»Ayant par là acquis la certitude qu'il ne s'était pas trompé de

personnage, le docteur alla faire sa déclaration à la police, et de là,

tandis que l'on procédait sur-le-champ à l'arrestation de messer Orio et

de son serviteur, il retourna chez lui. Il trouva plusieurs hommes errant

et cherchant sur le quai d'un air fort affairé. L'un d'eux vint à lui, et

l'ayant reconnu tout de suite, car il commençait à faire jour, lui demanda

avec civilité, et en l'appelant par son nom, s'il n'avait pas vu ou

entendu quelque chose d'extraordinaire, un homme en fuite, ou un combat

sur son chemin, dans le quartier qu'il venait de parcourir. Mais le

docteur, au lieu de répondre, recula de surprise, et faillit tomber à la

renverse en voyant devant lui le spectre d'un homme qu'il croyait mort

depuis un an, et dont la perte douloureuse avait été pleurée par sa

famille.

«Ne soyez ni étonné ni effrayé, mon cher docteur, dit le fantôme; je suis

votre fidèle client et ancien ami le comte Ermolao Ezzelin, que vous avez

peut-être eu la bonté de regretter un peu, et qui a échappé, comme par

miracle, à des malheurs étranges...»

En cet endroit de la déposition du docteur, Orio se tordit les poings sous

son manteau. Ses yeux rencontrèrent ceux du docteur. Ils avaient

l'expression ironique et un peu cruelle de l'homme d'honneur déjouant les

ruses d'un scélérat.

La lecture continua.

«Le comte Ezzelin dit alors au docteur qu'il le verrait plus à loisir pour

lui parler de ses affaires; mais que, pour le moment, il le priait

d'excuser son inquiétude, et de l'aider à éclaircir un fait bizarre. Un

joueur de luth, qu'à son costume il avait cru reconnaître pour l'esclave

arabe de messer Orio Soranzo, était venu sous la fenêtre de la signora

Argiria, et avait semblé chercher à braver la défense du maître de la

maison, qui lui prescrivait du geste et de la voix d'aller faire de la

musique plus loin. Le comte Ezzelin, impatienté, était sorti et s'était

lancé à sa poursuite; mais, s'étant avisé qu'il était sans armes, et que

ce musicien pouvait bien être le provocateur d'un guet-apens (d'autant

plus que le comte avait de fortes raisons pour penser que messer Soranzo

lui tendrait quelque embûche), il était rentré pour prendre son épée. Au

moment où il passait la porte de son palais, son brave et fidèle serviteur

Danieli en sortait, et, inquiet de cette aventure, venait à son aide.

Danieli courut sur le joueur de luth. Pendant ce temps le comte rentra

dans une salle basse, et prit à la muraille une vieille épée, la première

qui lui tomba sous la main. Il fut retenu quelques instants par sa soeur

épouvantée, qui s'était jetée dans les escaliers, et qui tremblait pour

lui. Il eut quelque peine à se dégager; mais, s'étonnant de ne pas voir

revenir Danieli, il s'élança dans la même direction. Voyant cette rue

déserte et silencieuse, il avait pris à gauche, et avait couru et appelé

quelque temps sans succès. Enfin il était revenu sur ses pas; ses autres

serviteurs, s'étant levés, l'avaient aidé à chercher Danieli. L'un d'eux

prétendait avoir entendu une espèce de cri et la chute d'un corps dans

l'eau. C'était même ce qui l'avait éveillé et engagé à se lever, bien

qu'il ne sût pas de quoi il s'agissait. Tous les efforts du comte et de

ses serviteurs pour retrouver le bon Danieli avaient été inutiles.

Quelques traces de sang mal essuyées sur les marches du traguet leur

causaient une vive inquiétude. Le docteur raconta ce qu'il avait vu. On

reprit alors, avec la sonde, les recherches sur la rive. Mais au bout de

quelques heures on retrouva le corps de Danieli qui surnageait de l'autre

côté du canal.»

«Ainsi, se dit Orio dévoré d'une rage intérieure, Naam s'est trompée, et

c'est moi qui me suis livré moi-même, en déclarant à la police que le coup

était destiné au comte Ezzelin.»

Le docteur ayant confirmé sa déclaration, le comte Ezzelin fut introduit.

«Monsieur le comte, dit le juge examinateur, vous avez annoncé que vous

aviez d'importantes déclarations à faire sur la conduite de messer Orio

Soranzo. C'est vous-même qui l'avez fait assigner à comparaître ici devant

vous, en notre présence. Veuillez parler.

