Gonzague, qui était également un des trois Philippe, dut remuer ciel et
terre pour venger son ami... Mais tout fut inutile... nul indice!...
nulle preuve!... Bon gré mal gré, il fallut s'en remettre au temps,
c'est-à-dire à Dieu, du soin de trouver le coupable!...
Peyrolles n'avait plus qu'une pensée: s'esquiver pour aller prévenir
Gonzague. Il resta pour savoir jusqu'où le bossu pousserait l'audace
dans sa trahison.
Peyrolles, en voyant revenir sur l'eau le souvenir du 24 novembre,
éprouvait un peu la sensation d'un homme qu'on étrangle.
Le bossu avait raison. La cour n'a point de mémoire. Les morts de vingt
années sont vingt fois oubliés. Mais il y avait ici une circonstance
tout exceptionnelle. Le mort faisait partie d'une sorte de trinité dont
deux membres étaient vivants et tout-puissants: Philippe d'Orléans et
Philippe de Gonzague.
Le fait certain, c'est que vous eussiez dit, à voir l'intérêt éveillé
sur toutes les physionomies, qu'il était question d'un meurtre commis
hier.
Si l'intention du bossu avait été de ressusciter l'émotion de ce drame
mystérieux et lointain, il avait succès complet.
--Eh! eh! fit-il en jetant à la ronde un coup d'oeil rapide et
perçant; eh! eh!... s'en remettre au Ciel, c'est le pis aller... je sais
des gens sages qui ne dédaignent point cette suprême ressource... Eh!
eh! franchement, messieurs, on pourrait choisir plus mal... le Ciel a
des yeux encore meilleurs que ceux de la police... le ciel est
patient... il a le temps... il tarde parfois... des jours se passent,
des mois, des années... mais quand l'heure est venue...
Il s'arrêta. Sa voix vibrait sourdement.
L'impression produite par lui était si vive et si forte, que chacun la
subissait comme si la menace implicite, voilée sous sa parole aiguë, eût
été dirigée contre tout le monde à la fois.
Il n'y avait là qu'un coupable, un subalterne, un instrument:
Peyrolles.
Tous les autres frémissaient.
L'armée des affidés de Gonzague, entièrement composée de gens trop
jeunes pour pouvoir même être soupçonnés, s'agitait sous le poids de je
ne sais quelle oppression pénible.
Sentaient-ils déjà que chaque jour écoulé rivait de plus près la chaîne
mystérieuse qui les attachait au maître? Devinaient-ils que l'épée de
Damoclès allait pendre, soutenue par un fil, sur la tête de Gonzague
lui-même?
On ne sait. Ces instincts ne se raisonnent point. Ils avaient peur.
--Quand l'heure est venue, reprit le bossu, et toujours elle vient, que
ce soit tôt ou tard... un homme... un messager du tombeau... un fantôme
sort de terre, parce que Dieu le veut; cet homme accomplit, malgré lui
parfois, la mission fatale... S'il est fort, il frappe... s'il est
faible, si son bras est comme le mien et ne peut pas porter le poids du
glaive, il se glisse, il rampe, il va... jusqu'à ce qu'il arrive à
mettre son humble bouche au niveau de l'oreille des puissants, et tout
bas ou tout haut, à l'heure dite, le vengeur étonné entend tomber des
nuages le nom révélé du meurtrier.
Il y eut un grand et solennel silence.
--Quel nom? demanda M. de Rohan-Chabot.
--Le connaissons-nous? firent Chaverny et Navailles.
