«Vers le soir, je fus appelé par l'intendant des prisons à porter mes

soins à la fille arabe Naam, la complice d'Orio. Le geôlier, étant rentré

dans son cachot quelques heures après lui avoir porté son repas, l'avait

trouvée plongée dans un sommeil léthargique, et l'on craignait qu'elle

n'eût tenté de s'empoisonner. Je la trouvai en effet endormie par l'effet

bien appréciable d'un narcotique. J'examinai ses aliments, et je trouvai

dans son breuvage le reste de la poudre que j'avais donnée à messer

Soranzo. Je pris des informations, et je sus par le geôlier que chaque

jour messer Soranzo envoyait à Naam des aliments plus choisis que ceux de

la prison, et une certaine boisson préparée avec du miel et du citron,

dont elle avait l'habitude. Moi-même je m'étais prêté, avec la permission

de l'intendant, à porter à la captive ces adoucissements au régime de la

prison, réclamés par son état fébrile. Pour m'assurer du fait, je portai

le fond du vase à l'apothicaire qui m'avait vendu la poudre; il l'analysa

et constata que c'était la même. J'ai fait constater aussi les

circonstances de l'envoi de cette boisson à Naam par son maître; et il

résulte de tout ceci que messer Orio Soranzo, craignant sans doute quelque

révélation fâcheuse de la part de son esclave, a voulu l'empoisonner et se

servir de moi à cet effet: ce dont je lui sais le plus grand gré du monde;

car la méfiance et l'antipathie que je ressentais pour lui, depuis le

premier jour où j'ai eu l'honneur de le voir, sont enfin justifiées, et ma

conscience n'est plus en guerre avec mon instinct. Je ne me justifierai

pas auprès de messer Orio de l'espèce d'animosité que depuis hier je porte

contre lui dans cette affaire; peu m'importe ce qu'il en pense. Mais

auprès de vous, noble et vénéré seigneur Morosini, je tiens à ne point

passer pour un homme qui s'acharne sur les vaincus, et qui se plaît à

fouler aux pieds ceux qui tombent. Si, dans cette circonstance, je me suis

investi d'un rôle tout à fait contraire à mes goûts et à mes habitudes,

c'est que j'ai failli être pris pour complice d'un nouveau crime de messer

Soranzo, et qu'entre le rôle de dupe de l'imposture et celui de vengeur de

la vérité, j'aime encore mieux le dernier.

--Tout ceci, s'écria Orio, tremblant et un peu égaré, est un tissu de

mensonges et d'atrocités, ourdi par le comte Ezzelin pour me perdre. Si

cette pauvre créature que voici, ajouta-t-il en montrant Naam, pouvait

entendre ce qui se dit autour d'elle et à propos d'elle, si elle pouvait y

répondre, elle me justifierait de tout ce qu'on m'impute; et, quoique

souillée d'un crime qui m'ôte une grande partie de la confiance que

j'avais en elle, j'oserais encore invoquer son témoignage...

--Vous êtes libre de l'invoquer,» dit le juge.

Orio s'adressa alors en arabe à Naam, et l'adjura de le disculper. Elle

garda le silence et ne tourna même pas la tête vers lui. Il sembla qu'elle

ne l'eût pas entendu.

«Naam, dit le juge, vous allez être interrogée; voudrez-vous cette fois

nous répondre, ou êtes-vous réellement dans l'impossibilité de le faire?

--Elle ne peut, dit Orio, ni répondre aux paroles qui lui sont adressées

ni les comprendre. Je ne vois point ici d'interprète, et, si vos

seigneuries le permettent, je lui transmettrai...

