de ma
vie.
La mère se montrait, mais la recluse aussi. Elle blessait, à son insu.
Elle ne connaissait point le monde.
Lagardère retint une réplique amère et s'inclina sans mot dire.
--Où est ma fille? demanda la princesse.
--Il faut d'abord, madame, répondit Henri, que vous consentiez à
m'écouter...
--Je vous comprends, monsieur... mais je vous ai dit déjà...
--Non, madame, interrompit Henri sévèrement, vous ne me comprenez pas...
et la crainte me vient que vous n'ayez pas ce qu'il faut pour me
comprendre.
--Que voulez-vous dire?
--Votre fille n'est pas ici, madame.
--Elle est chez vous? s'écria la princesse avec un mouvement de hauteur.
Puis se reprenant:
--Cela est tout simple, dit-elle; vous avez veillé sur ma fille depuis
sa naissance... elle ne vous a jamais quitté...
--Jamais, madame.
--Il est donc naturel qu'elle soit chez vous... Sans doute vous aviez
des serviteurs...
--Quand votre fille eut douze ans, madame, je pris dans ma maison une
vieille et fidèle servante de votre premier mari, dame Françoise...
--Françoise Berrichon! s'écria la princesse avec vivacité.
Puis, prenant la main de Lagardère, elle ajouta:
--Monsieur, voilà qui est d'un gentilhomme, et je vous remercie!
Ces paroles serrèrent le coeur d'Henri comme une insulte. Madame de
Gonzague était préoccupée trop puissamment pour s'en apercevoir.
--Conduisez-moi vers ma fille, je suis prête à vous suivre.
--Moi, je ne suis pas prêt, madame, répliqua Lagardère.
La princesse dégagea son bras qui était sous le sien.
--Ah! fit-elle, reprise par toutes ses défiances à la fois.
Elle le regardait en face avec une sorte d'épouvante. Lagardère ajouta:
--Madame, il y a autour de nous de grands périls.
--Autour de ma fille?... Je suis là... je la défendrai.
--Vous?... fit Lagardère qui ne put empêcher sa voix d'éclater, vous,
madame?
Son regard étincela.
--Ne vous êtes-vous pas fait cette question, madame, reprit-il en
forçant ses yeux à se baisser, cette question si naturelle à une mère:
Pourquoi cet homme a-t-il tardé si longtemps à me ramener ma fille?
--Si, monsieur, je me la suis faite.
--Vous ne me l'avez point adressée, madame.
--Mon bonheur est entre vos mains, monsieur.
--Et vous avez peur de moi?
La princesse ne répondit point. Henri eut un sourire plein de tristesse.
--Si vous me l'eussiez adressée, cette question, madame, dit-il avec une
fermeté tempérée par une nuance de compassion, je vous aurais répondu
franchement... autant que me l'eussent permis le respect et la
courtoisie.
--Je vous l'adresse, répondez-moi... en mettant de côté, si vous voulez,
la courtoisie et le respect.
--Madame, dit Lagardère, si j'ai tardé pendant de si longues années à
vous ramener votre enfant, c'est qu'au fond de mon exil une nouvelle
m'arriva... une nouvelle étrange, à laquelle je ne voulais point croire
d'abord... une nouvelle incroyable en effet... La veuve de Nevers avait
changé de nom! la veuve de Nevers s'appelait la princesse de
Gonzague!...
Celle-ci baissa la tête et le rouge lui vint au visage.
--La veuve de Nevers! répéta Henri. Madame, quand j'eus pris mes
informations; quand je sus, à n'en pouvoir douter, que la nouvelle était
vraie, je me dis: la fille de Nevers aura-t-elle pour asile l'hôtel de
Gonzague?
--Monsieur!... voulut dire la princesse.
--Vous ignorez bien des choses, madame, interrompit Henri; vous ignorez
pourquoi la nouvelle de votre mariage révolta ma conscience comme s'il
se fût agi d'un sacrilége... vous ignorez pourquoi la présence à l'hôtel
de Gonzague de la fille de celui qui fut mon ami pendant une heure et
qui m'appela son frère à son dernier soupir, me semblerait un outrage à
la tombe, un blasphème odieux et impie...
--Et ne me l'apprendrez-vous point, monsieur? demanda la princesse dont
la prunelle s'alluma vaguement.
--Non madame... ce premier et dernier entretien sera court... il n'y
sera traité que des choses indispensables... Je vois d'avance avec
chagrin, mais avec résignation, que nous ne sommes point faits pour nous
entendre... Quand j'appris cette nouvelle, je me fis encore une autre
question... Connaissant mieux que vous la puissance des ennemis de votre
fille, je me demandai: Comment pourra-t-elle défendre son enfant, celle
qui n'a pas su se défendre elle-même?
La princesse se couvrit le visage de ses mains.
--Monsieur! monsieur! s'écria-t-elle d'une voix entrecoupée par les
sanglots, vous me brisez le coeur!
--A Dieu ne plaise que ce fût mon intention, madame.