Le bossu semblait subir l'excitation de sa propre parole. Ce fut d'une
voix saccadée qu'il poursuivit:
--Si vous le connaissez?... Qu'importe!... qu'êtes-vous?... que
pouvez-vous?... Le nom de l'assassin vous épouvanterait comme un coup de
tonnerre... Mais là-haut, sur la première marche du trône, un homme est
assis... Tout à l'heure, la voix est tombée des nuages... «Altesse!
l'assassin est là!...» et le vengeur a tressailli... «Altesse, dans
cette foule dorée, l'assassin!...» et le vengeur a ouvert les yeux,
regardant la foule qui passait sous sa fenêtre... «Altesse! hier à votre
table, à votre table demain, l'assassin s'asseyait, l'assassin
s'assoira!» et le vengeur repassait dans sa mémoire la liste de ses
convives... «Altesse! chaque jour, le matin et le soir, l'assassin vous
tend sa main sanglante...» et le vengeur s'est levé en disant: «Par le
Dieu vivant, justice sera faite!»
On vit une chose étrange. Tous ceux qui étaient là, les plus grands et
les plus nobles, se jetèrent des regards de défiance.
--Voilà pourquoi, messieurs, ajouta le bossu d'un ton leste et
tranchant, le régent de France est soucieux ce soir... et voilà
pourquoi la garde du palais est doublée.
Il salua et fit mine de sortir.
--Ce nom? s'écria Chaverny.
--Ce fameux nom? appuya Oriol.
--Ne voyez-vous pas, voulut dire Peyrolles, que l'impudent bouffon s'est
moqué de vous?
Le bossu s'était arrêté au seuil de la tente. Il mit le binocle à
l'oeil et regarda son auditoire. Puis il revint sur ses pas en riant
de son petit rire sec comme un cri de crécelle.
--La la! fit-il, voilà que vous n'osez plus vous approcher les uns des
autres... chacun croit que son voisin est le meurtrier... touchant effet
de la mutuelle estime!... Messieurs, les temps sont bien changés, la
mode n'y est plus... De nos jours, on ne se tue plus guère avec ces
armes brutales de l'ancien régime: le pistolet ou l'épée... nos âmes
sont dans nos portefeuilles; pour tuer un homme, il suffit de vider sa
poche... Eh! eh! eh!... Dieu merci, les assassins sont rares à la cour
du Régent!... ne vous écartez pas ainsi les uns des autres... l'assassin
n'est pas là... Eh! eh! eh! s'interrompit-il, tournant le dos aux vieux
seigneurs pour s'adresser seulement à la bande de Gonzague, vous voici
maintenant avec des mines d'une aune... avez-vous donc des remords?...
Voulez-vous que je vous égaye un petit peu?... Tenez! voici M. de
Peyrolles qui se sauve: il perd beaucoup... savez-vous où se rend M. de
Peyrolles?
Celui-ci disparaissait déjà derrière les massifs des fleurs, dans la
direction du palais.
Chaverny toucha le bras du bossu.
--Le régent sait-il le nom? demanda-t-il.
--Eh! monsieur le marquis, répliqua le petit homme noir, nous n'en
sommes plus là!... nous rions! mon fantôme est de bonne humeur. Il a
bien vu que le tragique n'est point ici de mode; il passe à la
comédie... et comme il sait tout, ce diable de fantôme... les choses du
présent comme celles du passé... il est venu dans la fête... eh! eh!
eh!... ici, vous comprenez bien... et il attend Son Altesse Royale pour
lui montrer au doigt...
Son doigt tendu piquait le vide.
--Au doigt, vous entendez... les mains habiles après les mains
sanglantes... la petite pièce suit toujours la grande... il faut se
délasser en riant du poison ou du poignard... au doigt, messieurs, au
doigt, les adroits gentilshommes qui font sauter la coupe à cette vaste
table de lansquenet où M. Law a l'honneur de tenir la banque.
Il se découvrit dévotement, au nom de Law, et poursuivit:
--Au doigt, les pipeurs de dés, les chevaliers de l'agio, les danseurs
de la rue Quincampoix, au doigt!... M. le régent est bon prince, et le
préjugé ne l'étouffe point... mais il ne sait pas tout... s'il savait
tout, il aurait grande honte.
Un murmure s'éleva parmi nos joueurs.
M. de Rohan dit:
--Ceci est la vérité!