--Ne prends pas cette peine, Orio, dit Naam d'une voix ferme et dans un

langage vénitien très-intelligible. Il faut que tu sois bien simple,

malgré toute ton habileté, pour croire que, depuis un an que j'habite

Venise, je n'ai pas appris à comprendre et à parler la langue qu'on parle

à Venise. J'ai eu mes raisons pour te le cacher, comme tu as eu les

tiennes pour agir avec moi ainsi que tu l'as fait. Écoute, Orio, j'ai

beaucoup de choses à te dire, et il faut que je te les dise devant les

hommes, puisque tu as détruit la sécurité de nos tête-à-tête, puisque ta

méfiance, ton ingratitude et ta méchanceté ont brisé la pierre de ce

sépulcre où je m'étais ensevelie avec toi.»

En parlant ainsi, Naam, que son état de faiblesse autorisait à rester

assise, était appuyée sur le dossier d'une stalle en bois placée à quelque

distance d'Orio. Son coude soutenait nonchalamment sa tête, et elle se

tournait à demi vers Soranzo pour lui parler, comme on dit, par-dessus

l'épaule; mais elle ne daignait pas se tourner entièrement de son côté ni

jeter les yeux sur lui. Il y avait dans son attitude quelque chose de si

profondément méprisant, qu'Orio sentit le désespoir s'emparer de lui, et

il fut tenté de se lever et de se déclarer coupable de tous les crimes,

pour en finir plus vite avec toutes ces humiliations.

Naam poursuivit son discours avec une tranquillité effrayante. Ses yeux,

creusés par la fièvre, semblaient de temps en temps céder à un reste de

sommeil léthargique. Mais sa volonté semblait aussitôt faire un effort, et

les éclairs d'un feu sombre succédaient à cet abattement.

«Orio, dit-elle sans changer d'attitude, je t'ai beaucoup aimé, et il fut

un temps où je te croyais si grand, que j'aurais tué mon père et mes

frères pour te sauver. Hier encore, malgré le mal que je t'ai vu commettre

et malgré tout celui que j'ai commis pour toi, il n'est pas de juges

impitoyables, il n'est pas de bourreaux avides de sang et de tortures qui

eussent pu m'arracher un mot contre toi. Je ne t'estimais plus, je ne te

respectais plus; mais je t'aimais encore, du moins je te plaignais; et,

puisqu'il me fallait mourir, je n'eusse pas voulu t'entraîner avec moi

dans la tombe. Aujourd'hui est bien différent d'hier; aujourd'hui je te

hais et je te méprise, tu sais pourquoi. Allah me commande de te punir, et

tu seras puni sans que je te plaigne.

»Pour toi, j'ai assassiné mon premier maître, le pacha de Patras. C'était

la première fois que je répandais le sang. Un instant je crus que mon sein

allait se briser et ma tête se fendre. Tu m'as reproché depuis d'être

lâche et féroce; que cette accusation retombe sur ta tête!

»Je t'ai sauvé cette fois de la mort, et bien d'autres fois depuis;

lorsque tu combattais contre tes compatriotes, à la tête des pirates, je

t'ai fait un rempart de mon corps, et bien souvent ma poitrine sanglante a

paré les coups destinés à l'invincible Uscoque.

»Un soir tu m'as dit:

«Mes complices me gênent; je suis perdu si tu ne m'aides à les anéantir.»

J'ai répondu: «Anéantissons-les.» Il y avait deux matelots intrépides, qui

t'avaient cent fois fait voler sur les ondes dans la tempête, et qui,

chaque nuit, t'avaient ramené au seuil de ton château avec une fidélité,

une adresse et une discrétion au-dessus de tout éloge et de toute

récompense. Tu m'as dit: «Tuons-les;» et nous les avons tués. Il y avait

Mezzani et Léontio, et Frémio le renégat, qui avaient partagé tes exploits

dangereux, et qui voulaient partager tes riches dépouilles. Tu m'as dit:

«Empoisonnons-les;» et nous les avons empoisonnés. Il y avait des

serviteurs, des soldats, des femmes qui eussent pu s'apercevoir de tes

desseins et interroger les cadavres. Tu m'as dit: «Effrayons et dispersons

tous ceux qui dorment sous ce toit;» et nous avons mis le feu au château.

