Morosini, ayant reçu la confidence de la nouvelle passion de son neveu,

approuva ses vues, l'encouragea à chercher dans l'amour d'une si noble

fille un baume céleste pour ses ennuis, et alla trouver la Memmo, avec

laquelle il eut une explication décisive. En voyant combien cet homme

illustre et vénérable ajoutait foi à la grandeur d'âme de son fils adoptif,

et combien il désirait que son alliance avec la famille Ezzelin effaçât

tout reproche et tout ressentiment, elle eut peine à cacher sa joie.

Jamais elle n'eût pu espérer un parti aussi avantageux pour Argiria.

Argiria fut d'abord épouvantée des offres qui lui furent faites par

l'amiral, épouvantée surtout du trouble et de la joie qu'elle en ressentit

malgré elle. Elle fit toutes les objections que lui suggéra l'amour

fraternel, refusa de se prononcer, mais consentit à recevoir les soins

d'Orio.

Dans les commencements, Argiria se montra froide et sévère pour Orio. Elle

paraissait ne supporter sa présence que par égard pour sa tante. Cependant

elle ne pouvait s'empêcher de nourrir pour ses souffrances et sa douleur

un profond sentiment de compassion. En voyant cet homme si fort se

plaindre chaque jour du poids de sa destinée, et succomber, pour ainsi

dire, sous lui-même, la soeur d'Ezzelin sentait sa grande âme s'attendrir

et sa force de haine diminuer de jour en jour. Si Orio eût employé avec

elle la séduction et l'audace, elle fût restée insensible et implacable;

mais, en face de sa faiblesse et de son humiliation volontaire, elle se

désarma peu à peu. Bientôt l'habitude qu'elle avait prise de compatir à

ses peines se changea en un généreux besoin de le consoler. Sans qu'elle

s'en doutât, la pitié la conduisait à l'amour. Elle se disait pourtant

qu'elle ne pouvait aimer sans crime et sans honte l'homme qu'elle avait

accusé de la mort de son frère, et qu'elle devait tout faire pour étouffer

le nouveau sentiment qui s'élevait en elle. Mais, faible de sa grandeur

même, elle se laissait détourner de ce qu'elle croyait son devoir par sa

miséricorde. En retrouvant chaque jour Orio plus désolé et plus repentant

du mal qu'il lui avait fait, elle n'avait pas le courage de lui en

témoigner du ressentiment, et finissait toujours par associer dans sa

pensée le malheur de son frère mort et celui de l'homme qu'elle voyait

condamné à d'éternels regrets. Puis elle se persuada qu'elle n'éprouvait

pour Orio que la pitié qu'on devait à tous les êtres souffrants, et qu'il

perdrait toute sa sympathie le jour où il cesserait de souffrir. Et en

cela elle ne se trompait peut-être pas. Argiria n'agissait presque en rien

comme les autres femmes; là où les autres apportaient de la vanité ou du

désir, elle n'apportait que du dévouement. Giovanna Morosini elle-même,

malgré la noblesse et la pureté de son âme, n'avait pas échappé au sort

commun, et avait en quelque sorte sacrifié aux dieux du monde. Elle avait

elle-même dit à Ezzelin que la réputation d'Orio n'avait pas été pour rien

dans l'impression qu'il avait faite sur elle, et que sa force et sa beauté

avaient fait presque tout le reste. C'était au point qu'elle avait préféré,

avec la conscience du mal qui devait en résulter pour elle-même, à

l'homme qu'elle savait bon, l'homme qu'elle voyait séduisant. Argiria

obéissait à des sentiments tout opposés. Si Orio se fût montré à elle

comme il s'était montré à Giovanna, jeune, beau, vaillant et débauché,

joyeux et fier de ses défauts comme de ses triomphes, elle n'eût pas eu un

regard ni une pensée pour lui. Ce qui lui plaisait à cette heure dans

Soranzo était justement ce qui le faisait descendre dans l'enthousiasme

des autres femmes. Sa beauté diminuait en même temps que son caractère

s'assombrissait davantage; et c'était justement cette triste empreinte que

le temps et la douleur mettaient sur lui qui la charmait sans qu'elle s'en

doutât. Depuis que l'orgueil s'était effacé du front d'Orio, et que les

fleurs de la santé et de la joie s'étaient fanées sur ses joues, son

visage avait pris une expression plus grave, et gagné en douceur ce qu'il

avait perdu en éclat; de sorte que ce qui eût peut-être préservé Giovanna

de la funeste passion qui la perdit fut justement ce qui y précipita

Argiria. Elle arriva bientôt à ne plus vivre que par Orio, et résolut,

avec son courage ordinaire, de se consacrer tout entière à le consoler,

dût le monde jeter l'anathème sur elle pour l'espèce de parjure qu'elle

commettrait.

