(car il voyait déjà plus avant que la foule dans l'âme sèche et cupide de
Soranzo), soyez amoureux. Vous commencerez par ne pas l'être, et par faire
comme si vous l'étiez; puis vous vous figurerez que vous l'êtes, et enfin
vous le serez. Croyez-moi, les choses se passent ainsi en vertu de lois
physiologiques que je vous expliquerai quand vous voudrez.»
Orio voulut connaître ces lois. Le docteur lui fit une dissertation
amèrement spirituelle que le patricien ignorant et préoccupé prit au
sérieux. Orio se persuada tout ce que voulut son médecin, et celui-ci le
quitta, frappé pour la centième fois de sa vie de la faiblesse d'esprit et
de l'horreur de la mort que les débauchés cachent sous les dehors et les
habitudes d'un mépris insensé de la vie.
Dès le jour même, Orio, roulant dans sa tête les projets les plus
déraisonnables et les espérances les plus puériles, se rendit à Saint-Marc
à l'heure de la bénédiction. En lui promettant la santé par des moyens
aussi simples, en flattant sa vanité par l'éloge de son énergie, le
docteur avait prononcé des mots magiques. Soranzo espérait dormir la nuit
suivante.
Il écouta les chants sacrés; il examina avec intérêt les pompes
religieuses; il admira l'intérieur de la basilique; il s'attacha à n'avoir
aucun souvenir du passé, aucune pensée du dehors. Pendant une heure il
réussit à vivre tout entier dans l'heure présente. C'était beaucoup pour
lui. La nuit n'en fut guère moins affreuse; mais le matin approchait: il
se fit une sorte de fête de retourner à Saint-Marc, et, comme les gens en
proie aux maladies nerveuses sont quelquefois soulagés d'avance par la
confiance qu'ils ont en de certains breuvages, il lui arriva de se trouver
bien heureux d'avoir en vue, pour la première fois depuis si longtemps,
une occupation agréable, et cette idée le fit dormir tranquillement durant
toute une heure.
Le médecin vint, et, s'étant fait rendre compte du résultat de son
ordonnance, il dit:
«Vous passerez deux heures aujourd'hui à Saint-Marc, et, la nuit prochaine,
vous dormirez deux heures.»
Soranzo le prit au mot, et passa deux heures à l'église. Il était
tellement persuadé qu'il dormirait deux heures, que le fait eut lieu. Le
médecin s'applaudit d'avoir trouvé un de ces sujets précieux à
l'observateur scientifique, auxquels il suffit d'allumer l'imagination
pour que les effets désirés se produisent réellement. Il en conclut que le
sang d'Orio était bien appauvri, et son âme absolument vide d'idées et de
sentiments. Le troisième jour, il lui conseilla de songer à son plus
important moyen de salut, à l'amour. Orio, se souvenant de la monstrueuse
imprudence qu'il avait commise, se hasarda à dire qu'il avait aimé déjà,
désirant bien que le médecin lui prouvât qu'il s'était trompé. C'est ce
qu'il ne manqua pas de faire. Il lui représenta qu'il avait dû ressentir
pour la signora Morosini une de ces passions violentes qui dévastent et
laissent après elles une funeste lassitude. Il lui conseilla un amour
paisible, tendre, ingénu, platonique même, conforme en tous points à celui
que ressent un bachelier de dix-sept ans pour une fillette de quinze. Orio
le promit.
«C'est pitoyable! dit le docteur en soi-même sur l'escalier, et voilà ces
riches et galants patriciens qui nous écrasent!»
Remarquez qu'on n'était pas loin du dix-huitième siècle! Le mot magnétisme
n'était pas encore trouvé.
Orio, résolu à être amoureux de la première belle jeune fille qu'il
rencontrerait à l'église, entre sur la pointe du pied dans la basilique,
le coeur palpitant, non d'amour, mais de cette lâche superstition que son
magnétiseur lui avait imposée. Il effleurait légèrement les voiles des
vierges agenouillées, et se penchait avec émotion pour voir leurs traits à
la dérobée. O vieux Hussein! ô vous tous, farouches Missolonghis! vous
eussiez pu venir à Venise dénoncer votre complice; jamais, certes, vous
n'eussiez pu reconnaître l'Uscoque dans cette occupation et dans cette
attitude.
