Ils étaient tous rassemblés non loin du bassin. Une visite aux dressoirs

chargés de liqueurs et de pâtisseries les avait remis en bonne humeur.

Oriol, le nouveau gentilhomme, brûlait d'envie de faire quelque action

d'éclat pour gagner ses éperons.

--Messieurs, dit-il en se haussant sur ses pointes, ne serait-ce point

plutôt mademoiselle Nivelle?

On lui faisait cette niche de ne jamais répondre quand il parlait de

mademoiselle Nivelle. Depuis six mois, il avait bien dépensé pour elle

cinquante mille écus.

Sans les méchantes plaisanteries dont l'amour accable les gros petits

financiers, ils seraient aussi trop heureux en ce monde.

La belle inconnue avait l'air fort dépaysée au milieu de cette cohue.

Son regard interrogeait tous les groupes.

Le masque était impuissant à déguiser son embarras.

Les deux grands gaillards allaient côte à côte à dix ou douze pas

derrière elle.

--Marchons droit, frère Passepoil!

--Cocardasse, mon noble ami, marchons droit!

Capédébiou! Il ne s'agissait pas de plaisanter! Le diable de bossu leur

avait parlé au nom de Lagardère.

Quelque chose leur disait que l'oeil d'un surveillant sévère était sur

eux. Ils étaient graves et roides comme des soldats en faction.

Pour pouvoir circuler dans le bal en exécution des ordres du bossu, ils

avaient été reprendre leurs pourpoints neufs et délivrer par la même

occasion dame Françoise et Berrichon son petit-fils.

Il y avait bien une heure que la pauvre Aurore, perdue dans cette foule,

cherchait en vain Henri, son ami.

Elle croisa madame la princesse de Gonzague et fut sur le point de

l'aborder, car les regards de tous ces écervelés la brûlaient et la peur

la prenait. Mais que dire pour obtenir la protection d'une de ces

grandes dames qui, dans cette fête, étaient chez elles?

Aurore n'osa pas.

D'ailleurs, elle avait hâte d'atteindre ce rond-point de Diane qui était

le lieu du rendez-vous.

--Messieurs, dit Chaverny, ce n'est ni mademoiselle de Choisy, ni la

maréchale, ni mademoiselle Nivelle, ni personne que nous connaissions...

c'est une beauté merveilleuse et toute neuve... Une petite bourgeoise

n'aurait point ce port de reine, une provinciale donnerait son âme au

démon, qu'elle n'atteindrait point à cette grâce enchanteresse, une dame

de la cour n'aurait garde d'éprouver ce charmant embarras... Je fais une

proposition.

--Voyons ta proposition, marquis? s'écria-t-on de toutes parts.

Et le cercle des fous se resserra autour de Chaverny.

--Elle cherche quelqu'un, n'est-ce pas? reprit celui-ci.

--On peut l'affirmer, répondit Nocé.

--Sans trop s'avancer, ajouta Navailles.

Et tous les autres:

--Oui, oui, elle cherche quelqu'un.

--Eh bien! messieurs, reprit Chaverny, ce quelqu'un-là est un heureux

coquin.

--Accordé!.. mais ce n'est pas une proposition.

--Il est injuste, reprit le petit marquis, qu'un pareil trésor soit

accaparé par un quidam qui ne fait point partie de notre vénérable

confrérie.

--Injuste! répondit-on, inique! criant! abusif!

--Je propose donc, conclut Chaverny, que la belle enfant ne trouve point

celui qu'elle cherche.

--Bravo! s'écria-t-on de toutes parts.

--Voici pour le coup Chaverny ressuscité!

--Item..., poursuivit le petit marquis, je propose qu'à la place du

quidam, la belle enfant trouve l'un de nous.

--Bravo encore! bravissimo! vive Chaverny!

On faillit le porter en triomphe.

--Mais, fit Navailles, lequel d'entre nous trouvera-t-elle?

--Moi! Moi! Moi! fit tout le monde à la fois, et Oriol lui-même, le

nouveau chevalier, sans respect pour les droits de mademoiselle

Nivelle.

Chaverny réclama le silence d'un geste magistral.

--Messieurs, dit-il, ces débats sont prématurés... quand nous aurons

conquis la belle fille, nous la jouerons loyalement aux dés, au pharaon,

au doigt mouillé ou à la courte-paille.

Un avis si sage devait avoir l'approbation générale.

--A l'assaut donc! s'écria Navailles.