--Que vos seigneuries m'excusent pour un instant, dit Ezzelin, j'attends

un témoin que le conseil des Dix m'a autorisé à demander, et devant lequel

les dépositions que j'ai à faire doivent être enregistrées.»

On présenta un siège au comte Ezzelin, et quelques instants se passèrent

dans le plus profond silence. Combien Soranzo dut être blessé dans son

orgueil en se voyant debout, devant son ennemi assis, au milieu d'un

auditoire impassible, et dans l'attente de quelque nouveau coup impossible

à détourner!

Tourmenté d'une secrète angoisse, il résolut d'en sortir par un effort

d'effronterie.

«J'avais cru, dit-il, que mon esclave Naama, ou plutôt Naam, car c'est le

nom qui convient à son sexe, assisterait à cette séance; ne me sera-t-il

pas accordé d'être confronté avec elle et d'invoquer le témoignage de sa

sincérité?»

Personne ne répondit à cette interrogation. Orio sentit le froid de la

mort parcourir ses veines. Néanmoins il renouvela sa demande. Alors la

voix lente et sonore du conseiller examinateur lui répondit:

«Messer Orio Soranzo, votre seigneurie devrait savoir qu'elle n'a aucune

espèce de questions à nous adresser, et nous aucune espèce de réponses à

lui faire. Les formes de la justice seront observées, dans cette cause,

avec l'indépendance et l'intégrité qui président à tous les actes du

conseil suprême.»

En cet instant messer Barbolamo s'approcha du comte et lui parla à

l'oreille. Leurs regards à tous deux se portèrent en même temps sur Orio:

ceux du comte, pleins de cette complète indifférence qui est le dernier

terme du mépris; ceux du docteur, animés d'une énergie d'indignation qui

allait jusqu'à la moquerie impitoyable. Mille serpents rongeaient le sein

d'Orio. L'heure sonna, lente, égale, vibrante. Orio ne comprenait pas que

la marche du temps pût s'accomplir comme à l'ordinaire. La circulation

inégale et brisée de son sang dans ses artères semblait bouleverser

l'ordre accoutumé des instants par lesquels le temps se déroule et se

mesure.

Enfin le témoin attendu fut introduit; c'était l'amiral Morosini. Il se

découvrit en entrant, mais ne salua personne et parla de la sorte:

«L'assemblée devant laquelle je suis appelé à comparaître me permettra de

ne m'incliner devant aucun de ses membres avant de savoir qui est ici

l'accusateur ou l'accusé, le juge ou le coupable. Ignorant le fond de

cette affaire, ou du moins ne l'ayant apprise que par la voie incertaine

et souvent trompeuse de la clameur publique, je ne sais point si mon neveu

Orio Soranzo, ici présent, mérite de moi des marques d'intérêt ou de

blâme. Je m'abstiendrai donc de tout témoignage extérieur de déférence ou

d'improbation envers qui que ce soit, et j'attendrai que la lumière me

vienne, et que la vérité me dicte la conduite que j'ai à tenir.»

Ayant ainsi parlé, Morosini accepta le siège qui lui fut offert, et

Ezzelin parla à son tour:

«Noble Morosini, dit-il, j'ai demandé à vous avoir pour témoin de mes

paroles et pour juge de ma conduite en cette circonstance, où il m'est

également difficile de concilier mes devoirs de citoyen envers la

république et mes devoirs d'ami envers vous. Le ciel m'est témoin (et

j'invoquerais aussi le témoignage d'Orio Soranzo, si le témoignage d'Orio

Soranzo pouvait être invoqué!) que j'ai voulu, avant tout, m'expliquer

devant vous. Aussitôt après mon retour à Venise, me fiant à votre sagesse

et à votre patriotisme plus qu'à ma propre conscience, j'avais résolu de

me diriger d'après votre décision. Orio Soranzo ne l'a pas voulu; il m'a

contraint à le traîner sur la sellette où s'asseyent les infâmes; il m'a

forcé à changer le rôle prudent et généreux que j'avais embrassé, en un

rôle terrible, celui de dénonciateur auprès d'un tribunal dont les arrêts

austères ne laissent plus de retour à la compassion, ni de chances, au

repentir. J'ignore sous quel titre et sous quelles formes judiciaires je

dois poursuivre ce criminel. J'attends que les pères de la république, ses

plus puissants magistrats et son plus illustre guerrier me dictent ce

qu'ils attendent de moi. Quant à moi personnellement, je sais ce que j'ai

à faire: c'est de dire ici ce que je sais. Je désirerais que mon devoir

pût être accompli dans cette seule séance; car, en songeant à la rigueur

de nos lois, je me sens peu propre à l'office d'accusateur acharné, et je

voudrais pouvoir, après avoir dévoilé le crime, atténuer le châtiment que

je vais attirer sur la tête du coupable.