La première fille que lorgna Soranzo était laide; et, pour nous servir des
paroles de J.-J. Rousseau dans le récit de son entrée dans un couvent de
filles dont les choeurs l'avaient enthousiasmé--la scène se passe
précisément à Venise--:
«_La Sofia était louche, la Cattina était boiteuse_,» etc.
La quatrième jeune fille qu'Orio regarda était voilée jusqu'au menton;
mais au travers de son voile et de sa prière elle vit fort bien le
cavalier qui cherchait à la voir; alors, relevant la tête et retroussant
son voile, elle lui montra un ovale pâle et sublime, un front de quinze
ans, des lèvres que l'indignation fit trembler comme les feuilles d'une
rose agitée par la brise, et qui laissèrent tomber ces paroles
sévères:
«Vous êtes bien hardi!»
C'était Argiria Ezzelini. Zuzuf a raison: il y a une destinée!
Orio fut si troublé de l'accord de cette apparition avec celle du bal
Rezzonico, si épouvanté de voir des espérances superstitieuses se
confondre avec des terreurs de même genre dans un même objet, qu'il ne put
trouver une excuse à lui faire. Il se laissa tomber consterné auprès
d'elle, et ses genoux amaigris frappèrent le pavé avec bruit; puis il
baissa sa tête jusqu'à terre, et approchant ses lèvres du manteau de
velours de la belle Ezzelin, il lui dit tout bas, en lui tendant le stylet
que les Vénitiens portaient toujours à la ceinture:
«Tuez-moi, vengez-vous!
--Je vous méprise trop pour cela,» dit la belle fille en retirant son
manteau avec empressement; et, se levant, elle sortit de
l'église.
Mais Orio, qui n'était pas encore si bien converti à l'amour ingénu qu'il
ne vît les choses avec le sang-froid d'un roué, remarqua fort bien que ces
dernières paroles avaient une expression plus forcée que les premières, et
que l'oeil courroucé avait peine à retenir une larme de compassion.
Orio se retira, certain que le sort en était jeté, et qu'il y allait de sa
guérison et de sa vie à saisir l'occasion par les cheveux. Il passa toute
la nuit à combiner mille plans divers pour s'introduire auprès de la
beauté cruelle, et ces rêveries détournèrent les terreurs accoutumées; il
était bien un peu troublé par la ressemblance d'Argiria avec Ezzelin, et
dans son sommeil du matin il eut des rêves où cette ressemblance amena les
quiproquo et les méprises les plus bizarres et les plus pénibles. Il vit
plusieurs fois s'opérer la transformation de ces deux personnages l'un
dans l'autre. Lorsqu'il tenait la main d'Argiria et penchait sa bouche
vers la sienne, il trouvait la face livide et sanglante d'Ezzelin; alors
il tirait son stylet et livrait un combat furieux à ce spectre. Il
finissait par le percer; mais, tandis qu'il le foulait aux pieds, il
reconnaissait qu'il s'était trompé et que c'était Argiria qu'il avait
poignardée.
L'envie de guérir à tout prix et l'ascendant que Barbolamo exerçait sur
lui l'amenèrent avec celui-ci à une expansion téméraire. Il lui raconta
ses deux rencontres avec la signora Ezzelin, au bal et à l'église, le
ressentiment qu'elle lui témoignait et les angoisses que le regret de
n'avoir pu empêcher la perte du noble comte Ezzelin lui causait à
lui-même. Au premier aveu, Barbolamo ne se douta de rien; mais peu à peu,
étant devenu par la suite très-assidu auprès de son malade, l'ayant
habitué à s'épancher autant qu'il était possible à un homme dans sa
position, il s'étonna de voir un tel excès de sensibilité chez un égoïste
si complet, et cette anomalie lui fit venir d'étranges soupçons. Mais
n'anticipons point sur les événements.
Barbolamo, grand égoïste aussi en fait de science, quoique généreux et
loyal citoyen d'ailleurs, était plus désireux d'observer dans son patient
les phénomènes d'une maladie toute mentale, que de lui mesurer quelques
souffrances de plus ou de moins. Curieux de voir des effets nouveaux, il
ne craignit pas de dire à Orio que ses agitations étaient d'un bon augure,
et qu'il fallait s'appliquer à poursuivre la conquête de cette fière
beauté, précisément parce qu'elle était difficile et entraînerait de
nombreuses émotions d'un ordre tout nouveau pour lui. Orio poursuivit
Argiria de sérénades et de romances pendant huit jours.