--Bravo! applaudirent le baron de la Hunaudaye et le baron de
Barbanchois.
--N'est-ce pas, messieurs, reprit le bossu; la vérité, cela se dit
toujours en riant... Ces jeunes gens ont bonne envie de me jeter dehors,
mais ils se retiennent par respect pour votre âge... Je m'en rapporte à
MM. de Chaverny, Oriol, Taranne et autres... belle jeunesse où la
noblesse un peu déchue se mêle à la roture mal savonnée... comme les
fils de diverses couleurs dans le tricot poivre et sel... Pour Dieu! ne
vous fâchez pas, mes illustres maîtres: nous sommes au bal masqué, et je
ne suis qu'un pauvre bossu... Demain, vous me jetterez un écu pour
acheter mon dos transformé en pupitre... Vous haussez les épaules? à la
bonne heure! je ne mérite en conscience que votre dédain!
Chaverny prit le bras de Navailles.
--Que faire à ce drôle!... grommela-t-il; allons-nous-en!
Les vieux seigneurs riaient de bon coeur. Nos joueurs s'éloignèrent
les uns après les autres.
--Et après avoir montré au doigt, reprit le bossu qui se retourna vers
Rohan-Chabot et ses vénérables compagnons, les fabricants de fausses
nouvelles, les réaliseurs, les escamoteurs de la hausse, les jongleurs
de la baisse... toute l'armée des saltimbanques qui bivaque à l'hôtel de
Gonzague, je montrerai encore à M. le régent... au doigt, messieurs, au
doigt!... les ambitions déçues, les rancunes envenimées... au doigt!...
ceux dont l'égoïsme ou l'orgueil ne peut s'habituer au silence... les
cabaleurs inquiets, les écervelés en cheveux blancs qui voudraient
ressusciter la Fronde... les suivants de madame du Maine... les habitués
de l'hôtel de Cellamare... au doigt!... les conspirateurs ridicules ou
odieux qui vont entraîner la France dans je ne sais quelle guerre
extravagante pour reconquérir des places perdues ou des honneurs
regrettés!... les calomniateurs de ce qui est, les polichinelles qui
s'intitulent eux-mêmes les débris du grand siècle, les Géronte...
Le bossu n'avait plus d'auditeurs. Les deux derniers, Barbanchois et la
Hunaudaye s'éloignaient clopin-clopant, savoir: le baron de la
Hunaudaye, goutteux de la jambe droite; le baron de Barbanchois, podagre
de la jambe gauche.
Le petit homme noir eut un rire silencieux.
--Au doigt!... au doigt!... murmura-t-il.
Puis il tira de sa poche un parchemin scellé aux armes de la couronne,
et s'assit pour le lire à la table de jeu restée vide.
Le parchemin commençait par ces mots:
«Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, etc.»
Au bas était la signature de Louis, duc d'Orléans, régent, avec les
contre-seings du secrétaire d'État le Blanc et de M. de Machault,
lieutenant de police.
--Voilà qui est parfait, dit le petit homme après l'avoir parcouru; pour
la première fois, depuis vingt ans, nous pouvons lever la tête, regarder
les gens en face, et jeter notre nom à la tête de ceux qui nous
poursuivent. Je promets bien que nous en userons.
V
--Les dominos roses.--
Entre le protocole et les signatures, le parchemin scellé aux armes de
France contenait un sauf-conduit fort en règle, accordé par le
gouvernement au chevalier Henri de Lagardère, ancien chevau-léger du feu
roi.
Cet acte, conçu dans la forme la plus large, adoptée récemment pour les
agents diplomatiques non publiquement accrédités, donnait au chevalier
de Lagardère licence d'aller et venir partout dans le royaume sous la
garantie de l'autorité, et de quitter le territoire français en toute
sécurité, tôt ou tard, et quoi qu'il advînt.
--Quoi qu'il advienne, répéta plusieurs fois le bossu. M. le régent peut
avoir des travers; mais il est honnête homme et tient à sa parole...