--Comte Ezzelin, dit l'examinateur, quelle que soit la rigidité de notre

arrêt, quelque sévère que soit la peine applicable à certains crimes, vous

devez la vérité tout entière, et nous comptons sur le courage avec lequel

vous remplirez la mission austère dont vous êtes revêtu.

--Comte Ezzelin, dit Francesco Morosini, quelque amère que soit pour moi

la vérité, quelque douleur que je puisse éprouver à me voir frappé dans la

personne de celui qui fut mon parent et mon ami, vous devez à la patrie et

à vous-même de dire la vérité tout entière.

--Comte Ezzelin, dit Orio avec une arrogance qui tenait un peu de

l'égarement, quelque fâcheuses pour moi que soient vos préventions et de

quelque crime que les apparences me chargent, je vous somme de dire ici la

vérité tout entière.»

Ezzelin ne répondit à Orio que par un regard de mépris. Il s'inclina

profondément devant les magistrats, et plus encore devant Morosini; puis

il reprit la parole:

«J'ai donc à livrer aujourd'hui à la justice et à la vengeance de la

république un de ses plus insolents ennemis. Le fameux chef des pirates

missolonghis, celui qu'on appelait l'_Uscoque_, celui contre qui j'ai

combattu corps à corps, et par les ordres duquel, au sortir des îles

Curzolari, j'ai eu tout mon équipage massacré et mon navire coulé à fond;

ce brigand impitoyable, qui a ruiné et désolé tant de familles, est ici

devant vous. Non-seulement j'en ai la certitude, l'ayant reconnu comme je

le reconnais en cet instant même, mais encore j'en ai acquis toutes les

preuves possibles. L'Uscoque n'est autre qu'Orio Soranzo.»

Le comte Ezzelin raconta alors avec assurance et clarté tout ce qui lui

était arrivé depuis sa rencontre avec l'Uscoque à la pointe nord des îles

Curzolari, jusqu'à sa sortie de ces mêmes écueils, le lendemain. Il n'omit

aucune des circonstances de sa visite au château de San-Silvio, de la

blessure qu'avait au bras le gouverneur, et des signes de complicité qu'il

avait surpris entre lui et le commandant Léontio. Ezzelin raconta aussi ce

qui lui était arrivé, à partir de son dernier combat avec les pirates. Il

déclara que Soranzo n'avait pas pris part à ce combat, mais que le vieux

Hussein et plusieurs autres, qu'il avait vus la veille sur la barque de

l'Uscoque, n'avaient agi que par son ordre et sous sa protection. Nous

raconterons en peu de mots par quel miracle Ezzelin avait échappé à tant

de dangers.

Épuisé de fatigue et perdant son sang par une large blessure, il avait été

porté à fond de cale sur la tartane du juif albanais. Là un pirate s'était

mis en devoir de lui couper la tête. Mais l'Albanais l'avait arrêté; et

s'entretenant avec cet homme dans la langue de leur pays, qu'heureusement

Ezzelin comprenait, il s'était opposé à cette exécution, disant que

c'était là un noble seigneur de Venise, et qu'à coup sûr, si on pouvait

lui sauver la vie, on tirerait de sa famille une forte rançon.

«C'est bien, dit le pirate; mais vous savez que le gouverneur a menacé

Hussein de toute sa colère s'il ne lui apportait la tête de ce chef.

Hussein a donné sa parole et ne voudra pas se prêter à le garder

prisonnier. C'est trop risquer que d'entreprendre cette affaire.

--Ce n'est rien risquer du tout, reprit le juif, si tu es prudent et

discret. Je m'engage à partager avec toi le prix du rachat. Prends

seulement le pourpoint de ce Vénitien, mets-le en pièces, et nous le

porterons au gouverneur de San-Silvio. Garde ici le prisonnier et ne

laisse entrer personne. Cette nuit nous le mettrons sur une barque, et tu

le conduiras en lieu sûr.»