»J'ai participé à toutes ces choses avec la mort dans l'âme, car les

femmes ont horreur du sang répandu. J'avais été élevée dans une riante

contrée, parmi de tranquilles pasteurs, et la vie féroce que tu me faisais

mener ressemblait aussi peu aux habitudes de mon enfance que ton rocher nu

et battu des vents ressemblait aux vertes vallées et aux arbres embaumés

de ma patrie. Mais je me disais que tu étais un guerrier et un prince, et

que tout est permis à ceux qui gouvernent les hommes et leur font la

guerre. Je me disais qu'Allah place leur personne sur un roc escarpé, où

ils ne peuvent gravir qu'en marchant sur beaucoup de cadavres, et où ils

ne se maintiendraient pas longtemps s'ils ne renversaient au fond des

abîmes tous ceux qui essayent de s'élever jusqu'à eux. Je me disais que le

danger ennoblit le meurtre et le pillage, et qu'après tout, tu avais assez

exposé ta vie pour avoir le droit de disposer de celle de tes esclaves

après la victoire. Enfin, j'essayais de trouver grand, ou du moins

légitime, tout ce que tu commandais; et il en eût toujours été ainsi, si

tu n'avais pas tué ta femme.

»Mais tu avais une femme belle, chaste et soumise. Elle eût été digne, par

sa beauté, de la couche d'un sultan; elle était digne, par sa fidélité, de

ton amour, et, par sa douceur, de l'amitié et du respect que j'avais pour

elle. Tu m'avais dit: «Je la sauverai de l'incendie. J'irai d'abord à elle,

je la prendrai dans mes bras, je la porterai sur mon navire.» Et je te

croyais, et je n'aurais jamais pensé que tu fusses capable de

l'abandonner.

»Cependant, non content de la livrer aux flammes, et craignant sans doute

que je ne volasse à son secours, tu as été la trouver et lu l'as frappée

de ton poignard. Je l'ai vue baignée dans son sang, et je me suis dit:

L'homme qui s'attaque à ce qui est fort est grand, car il est brave;

l'homme qui brise ce qui est faible est méprisable, car il est lâche; et

j'ai pleuré ta femme, et j'ai juré sur son cadavre que, le jour où tu

voudrais me traiter comme elle, sa mort serait vengée.

»Cependant je t'ai vu souffrir, j'ai cru à tes larmes, et je t'ai

pardonné. Je t'ai suivi à Venise; je t'ai été fidèle et dévouée comme le

chien l'est à celui qui le nourrit, comme le cheval l'est à celui qui lui

passe le mors et la bride. J'ai dormi à terre, en travers de ta porte,

comme la panthère au seuil de l'antre où reposent ses petits. Je n'ai

jamais adressé la parole à un autre que toi; je n'ai jamais fait entendre

une plainte, et mon regard même ne t'a jamais adressé un reproche. Tu as

rassemblé dans ton palais des compagnons de débauche; tu t'es entouré

d'odalisques et de bayadères. Je leur ai présenté moi-même les plats d'or,

et j'ai rempli leurs coupes du vin que la loi de Mahomet me défendait de

porter à mes lèvres. J'ai accepté tout ce qui te plaisait, tout ce qui te

semblait nécessaire ou agréable. La jalousie n'était pas un sentiment fait

pour moi. Il me semblait, d'ailleurs, avoir changé de sexe en changeant

d'habit. Je me croyais ton frère, ton fils, ton ami; et, pourvu que tu me

traitasses avec amitié, avec confiance, je me trouvais heureuse.

»Tu as voulu te remarier; tu as eu le tort de me le cacher. Je savais déjà

la langue que tu me croyais incapable de jamais apprendre. Je savais tout

ce que tu faisais. Je ne t'aurais jamais contrarié dans ton projet;

j'eusse aimé et respecté ta femme, je l'eusse servie comme ma patronne

légitime, car on la disait aussi belle, aussi chaste, aussi douce que la

première. Et si elle eût été perfide, si elle eut manqué à ses devoirs en

tramant quelque complot contre toi, je t'aurais aidé à la faire mourir.