Cependant Orio, désormais assuré de sa victoire, ne se hâtait pas d'en

finir, et voulait jouir peu à peu de tous ses avantages avec le

raffinement d'un homme blasé, et qui tient d'autant plus à ménager son

plaisir qu'il lui en reste moins à connaître. Dans les premiers temps, la

lutte difficile qu'il avait eu à soutenir avait tenu son imagination

éveillée, et le forçait à vivre par la tête, de manière qu'ayant trouvé le

moyen d'occuper sa journée il était arrivé à pouvoir dormir la nuit.

Enchanté de cet heureux résultat, il en avait fait part au docteur

Barbolamo, en le remerciant de ses avis passés, et en lui demandant ses

conseils pour l'avenir.

Barbolamo avait hésité avant de lui conseiller de pousser les choses

jusqu'au mariage. C'était, à ses yeux, quelque chose de profondément

triste et de hideusement laid que l'amour mathématiquement calculé de cet

homme au coeur usé, au sang appauvri, pour une belle créature naïve et

généreuse, qui allait, en échange de cette tendresse intéressée et de ces

transports prémédités, lui livrer tous les trésors d'une passion puissante

et vraie.

«C'est l'accouplement de la vie avec la mort, de la lumière céleste avec

l'Érèbe, se disait l'honnête médecin. Et pourtant elle l'aime, elle croit

en lui; elle souffrirait maintenant s'il renonçait à la poursuivre. Et

puis elle se flatte de le rendre meilleur, et peut-être y réussira-t-elle.

Enfin cette belle fortune, qui ne sert qu'à divertir de frivoles

compagnons et de viles créatures, va relever l'éclat d'une illustre maison

ruinée, et assurer l'avenir de cette belle fille pauvre. Toutes les femmes

sont plus ou moins vaines, ajoutait Barbolamo en lui-même: quand la

signora Soranzo s'apercevra du peu que vaut son mari, le luxe lui aura

créé des besoins et des jouissances qui la consoleront. Et puis, en

définitive, puisque les choses en sont à ce point et que les deux familles

désirent ce mariage, de quel droit y mettrais-je obstacle?»

Ainsi raisonnait le médecin; et cependant il restait troublé

intérieurement; et ce mariage, dont il était la cause à l'insu de tous,

était pour lui un sujet d'angoisses secrètes dont il ne pouvait ni se

rendre compte ni se débarrasser. Barbolamo était le médecin de la famille

Memmo; il connaissait Argiria depuis son enfance. Elle le regardait comme

un impie, parce qu'il était un peu sceptique et qu'il raillait volontiers

toutes choses: elle l'avait donc toujours traité assez froidement, comme

si elle eût pressenti dès son enfance qu'il aurait une influence funeste

sur sa destinée.

Le docteur, ne la connaissant pas bien, et ne sachant que penser de ce

caractère froid et un peu altier en apparence, sentait pourtant dans son

âme probe et droite qu'entre elle et Soranzo sa sollicitude n'avait pas à

hésiter, et se devait tout entière au plus faible. Il eût voulu consulter

Argiria; mais il ne l'osait pas, et il se disait qu'elle était d'un esprit

assez ferme et assez décidé pour savoir elle-même se diriger en cette

circonstance.

Ne sachant à quoi s'arrêter, mais ne pouvant vaincre l'aversion et la

méfiance secrète que Soranzo lui inspirait, il prit un terme moyen: ce fut

de lui conseiller de ne pas brusquer les choses et de ne pas presser le

mariage.

Soranzo n'avait pas d'autre volonté à cet égard que celle de son médecin;

il l'écoutait avec la crédulité puérile et grossière d'un dévot qui

demande des miracles à un prêtre. De même qu'il n'avait vu dans Giovanna

qu'un instrument de fortune, il ne voyait dans Argiria qu'un moyen de

recouvrer la santé. Mais l'espèce d'affection qu'il avait pour cette

dernière était plus sincère; on peut même dire que, son caractère et sa

position donnés, il éprouvait un sentiment vrai pour elle. L'amour est le

plus malléable de tous les sentiments humains; il prend toutes les formes,

il produit tous les effets imaginables, selon le terrain où il germe: les

nuances sont innombrables, et les résultais aussi divers que les causes.