La sérénade est, il n'en faut pas douter, un grand moyen de succès auprès
des femmes d'un goût délicat. A Venise surtout, où l'air, le marbre et
l'eau ont une sonorité si pure, la nuit un silence si mystérieux, et le
clair de lune de si romanesques beautés, la romance a un langage persuasif,
et les instruments des sons passionnés, qui semblent faits exprès pour la
flatterie et la séduction. La sérénade est donc le prologue nécessaire de
toute déclaration d'amour. La mélodie attendrit le coeur et amollit les
sens plongés dans un demi-sommeil. Elle plonge l'âme dans de vagues
rêveries, et dispose à la pitié, cette première défaite de l'orgueil qui
se laisse implorer. Elle a aussi le don de faire passer devant les yeux
assoupis des images charmantes; et je tiens d'une femme que je ne veux pas
nommer, que l'amant inconnu qui donne la sérénade apparaît toujours, tant
que la musique dure, le plus aimable et le plus charmant des hommes.
--Dites donc tout, indiscret conteur! interrompit Beppa. Ajoutez que la
dame conseillait à tous les donneurs de sérénades de ne jamais se
montrer.»
«Il n'en fut pas ainsi pour Orio, reprit le narrateur. La belle Argiria
lui conseilla de se montrer en laissant tomber son bouquet, du balcon sur
le trottoir de marbre que blanchissait la lune: ne vous étonnez pas d'une
si prompte complaisance. Voici comment la chose se passa.
D'abord la belle Argiria n'était pas riche. Le peu de bien que possédait
son frère avait été fort entamé par ses frais d'équipement pour la guerre.
Il rapportait une assez jolie part de légitime butin fait par lui sur les
Ottomans, et dûment concédé par l'amiral, lorsqu'il trouva la mort aux
Curzolari. Le noble jeune homme se faisait une joie douce de doter sa
jeune soeur avec cette fortune; mais elle tomba aux mains des pirates,
ainsi que sa galère et tout ce qu'il possédait en propre. La belle Argiria
n'eut donc plus pour dot que ses quinze ans et ses beaux yeux
mélancoliques.
La signora Memmo, sa tante, la chérissait tendrement; mais elle n'avait à
lui laisser en héritage qu'un vaste palais un peu délabré et l'amour de
vieux serviteurs, qui par dévouement continuaient à la servir pour de
minces honoraires. La tante désirait donc ardemment, comme font toutes les
tantes, qu'un noble et riche parti se présentât; et sachant bien que
l'incomparable beauté de sa nièce allumerait plus d'une passion, elle la
blâmait de vouloir s'enterrer dans la solitude et de tenir toujours _le
soleil de ses regards_ caché derrière la tendine sombre de son balcon.
A la première sérénade Argiria fondit en larmes.
«Si mon noble frère était vivant, dit-elle, nul ne se permettrait de venir
me faire la cour sous les fenêtres avant d'avoir obtenu de ma famille la
permission de se présenter. Ce n'est point ainsi qu'on approche d'une
maison respectable.»
La signora Antonia trouva cette rigidité exagérée, et, se déclarant
compétente sur cette matière, elle refusa d'imposer silence aux
concertants. La musique était belle, les instruments de première qualité,
et les exécutants choisis dans ce qu'il y avait de mieux à Venise. La dame
en conclut que l'amant devait être riche, noble et généreux; deux théorbes
et trois violes de moins, elle eût été plus sévère, mais la sérénade était
irréprochable et fut écoutée.
Les jours suivants amenèrent un crescendo de joie et d'espoir chez
Antonia. Argiria prit patience d'abord, et finit par goûter la musique
pour la musique en elle-même. Le matin, il lui arriva quelquefois, en
arrangeant ses beaux cheveux bruns devant le miroir, de fredonner à son
insu les refrains des amoureuses stances qui l'avaient doucement endormie
la veille.