--Un instant, messieurs, dit Chaverny, je réclame l'honneur de diriger

l'expédition.

--Accordé! accordé!.. A l'assaut!

Chaverny regarda tout autour de lui.

--La question, reprit-il, est de ne pas faire de bruit... le jardin est

plein de gardes françaises, et il serait pénible de se faire mettre à la

porte avant le souper... Il faut user de stratagème... Ceux d'entre vous

qui ont de bons yeux n'avisent-ils point à l'horizon quelque domino

rose?

--Mademoiselle Nivelle en a un, glissa Oriol.

--En voici deux, trois, quatre, fit-on dans le cercle.

--J'entends un domino rose de connaissance.

--Par ici... mademoiselle Desbois..., s'écria Navailles.

--Par là... Cidalise..., fit Taranne.

--Il ne nous en faut qu'un... je choisis Cidalise, qui est à peu près de

la même taille que notre belle enfant... Qu'on m'apporte Cidalise.

Cidalise était au bras d'un vieux domino, duc et pair pour le moins et

moisi comme quatre.--On apporta Cidalise à Chaverny.

--Amour, lui dit le petit marquis,--Oriol, qui est gentilhomme à

présent, te promet cent pistoles si tu nous sers adroitement... il

s'agit de détourner deux chiens hargneux qui sont là-bas, et c'est toi

qui vas leur donner le change.

--Et va-t-on rire un petit peu? demanda Cidalise.

--A se tenir les côtes, répondit Chaverny.

VI

--La Fille du Mississipi.--

Oriol ne protesta point contre la promesse de cent pistoles, parce qu'on

avait dit qu'il était gentilhomme.

Cidalise ne demandait que plaies et bosses, la bonne fille. Elle dit:

--Du moment qu'on va rire un petit peu, j'en suis!

Son éducation ne fut pas longue à faire. L'instant d'après, elle se

glissait de groupe en groupe et atteignait son poste, qui était entre

nos deux maîtres d'armes et Aurore.

En même temps, une escouade, détachée par le général Chaverny,

escarmouchait contre Cocardasse et Passepoil.--Une autre escouade

manoeuvrait pour couper Aurore.

Cocardasse reçut le premier un coup de coude. Il jura un terrible

capédébiou et mit la main à sa rapière, mais Passepoil lui dit à

l'oreille:

--Marchons droit!

Cocardasse rongea son frein.--Une franche bourrade fit chanceler

Passepoil.

--Marchons droit! lui dit Cocardasse, qui vit ses yeux s'allumer.

Ainsi les rudes pénitents de la trappe s'abordent et se séparent avec le

stoïque:--Frère, il faut mourir!

Apapur!--Un lourd talon se posa sur le cou-de-pied du Gascon, tandis que

le Normand trébuchait une seconde fois, parce qu'on lui avait mis un

fourreau d'épée entre les jambes.

--Marchons droit!

Taranne, encouragé, vint donner en plein contre Passepoil et l'appela

maladroit; Gironne heurta rudement Cocardasse, et par surcroît le traita

de bélitre.

--Marchons droit! marchons droit!

Mais les oreilles de nos deux braves étaient rouges comme du sang.

--Ma caillou, murmura Cocardasse à la quatrième offense et en regardant

piteusement Passepoil,--je crois que je vais me fâcher!

Passepoil soufflait comme un phoque, il ne répondit point, mais quand

Taranne revint à la charge, ce financier imprudent reçut un colossal

soufflet.

Cocardasse poussa un soupir de soulagement profond.--Ce n'était pas lui

qui avait commencé.--Du même coup de poing, il envoya Gironne et

l'innocent Oriol rouler dans la poussière.

Il y eut bagarre.--Ce ne fut qu'un instant, mais la seconde escouade,

conduite par Chaverny en personne, avait eu le temps d'entourer et de

détourner Aurore.

Cocardasse et Passepoil ayant mis en fuite les assaillants, regardèrent

au devant d'eux. Ils virent toujours le domino rose à la même place.

C'était Cidalise qui gagnait ses cent pistoles.

Cocardasse et Passepoil, heureux d'avoir fait impunément le coup de

poing, se mirent à surveiller Cidalise en répétant avec triomphe:

--Marchons droit!

Pendant cela, Aurore, désorientée en ne voyant plus ses deux

protecteurs, était obligée de suivre le mouvement de ceux qui

l'entouraient. Ceux-ci faisaient semblant de céder à la foule et se

dirigeaient insensiblement vers le bosquet situé entre la pièce d'eau et

le rond-point de Diane.