Le marché fut accepté. Ces deux hommes déshabillèrent Ezzelin; le juif

pansa sa plaie avec beaucoup d'art et de soin. La nuit suivante, il fut

conduit dans une île éloignée des Curzolari, et habitée seulement par des

pêcheurs et des contrebandiers qui donnèrent asile avec empressement au

pirate leur allié et à sa capture. Ezzelin passa plusieurs jours sur cet

écueil, où les soins les plus empressés lui furent prodigués. Lorsqu'il

fut hors de danger, on l'emmena plus loin encore; et enfin, à travers

mille fatigues et mille difficultés, on le conduisit dans une des îles de

l'Archipel qui était le quartier général adopté par les pirates depuis

l'arrivée de Mocenigo dans le golfe de Lépante. Là Ezzelin retrouva

Hussein et toute sa bande, et vécut près d'un an en esclave, refusant

obstinément le trafic de sa liberté et de faire passer de ses nouvelles à

Venise.

Interrogé sur les motifs de cette conduite singulière, le comte répondit

avec une noblesse qui émut profondément Morosini et le docteur:

«Ma famille est pauvre, dit-il, j'avais achevé de ruiner mon patrimoine en

perdant ma galère et mon équipage aux îles Curzolari. Il ne restait pour

ma rançon que la faible dot de ma jeune soeur et la modique aisance de ma

vieille tante. Ces deux femmes généreuses eussent donné avec empressement

tout ce qu'elles possédaient pour me délivrer, et l'insatiable juif,

refusant de croire qu'on pût allier à un grand nom un très-misérable

héritage, les eût dépouillées jusqu'à la dernière obole. Heureusement, il

avait à peine entendu prononcer mon nom, et j'avais réussi d'ailleurs à

lui faire croire qu'il s'était trompé, et que je n'étais point celui qu'il

avait pensé dérober à la haine de Soranzo. J'essayai de lui persuader que

je n'étais pas de Venise, mais de Gênes; et, tandis qu'il faisait

d'infructueuses recherches pour me trouver une famille et une patrie, je

songeais à m'évader et à conquérir ma liberté sans l'acheter.

»Après bien des tentatives infructueuses, après des dangers sans nombre et

des revers dont le détail serait ici hors de propos, je parvins à fuir et

à gagner les côtes de Morée, où je reçus des garnisons vénitiennes secours

et protection. Mais je me gardai bien de me faire reconnaître, et je me

donnai pour un sous-officier fait prisonnier par les Turcs à la dernière

campagne. Je tenais à convaincre le traître Soranzo de ses crimes, et je

savais que, si le bruit de mon salut et de mon évasion lui arrivait, il se

soustrairait par la fuite à ma vengeance et à celle des lois de la patrie.

»Je gagnai donc assez misérablement le littoral occidental de la Morée, et,

au moyen d'un modique prêt qui me fut loyalement fait, sur ma seule

parole, par quelques compatriotes, je parvins à m'embarquer pour Corfou.