Il y a toute une science dans le programme de la sérénade. Chaque soir
doit amener chez le soupirant une nuance nouvelle dans l'expression de son
amoureux martyre. Après _il timido sospiro_ doit arriver _lo strate
funesto. I fieri tormenti_ viennent ensuite; _l'anima disperata_ amène
nécessairement, pour le lendemain, _sorte amara_. On peut risquer à la
cinquième nuit de tutoyer l'objet aimé, et de l'appeler _idol mio_. On
doit nécessairement l'injurier la sixième nuit, et l'appeler _crudele_ et
_ingrata_. Il faudrait être bien maladroit si, à la septième, on ne
pouvait hasarder la _dolce speranza_. Enfin la huitième doit amener une
explosion finale, une pressante prière, mettre la belle entre le bonheur
et la mort de son amant, obtenir un rendez-vous, ou finir par le renvoi et
le payement des musiciens. La huitième symphonie était venue, et, dans le
troisième couplet de la romance, le chanteur demandait au nom de l'amant
une marque de pitié, un gage d'espoir, un mot ou un signe quelconque qui
l'enhardît à se faire connaître. Au moment où la fière Argiria s'éloignait
du balcon, d'où, abritée par la tendine, elle avait écoulé la voix, madame
Antonia arracha lestement le bouquet que sa nièce avait au sein et le
laissa tomber sur le guitariste, en disant d'une voix chevrotante qui, à
coup sûr, ne pouvait pas compromettre la jeune fille:
«Avec l'agrément de la tante.»
Une vive curiosité de jeune fille l'emportant chez Argiria sur le pudique
dépit que lui causait sa tante, elle revint précipitamment au balcon; et,
se penchant sur la rampe de marbre, elle souleva imperceptiblement le
rideau de la tendine, juste assez pour voir le cavalier qui ramassait le
bouquet. Le chanteur, qui était un musicien de profession, connaissant
fort bien les usages, ne s'était pas permis d'y toucher. Il s'était
contenté de dire à demi-voix: «Signor!» et de reculer discrètement de deux
pas en arrière en ôtant sa toque, tandis que le signor ramassait le gage.
En voyant cette grande taille un peu affaissée, mais toujours élégante et
vraiment patricienne, se dessiner au clair de la lune, Argiria sentit une
sueur froide humecter son front. Un nuage passa devant ses yeux, ses
genoux se dérobèrent sous elle. Elle n'eut que le temps de fuir le balcon
et d'aller se jeter sur son lit, où elle commença à trembler de tous ses
membres et à défaillir. La tante, fort peu effrayée, vint à elle et lui
adressa de doux reproches moqueurs sur cet excès de timidité virginale.
«Ne riez pas, ma tante, dit Argiria d'une voix étouffée. Vous ne savez pas
ce que vous avez fait! Je suis presque sûre d'avoir reconnu ce dernier des
hommes, cet assassin de mon frère, Orio Soranzo!
--Il n'aurait pas cette audace! s'écria la signora Memmo en frémissant à
son tour. Courez chercher le bouquet, s'écria-t-elle en s'adressant à la
suivante favorite qui assistait à cette scène. Dites qu'on l'a laissé
tomber par mégarde, que c'est vous... que c'est le page... qui l'a jeté
pour faire une espièglerie... que je suis fort courroucée contre vous...
Allez, Pascalina... courez...»
Pascalina courut, mais ce fut en vain; musiciens, amoureux et bouquet,
tout avait disparu, et l'ombre incertaine des colonnades, projetée par la
lune, jouait seule sur le pavé au gré des nuages capricieux.
Pascalina avait laissé la porte ouverte. Elle fit quelques pas sur la rive,
et vit à l'angle du canaletto les gondoles qui s'éloignaient emportant la
sérénade. Elle revint sur ses pas, et rentra en fermant la porte avec soin;
il était trop tard. Un homme caché derrière les colonnes du portique
avait profité du moment: il s'était élancé légèrement dans l'escalier du
palais Memmo; et, marchant devant lui, se dirigeant vers la faible lueur
qui s'échappait d'une porte entr'ouverte, il avait audacieusement pénétré
dans l'appartement d'Argiria. Lorsque Pascalina y rentra, elle trouva sa
jeune maîtresse évanouie dans les bras de la tante, et le donneur
d'aubades à genoux devant elle.