C'était au centre de ce bosquet que s'élevait la loge de maître le

Bréant.

Les petites allées percées dans les massifs allaient en tournant selon

la mode anglaise, qui commençait à s'introduire. La foule suivait les

grandes avenues et laissait ces sentiers à peu près déserts. Auprès de

la loge de maître le Bréant, surtout, il y avait un berceau en charmille

qui était presque une solitude.

Ce fut là qu'on entraîna la pauvre Aurore.

Chaverny porta la main à son masque. Elle poussa un grand cri, car elle

l'avait reconnu pour le jeune homme de Madrid.

Au cri poussé par Aurore, la porte de la loge s'ouvrit. Un homme de

haute taille, masqué, entièrement caché par un ample domino noir, parut

sur le seuil.

Il avait à la main une épée nue.

--Ne vous effrayez pas, charmante demoiselle, dit le petit marquis,--ces

messieurs et moi nous sommes unanimement vos soumis admirateurs.

Ce disant, il essaya de passer son bras autour de la taille d'Aurore,

qui cria au secours. Elle ne cria qu'une fois, parce que Albret, qui

s'était glissé derrière elle, lui mit un mouchoir de soie sur la

bouche.--Mais une fois suffit.

Le domino noir mit l'épée dans la main gauche. De la droite, il saisit

Chaverny par la nuque et l'envoya tomber à dix pas de là. Albret eut le

même sort.

Dix rapières furent tirées. Le domino, reprenant la sienne de la main

droite, désarma de deux coups de fouet Gironne et Nocé, qui étaient en

avant.--Oriol, voyant cela, ne fit ni une ni deux. Gagnant tout d'un

temps ses éperons, ce gentilhomme nouveau prit la fuite en criant: A

l'aide!--Montaubert et Choisy chargèrent: Montaubert tomba à genoux d'un

fendant qu'il eut sur l'oreille; Choisy, moins heureux, reçut une

balafre en plein visage.

Les gardes françaises arrivaient, cependant, au bruit. Nos coureurs

d'aventures, tous plus ou moins malmenés, se dispersèrent comme une

volée d'étourneaux.--Les gardes françaises ne trouvèrent plus personne

sous le berceau, car le domino noir et la jeune fille avaient aussi

disparu comme par enchantement.

Ils entendirent seulement le bruit de la porte de maître le Bréant qui

se refermait.

--Tubleu! dit Chaverny en retrouvant Navailles dans la foule,--quelle

bourrade! je veux joindre ce gaillard-là, ne fût-ce que pour lui faire

compliment de son poignet.

Gironne et Nocé arrivaient l'oreille basse. Choisy était dans un coin

avec son mouchoir sanglant sur la joue; Montaubert cachait son oreille

écrasée du mieux qu'il pouvait.--Cinq ou six autres avaient aussi des

horions plus ou moins apparents à dissimuler. Oriol seul était intact,

le brave petit ventre!

Ils se regardèrent tous d'un air penaud.--L'expédition avait mal réussi.

Et chacun parmi eux se demandait quel pouvait être ce rude jouteur.

Ils savaient les salles d'armes de Paris sur le bout du doigt. Les

salles d'armes de Paris ne faisaient point florès comme à la fin du

siècle précédent.--On n'avait plus le temps.--Personne, parmi les

virtuoses de la rapière, n'était capable de mettre en désarroi huit ou

dix porteurs de brette.

Et encore sans trop de gêne, en vérité! Le domino noir n'avait eu garde

de s'embarrasser dans les longs plis de son vêtement. C'est à peine s'il

s'était fendu deux ou trois fois, bien posément.--Un maître poignet! il

n'y avait pas à dire non...

C'était un étranger. Dans les salles d'armes, personne, y compris les

prévôts et les maîtres, n'était de cette merveilleuse force.

Tout à l'heure, on avait parlé de ce duc de Nevers, tué à la fleur de

l'âge. Voilà un homme dont le souvenir était resté dans toutes les

académies, un tireur vite comme la pensée: pied d'acier, oeil de lynx!

Mais il était mort, et certes chacun ici pouvait témoigner que le domino

noir n'était pas un fantôme.

Il y avait un homme, du temps de Nevers, un homme plus fort que Nevers

lui-même, un chevau-léger du roi qui avait nom Henri de Lagardère...

Mais qu'importait le nom du terrible ferrailleur? La chose certaine,

c'est que nos roués n'avaient pas de chance cette nuit. Le Bossu les

avait battus avec la langue, le domino noir avec l'épée. Ils avaient

deux revanches à prendre.