Cependant tu me craignais, et tu entourais tes nouvelles amours d'un

mystère outrageant pour moi. Je t'observais, et je ne te disais

rien.

»Ton ennemi est revenu. Je l'avais vu une seule fois; je ne pouvais ni

l'aimer ni le haïr. J'aurais été portée à l'estimer, parce qu'il était

brave et malheureux. Mais il était forcé de te chasser de chez sa soeur,

il était forcé de t'accuser et de te perdre; j'étais forcée de te délivrer

de lui. Tu m'as dit de chercher un bravo pour l'assassiner; je ne me suis

fiée qu'à moi-même, et j'ai voulu l'assassiner. J'ai frappé le serviteur

pour le maître; mais je l'ai frappé comme tu n'aurais pas su le frapper

toi-même, tant tu es déchu et affaibli, tant tu crains maintenant pour ta

vie. Au lieu de me savoir gré de ce nouveau crime, commis pour toi, tu

m'as outragée en paroles, tu as levé la main pour me frapper. Un instant

de plus, et je te tuais. Mon poignard était encore chaud. Mais, la

première colère apaisée, je me suis dit que tu étais un homme faible, usé,

égaré par la peur de mourir; je t'ai pris en pitié, et, sachant qu'il me

fallait mourir moi-même, n'ayant aucun espoir, aucun désir de vivre, j'ai

refusé de t'accuser. J'ai subi la torture. Orio! cette torture qui te

faisait tant peur pour moi, parce que tu croyais qu'elle m'arracherait la

vérité. Elle ne m'a pas arraché un mot; et, pour récompense, tu as voulu

m'empoisonner hier. Voilà pourquoi je parle aujourd'hui. J'ai tout

dit.»

En achevant ces mots, Naam se leva, jeta sur Orio un seul regard, un

regard d'airain; puis, se tournant vers les juges:

«Maintenant, vous autres, dit-elle, faites-moi mourir vite. C'est tout ce

que je vous demande.»

Le silence glacial, qui semblait au nombre des institutions du terrible

tribunal, ne fut interrompu que par le bruit des dents de Soranzo qui

claquaient dans sa bouche. Morosini fit un grand effort pour sortir de

l'abattement où l'avait plongé ce récit, et, s'adressant au docteur:

«Cette jeune fille, lui dit-il, a-t-elle quelque preuve à fournir de

l'assassinat de ma nièce?

--Votre seigneurie connaît-elle cet objet? dit le docteur en lui

présentant un petit coffret de bronze artistement ciselé, portant le nom

et la devise des Morosini.

--C'est moi qui l'ai donné à ma nièce, dit l'amiral. La serrure est

brisée.

--C'est moi qui l'ai brisée, dit Naam, ainsi que le cachet de la lettre

qu'il contient.

--C'était donc vous qui étiez chargée de le remettre au lieutenant

Mezzani?

--Oui, c'était elle, répondit le docteur; elle l'a gardé, parce que, d'un

côté, elle savait que Mezzani trahissait la république et n'était pas dans

les intérêts de la signora Giovanna, et parce que, de l'autre, Naam se

doutait bien que ce coffret contenait quelque chose qui pouvait perdre

Soranzo. Elle cacha ce gage, pensant que plus tard la signora Giovanna le

lui demanderait. Celle-ci avait toute confiance dans Naam, et sans doute

elle croyait que cette lettre vous parviendrait. Naam vous l'eût remise si

elle n'eût craint de nuire à Soranzo en le faisant. Mais elle a gardé le

gage comme un précieux souvenir de cette rivale qui lui était chère. Elle

l'a toujours porté sur elle, et c'est hier seulement, en se convaincant de

la tentative d'empoisonnement faite sur elle par Orio, qu'elle a brisé le

cachet de la lettre, et qu'après l'avoir lue elle me l'a remise.»