Vous conviendrez que le moment était mal choisi pour s'évanouir, et vous
en conclurez avec moi que la belle Argiria avait eu grand tort d'écouter
les huit sérénades. L'effroi avait remplacé la colère, et Orio ne s'y
trompait nullement, quoiqu'il feignît d'y croire.
«Madame, dit-il en se prosternant et en présentant le bouquet à la signora
Memmo avant qu'elle eût eu la présence d'esprit de lui adresser la parole,
je vois bien que votre seigneurie s'est trompée en m'accordant cette
faveur insigne. Je ne l'espérais pas, et le musicien qui s'est permis de
vous adresser des vers si audacieux n'y était point autorisé par moi. Mon
amour n'eût jamais été hardi à ce point, et je ne suis pas venu implorer
ici de la bienveillance, mais de la pitié. Vous voyez en moi un homme trop
humilié pour se permettre jamais autre chose que d'élever autour de votre
demeure des plaintes et des gémissements. Que vous connaissiez ma douleur,
que vous fussiez bien sûre que, loin d'insulter à la vôtre, je la
ressentais plus profondément encore que vous-même, c'est tout ce que je
voulais. Voyez mon humilité et mon respect! Je vous rapporte ce gage
précieux que j'aurais voulu conquérir au prix de tout mon sang, mais que
je ne veux pas dérober.»
Ce discours hypocrite toucha profondément la bonne Memmo. C'était une
femme de moeurs douces et d'un coeur trop candide pour se méfier d'une
protestation si touchante.
«Seigneur Soranzo, répondit-elle, j'aurais peut-être de graves reproches à
vous faire si je ne voyais aujourd'hui pour la troisième fois combien
votre repentir est sincère et profond. Je n'aurai donc plus le courage de
vous accuser intérieurement, et je vous promets de garder désormais, avec
moins d'effort que je ne l'ai fait jusqu'ici, le silence que les
convenances m'imposent. Je vous remercie de cette démarche, ajouta-t-elle
en rendant le bouquet à sa nièce; et, si je vous supplie de ne plus
reparaître ici ni autour de ma maison, c'est en vue de notre réputation,
et non plus, je vous le jure, en raison d'aucun ressentiment personnel.»
Malgré sa défaillance, Argiria avait tout entendu. Elle fit un grand
effort pour retrouver le courage de parler à son tour, et soulevant sa
belle tête pâle du sein de sa tante:
«Faites comprendre aussi à messer Soranzo, ma chère tante, dit-elle, qu'il
ne doit jamais ni nous adresser la parole ni seulement nous saluer en
quelque lieu qu'il nous rencontre. Si son respect et sa douleur sont
sincères, il ne voudra pas présenter davantage à nos regards des traits
qui nous retracent si vivement le souvenir de notre infortune.
--Je ne demande qu'une seule grâce avant de me soumettre à cet arrêt de
mort, dit Orio: c'est que ma défense soit entendue et ma conduite jugée.
Je sens que ce n'est point ici le lieu ni le moment d'entamer cette
explication; mais je ne me relèverai point que la signora Memmo ne m'ait
accordé la permission de me présenter devant elle dans son salon, à
l'heure qu'elle me désignera, demain ou le jour suivant, afin qu'à deux
genoux, comme aujourd'hui, je demande grâce pour les larmes que j'ai fait
couler; mais qu'ensuite, la main sur la poitrine et debout, ainsi qu'il
convient à un homme, je me disculpe de ce qu'il peut y avoir d'injuste ou
d'exagéré dans les accusations portées contre moi.
--De telles explications seraient douloureuses pour nous, dit Argiria avec
fermeté, et inutiles pour votre seigneurie. La réponse loyale et généreuse
que ma noble tante vient de vous faire doit, je pense, suffire à votre
susceptibilité et satisfaire à toute exigence.»
Orio insista avec tant d'esprit et de persuasion, que la tante céda, et
lui permit de se présenter le lendemain dans la journée.
«Vous trouverez bon, seigneur, dit Argiria, pour repousser la part de
reconnaissance qu'il lui adressait, que je n'assiste point à cette
conférence. Tout ce que je puis faire, c'est de ne jamais prononcer votre
nom; mais il est au-dessus de mes forces de revoir une fois de plus votre
visage.»