Quelquefois il arrive qu'une âme juste et pure ne saurait s'élever jusqu'à

la passion, tandis qu'une âme perverse s'y jette avec ardeur et se fait un

besoin insatiable de la possession d'un être meilleur qu'elle, et dont

elle ne comprend même pas la supériorité. Orio ressentait les mystérieuses

influences de cette protection céleste répandue autour d'un être

angélique. L'air qu'Argiria purifiait de son souffle était un nouvel

élément où Orio croyait respirer le calme et l'espérance; et puis cette

vie d'extase et de retraite avait fait cesser pour lui la vie de débauche,

encore plus mortelle pour l'esprit que pour le corps. Elle lui avait créé

mille soins délicats, mille voluptés chastes dont le libertin s'enivrait,

comme le chasseur d'une eau pure ou d'un fruit savoureux après les

fatigues et les enivrements de la journée. Il se plaisait à voir ses

désirs attisés par une longue attente: afin de les rendre plus vifs, il

délaissait Naam, et concentrait toutes ses pensées de la nuit sur un seul

objet. Il échauffait son cerveau de toutes les privations qu'un amour

noble impose aux âmes consciencieuses, mais qu'un calcul réfléchi lui

suggérait dans son propre intérêt. Habitué à de rapides conquêtes, hardi

jusqu'à l'insolence avec les femmes faciles, flatteur insinuant et menteur

effronté avec les timides, il ne s'était jamais obstiné à la poursuite de

celles qui pouvaient lui opposer une longue résistance: il les haïssait et

feignait de les dédaigner. C'était donc la première fois de sa vie qu'il

faisait vraiment la cour à une femme, et le respect qu'il s'imposait était

un raffinement de volupté où son être, plongé tout entier, trouvait

l'oubli de ses fautes et une sorte de sécurité magique, comme si l'auréole

de pureté qui ceignait le front d'Argiria eût banni les esprits des

ténèbres et combattu les malignes influences.

Argiria, effrayée de son amour, n'osait se dire encore qu'elle était

vaincue, et s'imaginait que, tant qu'elle ne l'aurait pas avoué clairement

à Soranzo, elle pourrait encore se raviser.

Un soir ils étaient assis ensemble à l'une des extrémités de la grande

galerie du palais Memmo; cette galerie, comme toutes celles des palais

vénitiens, traversait le bâtiment dans toute sa largeur, et était percée à

chaque bout de trois grandes fenêtres. Il commençait à faire nuit, et la

galerie n'était éclairée que par une petite lampe d'argent posée au pied

d'une statue de la Vierge. La signora Memmo s'était retirée dans sa

chambre, dont la porte donnait sur la galerie, afin de laisser les deux

fiancés causer librement. Tout en entretenant Argiria de son amour, Orio

s'était rapproché, et avait fini par se mettre à genoux devant elle. Elle

voulut le relever; mais lui, se saisissant de ses mains, les baisa avec

ardeur, et se mit à la regarder avec une ivresse silencieuse. Argiria, qui

avait appris à son tour à connaître le pouvoir de ses yeux, craignant de

se trop abandonner au trouble qu'ils produisaient en elle, détourna les

siens et les porta vers le fond de la galerie. Orio, qui avait vu plus

d'une femme agir de la sorte, attendit en souriant que sa fiancée reportât

ses regards sur lui. Il attendit en vain. Argiria continuait à tenir ses

yeux fixés du même côté, non plus comme si elle eût voulu éviter ceux de

son amant, mais comme si elle considérait attentivement quelque chose

d'étonnant. Elle semblait tellement absorbée dans cette contemplation que

Soranzo en fut inquiété.

«Argiria, dit-il, regardez-moi.»

Argiria ne répondit pas; il y avait dans sa physionomie quelque chose

d'inexplicable et de vraiment effrayant.

«Argiria! répéta Soranzo d'une voix émue! Argiria! mon amour!»

A ces mots, elle se leva brusquement et s'éloigna de lui avec effroi, mais

sans changer un instant la direction de ses regards.

«Qu'est-ce donc?» s'écria Orio avec colère en se levant aussi.