L'amiral voulut lire la lettre. Le juge examinateur la lui demanda en

vertu de ses pouvoirs illimités. Morosini obéit; car il n'était point de

tête si puissante et si vénérée dans l'État qui ne fût forcée de se

courber sous la puissance des Dix. Le juge prit connaissance de la lettre,

et la remit ensuite à Morosini qui la lut à son tour; quand il l'eut finie,

il en recommença la lecture à haute voix, disant qu'il devait cette

satisfaction à l'honneur d'Ezzelin, et ce témoignage d'abandon complet à

Orio.

La lettre contenait ce qui suit:

«Mon oncle, ou plutôt mon père bien-aimé, je crains que nous ne nous

retrouvions pas en ce monde. Des projets sinistres s'agitent autour de moi,

des intentions haineuses me poursuivent. J'ai fait une grande faute en

venant ici sans votre aveu. J'en serai peut-être trop sévèrement punie.

Quoi qu'il arrive, et quelque bruit qu'on vienne à faire courir sur moi,

je n'ai pas le plus léger tort à me reprocher envers qui que ce soit, et

cette pensée me donne l'assurance de braver toutes les menaces et

d'accepter la mort suspendue sur ma tête. Dans quelques heures peut-être

je ne serai plus. Ne me pleurez pas. J'ai déjà trop vécu; et si

j'échappais à cette périlleuse situation, ce serait pour aller m'ensevelir

dans un cloître loin d'un époux qui est l'opprobre de la société, l'ennemi

de son pays, l'Uscoque en un mot! Dieu vous préserve d'avoir à ajouter,

quand vous lirez cette lettre, l'assassin de votre fille infortunée»

GIOVANNA MOROSINI,

qui jusqu'à sa dernière heure vous chérira et vous bénira comme un père.»

Ayant achevé cette lecture, Morosini quitta sa place, et porta la lettre

sur le bureau des juges; puis il les salua profondément, et se mit en

devoir de se retirer.

«Votre seigneurie se constituera-t-elle le défenseur de son neveu Orio

Soranzo? dit le juge.

--Non, messer, répondit gravement Morosini.

--Votre seigneurie n'a-t-elle rien à ajouter aux révélations qui ont été

faites ici, soit pour charger, soit pour alléger le sort des accusés?

--Rien, messer, répondit encore Morosini. Seulement, s'il m'est permis

d'émettre un voeu personnel, j'implore l'indulgence des juges pour cette

jeune fille que l'ignorance de la vraie religion et les moeurs barbares de

sa race ont poussé à des crimes que son coeur généreux désavoue.»

Le juge ne répondit point. Il salua le général, qui se tourna vers le

comte Ezzelin et lui serra fortement la main. Il en fit autant pour le

docteur et sortit précipitamment sans jeter les yeux sur son neveu. Au

moment où la porte s'ouvrait pour le laisser sortir, le chien favori

d'Ezzelin qui s'impatientait de ne pas voir son maître, s'élança dans la

salle, malgré les archers qui s'efforçaient de le chasser. C'était un

grand lévrier blanc, qui ne marchait que sur trois pattes. Il courut

d'abord vers son maître; mais, rencontrant Naam sur son chemin, il partit

la reconnaître, et s'arrêta un instant pour la caresser. Puis, apercevant

Orio, il s'élança vers lui avec fureur, et il fallut qu'Ezzelin le

rappelât avec autorité pour l'empêcher de lui sauter à la gorge.

«Et toi aussi, tu m'abandonnes, Sirius! dit Orio.

--Et lui aussi te condamne!» dit Naam.

Le juge fit un signe, Orio fut emmené par les sbires, la porte intérieure

du palais ducal se referma sur lui. Il ne la repassa jamais, on n'entendit

jamais parler de lui.

On vit un moine sortir le lendemain matin des prisons. On présuma qu'une

exécution avait eu lieu dans la nuit.

