»Misérable! s'écria-t-il en se parlant à lui-même et en se laissant tomber

sur une chaise, est-ce ainsi que tu sais maintenant faire face à

l'adversité? Une pierre tombe à tes pieds, et au lieu de te tenir pour

averti et de fuir, ou d'agir d'une façon quelconque, tu te couches, tu

t'endors, et tu attends que l'édifice entier s'écroule sur ta tête! Tu es

donc devenu une bête brute, ou tes ennemis ont donc jeté sur toi un

maléfice! Damné médecin! s'écria-t-il en voyant sur sa table la fiole

d'opium dont on lui avait fait avaler une partie, ah! tu étais d'accord

avec eux pour m'ôter mes forces et me jeter dans l'impuissance! Toi aussi,

tu me le payeras, infâme! crains que mon jour ne vienne à moi aussi! Mon

jour! Hélas! sortirai-je de cette nuit horrible qui s'est étendue sur moi?

Voyons! que faire? Ah! la force m'a manqué au moment où j'en avais besoin!

Je n'ai pas été inspiré lorsqu'une vive résolution eût pu me sauver. Il

fallait, dès que mon ennemi est entré dans cette galerie Memmo, feindre de

le prendre pour un démon, m'élancer sur lui, lui enfoncer mon poignard

dans la poitrine... Cet homme ne doit pas être difficile à tuer; il a reçu

tant de coups déjà!... Et puis, j'aurais joué la folie; on m'eût soigné

comme on a déjà fait, on m'eût plaint. J'aurais eu des remords; j'aurais

fait dire des messes pour son âme, et j'en aurais été quitte pour perdre

les bonnes grâces de la petite fille... Mais n'est-il pas encore possible

d'agir ainsi?... Oui, demain, pourquoi pas? J'irai à ce rendez-vous.

J'irai en jouant la fureur; je le provoquerai; je l'accuserai de quelque

infamie... Je dirai à Morosini qu'il avait séduit... non, qu'il avait

violé sa nièce; que je l'avais chassé honteusement, et que, par vengeance,

il a inventé ce tissu de mensonges... Je lui dirai de telles injures, je

lui ferai de telles menaces... D'ailleurs je lui cracherai au visage...

Alors il faudra bien qu'il mette la main sur son épée... Une fois là, il

est perdu; avant qu'il l'ait tirée du fourreau, la mienne sera dans sa

gorge... Et puis je me jetterai par terre en écumant, je m'arracherai les

cheveux, je serai fou. Le pis qui puisse m'arriver, c'est d'être envoyé en

exil pour quatorze ans; on sait ce que valent les quatorze années d'exil

d'un patricien. L'année suivante on a besoin de lui, on le rappelle...

Naam avait raison... Oui, voilà ce que je ferai... Mais si Ezzelin a déjà

parlé à sa tante et à sa soeur, si elles se portent mes accusatrices? Oh!

oui! Mais quelles preuves?... D'ailleurs il sera toujours temps de fuir.

Si je ne puis emporter tout mon or, j'irai trouver les pirates,

j'organiserai une flibuste sur un tout autre pied. Je ferai une magnifique

fortune en peu d'années, et j'irai, sous un nom supposé, la manger à

Cordoue ou à Séville, des villes de plaisir, dit-on. L'argent n'est-il pas

le roi du monde?... Allons, décidément le docteur a sagement agi en me

faisant dormir. Ce sommeil m'a retrempé; il m'a rendu toute mon énergie,

toutes mes espérances.»

Orio se parlait ainsi à lui-même dans un accès d'énergie fébrile. Ses yeux

étaient fixes et brillants, ses lèvres pâles et tremblantes, ses mains

contractées sur ses genoux maigres et nus. Le _plus bel homme_ de Venise

était hideux, ainsi absorbé dans ses méchantes intentions et ses lâches

calculs.

Tandis qu'il devisait de la sorte, une petite porte que recouvrait la

tapisserie s'ouvrit doucement, et Naam entra sans bruit dans la chambre.