Quoi qu'il advienne, avec ceci, Lagardère a carte blanche... Nous allons
lui faire faire son entrée... Et Dieu veuille qu'il manoeuvre comme il
faut!
Il consulta sa montre et se leva.
La tente indienne avait deux entrées. A quelques pas de la seconde
issue, se trouvait un petit sentier qui conduisait, à travers les
massifs, à la loge de maître le Bréant, concierge et gardien du jardin.
On avait profité de la loge comme de tout le reste pour le décor. La
façade, enjolivée, recevait la lumière d'un réflecteur placé dans le
feuillage d'un grand tilleul et terminait de ce côté le paysage.
D'ordinaire, le soir, c'était un endroit isolé, très-couvert et
très-sombre, spécialement surveillé par messieurs les gardes françaises.
Comme le bossu sortait de la tente, il vit en avant du massif l'armée
entière de Gonzague qui s'était reformée là après sa déroute. On causait
de lui, précisément. Oriol, Taranne, Nocé, Navailles et autres, riaient
du mieux qu'ils pouvaient, mais Chaverny était pensif.
Le bossu n'avait pas de temps à perdre, apparemment, car il alla droit à
eux.
Il mit le binocle à l'oeil et fit mine d'admirer le décor, comme au
moment de son entrée.
--Il n'y a que M. le régent pour faire ainsi les choses, grommelait-il;
charmant... charmant...
Nos joueurs s'écartèrent pour le laisser passer.
Il fit mine de les reconnaître tout à coup.
--Ah! ah! s'écria-t-il; les autres sont partis aussi... au doigt!... eh!
eh! eh!... au doigt!... la liberté du bal masqué... Messieurs, je suis
bien votre serviteur.
Personne n'était resté sur sa route, excepté Chaverny. Le bossu lui ôta
son chapeau et voulut suivre sa route. Chaverny l'arrêta.
Cela fit rire le bataillon sacré de Gonzague.
--Chaverny veut sa bonne aventure, dit Oriol.
--Chaverny a trouvé son maître! ajouta Navailles.
--Un plus caustique et un plus bavard que lui!
Chaverny disait au petit homme noir:
--Un mot, s'il vous plaît, monsieur.
--Tous les mots que vous voudrez, marquis.
--Ces paroles que vous avez prononcées: Il y a des fêtes qui n'ont point
de lendemain, s'appliquaient-elles à moi personnellement?
--Personnellement à vous.
--Veuillez me les traduire, monsieur.
--Marquis, je n'ai pas le temps.
--Si je vous y contraignais...
--Marquis, je vous en défie... M. de Chaverny tuant en combat singulier
Ésope II, dit Jonas, locataire de la niche du chien de M. de Gonzague...
ce serait pour mettre le comble à votre renommée!
Chaverny fit néanmoins un mouvement pour lui barrer le passage. Il
avança la main pour cela. Le bossu la lui prit et la serra entre les
siennes.
--Marquis, prononça-t-il à voix basse, vous valez mieux que vos actes...
Dans mes courses en ce beau pays d'Espagne où tous les deux nous avons
voyagé, je vis une fois un fait assez bizarre... un noble genet de
guerre, conquis par des marchands juifs et parqué parmi les mulets de
charge... c'était à Oviédo. Quand je repassai par là, le genet était
mort à la peine... Marquis, vous n'êtes point à votre place: vous
mourrez jeune, parce que vous aurez trop de peine à devenir un coquin!
Il s'inclina et passa. On ne le vit bientôt plus derrière les arbustes.
Chaverny était resté immobile, la tête penchée sur sa poitrine.
--Enfin, le voilà parti! s'écria Oriol.
--C'est le diable en personne que ce petit homme! fit Navailles.
--Voyez donc comme ce pauvre Chaverny est soucieux!
--Mais quel jeu joue donc ce bossu d'enfer?