Naam fut condamnée à mort séance tenante. Elle écouta son arrêt et

retourna au cachot avec une indifférence qui confondit tous les

assistants. Le docteur et le comte se retirèrent consternés de son sort;

car, malgré le meurtre de Danieli, ils ne pouvaient s'empêcher d'admirer

son courage et de s'intéresser à elle.

Naam ne reparut pas plus qu'Orio dans Venise.

Cependant on assure que son arrêt ne reçut pas d'exécution. Un des juges

examinateurs, frappé de sa beauté, de sa sauvage grandeur d'âme et de son

indomptable fierté, avait conçu pour elle une passion violente, presque

insensée. Il risqua, dit-on, son rang, sa réputation et sa vie, pour la

sauver. S'il faut en croire de sourdes rumeurs, il descendit la nuit dans

son cachot et lui offrit de lui conserver la vie à condition qu'elle

serait sa maîtresse, et qu'elle consentirait à vivre éternellement cachée

dans une maison de campagne aux environs de Venise.

Naam refusa d'abord.

Cet incurable désespoir, ce profond mépris de la vie exaltèrent de plus en

plus la passion du juge. Naam était bien, en effet, la maîtresse idéale

d'un inquisiteur d'État! Il la pressa tellement qu'elle lui répondit enfin:

«Une seule chose me réconcilierait avec la vie: ce serait l'espoir de

revoir le pays où je suis née. Si tu veux t'engager avec moi à m'y

renvoyer dans un an, je consens à être ton esclave jusque-là. Puisqu'il

faut que je subisse l'esclavage ou la mort, je choisis l'esclavage à

condition que je conquerrai ainsi ma liberté.»

Le traité fut accepté. Le bourreau chargé de conduire Naam dans une

gondole fermée au canal des _Mairane_, là où se faisaient les noyades,

s'apprêtait à lui passer le sac fatal, lorsque six hommes masqués et armés

jusqu'aux dents, conduisant une barque légère, se jetèrent sur lui et lui

enlevèrent sa victime.

On fit de grands commentaires sur cet événement, on alla jusqu'à croire

qu'Orio s'était échappé et qu'il avait fui avec sa complice en pays

étranger. D'autres pensèrent que Morosini, touché de l'attachement de Naam

pour sa nièce, l'avait soustraite à la rigueur des lois. La vérité ne fut

jamais bien connue.

Seulement on prétend que, l'année suivante, il se passa des choses

étranges à la maison de campagne du juge. Une sorte de fantôme la hantait

et remplissait d'effroi tous les environs. Le juge semblait avoir de rudes

démêlés avec le lutin, et on l'entendait parler d'une voix suppliante,

tandis que l'autre criait d'un ton de menace:

«Si tu ne veux pas tenir ta parole, je te conseille de me tuer; car je

vais aller me livrer aux juges. J'ai rempli mes engagements, c'est à toi

de remplir les tiens.»

Les bonnes femmes du pays en conclurent que le terrible juge avait fait un

pacte avec le diable. L'inquisition s'en serait mêlée, si tout à coup le

bruit n'eût cessé et si la maison du juge ne fût redevenue

tranquille.

Environ cinq ans après ces événements, un groupe d'honnêtes bourgeois

prenait le café sous une tente dressée sur la rive des Esclavons. Une

famille patricienne qui venait de faire quelques tours de promenade le

long du quai, se rembarqua un peu au-dessous du café, et la gondole

s'éloigna lentement.

«Pauvre signora Ezzelin! dit un des bourgeois en la suivant des yeux; elle

est encore bien pâle, mais elle a l'air parfaitement raisonnable.

--Oh! elle est très-bien guérie! reprit un autre bourgeois. Ce brave

docteur Barbolamo, qui l'accompagne partout, est un si habile médecin et

un ami si dévoué!

--Elle était donc vraiment folle? dit un troisième.