--Le ballet! le ballet!

--Son Altesse Royale!... Les princesses! par ici!...

--M. Law!... par ici, M. Law!... avec milord Stair, ambassadeur de la

reine Anne!

--Ne poussez pas! que diable! place pour tout le monde!

--Maladroit!--Insolent!--Butor!...

Et le reste! le plaisir des cohues! des côtes enfoncées, des pieds

broyés, des femmes étouffées.

Du fond de la foule,--à hauteur de nombril,--on entendait des cris

aigus.

Les petites femmes aiment de passion à se noyer dans la foule. Elles ne

voient rien absolument; elles souffrent le martyre,--mais elles ne

peuvent résister à l'attrait de ce supplice.

--M. Law! tenez! voici M. Law qui monte à l'estrade du régent!

--Celle-ci, en domino gris de perle, est madame de Parabère!

--Celle-là, en domino puce, est madame la duchesse de Phalaris!

--Comme M. Law est rouge!... il aura bien dîné.

--Comme Son Altesse Royale est pâle!... il aura eu de mauvaises

nouvelles d'Espagne!

--Silence!... La paix!... Le ballet! le ballet!

L'orchestre, assis autour du bassin, frappa son premier accord,--le

fameux _premier coup d'archet_ dont on parlait encore en province voilà

quinze ou vingt ans.

L'estrade s'élevait du côté du palais, auquel elle tournait le dos.

C'était comme un coteau, fleuri de femmes.

Du côté opposé, un rideau de fond monta lentement, par un mécanisme

invisible.--Il représentait naturellement un paysage de la Louisiane,

des forêts vierges lançant jusqu'au ciel leurs arbres géants, autour

desquels les lianes s'entortillaient comme des boas; des prairies à

perte de vue, des montagnes bleues, et cet immense fleuve d'or: le

Mississipi, père des eaux.

Sur ses bords on voyait de riants aspects, et partout ce vert tendre que

les peintres du XVIIIe siècle affectionnaient particulièrement. Des

bocages enchanteurs rappelant le paradis terrestre se succédaient,

coupés par des cavernes tapissées de mousse, où Calypso eût été bien

pour attendre le jeune et froid Télémaque.--Mais point de nymphes

mythologiques: la couleur locale essayait de naître.--Des jeunes filles

indiennes erraient sous ces beaux ombrages avec leurs écharpes

pailletées et les plumes brillantes de leur couronne.--De jeunes mères

suspendaient gracieusement le berceau du nouveau-né aux branches des

sassafras, balancées par la brise.--Des guerriers tiraient de l'arc ou

lançaient la hache,--des vieillards fumaient le calumet autour du feu du

conseil.

En même temps que le rideau de fond, diverses pièces de décors ou

_fermes_, comme on dit en langage de manique, sortirent de terre, de

sorte que la statue du Mississipi, placée au centre du bassin, se trouva

comme encadrée dans un splendide paysage.

On applaudit du haut en bas de l'estrade; on applaudit d'un bout à

l'autre du jardin.

Oriol était fou. Il venait de voir entrer en scène mademoiselle Nivelle,

qui remplissait le principal rôle dans le ballet, le rôle de la fille du

Mississipi.

Le hasard l'avait placé entre M. le baron de Barbanchois et M. le baron

de la Hunaudaye.

--Hein! fit-il en leur donnant à chacun un coup de coude, comment

trouvez-vous ça?

Les deux barons, tous deux hauts sur jambes comme des hérons,

abaissèrent jusqu'à lui leurs regards dédaigneux.

--Est-ce stylé? poursuivit le gros petit traitant, est-ce dessiné?

est-ce léger? est-ce brillant? est-ce doré? La jupe seule me coûte cent

trente pistoles... les ailes vont à trente-deux louis... la ceinture

vaut cinq cents écus... le diadème une action entière!... Bravo, adorée!

bravo!

Les deux barons se regardèrent par-dessus sa tête.

--Une si belle créature! dit le baron de Barbanchois.

--Prendre ses nippes à pareille enseigne! continua le baron de la

Hunaudaye.

Ici, tous deux se regardant tristement par-dessus la tête poudrée du

gros petit traitant, ajoutèrent à l'unisson:

--Où allons-nous, monsieur le baron, où allons-nous!