--Chaverny, que t'a-t-il dit?
--Chaverny, conte-nous cela!
Ils l'entouraient. Chaverny les regarda d'un air absorbé.
Et, sans savoir qu'il parlait, il murmura:
--Il y a des fêtes qui n'ont point de lendemain!
La musique se taisait dans les salons. C'était entre deux menuets. La
foule n'en était que plus compacte dans le jardin, où nombre d'intrigues
mignonnes se nouaient.
M. de Gonzague, las de faire antichambre, s'était rendu dans les salons.
Sa bonne grâce et l'éclat de sa parole lui donnaient grande faveur
auprès des dames, qui disaient volontiers que Philippe de Gonzague,
pauvre et de menue noblesse, eût encore fait un cavalier accompli.
Vous jugez que son titre de prince et ses millions ne gâtaient point
l'affaire.
Bien qu'il vécût dans l'intimité du régent, il n'affectait point ces
manières débraillées qui étaient alors si fort à la mode. Sa parole
était courtoise et réservée, ses façons dignes. Le diable cependant n'y
perdait rien.
Madame la duchesse d'Orléans le tenait en haute estime, et ce bon abbé
de Fleury, précepteur du jeune roi, devant qui personne ne trouvait
grâce, n'était pas éloigné de le regarder comme un saint.
Ce qui s'était passé aujourd'hui même, à l'hôtel de Gonzague, avait été
raconté amplement et diversement par les gazetiers de la cour. Ces dames
trouvaient en général que la conduite de Gonzague à l'égard de sa femme
dépassait les bornes de l'héroïsme. C'était un apôtre que cet homme et
un martyr.
Vingt années de souffrance patiente! Vingt années de douceur inépuisable
en face d'un infatigable dédain!
L'histoire ancienne a consigné des faits bien moins beaux que celui-là!
Les princesses savaient déjà le magnifique mouvement d'éloquence que M.
de Gonzague avait eu devant le conseil de famille. La mère du régent,
qui était _bon homme_, lui donna franchement sa grosse main bavaroise;
la duchesse d'Orléans le fit complimenter; la belle petite abbesse de
Chelles lui promit ses prières et la duchesse de Berry lui dit qu'il
était un niais sublime.
Quant à cette pauvre princesse de Gonzague, on aurait voulu la lapider
pour avoir fait le malheur d'un si digne homme!
C'est en Italie, vous le savez bien, que Molière trouva cet admirable
nom de Tartufe.
Gonzague, au milieu de sa gloire, aperçut tout à coup, dans l'embrasure
d'une porte, la figure longue de M. de Peyrolles. D'ordinaire la
physionomie de ce fidèle serviteur ne suait point une gaieté folle, mais
aujourd'hui, c'était comme un vivant signal de détresse.
Il était blême, il avait l'air effaré; il essuyait avec son mouchoir la
sueur de ses tempes.
Gonzague l'appela. Peyrolles traversa le salon gauchement et vint à
l'ordre. Il prononça quelques mots à l'oreille de son maître.
Celui-ci se leva vivement, et avec une présence d'esprit qui
n'appartient qu'à ces superbes coquins d'outre-monts:
--Madame la princesse de Gonzague, dit-il, vient d'entrer dans le bal...
je vais courir à sa rencontre.
Peyrolles lui-même fut étonné.
--Où la trouverai-je? lui demanda Gonzague.
Peyrolles n'en savait rien assurément. Il s'inclina et prit les devants.
--Il y a des hommes qui sont aussi par trop bons! dit la mère du régent
avec un juron joli qu'elle avait apporté de Bavière.
Les princesses regardaient d'un oeil attendri la retraite précipitée
de Gonzague.
Le pauvre homme!
--Que me veux-tu? demanda-t-il à Peyrolles dès qu'ils furent seuls.
--Le bossu est ici, dans le bal, répondit le factotum.
--Parbleu! je le sais bien, puisque c'est moi qui lui ai donné la carte.