«C'est toi! Où donc étais-tu? dit Orio en la regardant à peine. Donne-moi

ma robe, je veux m'habiller, sortir!»

Mais Orio se leva brusquement et resta immobile de surprise et d'épouvante

à l'aspect de Naam lorsqu'elle s'approcha de lui pour lui présenter sa

robe. Elle était plus pâle que l'aube qui se levait en cet instant. Sa

bouche avait une teinte livide, et ses yeux vitreux ressemblaient à ceux

d'un cadavre.

«Pourquoi donc avez-vous du sang sur la figure?» dit Orio en reculant

d'effroi.

Il s'imagina que, suivant les coutumes féroces de la police occulte de

Venise, Naam venait d'être prise par les familiers et soumise à la

torture. Peut-être avait-elle révélé... Orio la regardait avec un mélange

de haine et de terreur.

«Comment ai-je eu l'imprudence de la laisser vivre? pensait-il. Il y a un

an que j'aurai dû la tuer?

--Ne me demande pas ce qui est arrivé, dit Naam d'une voix éteinte, tu ne

dois pas le savoir.

--Et je veux le savoir, moi? s'écria Orio furieux en la secouant avec une

colère brutale.

--Tu veux le savoir? dit Naam avec une tranquillité dédaigneuse;

apprends-le à tes risques et périls. Je viens de tuer Ezzelin.

--Ezzelin, tué? bien tué? bien mort?» s'écria Orio dans un accès de joie

insensée. Et serrant Naam contre sa poitrine, il fut pris d'un rire

convulsif qui le força de se rasseoir. «C'est là le sang d'Ezzelin?

disait-il en touchant les mains humides de Naam. Ce sang maudit a-t-il

coulé enfin jusqu'à la dernière goutte? Oh! cette fois il n'en réchappera

pas, dis? Tu ne l'as pas manqué, Naam? Oh! non! tu as la main ferme, et

ceux que tu frappes ne se relèvent plus! Tu l'as tué comme le pacha, dis?

Le même coup, au-dessous du coeur? Dis-moi? dis-moi, parle donc!...

Raconte-moi donc!..... Ah! c'était bien la peine de revenir à Venise! Il

n'en a pas joui longtemps de Venise! sa vengeance...»

Et Orio recommença à rire affreusement.

«Je l'ai frappé droit au coeur, dit Naam d'un air sombre, et je l'ai noyé

en même temps...

--Le fer et l'eau! Bonne Venise! s'écria Orio; les beaux quais déserts

pour rencontrer un ennemi! Mais comment l'as-tu trouvé à cette heure?

Qu'as-tu fait pour le joindre?

--J'ai pris mon luth et je suis allée en jouer sous la fenêtre de sa soeur;

j'ai joué obstinément jusqu'à ce que le frère ait été éveillé et m'ait

regardée par la fenêtre. Je me suis éloignée alors de quelques pas; mais

j'ai continué de jouer comme pour le braver. Il m'avait reconnue à mon

costume; c'est ce que je voulais. Il est sorti de sa maison, il s'est

approché de moi en me menaçant. Je me suis éloignée encore, mais en

continuant toujours de jouer du luth, et je me suis encore arrêtée. Il est

encore venu sur moi, et je me suis éloignée de nouveau. Alors, comme il

s'en retournait vers sa maison, je me suis mise à courir du même côté et à

jouer en me rapprochant toujours. La fureur lui est venue, et, croyant

sans doute que j'agissais ainsi par ton ordre, il a recommencé à courir

sur moi l'épée à la main. Je me suis fait poursuivre ainsi jusqu'à cet

endroit où le pavé de la rive cesse tout à coup, et où plusieurs marches

conduisent en tournant jusqu'au niveau de l'eau pour l'abordage des

gondoles. Il n'y avait là ni barque ni homme; pas le moindre bruit, pas la

moindre lumière. Je me suis cramponnée fortement à la petite colonne qui

termine la rampe, et j'ai attendu en me baissant qu'il vînt jusque-là. Il

y est venu, en effet; il s'est appuyé presque sur moi sans me voir, et

s'est penché sur l'eau pour chercher des yeux si quelque gondole m'avait

mise à l'abri de sa colère. Dans ce moment-là, j'ai arraché d'une main son

manteau, de l'autre je l'ai frappé. Il a voulu se débattre, lutter...,

mais son pied avait glissé sur les marches humides; il perdait l'équilibre;

je l'ai poussé, et il a roulé au fond de l'eau. Voilà comme les choses se

sont passées.»