Et il se retourna vivement pour voir l'objet qui fixait d'une manière si

étrange l'attention d'Argiria. Alors il se trouva face à face avec

Ezzelin. A son tour, il devint horriblement pâle, et trembla un instant de

tous ses membres. Dans le premier moment, il avait cru voir le spectre qui

lui avait si souvent rendu de funèbres visites; mais le bruit que faisait

Ezzelin en avançant, et le feu qui brillait dans ses yeux, lui prouvèrent

qu'il n'avait pas affaire à une ombre. Le danger, pour être plus réel,

n'en était que plus grand; mais Soranzo, que la vue d'un fantôme aurait

fait tomber en syncope, se décida devant la réalité à payer d'audace, et,

s'avançant vers Ezzelin d'un air affectueux et empressé:

«Cher ami! s'écria-t-il; est-ce vous? vous que nous croyions avoir perdu

pour jamais!»

Et il étendit les bras comme pour l'embrasser.

Argiria était tombée comme foudroyée aux pieds de son frère. Ezzelin la

releva et la tint serrée contre son coeur; mais devant l'embrassement

d'Orio, il recula saisi de dégoût, et, étendant son bras droit vers la

porte, il lui fit signe de sortir. Orio feignit de ne pas comprendre.

«Sortez! dit Ezzelin d'une voix tremblante d'indignation, en jetant sur

lui un regard terrible.

--Sortir! moi! Et pourquoi?

--Vous le savez. Sortez, et vite.

--Et si je ne le veux pas? continua Orio en reprenant son audace

accoutumée.

--Ah! je saurai vous y contraindre, s'écria Ezzelin avec un rire amer.

--Comment donc?

--En vous démasquant.

--On ne démasque que ceux qui se cachent. Qu'ai-je à cacher, seigneur

Ezzelin?

--Ne lassez pas ma patience. Je veux bien, non pas vous pardonner, mais

vous laisser aller. Partez donc, et souvenez-vous que je vous défends de

jamais chercher à voir ma soeur. Sinon, malheur à vous!

--Seigneur, si un autre que le frère d'Argiria m'avait tenu ce langage, il

l'aurait déjà payé de son sang. A vous, je n'ai rien à dire, si ce n'est

que je n'ai d'ordres à recevoir de personne, et que je méprise les

menaces. Je sortirai d'ici, non à cause de vous qui n'êtes pas le maître,

mais à cause de votre respectable tante, dont je ne veux pas troubler le

repos par une scène de violence. Quant à votre soeur, je ne renoncerai

certainement pas à elle, parce que nous nous aimons, parce que je me crois

digne d'être heureux par elle, et capable de la rendre heureuse.

--Oserez-vous soutenir toujours et partout ce que vous avancez ici?

--Oui, et de toutes les manières.

--Alors venez ici demain avec votre oncle, le vénérable Francesco Morosini;

et nous verrons comment vous répondrez aux accusations que j'ai à porter

contre vous. Je n'aurai d'autres témoins que ma tante et ma soeur.»

Orio fit un pas vers Argiria.

«A demain!» lui dit-elle d'une voix tremblante.

Orio se mordit les lèvres, et sortit à pas lents en répétant avec une

tranquillité superbe:

«A demain!»

«Jésus! Dieu d'amour! s'écria la signora Memmo sur le seuil de sa chambre,

j'ai entendu une voix que je croyais ne devoir plus jamais entendre! mon

Dieu, mon Dieu! qu'est-ce que je vois?... mon neveu! mon enfant!

Demandez-vous des prières?... Votre âme est-elle irritée contre nous?...»

La bonne dame chancela, se retint contre le mur, et, près de tomber

évanouie, fut retenue par le bras d'Ezzelin.

«Non, je ne suis point l'ombre de votre enfant; ma tante, ma soeur

bien-aimée, reconnaissez-moi, je suis votre Ezzelin. Mais, ô mon Dieu!

répondez-moi avant tout; car je ne sais si je dois bénir ou maudire

l'heure qui nous rassemble. Cet homme que je chasse d'ici est-il l'époux

d'Argiria?

--Non, non! s'écria Argiria d'une voix forte, il ne l'eût jamais été! Un

voile funeste était sur mes yeux, mais...

--Il est votre fiancé, du moins! dit Ezzelin en frémissant de la tête aux

pieds.

--Non, non, rien! Je n'ai rien accordé, rien promis!...

--Le lâche, l'infâme a osé me dire que vous vous aimiez!...