--Vous n'avez pas eu de renseignements sur ce bossu?
--Où veux-tu que j'en aie pris?
--Je me défie de lui.
--Défie-toi si tu veux... Est-ce tout?
--Il a entretenu le régent ce soir pendant plus d'une demi-heure...
--Le régent!... reprit Gonzague d'un air étonné.
Mais il se remit tout de suite, et ajouta:
--C'est que sans doute il avait beaucoup de choses à lui dire.
--Beaucoup de choses, en effet, riposta Peyrolles; et je vous en fais
juge.
Ici, le factotum raconta la scène qui venait d'avoir lieu sous la tente
indienne.
Quand il eut fini, Gonzague se prit à rire avec pitié.
--Ces bossus ont tous de l'esprit! dit-il négligemment;--mais un esprit
bizarre et difforme comme leur corps... ils posent... ils jouent sans
cesse d'inutiles comédies... Celui qui brûla le temple d'Éphèse pour
faire parler de lui devait avoir une bosse!
--Voilà tout ce que vous en donnez!... s'écria Peyrolles.
--A moins, poursuivit Gonzague qui réfléchissait, à moins que ce bossu
ne veuille se faire acheter très-cher...
--Il nous trahit, monseigneur! dit Peyrolles avec énergie.
Gonzague le regarda en souriant et par dessus l'épaule.
--Mon pauvre garçon, murmura-t-il, nous aurons grand'peine à faire
quelque chose de toi... tu n'as pas encore deviné que ce bossu fait du
zèle dans nos intérêts?
--Non!... j'avoue, monseigneur, que je n'ai pas deviné cela.
--Je n'aime pas le zèle, poursuivit Gonzague; le bossu sera tancé
vertement... mais il n'en est pas moins sûr et certain qu'il nous donne
une excellente idée...
--Si monseigneur daignait m'expliquer...
Ils étaient sous la charmille qui occupait l'emplacement actuel de la
rue Montpensier. Gonzague prit familièrement le bras de son factotum.
--Avant tout, répliqua-t-il, dis-moi ce qui s'est passé rue du Chantre.
--Vos ordres ont été ponctuellement exécutés, répondit Peyrolles; je ne
suis entré au palais qu'après avoir vu de mes yeux la litière qui se
dirigeait vers Saint-Magloire.
--Et dona Cruz?
--Dona Cruz doit être ici...
--Tu la chercheras!... ces dames l'attendent... j'ai tout préparé...
elle va avoir un prodigieux succès... Maintenant, revenons au bossu...
qu'a-t-il dit au régent?
--Voilà ce que nous ne savons pas!
--Moi, je le sais... ou du moins je le devine... Il a dit au régent:
L'assassin de Nevers existe...
--Chut! fit involontairement M. de Peyrolles qui tressaillit violemment
de la tête aux pieds.
--Il a bien fait, poursuivit Gonzague sans s'émouvoir; l'assassin de
Nevers existe... quel intérêt ai-je à le cacher, moi, le mari de la
veuve de Nevers, moi, le juge naturel, moi, le légitime vengeur!...
l'assassin de Nevers existe! je voudrais que la cour tout entière fût là
pour m'entendre!...
Peyrolles suait à grosses gouttes.
--Et puisqu'il existe, continua Gonzague, palsambleu! nous le
trouverons!
Il s'arrêta pour regarder son factotum en face.
Celui-ci tremblait, et des tics nerveux agitaient sa face.
--As-tu compris? fit Gonzague.
--Je comprends que c'est jouer avec le feu, monseigneur...
--Voilà l'idée du bossu, reprit le prince en baissant la voix tout à
coup: elle est bonne, sur ma parole!... Seulement, pourquoi l'a-t-il eue
et de quel droit se mêle-t-il d'être plus avisé que nous?... Nous
éclaircirons cela... Ceux qui ont tant d'esprit sont voués à une mort
précoce...
Peyrolles releva la tête vivement. On cessait enfin de lui parler
hébreu.