Un tonnerre d'applaudissements répondit au premier bravo lancé par

Oriol. La Nivelle était ravissante, et le pas qu'elle dansa au bord de

l'eau, parmi les nénufars et la folle-avoine, fut trouvé délicieux.

Sur l'honneur, ce M. Law était un bien brave homme d'avoir inventé un

pays où l'on dansait si bien que cela!

La foule se retournait pour lui envoyer tous ses sourires. La foule

était amoureuse de lui. La foule ne se sentait pas de joie.

Il y avait pourtant là deux âmes en peine qui ne prenaient point part à

l'allégresse générale. Cocardasse et Passepoil avaient suivi

régulièrement, pendant dix minutes environ mademoiselle Cidalise et son

domino rose. Puis, le domino rose de mademoiselle Cidalise avait tout à

coup disparu, comme si la terre se fût ouverte pour l'engloutir.

C'était derrière le bassin, à l'entrée d'une porte de tente en feuilles

de papier gaufré représentant des feuilles de palmier. Quand Cocardasse

et Passepoil y voulurent entrer, deux gardes françaises leur croisèrent

la baïonnette sous le menton.

La tente servait de loge à ces dames du corps de ballet.

--Capédébiou! mes camarades..., voulut dire Cocardasse.

--Au large! lui fut-il répondu.

--Mon brave ami..., fit à son tour Passepoil.

--Au large!

Ils se regardèrent d'un air piteux.--Pour le coup, leur affaire était

bonne! ils avaient laissé envoler l'oiseau confié à leurs soins. Tout

était perdu.

Cocardasse tendit la main à Passepoil.

--Eh! donc, mon bon! dit-il avec une profonde mélancolie, nous avons

fait ce que nous avons pu...

--La chance n'y est pas, voilà tout! riposta le Normand.

--Apapur! c'est fini de nous!... mangeons bien, buvons bien tant que

nous sommes ici... et puis, ma foi, va à Dios! comme ils disent là-bas.

Frère Passepoil poussa un gros soupir.

--Je le prierai seulement, dit-il, de me dépêcher par un bon coup dans

la poitrine... ça doit lui être égal.

--Pourquoi un coup dans la poitrine? demanda le gascon.

Passepoil avait les larmes aux yeux. Cela ne l'embellissait point.

Cocardasse dut s'avouer, à cet instant suprême, qu'il n'avait jamais vu

d'homme plus laid que _sa caillou_.

Voici pourtant ce que répondit Passepoil en baissant modestement sa

paupière sans cils:

--Je désire, mon noble ami, mourir d'un coup dans la poitrine, parce

que, ayant été habitué généralement à plaire aux dames, il me

répugnerait de penser qu'une ou plusieurs personnes de ce sexe à qui

j'ai voué ma vie pussent me voir défiguré après ma mort.

--Pécaire! grommela Cocardasse.

Mais il n'eut pas la force de rire.

Ils se mirent tous les deux à tourner autour du bassin. Ils

ressemblaient à deux somnambules marchant sans entendre et sans voir.

Et cependant, c'était quelque chose de bien curieux, de bien ingénieux,

de bien attachant que le ballet intitulé _la Fille du Mississipi_.

Depuis que le ballet était inventé, on n'avait rien vu de pareil.

La fille du Mississipi, sous les jolis traits de la Nivelle, après avoir

papillonné parmi les roseaux, les nénufars et la folle-avoine, appelait

gracieusement ses compagnes, qui étaient probablement des nièces du

Mississipi, et qui accouraient, tenant à la main des guirlandes de

fleurs. Toutes ces dames sauvages, parmi lesquelles étaient Cidalise,

mademoiselle Desbois et les autres célébrités sautantes de l'époque,

dansaient un pas d'ensemble à la satisfaction universelle.--Cela

signifiait qu'elles étaient heureuses et libres sur ces bords

fleuris.--Tout à coup, d'affreux Indiens, nullement vêtus et coiffés de

cornes, s'élançaient hors des roseaux. Nous ne savons quel degré de

parenté ils avaient avec le Mississipi, mais ils avaient bien mauvaise

mine.

Gambadant, gesticulant des pas épouvantables, ces sauvages s'approchèrent

des jeunes filles et se mirent en devoir de les immoler avec leurs

haches, afin d'en faire leur nourriture.

Bourreaux et victimes, afin de bien expliquer cette situation, dansèrent

un menuet qui fut bissé.

Mais au moment où ces pauvres filles allaient être dévorées, les violons

se turent et une fanfare de clairons éclata au lointain.