--Il m'avait fait croire qu'il était innocent, et je... je le croyais

sincère; mais te voilà, mon frère, je n'aimerai que par ton ordre, je

n'aimerai que toi!...»

Argiria cachait ses sanglots de douleur et de joie dans le sein de son

frère.

Nous laisserons cette famille, à la fois heureuse et consternée, se livrer

à ses épanchements, et se raconter tout ce qui était arrivé de part et

d'autre depuis une séparation si cruelle.

Orio, après avoir déployé ce courage désespéré, s'enfuit chez lui avec

l'assurance et l'empressement d'un homme qui aurait compté trouver un

expédient de salut dans la solitude. Mais toute sa force s'était réfugiée

dans ses muscles, et, en se sentant marcher avec tant de précipitation, il

s'imagina qu'il allait être assisté, comme autrefois, par une de ces

inspirations infernales qu'il avait dans les cas difficiles. Quand il se

trouva dans sa chambre, face à face avec lui-même, il s'aperçut que son

cerveau était vide, son âme consternée, sa position désespérée. Il le vit,

il se tordit les mains avec une angoisse inexprimable en s'écriant: «Je

suis perdu!

--Qu'y a-t-il?» dit Naam en sortant du coin de l'appartement où son

existence semblait avoir pris racine.

Orio n'avait pas coutume de s'ouvrir à Naam quand il n'avait pas besoin de

son dévouement. En cet instant, que pouvait-elle pour lui? Rien sans

doute. Mais la terreur d'Orio était si forte qu'il fallait qu'il cherchât

du secours dans une sympathie humaine.

«Ezzelin est vivant! s'écria-t-il, et il me dénonce!

--Appelle-le au combat, et tâche de le tuer, dit Naam.

--Impossible! il n'acceptera le combat qu'après avoir parlé contre moi.

--Va te réconcilier avec lui, offre-lui tous tes trésors. Adjure-le au nom

du Dieu très-grand!

--Jamais! D'ailleurs il me repousserait.

--Rejette toute la faute sur _les autres!_

--Sur qui? Sur Hussein, sur l'Albanais, sur mes officiers? On me demandera

où ils sont, et on ne me croira pas si je dis que l'incendie...

--Eh bien! mets-toi à genoux devant ton peuple, et dis: J'ai commis une

grande faute et je mérite un grand châtiment. Mais j'ai fait aussi de

nobles actions et rendu de hauts services à mon pays; qu'on me juge. Le

bourreau n'osera pas porter ses mains sur toi; on t'enverra en exil, et

l'an prochain on aura besoin de toi, on te donnera un grand exploit à

faire. Tu seras victorieux, et ta patrie reconnaissante te pardonnera et

t'élèvera en gloire.

--Naam, vous êtes folle, dit Orio avec angoisse, Vous ne comprenez rien

aux choses et aux hommes de ce pays. Vous ne sauriez donner un bon

conseil!

--Mais je puis exécuter tes desseins. Dis-les-moi.

--Et si j'en avais un seul, resterais-je ici un instant de plus?

--La fuite nous reste, dit Naam. Partons!

--C'est le dernier parti à prendre, dit Orio, car c'est tout confesser.

Écoute, Naam, il faudrait trouver un bon spadassin, un brave, un homme

habile et sûr. Ne connais-tu pas ici quelque renégat, quelque transfuge

musulman qui n'ait jamais entendu parler de moi, et qui, par considération

pour toi seule, moyennant une forte somme d'argent...

--Tu veux donc encore assassiner?

--Tais-toi! Baisse la voix. Ne prononce pas ici de tels mots, même dans ta

langue.

--Il faut s'entendre pourtant. Tu veux qu'il meure, et que j'assume sur

moi toute la responsabilité, tout le danger?

--Non! je ne le veux pas, Naam! s'écria Soranzo en la pressant dans ses

bras; car en cet instant l'air sombre de Naam l'effraya, et lui rappela

que ce n'était pas le moment de perdre son dévouement.

--Ce que tu veux sera fait, dit Naam en se dirigeant vers la porte.

--Arrête, non! ce serait pire que tout! dit Orio en l'arrêtant. Sa soeur

et sa tante m'accuseraient, et j'aurais eu l'air de craindre la vérité.

D'ailleurs je ne veux pas que tu t'exposes. Va, quitte-moi, Naam, mets ta

tête à l'abri des dangers qui menacent la mienne. Il en est temps encore,

fuis!

--Je ne te quitterai jamais, tu le sais bien, répondit tranquillement

Naam.