--Est-ce pour cette nuit? murmura-t-il.
Ils arrivaient à l'arcade centrale de la charmille, par où l'on
apercevait la longue échappée des bosquets illuminés et la statue du
dieu Mississipi, autour de laquelle le jet d'eau envoyait ses gerbes
irisées. Une femme en sévère toilette de cour, recouverte d'un vaste
domino noir, et masquée, venait à eux par l'autre bout de la charmille.
Elle était au bras d'un vieillard à cheveux blancs.
Au moment de passer l'arcade, Gonzague repoussa Peyrolles et le
contraignit à s'effacer dans l'ombre.
La femme masquée et le vieillard franchirent l'arcade.
--L'as-tu reconnue? demanda Gonzague.
--Non, répondit le factotum.
--Mon cher président, disait en ce moment la femme masquée, veuillez ne
pas m'accompagner plus loin.
--Madame la princesse aura-t-elle encore besoin de mes services cette
nuit? demanda le vieillard.
--Dans une heure, vous me retrouverez à cette place...
--C'est le président de Lamoignon! murmura Peyrolles.
Le président salua et se perdit dans une allée latérale.
Gonzague dit:
--Madame la princesse m'a tout l'air de n'avoir pas encore trouvé ce
qu'elle cherche... ne la perdons pas de vue!
La femme masquée, qui était en effet madame la princesse de Gonzague,
rabattit le capuchon de son domino sur son visage et se dirigea vers le
bassin.
La foule entrait en fièvre de nouveau. On annonçait l'entrée du régent
et de ce bon M. Law, la seconde personne du royaume.
Le petit roi ne comptait pas encore.
--Monseigneur ne m'a pas fait l'honneur de me répondre, insista
cependant Peyrolles: ce bossu... sera-ce pour cette nuit?
--Ah çà! il te fait donc bien peur, ce bossu?
--Si vous l'aviez entendu comme moi...
--Parler de tombeaux qui s'ouvrent... de fantômes?... Je connais tout
cela... Je veux causer avec ce bossu... Non, ce ne sera pas pour cette
nuit... cette nuit, s'il tient la promesse qu'il nous a faite... et il
la tiendra, j'en réponds!... nous tiendrons, nous, la promesse qu'il a
faite au régent en notre nom... Un homme va venir dans cette fête... ce
terrible ennemi de toute ma vie... celui qui vous fait tous trembler
comme des femmes...
--Lagardère!... murmura Peyrolles.
--A celui-là, sous les lustres allumés, en présence de cette foule
vaguement émue déjà et qui attend je ne sais quel grand drame avant la
nuit, à celui-là, nous arracherons son masque et nous dirons: Voici
l'assassin de Nevers!...
--As-tu vu? demanda Navailles.
--Sur mon honneur! on dirait madame la princesse, répondit Gironne.
--Seule dans cette foule... sans cavalier ni page!...
--Elle cherche quelqu'un...
--Corbieu! la belle fille! s'écria Chaverny réveillé de sa mélancolie.
--Où cela?... en domino rose?... C'est Vénus en personne pour le coup!
--C'est mademoiselle de Choisy qui me cherche, dit Nocé.
--Le fat! s'écria Chaverny. Ne vois-tu pas que c'est la maréchale de
Tessé, qui est en quête de moi, tandis que son vaillant époux court
après le czar?
--Cinquante louis pour mademoiselle de Choisy!
--Cent pour la maréchale!...
--Allons lui demander si elle est la maréchale ou mademoiselle de
Choisy!
Les deux fous s'élancèrent à la fois. Ils s'aperçurent seulement alors
que la belle inconnue était suivie à distance par deux gaillards à
rapières d'une aune et demie, qui s'en allaient le poing sur la hanche
et le nez au vent sous leur masque.
--Peste! firent-ils ensemble; ce n'est ni mademoiselle de Choisy ni la
maréchale... c'est une aventure!