La voix de Naam s'éteignit, et un frisson passa par tout son corps.

«Au _fond_, dit Soranzo d'un air inquiet, tu n'en es pas sûre; tu as pris

la fuite?

--Je n'ai pas pris la fuite, dit Naam en se ranimant; je suis restée

penchée sur l'eau jusqu'à ce que l'eau fût redevenue aussi unie que la

surface d'un miroir. Alors j'ai arraché aux pierres humides de la rive une

poignée d'herbes marines, et j'ai lavé et nettoyé les marches couvertes de

sang. Il n'y avait personne, et il ne s'y est fait aucun bruit. Je suis

restée cachée dans l'angle d'un mur: j'ai entendu marcher. On venait du

palais Memmo. J'ai quitté doucement mon poste et j'ai marché

jusqu'ici.

--Tu auras eu peur? Tu auras couru?

--Je suis venue lentement, je me suis arrêtée plusieurs fois, j'ai regardé

autour de moi; personne ne m'a vue, personne ne m'a suivie. Je n'ai pas

même éveillé les échos des pavés. J'ai fait mille détours. J'ai mis plus

d'une heure à venir du palais Memmo jusqu'ici. Es-tu tranquille? es-tu

content?

--O Naam, ô admirable fille! ô âme trois fois trempée au feu de l'enfer!

s'écria Orio; viens dans mes bras, ô toi qui m'as deux fois sauvé!»

Mais Orio oublia de serrer Naam dans ses bras; une idée subite venait de

glacer l'élan de sa reconnaissance...

«Naam, lui dit-il après quelques instants de silence, durant lesquels elle

le contempla avec une inquiétude farouche, vous avez fait une insigne

folie, un crime gratuit.

--Comment dis-tu? répondit Naam de plus en plus sombre.

--Je dis que vous avez pris sur vous de faire une action dont toutes les

conséquences vont retomber sur moi! Ezzelin assassiné, on ne manquera pas

de m'accuser. Ce meurtre sera l'aveu de tous les torts qu'il m'impute, et

qu'il a déjà racontés à sa tante et à sa soeur. Puis j'aurai un assassinat

de plus sur le corps, et je ne vois pas comment ce surcroît d'embarras

peut me soulager. Que la foudre du ciel t'écrase, misérable bête féroce!

Tu étais si pressée de boire le sang que tu ne m'a seulement pas

consulté.»

Naam reçut cet outrage avec un calme apparent qui enhardit Soranzo.

«Vous m'aviez dit de chercher un assassin, dit-elle, un homme sûr et

discret qui ne connût point la main qui le faisait agir, ou qui pour de

l'argent gardât le silence. J'ai fait mieux. J'ai trouvé quelqu'un qui ne

veut d'autre récompense que de vous voir délivré de vos ennemis, quelqu'un

qui a su frapper ferme et avec prudence, quelqu'un que vous ne pouvez pas

craindre et qui se livrera de lui-même aux lois de votre pays si on vous

accuse.

--Je l'espère, dit Orio. Vous voudrez bien vous rappeler que je ne vous ai

rien commandé; car vous en avez menti, je ne vous ai rien commandé du

tout.

--Menti! moi, menti! dit Naam d'une voix tremblante.

--Menti par la gorge! menti comme un chien! s'écria Orio dans un accès de

fureur grossière, mouvement d'irritation toute maladive et qu'il ne

pouvait réprimer, quoique peut-être il sentît bien au fond de lui-même que

ce n'était pas le moment de s'y livrer.