--Quoi! tu me suivrais même à la mort? Songe que tu seras accusée aussi

peut-être!

--Que m'importe? dit Naam. Ai-je peur de la mort?

--Mais résisterais-tu à la torture, Naam? s'écria Soranzo frappé d'une

nouvelle inquiétude.

--Tu crains que je succombe à la souffrance et que je t'accuse? dit Naam

d'un ton froid et sévère.

--Oh! jamais! s'écria-t-il avec une effusion forcée, toi le seul être qui

m'ait compris, qui m'ait aimé et qui souffrirait pour moi mille morts!

--Tu dis qu'un coup de poignard est la seule ressource? dit Naam en

baissant la voix.

Orio ne répondit pas. Il ne savait à quoi se décider. Ce moyen le tentait

et l'effrayait également. Il se perdit en projets plus inexécutables les

uns que les autres, puis sa tête s'égara. Il tomba dans une sorte

d'imbécillité. Naam le secoua sans pouvoir lui arracher une parole. Elle

sentit que ses mains étaient roides et glacées. Elle crut qu'il allait

mourir. Elle pensa que dans un moment d'égarement il avait avalé quelque

poison et qu'il ne s'en souvenait plus. Elle fit appeler le médecin.

Barbolamo le trouva très-mal, et le tira de cette atonie par des excitants

qui produisirent une réaction terrible. Orio eut de violentes convulsions.

Le docteur, se rappelant alors que depuis longtemps il n'avait fait usage

de narcotique, et pensant que l'inefficacité de ces remèdes, causée

autrefois par l'abus, pouvait avoir cessé, se hasarda à lui administrer

une assez forte dose d'opium qui le calma sur-le-champ et l'endormit

profondément. Quand il le vit mieux, il le quitta; car la soirée était

fort avancée, et il avait encore des malades à voir avant de rentrer chez

lui.

Naam veilla son maître avec anxiété pendant quelques instants, et, s'étant

assurée qu'il dormait bien, elle sentit retomber sur elle seule tout le

poids de cette horrible situation; c'était à elle de trouver un moyen d'en

sortir. Elle se promena avec agitation dans la chambre, recommandant son

âme à Dieu, sa vie au destin, et résolue à tout, plutôt que de laisser

périr celui qu'elle aimait. De temps en temps elle s'arrêtait devant ce

visage pâle et morne, qui semblait, dans sa prostration effrayante, un

cadavre sortant des mains du bourreau, et attendant celles qui devaient

l'ensevelir. Naam avait vu jadis Orio si prompt, si implacable dans ses

terribles résolutions, et maintenant il n'avait plus la force d'affronter

l'orage! Il lui abandonnait le soin de son salut! Naam prit son parti, fit

quelques préparatifs, ferma la porte avec précaution, sortit sans être vue,

et se perdit dans le dédale de ces rues étroites, obscures, mal

fréquentées, où deux personnes ne se rencontrent pas la nuit sans se

serrer chacune de son côté contre la muraille.

«Maudite soit la mère qui m'a engendré! murmura Orio d'une voix creuse et

lugubre, en s'éveillant et en se tordant sur son lit pour secouer le

sommeil accablant étendu sur tous ses membres. Est-il possible que je ne

puisse jamais dormir comme les autres! Il faut que je sois assiégé de

visions épouvantables et que je m'agite comme un forcené durant mon

sommeil, ou bien il faut que je tombe là comme un cadavre, et qu'à mon

réveil je sente ce froid mortel et cette langueur qui ressemblent à une

agonie! Naam! quelle heure?»

Naam ne répondit point.

«Seul! s'écria Orio. Que se passe-t-il donc?»

Il se dressa sur son lit, écarta ses rideaux d'un main tremblante, vit les

premières lueurs du matin pénétrer dans sa chambre, et promena des regards

hébétés autour de lui, cherchant à retrouver le souvenir des événements de

la veille. Enfin l'horrible vérité lui revint à l'esprit, d'abord comme un

rêve sinistre, et bientôt comme une certitude accablante. Orio resta

quelques instants brisé, et sans concevoir la pensée de détourner le coup

qui le menaçait. Enfin il se jeta à bas de son lit et se mit à courir

comme un fou autour de sa chambre. «C'est impossible! c'est impossible! se

disait-il, je n'en suis pas là! je ne suis pas abandonné à ce point par la

destinée!

L'Uscoque · 第 12 / 15 段