--Une folie douce et triste, reprit le premier. La perte et le retour

inattendu de son frère le comte Ezzelin lui avaient fait une si grande

impression que pendant longtemps elle n'a pas voulu croire qu'il fût

vivant: elle le prenait pour un spectre, et s'enfuyait quand elle le

voyait. Absent, elle le pleurait sans cesse; présent, elle avait peur de

lui.

--Certes! ce n'est pas là la vraie cause de son mal, dit le second

bourgeois. Est-ce que vous ne savez pas qu'elle allait épouser Orio

Soranzo au moment où il a disparu par là?»

En parlant ainsi, le citoyen de Venise indiquait d'un geste significatif

le canal des prisons qui coulait à deux pas de la tente.

«A telles enseignes, reprit un autre interlocuteur, que, dans sa folie,

elle se faisait habiller de blanc, et pour bouquet de noces mettait à son

corsage une branche de laurier desséchée.

--Qu'est-ce que cela signifiait? dit le premier.

--Ce que cela signifiait? je m'en vais vous le dire. La première femme

d'Orio Soranzo avait été amoureuse du comte Ezzelin; elle lui avait donné

une branche de laurier en lui disant: Quand la femme que Soranzo aimera

portera ce bouquet, Soranzo mourra. La prédiction s'est vérifiée. Ezzelin

a donné le bouquet à sa soeur et Soranzo s'est évaporé comme tant

d'autres.

--Et que le doge n'ait rien dit et ne se soit pas inquiété de son neveu!

voilà ce que je ne conçois pas!

--Le doge? le doge n'était dans ce temps-là que l'amiral Morosini; et

d'ailleurs qu'est-ce qu'un doge devant le conseil des Dix?

--Par le corps de saint Marc! s'écria un brave négociant qui n'avait

encore rien dit, tout ce que vous dites là me rappelle une rencontre

singulière que j'ai faite l'an passé pendant mon voyage dans l'Yemen.

Ayant fait ma provision de café à Moka même, il m'avait pris fantaisie de

voir la Mecque et Médine.

»Quand j'arrivai dans cette dernière ville, on faisait les obsèques d'un

jeune homme qu'on regardait dans le pays comme un saint, et dont on

racontait les choses les plus merveilleuses. On ne savait ni son nom ni

son origine. Il se disait Arabe et semblait l'être; mais sans doute il

avait passé de longues années loin de sa patrie; car il n'avait ni ami ni

famille dont il pût ou dont il voulût se faire reconnaître. Il paraissait

adolescent, quoique son courage et son expérience annonçassent un âge plus

viril.

»Il vivait absolument seul, errant sans cesse de montagne en montagne, et

ne paraissant dans les villes que pour accomplir des oeuvres pieuses ou de

saints pèlerinages. Il parlait peu, mais avec sagesse; il ne semblait

prendre aucun intérêt aux choses de la terre et ne pouvait plus goûter

d'autres joies ni ressentir d'autres douleurs que celles d'autrui. Il

était expert à soigner les malades, et, quoiqu'il fût avare de conseils,

ceux qu'il donnait réussissaient toujours à ceux qui les suivaient, comme

si la voix de Dieu eût parlé par sa bouche. On venait de le trouver mort,

prosterné devant le tombeau du prophète. Son cadavre était étendu au seuil

de la mosquée; les prêtres et tous les dévots de l'endroit récitaient des

prières et brûlaient de l'encens autour de lui. Je jetai les yeux, en

passant, sur ce catafalque. Quelle fut ma surprise lorsque je reconnus...

devinez qui?

--Orio Soranzo? s'écrièrent tous les assistants.

--Allons donc! je vous parle d'un adolescent! C'était ni plus ni moins que

ce beau page qu'on appelait Naama; vous savez? celui qui suivait toujours

et partout messer Orio Soranzo, sous un costume si riche et si bizarre!

--Voyez un peu! dit le premier bourgeois, il y avait beaucoup de mauvaises

langues qui disaient que c'était une femme!»

FIN DE L'USCOQUE.

L'Uscoque · 第 15 / 15 段