--C'est vous qui mentez, reprit Naam d'un ton méprisant et en croisant ses

bras sur sa poitrine. J'ai commis pour vous des crimes que je déteste,

puisqu'il vous plaît d'appeler ainsi les actes qu'on fait pour vous,

lorsqu'ils ne vous semblent plus utiles; et quant à moi, je hais le sang,

et j'ai subi l'esclavage chez les Turcs sans songer à faire pour mon salut

ce que j'ai fait ensuite pour le vôtre.

--Dites que c'était pour vous sauver vous-même, s'écria Orio, et que ma

présence vous a tout d'un coup donné le courage qui jusque-là vous avait

manqué.

--Je n'ai jamais manqué de courage, reprit Naam, et vous qui m'insultez

après de telles choses et dans un pareil moment, voyez le sang qui est sur

mes mains! C'est le sang d'un homme, et c'est le troisième homme dont moi,

femme, j'ai pris la vie pour sauver la vôtre!

--Aussi vous l'avez prise lâchement et comme une femme peut le faire.

--Une femme n'est point lâche quand elle peut tuer un homme, et un homme

n'est point brave quand il peut tuer une femme.

--Eh bien! j'en tuerai deux!» s'écria Soranzo, que ce reproche acheva de

rendre furieux. Et cherchant son épée, il allait s'élancer sur Naam,

lorsque trois coups violents ébranlèrent la porte du palais.

«Je n'y suis pas, s'écria Soranzo à ses valets, qui étaient déjà levés et

qui parcouraient les galeries. Je n'y suis pour personne. Quel est donc

l'insolent mercenaire qui vient frapper à une pareille heure de manière à

réveiller le maître du logis?

--Seigneur, dit en pâlissant un valet qui s'était penché à la fenêtre de

la galerie, c'est un messager du conseil des Dix!

--Déjà! dit Orio entre ses dents. Ces limiers de malheur ne dorment donc

pas non plus?»

Il rentra dans sa chambre d'un air égaré. Il avait jeté son épée par terre

en entendant frapper; Naam, debout; les bras croisés dans son attitude

favorite, calme, et regardant avec mépris cette arme qu'Orio avait osé

lever sur elle et qu'elle ne daignait pas prendre la peine de ramasser.

Orio sentit en cet instant l'insigne folie qu'il avait faite en irritant

ce confident de tous ses secrets. Il se dit que, quand on avait réussi à

apprivoiser un lion par la douceur, il ne fallait plus tenter de le

réduire par la force: il essaya de lui parler avec tendresse et l'engagea

à se cacher. Il voulut même l'y contraindre quand il vit qu'elle feignait

de ne pas l'entendre. Tout fut inutile, menaces et prières. Naam voulut

attendre de pied ferme les affiliés du terrible tribunal. Ils ne se firent

pas attendre longtemps. Devant eux toutes les portes s'étaient ouvertes,

et les serviteurs, consternés, les avaient amenés jusqu'à la chambre de

leur maître. Derrière eux marchait un groupe d'hommes armés, et la sombre

gondole flanquée de quatre sbires attendait à la porte.

«Messer Pier Orio Soranzo, j'ai ordre de vous arrêter, vous et ce jeune

homme votre serviteur, et tous les gens de votre maison, dit le chef des

agents. Veuillez me suivre.