--Vous ne savez pas quel homme était mon père!... vous ne savez pas les
tortures de mon isolement!... la contrainte employée!... les menaces...
Lagardère s'inclina profondément.
--Madame, dit-il d'un ton de sincère respect, je sais de quel saint
amour vous chérissiez M. le duc de Nevers... Le hasard qui mit entre mes
mains le berceau de votre fille me fit entrer malgré moi dans les
secrets d'une belle âme... vous l'aimiez ardemment, profondément, je le
sais... cela me donne raison, madame... car vous êtes une noble femme...
car vous étiez une épouse fidèle et courageuse... et cependant, vous
avez cédé à la violence!...
--Pour faire constater mon premier mariage et la naissance de ma fille!
--La loi française n'admet point ce moyen tardif... les vraies preuves
de votre mariage et de la naissance d'Aurore, c'est moi qui les ai...
--Vous me les donnerez! s'écria la princesse.
--Oui, madame. Vous avez, disais-je, malgré votre fermeté, malgré les
souvenirs si récents d'un bonheur perdu, cédé à la violence... Eh
bien!... la violence employée contre la mère ne pouvait-elle pas, ne
peut-elle pas être renouvelée vis-à-vis de la fille?... n'avais-je
pas... n'ai-je pas encore le droit de préférer ma protection à toute
autre, moi qui n'ai jamais plié devant la force! moi qui, tout jeune,
avais l'épée pour jouet! moi qui dis à la violence: Sois la bienvenue!
tu es mon élément!
La princesse fut quelques secondes avant de répondre. Elle le regardait
avec un véritable effroi.
--Est-ce que j'ai deviné?... prononça-t-elle enfin à voix basse, est-ce
que vous allez me refuser ma fille?
--Non, madame, je ne vous refuserai point votre fille... j'ai fait
quatre cents lieues et j'ai risqué ma tête rien que pour vous la
ramener... mais j'ai ma tâche tracée... voilà dix-huit ans que je
défends votre fille... sa vie m'appartient dix fois, car je l'ai dix
fois sauvée...
--Monsieur! monsieur! s'écria la pauvre mère; sais-je s'il faut vous
adorer ou vous haïr? mon coeur s'élance vers vous et vous le
repoussez... vous avez sauvé la vie de mon enfant!... vous l'avez
défendue...
--Et je la défendrai encore, madame! interrompit froidement Henri.
--Même contre sa mère? dit la princesse qui se redressa.
--Peut-être, fit Henri, cela dépend!
Un éclair de ressentiment jaillit des yeux de madame de Gonzague.
--Vous jouez avec ma détresse! murmura-t-elle, expliquez-vous, je ne
vous comprends pas.
--Je suis venu pour m'expliquer, madame... et j'ai hâte que
l'explication soit achevée... Veuillez donc me prêter attention... Je ne
sais pas comment vous me jugez: je crois que vous me jugez mal... ainsi
peut-on, dans certains cas, esquiver par la colère les corvées de la
reconnaissance. Avec moi, madame? on n'esquive rien. Ma ligne est tracée
d'avance; je la suis: tant pis pour les obstacles... Il faut compter
avec moi de plus d'une manière. J'ai mes droits de tuteur...
--De tuteur! se récria la princesse.
--Quel autre nom donner à l'homme qui, pour accomplir la prière d'un
mourant, brise sa propre vie et se donne tout entier à autrui?... C'est
trop peu, n'est-ce pas, madame, que ce titre de tuteur! c'est pour cela
que vous avez protesté!... ou bien votre trouble vous aveugle et vous
n'avez pas senti que mon serment accompli avec religion et dix-huit
années de protection incessante m'ont fait une autorité qui est l'égale
de la vôtre.
--Oh!... protesta encore madame de Gonzague, l'égale...
--Qui est supérieure à la vôtre! acheva Lagardère en élevant la voix;
car l'autorité solennellement déléguée par le père mourant suffit pour
compenser votre autorité de mère... et j'ai de plus l'autorité payée au
prix d'un tiers de mon existence... Ceci, madame, ne me donne qu'un
droit: veiller avec plus de soin, avec plus de tendresse, avec plus de
sollicitude sur l'orpheline. Je prétends user de ce droit, vis-à-vis de
sa mère elle-même.
--Avez-vous donc défiance de moi? murmura la princesse.
--Vous avez dit ce matin, madame... j'étais là caché dans la foule, je
l'ai entendu... vous avez dit: «Ma fille n'eût-elle oublié qu'un seul
instant la fierté de sa race, je voilerais mon visage et je dirais:
Nevers est mort tout entier.
--Dois-je craindre...? voulut interrompre la princesse en fronçant le
sourcil.
--Vous ne devez rien craindre, madame! la fille de Nevers est restée
sous ma garde, pure comme les anges du ciel!...
--Eh bien! monsieur, en ce cas...
--Eh bien! madame, si vous ne devez rien craindre, moi, je dois avoir
peur.
La princesse se mordit la lèvre. On pouvait voir qu'elle ne contiendrait
pas longtemps désormais sa colère.