Orio se retira, feignant une profonde tristesse, mais trouvant qu'il
allait assez vite en besogne.
Le lendemain amena une longue explication entre lui et la signora Memmo.
La noble dame le reçut dans tout l'appareil d'un deuil significatif; car
elle avait quitté ses voiles noirs depuis un mois, et elle les reprit ce
jour-là pour lui faire comprendre que rien ne pourrait diminuer
l'intensité de ses regrets. Orio fut habile. Il s'accusa plus qu'on n'eût
osé l'accuser: il déclara qu'il avait tout fait pour laver la tache que
cette imprévoyance funeste avait imprimée sur sa vie; mais qu'en vain
l'amiral, et toute l'armée, et toute la république, l'avaient réhabilité:
qu'il ne se consolerait jamais. Il dit qu'il regardait la mort affreuse de
sa femme comme un juste châtiment du ciel, et qu'il n'avait pas goûté un
instant de repos depuis cette déplorable affaire. Enfin il peignit sous
des couleurs si vives le sentiment qu'il avait de son propre déshonneur,
l'isolement volontaire où s'éteignait son âme découragée, le profond dégoût
qu'il avait de la vie, et la ferme intention où il était de ne plus lutter
contre la maladie et le désespoir, mais de se laisser mourir, que la bonne
Antonia fondit bientôt en larmes, et lui dit en lui tendant la main:
«Pleurons donc ensemble, noble seigneur, et que mes pleurs ne vous soient
plus un reproche, mais une marque de confiance et de sympathie.»
Orio s'était donné beaucoup de peine pour être éloquent et tragique. Il
avait grand mal aux nerfs. Il fit un effort de plus et pleura.
D'ailleurs, Orio avait parlé, à certains égards, avec la force de la
vérité. Lorsqu'il avait peint une partie de ses souffrances, il s'était
trouvé fort soulagé de pouvoir, sous un prétexte plausible, donner cours à
ses plaintes, qui chaque jour lui devenaient plus pénibles à renfermer. Il
fut donc si convaincant qu'Argiria elle-même s'attendrit et cacha son
visage dans ses deux belles mains. Argiria était, à l'insu de Soranzo et
de sa tante, derrière une tapisserie, d'où elle voyait et entendait tout.
Un sentiment inconnu, irrésistible, l'avait amenée là.
Pendant huit autres jours, Orio suivit Argiria comme son ombre. A l'église,
à la promenade, au bal, partout elle le retrouvait attaché à ses pas,
fuyant d'un air timide et soumis dès qu'elle l'apercevait, mais
reparaissant aussitôt qu'elle feignait de ne plus le voir; car, il faut
bien le dire, la belle Argiria en vint bientôt à désirer qu'il ne fût pas
aussi obéissant, et pour ne pas le mettre en fuite, elle eut soin de ne
plus le regarder.
Comment eût-elle pu s'irriter de cette conduite? Orio avait toujours un
air si naturel avec ceux qui pouvaient observer ces fréquentes rencontres!
Il mettait une délicatesse si exquise à ne pas la compromettre, et un soin
si assidu à lui montrer sa soumission! Ses regards, lorsqu'elle les
surprenait, avaient une expression de souffrance si amère et de passion si
violente! Argiria fut bientôt vaincue dans le fond de l'âme, et nulle
autre femme n'eût résisté aussi longtemps au charme magique que cet homme
savait exercer lorsque toutes les puissances de sa froide volonté se
concentraient sur un seul point.
La Memmo vit cette passion avec inquiétude d'abord, et puis avec espoir,
et bientôt avec joie; car, n'y pouvant tenir, elle donna un second
rendez-vous à Soranzo à l'insu de sa nièce, et le somma d'expliquer ses
intentions ou de cesser ses muettes poursuites. Orio parla de mariage,
disant que c'était le but de ses voeux, mais non de ses espérances. Il
supplia Antonia d'intercéder pour lui. Argiria avait si bien gardé le
secret de ses pensées que la tante n'osa point donner d'espoir à Orio;
mais elle consentit à ce que l'amiral fît des démarches, et elles ne se
firent point attendre.