--J'obéis, dit Orio d'un ton hypocrite. Jamais le pouvoir sacré qui vous

enrôle ne trouvera en moi ni résistance ni crainte; car je respecte son

auguste omnipotence, et j'ai confiance en son infaillible sagesse. Mais je

veux ici faire une déclaration, premier hommage rendu à la vérité, qui

sera mon guide austère en tout ceci. Je vous prie donc de prendre acte de

ce que je vais révéler devant vous et devant tous mes serviteurs. J'ignore

pour quelle cause vous venez m'arrêter, et je ne puis présumer que vous

sachiez les choses que je vais dire. C'est à cause de cela précisément que

je veux éclairer la justice et l'aider dans son rigoureux exercice. Ce

serviteur, que vous prenez pour un jeune homme, est femme... Je l'ignorais,

et tous ceux qui sont ici l'ignoraient également. Elle vient de rentrer

ici tout à l'heure en désordre, le visage et les mains ensanglantés, comme

vous la voyez. Pressée par mes questions et effrayée de mes menaces, elle

m'a avoué son sexe et confessé qu'elle venait d'assassiner le comte

Ezzelin, parce qu'elle l'a reconnu pour le guerrier chrétien qui a tué son

amant dans la mêlée, à l'affaire de Coron, il y a deux ans.»

L'agent fit sur-le-champ écrire la déclaration de Soranzo. Cette formalité

fut remplie avec l'impassible froideur qui caractérisait tous les hommes

affiliés au tribunal des Dix. Tandis qu'on écrivait, Orio, s'adressant à

Naam dans sa langue, lui expliqua ce qu'il venait de dire aux agents, et

l'engagea à se conformer à son plan.

«Si je suis inculpé, lui dit-il, nous sommes perdus tous les deux; mais,

si je me tire d'affaire, je réponds de ton salut. Crois en moi, et sois

ferme. Persiste à t'accuser seule. Avec de l'argent tout s'arrange dans ce

pays. Que je sois libre, et sur-le-champ tu seras délivrée; mais, si je

suis condamné, tu es perdue, Naam!...»

Naam le regarda fixement sans répondre. Quelle fut sa pensée à cet instant

décisif? Orio s'efforça en vain de soutenir ce regard profond qui

pénétrait dans ses entrailles comme une épée. Il se troubla, et Naam

sourit d'une manière étrange. Après un instant de recueillement, elle

s'approcha du scribe, le toucha, et, le forçant de la regarder, elle lui

remit son poignard encore sanglant, lui montra ses mains rougies et son

front taché. Puis, faisant le geste de frapper et ensuite portant la main

sur sa poitrine, elle exprima clairement qu'elle était l'auteur du

meurtre.

Le chef des agents la fit emmener à part, et Orio fut conduit à la gondole

et mené aux prisons du palais ducal. Tous les serviteurs du palais Soranzo

furent également arrêtés, le palais fermé et remis à la garde des préposés

de l'autorité. En moins d'une heure, cette habitation si brillante et si

riche fut livrée au silence, aux ténèbres et à la solitude.

Orio avait-il bien sa tête lorsqu'il avait ainsi chargé Naam le premier et

improvisé cette fable? Non, sans doute: Orio était un homme fini, il faut

bien le dire. Il avait encore l'audace et le besoin de mentir; mais sa

ruse n'était plus que de la fausseté, son génie que de l'impudence.

Cependant il n'avait pas parlé sans vraisemblance en disant à Naam qu'avec

de l'argent tout s'arrangeait à Venise. A cette époque de corruption et de

décadence, le terrible conseil des Dix avait perdu beaucoup de sa

fanatique austérité, les formes seules restaient sombres et imposantes;

mais, bien que le peuple frémît encore à la seule idée d'avoir affaire à

ces juges implacables, il n'était plus sans exemple qu'on repassât le pont

des Soupirs.

Orio se flattait donc, sinon de rendre son innocence éclatante, du moins

d'embrouiller tellement sa cause qu'il fût impossible de le convaincre du

meurtre d'Ezzelin. Ce meurtre était, après tout, une grande chance de

salut, et toutes les accusations dont Ezzelin eût chargé Orio

disparaissaient pour faire place à une seule qu'il n'était pas impossible

peut-être de détourner. Si Naam persistait à assumer sur elle seule toute

la responsabilité de l'assassinat, quel moyen de prouver la complicité

d'Orio?