Lagardère reprit:
--J'arrivais confiant, heureux, plein d'espérance... cette parole m'a
glacé le coeur, madame... sans cette parole, votre fille serait déjà
dans vos bras...
Quoi! s'interrompit-il avec une chaleur nouvelle, cette pensée venir la
première de toutes!... avant même d'avoir vu votre fille, votre unique
enfant, l'orgueil parlant déjà en vous plus haut que l'amour!... La
grande dame qui me montre son écusson quand je cherche le coeur de la
mère!... Je vous le dis, j'ai peur!... Parce que je ne suis pas femme,
moi, madame, mais parce que je comprends autrement l'amour des mères...
parce que si l'on me disait: Votre fille est là, votre fille, l'enfant
unique de l'homme que vous avez adoré; elle va mettre son front sur
votre sein, vos larmes de joie vont se confondre... si l'on me disait
cela, madame, il me semble que je n'aurais qu'une pensée, une seule, qui
me rendrait ivre et folle... Embrasser, embrasser mon enfant!
La princesse pleurait, mais son orgueil ne voulait point laisser voir
ses larmes.
--Vous ne me connaissez pas, dit-elle,--et vous me jugez!
--Sur un mot, oui, madame, je vous juge... S'il s'agissait de moi,
j'attendrais... Il s'agit d'elle, je n'ai pas le temps d'attendre...
Dans cette maison où vous n'êtes pas la maîtresse, quel sera le sort de
cet enfant? quelles garanties me donnez-vous contre votre second mari et
contre vous-même?.. Parlez, madame: ce sont des questions que je vous
adresse... quelle vie nouvelle avez-vous préparée?.. quel bonheur autre
en échange du bonheur qu'elle va perdre?.. Elle sera grande, n'est-ce
pas? Elle sera riche? Elle aura plus d'honneurs, si elle a moins de
joie?.. plus d'orgueil et moins de tranquille vertu... Madame, ce n'est
pas cela que nous venons chercher... nous donnerions toutes les
grandeurs du monde, toutes les richesses, tous les honneurs pour une
parole venant de l'âme, et nous attendons encore cette parole... Où
est-il votre amour? Je ne le vois pas... votre fierté frémit, votre
coeur se tait... J'ai peur, entendez-vous! j'ai peur, non plus de M.
de Gonzague, mais de vous... de vous, sa mère!--le danger est là, je le
devine, je le sens... et si je ne sais pas défendre la fille de Nevers
contre ce danger, comme je l'ai défendue contre tous les autres, je n'ai
rien fait, je suis parjure au mort.
Il s'arrêta pour attendre une réponse; la princesse garda le silence.
--Madame, reprit-il en faisant effort pour se calmer,--pardonnez-moi,
mon devoir m'oblige... mon devoir m'ordonne de faire avant tout mes
conditions... Je veux qu'Aurore soit heureuse! Je veux qu'elle soit
libre!.. Et plutôt que de la voir esclave...
--Achevez, monsieur! dit la princesse d'un ton qui laissait percer la
provocation.
Lagardère cessa de marcher.
--Non, madame, répondit-il,--je n'achèverai pas... par respect pour
vous-même... vous m'avez suffisamment compris.
Madame de Gonzague eut un sourire amer et jeta ces mots à Henri
stupéfait:
--Mademoiselle de Nevers est la plus riche héritière de France... quand
on croit tenir cette proie on peut bien se débattre... je vous ai
compris, monsieur, beaucoup mieux que vous ne le pensez!
VIII
--Autre tête-à-tête.--
Ils étaient au bout de la charmille qui rejoignait l'aile de Mansart. La
nuit était fort avancée. Le bruit joyeux des verres qui se choquent
augmentait à chaque instant, mais les illuminations pâlissaient et
l'ivresse même, dont la rauque voix commençait à se faire entendre,
annonçait la fin de la fête.
Du reste, le jardin était de plus en plus désert. Rien ne semblait
devoir troubler l'entrevue de Lagardère et de madame la princesse de
Gonzague.
Rien n'annonçait non plus qu'ils dussent tomber d'accord. La fierté
révoltée d'Aurore de Caylus venait de porter un coup terrible, et dans
ce premier moment, elle s'en applaudissait.
Lagardère avait la tête baissée.
--Si vous m'avez vue froide, monsieur, reprit la princesse avec plus de
hauteur encore,--si vous n'avez point entendu sortir de ma poitrine ce
cri d'allégresse dont vous avez parlé avec tant d'emphase, c'est que
j'avais tout deviné! je savais que la bataille n'était point finie et
qu'il n'était pas temps de chanter encore victoire... Dès que je vous ai
vu, j'ai eu le frisson dans les veines... Vous êtes beau, vous êtes
jeune, vous n'avez point de famille, votre patrimoine ce sont vos
aventures... L'idée vous devait venir de faire ainsi fortune tout d'un
coup...
--Madame, s'écria Lagardère qui mit la main sur son coeur,--celui qui
est là-haut me voit et me venge de vos outrages!