Le petit bâtiment marchand sur lequel j'avais pris passage fut forcé de

relâcher à Céphalonie, et le capitaine voulut y séjourner une semaine pour

des affaires. Je conçus alors la pensée d'aller visiter les écueils de

Curzolari, désormais purgés de leurs pirates, et délivrés de leur funeste

gouverneur. Excusez, noble Morosini, la triste réflexion que je suis forcé

de faire pour expliquer cette fantaisie. J'avais vu là, pour la dernière

fois de ma vie, une personne dont la chaste et respectable amitié avait

rempli ma jeunesse de joies et de souffrances également sacrées dans mon

souvenir; j'éprouvais un douloureux besoin de revoir ces lieux témoins de

sa longue agonie et de sa mort tragique. Je ne trouvai plus qu'un monceau

de pierres à la place où j'avais éprouvé de si vives émotions, et celles

qui vinrent m'y assaillir furent si terribles, que j'ignore comment j'eus

la force d'y résister. Pendant plusieurs heures, j'errai parmi ces

décombres, comme si j'eusse espéré y trouver quelques vestiges de la

vérité; car, je dois le dire, des soupçons plus affreux, s'il est possible,

que les certitudes déjà acquises sur les crimes d'Orio Soranzo,

remplissaient mon esprit depuis le jour où j'avais appris l'incendie de

San-Silvio et le malheur que cet événement avait entraîné. Je gravissais

donc au hasard ces masses de pierres noircies, lorsque je vis venir, sur

un sentier du roc abandonné aux chèvres et aux cigognes, un vieux pâtre

accompagné de son chien et de son troupeau. Le vieillard, étonné de ma

persévérance à explorer cette ruine, m'observait d'un air doux et

bienveillant. Je fis d'abord peu d'attention à lui; mais, ayant jeté les

yeux sur son chien, je ne pus retenir un cri de surprise, et j'appelai

aussitôt cet animal par son nom. À ce nom de Sirius, le lévrier blanc qui

avait eu tant d'attachement pour votre infortunée nièce vint à moi en

boitant et me caressa d'un air mélancolique. Cette circonstance engagea la

conversation entre le pâtre et moi.

«Vous connaissez donc ce pauvre chien? me dit-il. Sans doute vous êtes de

ceux qui vinrent ici avec le commandant d'escadre Mocenigo? C'est un

véritable miracle que l'existence de Sirius, n'est-ce pas, mon officier?»

«Je le priai de me l'expliquer. Il me raconta que le lendemain de

l'incendie du château, vers le matin, comme il s'approchait par curiosité

des décombres, il avait entendu de faibles gémissements qui semblaient

partir des pierres amoncelées. Il avait réussi à déblayer un amas de ces

pierres, et il avait dégagé le malheureux animal d'une sorte de cachot

qu'un accident fortuit de l'éboulement lui avait, pour ainsi dire, jeté

sur le corps sans l'écraser. Il respirait encore; mais il avait une patte

engagée sous un bloc et brisée: le pâtre souleva le bloc, emporta le

lévrier, le soigna et le guérit. Il avoua qu'il l'avait caché; car il

craignait que les gens de l'escadre n'en prissent envie, et il se sentait

beaucoup d'affection pour lui.

«Ce n'est pas tant à cause de lui, ajouta-t-il, qu'à cause de sa maîtresse,

qui était si bonne et si belle, et qui, plusieurs fois, était venue au

secours de ma misère. Rien ne m'ôtera de la pensée qu'elle n'est pas morte

par l'effet d'un malheureux hasard, mais bien plutôt par celui d'une

méchante volonté! Mais, ajouta encore le vieux pâtre, il n'est peut-être

pas prudent pour un pauvre homme, même quand l'île est abandonnée, le

château détruit et la rive déserte, de parler de ces choses-là.»

--Il est bien nécessaire d'en parler, cependant, dit Morosini d'une voix

altérée, en interrompant, par l'effet d'une forte préoccupation, le récit

d'Ezzelin; mais il est nécessaire de n'en pas parler à la légère et sur de

simples soupçons; car ceci est encore plus grave et plus odieux, s'il est

possible, que tout le reste.

--Il est présumable, reprit l'examinateur, que le comte Ezzelin a des

preuves à l'appui de tout ce qu'il avance. Nous l'engageons à poursuivre

son récit sans se laisser troubler par aucune observation, de quelque part

qu'elle vienne.»

Ezzelin étouffa un soupir.

«C'est une rude tâche, dit-il, que celle que j'ai embrassée. Quand la

justice ne peut réparer le mal commis, son rôle est tout amertume et pour

celui qui la rend et pour ceux qui la reçoivent. Je poursuivrai néanmoins

et remplirai mon devoir jusqu'au bout. Pressé par mes questions, le vieux

pâtre me raconta qu'il avait vu souvent la signora Soranzo durant son

séjour à San-Silvio. Il avait, sur le revers du rocher, un coin de terre

où il cultivait des fleurs et des fruits; il les lui portait, et recevait

d'elle de généreuses aumônes. Il la voyait dépérir, et il ne doutait pas,

d'après ce qu'il avait recueilli des propos des serviteurs du château,

qu'elle ne fût pour son époux un objet de haine ou de dédain. Le jour qui

précéda l'incendie du château, il la vit encore: elle paraissait mieux

portante, mais fort agitée. «Écoute, lui dit-elle, tu vas porter cette

boîte au lieutenant de vaisseau Mezzani;» et elle prit sur sa table un

petit coffre de bronze, qu'elle lui mit presque dans les mains. Mais elle

le lui retira aussitôt, et, changeant d'avis, elle lui dit: «Non! tu

pourrais payer ce message de ta vie; je ne le veux pas. Je trouverai un

autre moyen...» Et elle le renvoya sans lui rien confier, mais en le

chargeant d'aller trouver le lieutenant et de lui dire de venir la voir

tout de suite. Le vieillard fit la commission. Il ignore si le lieutenant

se rendit à l'ordre de la signora Giovanna. Le lendemain, l'incendie avait

dévoré le donjon, et Giovanna Morosini était ensevelie sous les ruines.»