Seulement Orio s'était trop pressé d'accuser Naam. Il eût dû commencer par

la prévenir et craindre la pénétration et l'orgueil de cette âme

indomptable. Il sentait bien l'énorme faute qu'il avait faite lorsqu'il

s'était laissé emporter, un instant auparavant, à un mouvement

d'ingratitude et d'aversion. Mais comment la réparer? on l'enfermait à

l'heure même, et on ne lui permettait aucune communication avec elle.

Orio avait fait une autre faute bien plus grande sans s'en douter. La

suite vous le montrera. En attendant l'issue de cette fâcheuse affaire,

Orio résolut d'établir, autant que possible, des relations avec Naam. Il

demanda à voir plusieurs de ses amis, cette permission lui fut refusée;

alors il se dit malade et demanda son médecin. Peu d'heures après,

Barbolamo fut introduit auprès de lui.

Le fin docteur affecta une grande surprise de trouver son opulent et

voluptueux client sur le grabat de la prison. Orio lui expliqua sa

mésaventure en lui faisant le même récit qu'il avait fait aux exécuteurs

de son arrestation; Barbolamo parut y croire et offrit avec grâce ses

services désintéressés à Orio. Ce qu'Orio voulait par-dessus tout, c'est

que le docteur lui procurât de l'argent; car, une fois muni de ce magique

talisman, il espérait corrompre ses geôliers, sinon jusqu'à réussir à

s'évader, du moins jusqu'à communiquer avec Naam, qui lui paraissait

désormais la clef de voûte par laquelle son édifice devait se soutenir ou

s'écrouler. Le docteur mit, avec une courtoisie sans égale, sa bourse, qui

était assez bien garnie, au service d'Orio; mais ce fut en vain que

celui-ci essaya de corrompre ses gardiens, il ne lui fut pas possible de

voir Naam. Plusieurs jours se passèrent pour Orio dans la plus grande

anxiété, et sans aucune communication avec ses juges. Tout ce qu'il put

obtenir, ce fut de faire passer à Naam des aliments choisis et des

vêtements. Le docteur s'y employa avec grâce et vint lui donner des

nouvelles de sa triste compagne. Il lui dit qu'il l'avait trouvée calme

comme à l'ordinaire, malade, mais ne se plaignant pas, et ne paraissant

pas seulement s'apercevoir qu'elle eût la fièvre, refusant tout

adoucissement à sa captivité et tout moyen de justification auprès de ses

juges: elle semblait, sinon désirer la mort, du moins l'attendre avec une

stoïque indifférence.

Ces détails donnèrent un peu de calme à Soranzo, et ses espérances se

ranimèrent. Le docteur fut vivement frappé du changement que ces revers

inattendus avaient opéré en lui. Ce n'était plus le rêveur atrabilaire

qu'assiégeaient des visions funestes, et qui se plaignait sans cesse de la

longueur et de la pesanteur de la vie. C'était un joueur acharné qui, au

moment de perdre la partie, à défaut d'habileté, s'armait d'attention et

de résolution. Il était facile de voir que le joueur n'avait plus que de

misérables ressources, et que son obstination ne suppléait à rien. Mais il

semblait que cet enjeu, si méprisé jusque-là, eût pris une valeur

excessive au moment décisif. Les terreurs d'Orio s'étaient réalisées, et

ce qui prouva bien à Barbolamo que cet homme ignorait le remords, c'est

qu'il n'eut plus peur des morts dès qu'il eut affaire aux vivants. Son

esprit n'était plus occupé que des moyens de se soustraire à leur

vengeance: il s'était réconcilié avec lui-même dans le danger.

Enfin, un jour, le dixième après son arrestation, Orio fut tiré de sa

cellule et conduit dans une salle basse du palais ducal, en présence des

examinateurs. Le premier mouvement d'Orio fut de chercher des yeux si Naam

était présente. Elle n'y était point. Orio espéra.