Une troupe de marins français se précipita sur la plage en dansant

vigoureusement une gigue nouvelle. Les sauvages, toujours dansant, se

mirent à leur montrer le poing, et les demoiselles dansèrent de plus

belle, en levant leurs mains vers le ciel.

Bataille dansante!

Pendant la bataille, le chef des Français et celui des sauvages eurent

un combat singulier, qui était un pas de deux.

Victoire des Français, figurée par une bourrée;--déroute des sauvages:

une courante.

Puis pas des guirlandes, représentant sans équivoque l'avénement de la

civilisation dans ces contrées farouches.

Mais le plus joli, c'était le finale. Tout ce qui précède n'est rien

auprès du finale. Le finale prouvait tout uniment que l'auteur du livret

était un homme de génie.

Voici quel était le finale.

La fille du Mississipi, dansant avec un imperturbable acharnement,

jetait sa guirlande et prenait une coupe de carton. Elle montait en

dansant le sentier abrupt qui conduisait à la statue du dieu, son

père.--Arrivée là, elle se tenait sur la pointe d'un seul pied et

remplissait sa coupe de l'eau du fleuve.--Pirouette.--Après quoi, la

fille du Mississipi, à l'aide de l'eau magique qu'elle avait puisée,

aspergeait les Français qui dansaient en bas.

Miracle! Ce n'était pas de l'eau qui tombait de cette coupe: c'était une

pluie de pièces d'or.

Fi de ceux qui ne saisiraient pas l'allusion délicate et bien sentie!

Danse frénétique au bord du fleuve en ramassant les pièces d'or. Bal

général des nièces du Mississipi, des matelots, et même des sauvages

qui, revenus à des sentiments meilleurs, jetaient leurs cornes dans le

fleuve.

Cela eut un succès extravagant.--Lorsque le corps de ballet disparut

dans les roseaux, trois ou quatre mille voix émues crièrent: Vive M.

Law!

Mais ce n'était pas fini; il y eut une cantate,--et qui chanta la

cantate? Devinez! Ce fut la statue du fleuve.

La statue était le signor Angelini, première haute-contre de l'Opéra.

Certes, il y a des gens pour dire que les cantates sont des poëmes

fatigants et qu'il y a bien assez de confiseurs pour occuper les bardes

échevelés qui riment ces sortes d'obscénités.--Mais nous ne sommes pas

du tout de cet avis. Une cantate sans défaut vaut seule une tragédie.

C'est notre opinion. Ayons-en le courage.

La cantate était encore plus ingénieuse que le ballet; si c'est

possible. Le génie de la France y venait dire, en parlant du bon M. Law:

Et ce fils immortel de la Calédonie

Aux rivages gaulois envoyé par les dieux,

Apporte l'opulence avecque l'harmonie...

Il y avait aussi une strophe pour le jeune roi et un petit couplet pour

le régent.

Tout le monde devait être content.

Quand le dieu eut fini sa cantate, on le releva de sa faction et le bal

continua.

M. de Gonzague avait été obligé de prendre place sur l'estrade pendant

la représentation. Sa conscience lui faisait craindre un changement dans

les manières du régent à son égard. Mais l'accueil de Son Altesse Royale

fut excellent. Évidemment, on ne l'avait point encore prévenu.

Avant de monter à l'estrade, Gonzague avait chargé Peyrolles de ne point

perdre de vue madame la princesse et de le faire avertir si quelqu'un

d'inconnu s'approchait d'elle.--Aucun message ne lui vint pendant la

représentation.

Tout marchait donc au mieux.

Après la représentation, Gonzague rejoignit son factotum sous la tente

indienne du rond-point de Diane.

Madame la princesse était là, seule, assise à l'écart.

Elle attendait.

Au moment où Gonzague allait se retirer pour ne point effaroucher par sa

présence le gibier qu'il voulait prendre au piége, la troupe folle de

nos roués fit irruption dans la tente en riant aux éclats. Ils avaient

oublié déjà leur mésaventure, et disaient pis que pendre du ballet et de

la cantate.

Chaverny imitait le grognement des sauvages; Nocé chantait avec des

roulades impossibles:

Et ce fils immortel de la Calédonie, etc.

--A-t-elle eu un succès! criait le petit Oriol. Bis! bis! Le costume y

est bien pour quelque chose.

--Et toi, par conséquent! concluaient ces messieurs; tressons des

couronnes à Oriol!

--A ce fils immortel de la place Maubert!

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 4 · 第 3 / 8 段