Ezzelin se tut.

«Est-ce là tout ce que vous avez à dire, seigneur comte? lui dit

l'examinateur.

--C'est tout.

--Voulez-vous produire vos preuves?

--Je ne suis point venu ici, dit Ezzelin, en me vantant de produire les

preuves de la vérité; j'y suis venu pour dire la vérité telle qu'elle est,

telle que je la possède en moi. Je ne songeais point à amener Orio Soranzo

au pied de ce tribunal lorsque j'ai acquis la certitude de ses crimes. En

revenant à Venise, je ne voulais que le chasser de ma maison, de ma

famille, et remettre son sort entre les mains de l'amiral. Vous m'avez

sommé de dire ce que je savais, je l'ai fait; je l'affirmerai par serment,

et j'engagerai mon honneur à le soutenir désormais envers et contre tous.

Orio Soranzo pourra soutenir le contraire, il pourra fort bien affirmer

par serment que j'en ai menti. Votre conscience jugera, et votre sagesse

prononcera qui de lui ou de moi est un imposteur et un lâche.

--Comte Ezzelin, dit Morosini, le conseil des Dix fera de votre assertion

l'appréciation qu'il jugera convenable. Quant à moi, je n'ai pas de

jugement à formuler dans cette affaire, et quelque douloureuses que soient

mes impressions personnelles, je saurai les renfermer, puisque l'accusé

est dans les mains de la justice. Je dois seulement me constituer en

quelque sorte son défenseur jusqu'à ce que vous m'ayez, sous tous les

rapports, ôté le courage de le faire. Vous avez avancé une autre

accusation que j'ai à peine la force de rappeler, tant elle soulève en moi

de souvenirs amers et de sentiments douloureux. Je dois vous demander,

malgré ce que vous venez de dire, si vous avez une preuve matérielle à

fournir de l'attentat dont, selon vous, mon infortunée nièce aurait été

victime?

--Je demande la permission de répondre au noble Morosini, dit Stefano

Barbolamo en se levant; car cette tâche m'appartient, et c'est d'après mes

conseils et mes instances, je dirai plus, c'est sous ma garantie, que le

comte Ezzelin a raconté ce qu'il avait appris du vieux pâtre de Curzolari.

Sans doute ceci prouverait peu de chose, isolé de tout le reste; mais la

suite de l'examen prouvera que c'est un fait de haute importance. Je

demande à ce qu'on enregistre seulement toutes les circonstances de ce

récit, et à ce qu'on procède au reste de l'examen.»

Le juge fit un signe, et une porte s'ouvrit; la personne qu'on allait

introduire se fit attendre quelques instants. Orio s'assit brusquement au

moment où elle parut.

C'était Naam; le docteur regardait Orio très-attentivement.

«Puisque Vos Excellences passent à l'examen du troisième chef d'accusation,

dit-il, je demande à être entendu sur un fait récent qui dénouera

certainement tout le noeud de cette affaire, et qui seul pouvait m'engager,

ainsi que je l'ai fait depuis quelques jours, à me porter l'adversaire de

l'accusé.

--Parlez, dit le juge: cette séance, consacrée à l'examen des faits,

appelle et accueille toute espèce de révélation.

--Avant-hier, dit Barbolamo, messer Orio Soranzo, que depuis plusieurs

jours je voyais en qualité de médecin, ainsi que sa complice, me témoigna

un grand dégoût de la vie, et me supplia de lui procurer du poison, afin,

disait-il, que, si le mensonge et la haine triomphaient du bon droit et de

la vérité, il pût se soustraire aux lenteurs d'un supplice indigne en tout

cas d'un patricien. Ne pouvant me délivrer de son obsession, mais ne

m'arrogeant pas le droit de soustraire un accusé à la justice des lois,

j'allai lui chercher une poudre soporifique, et l'assurai que quelques

grains de cette poudre suffiraient pour le délivrer de la vie. Il me fit

les plus vifs remercîments, et me promit de n'attenter à ses jours

qu'après la décision du tribunal.

L'Uscoque · 第 14 / 15 段