Le docteur Barbolamo s'entretenait avec un des magistrats. Orio fut assez

surpris de le voir figurer dans cette affaire, et une vive inquiétude

commença à le troubler lorsqu'il vit qu'on le faisait asseoir, et qu'on

lui témoignait une grande déférence comme si on attendait de lui

d'importants éclaircissements. Orio, habitué à mépriser les hommes, se

demanda avec effroi s'il avait été assez généreux avec son médecin, s'il

ne l'avait pas quelquefois blessé par ses emportements; et il craignit de

ne l'avoir pas assez magnifiquement payé de ses soins. Mais, après tout,

quel mal pouvait lui faire cet homme auquel il n'avait jamais ouvert son

âme?

L'interrogatoire procéda ainsi:

«Messer Pier Orio Soranzo, patricien et citoyen de Venise, officier

supérieur dans les armées de la république, et membre du grand conseil,

vous êtes accusé de complicité dans l'assassinat commis le 16 juin 1686.

Qu'avez-vous à répondre pour votre défense?

--Que j'ignore les circonstances exactes et les détails particuliers de

cet assassinat, répondit Orio, et que je ne comprends pas même de quelle

espèce de complicité je puis être accusé.

--Persistez-vous dans la déclaration que vous avez faite devant les

exécuteurs de votre arrestation?

--J'y persiste; je la maintiens entièrement et absolument.

--Monsieur le docteur professeur Stefano Barbolamo, veuillez écouter la

lecture de l'acte qui a été dressé de votre déclaration en date du même

jour, et nous dire si vous la maintenez également.»

Lecture fut faite de cet acte, dont voici la teneur:

«Le 16 juin 1686, vers deux heures du matin, Stefano Barbolamo rentrait

chez lui, ayant passé la nuit auprès de ses malades. De sa maison, située

sur l'autre rive du canaletto qui baigne le palais Memmo, il vit

précisément en face de lui un homme qui courait et qui se baissa comme

pour se cacher derrière le parapet, à l'endroit où la rampe s'ouvre pour

un abordage ou _traguet_. Soupçonnant que cet homme avait quelque mauvais

dessein, le docteur, qui déjà était entré chez lui, resta sur le seuil, et,

regardant par sa porte entr'ouverte, de manière à n'être point vu, il vit

accourir un autre homme qui semblait chercher le premier, et qui descendit

imprudemment deux marches du traguet. Aussitôt celui qui était caché se

jeta sur lui et le frappa de côté. Le docteur entendit un seul cri; il

s'élança vers le parapet, mais déjà la victime avait disparu. L'eau était

encore agitée par la chute d'un corps. Un seul homme était debout sur la

rive, s'apprêtant à recevoir son ennemi à coups de poignard s'il

réussissait à surnager. Mais celui-ci était frappé à mort; il ne reparut

pas.

«Le sang-froid et l'audace de l'assassin, qui, au lieu de fuir, s'occupait

à laver le sang répandu sur les dalles, étonnèrent tellement le docteur

qu'il résolut de l'observer et de le suivre. Masqué par un angle de mur,

il avait pu voir tous ses mouvements sans qu'il s'en doutât. Il longea les

maisons du quai, tandis que l'assassin longeait le quai opposé. Le docteur

avait pour lui l'avantage de l'ombre, et pouvait se glisser inaperçu,

tandis que la lune, se dégageant des nuages, éclairait en plein le

coupable. Ce fut alors que le docteur, n'étant plus séparé de lui que par

un canal fort resserré, reconnut distinctement, non pas seulement le

costume turc, mais encore la taille et l'allure du jeune musulman qui

depuis un an est attaché au service de messer Orio Soranzo. Ce jeune homme

se retirait sans se presser, et de temps en temps s'arrêtait pour regarder

s'il n'était pas suivi. Le docteur avait soin alors de s'arrêter aussi. Il

le vit s'enfoncer dans une petite rue. Alors le docteur se mit à courir

jusqu'au premier pont, et, gagnant de vitesse, il eut bientôt rejoint

Naama, mais toujours à une distance raisonnable, et il le suivit ainsi à

travers mille détours pendant près d'une heure, jusqu'à ce qu'enfin il le

vît rentrer au palais Soranzo.

L'Uscoque · 第 13 / 15 段