parfois, la nuit, au palais ducal? Les familiers du saint-office
t'invitent-ils quelquefois à souper avec le tourmenteur? Es-tu de quelque
conspiration ou de quelque secte, ou bien vas-tu voir écorcher de temps en
temps pour ton plaisir? Si tu es soupçonné de quoi que ce soit, dis-le-moi,
et je te souhaite le bonjour; car je n'aime ni la politique ni la
scolastique, et les bas rouges du bourreau sont d'une nuance aiguë qui
m'éblouit et m'affecte la vue.
--Tu es un sot, répondit Orio. Le bourreau dont tu parles est un bel
esprit mielleux qui fait de fades sonnets. Il en est un qui connaît mieux
son affaire, et qui vous écorche un homme bien plus lestement: c'est
l'ennui. Le connais-tu?
--Ah! bon! c'est une métaphore. Tu as l'humeur chagrine ce matin: c'est la
suite de ton attaque de nerfs. Tu aurais dû boire un grand verre de vin de
Kyros pour chasser ces vapeurs.
--Le vin n'a plus de goût, Zuliani, et d'effet encore moins. Le sang de la
vigne a gelé dans ses veines, et la terre n'est plus qu'un limon stérile
qui n'a même plus la force d'engendrer des poisons.
--Tu parles de la terre comme un vrai Vénitien: la terre est un amas de
pierres taillées sur lesquelles il pousse des hommes et des huîtres.
--Et des bavards insipides, reprit Orio en s'arrêtant. J'ai envie de
t'assassiner, Zuliani.
--Pourquoi faire? répondit gaiement celui-ci, qui ne soupçonnait pas à
quel point Soranzo, rongé par une démence sanguinaire, était capable de se
porter à un acte de fureur.
--Pardieu, répondit-il, ce serait pour voir s'il y a du plaisir à tuer un
homme sans aucun profit.
--Eh bien! reprit légèrement Zuliani, l'occasion n'y est point, car j'ai
de l'or sur moi.
--Il est à moi! dit Soranzo.
--Je n'en sais rien. Tu as jeté ta part dans le canaletto; et quand nous
ferons nos comptes tout à l'heure, il se trouvera peut-être que tu me
dois. Ainsi ne me tue pas; car ce serait pour me voler, et cela n'aurait
rien de neuf.
--Malheur à vous, monsieur, si vous avez l'intention de m'insulter!»
s'écria Orio en saisissant son camarade à la gorge avec une fureur subite.
Il ne pouvait croire que Zuliani parlât au hasard et sans intention. Les
remords qui le dévoraient lui faisaient voir partout un danger ou un
outrage, et dans son égarement il risquait à toute heure de se démasquer
lui-même par crainte des autres.
«Ne serre pas si fort, lui dit tranquillement Zuliani, qui prenait tout
ceci pour un jeu. Je ne suis pas encore brouillé avec le vin, et je tiens
à ne pas laisser venir d obstruction dans mon gosier.
--Comme le matin est triste! dit Orio en le lâchant avec indifférence; car
il avait si souvent tremblé d'être découvert qu'il était blasé sur le
plaisir de se retrouver en sûreté, et ne s'en apercevait même plus. Le
soleil est devenu aussi pâle que la lune; depuis quelque temps il ne fait
plus chaud en Italie.
--Tu en disais autant l'été dernier en Grèce.
--Mais regarde comme cette aurore est laide et blafarde! Elle est d'un
jaune bilieux.
--Eh bien! c'est une diversion à ces lunes de sang contre lesquelles tu
déblatérais à Corfou: tu n'es jamais content. Le soleil et la lune ont
encouru ta disgrâce; il ne faut s'étonner de rien, puisque tu te refroidis
à l'endroit du jeu. Ah ça! dis-moi donc s'il est vrai que tu ne l'aimes
plus?
--Est-ce que tu ne vois pas que depuis quelque temps je gagne toujours?
--Et c'est là ce qui t'en dégoûte? Changeons. Moi, je ne fais que perdre,
et je suis diablement blasé sur ce plaisir-là.
--Un joueur qui ne perd plus, un buveur qui ne s'enivre plus, c'est tout
un, dit Orio.
--Orio! si tu veux que je te le dise, tu es fou: tu négliges ta maladie.
Il faudrait te faire tirer du sang.
--Je n'aime plus le sang, répondit Orio préoccupé.
--Eh! je ne te dis pas d'en boire!» reprit Zuliani impatienté.
Ils arrivèrent en ce moment au palais Soranzo. Leurs gondoles y étaient
déjà rendues. Zuliani voulut conduire Orio jusqu'à sa chambre; il pensait
qu'il avait la fièvre et craignait qu'il ne tombât dans l'escalier.
«Laisse-moi! va-t-en! dit Orio en l'arrêtant sur le seuil de son
appartement. J'ai assez de toi.
--C'est bien réciproque, dit Zuliani en entrant malgré lui. Mais il faut
que je me débarrasse de cet or, et que nous fassions notre
partage.
--Prends tout! laisse-moi! reprit Soranzo. Épargne-moi la vue de cet or;
je le déteste! Je ne sais vraiment plus à quoi cela peut servir!
--Baste! à tout! s'écria Zuliani.
--Si on pouvait acheter seulement le sommeil!» dit Orio d'un ton lugubre.
Et, prenant le bras de son camarade, il le mena jusqu'à un coin de sa
chambre où Naam, drapée dans un grand manteau de laine blanche, et couchée
sur une peau de panthère, dormait si profondément qu'elle n'avait pas
entendu rentrer son maître.
«Regarde! dit Orio à Zuliani.
--Qu'est-ce que cela? reprit l'autre; ton page égyptien? Si c'était une
femme, je te l'aurais déjà volée; mais que veux-tu que j'en fasse? Il ne
parle pas chrétien, et je vivrais bien mille ans sans pouvoir comprendre
un mot de sa langue de réprouvé.
--Regarde, bête brute! dit Orio, regarde ce front calme, cette bouche
paisible, cet oeil voilé sous ces longues paupières! Regarde ce que c'est
que le sommeil; regarde ce que c'est que le bonheur!
--Bois de l'opium, tu dormiras de même, dit Zuliani.
--J'en boirais en vain, dit Orio. Sais-tu ce qui procure un si profond
repos à cet enfant? C'est qu'il n'a jamais possédé une seule pièce
d'or.
--Ah! que tu es fade et sentencieux ce matin! dit Zuliani en bâillant.
Allons! veux-tu compter? Non? En ce cas, je compte seul, et tu te tiendras
pour content quand même je découvrirais que tu as jeté tout ton gain sous
le pont des _Barcaroles?_»
Orio haussa les épaules.
Zuliani compta, et trouva encore pour Soranzo une somme considérable qu'il
lui rendit scrupuleusement; puis il se retira en lui souhaitant du repos
et lui conseillant la saignée. Orio ne répondit pas; et quand il fut seul,
il prit tous les sequins étalés sur la table, et les poussa du pied sous
un tapis pour ne pas les voir. La vue de l'or lui causait effectivement
une répugnance physique qui allait chaque jour en augmentant, et qui était
bien en lui le symptôme d'une de ces affreuses maladies de l'âme qui
arrivent à se matérialiser dans leurs effets. La vue de l'or monnayé
n'était pas la seule antipathie qui se fût développée en lui; il ne
pouvait voir briller l'acier d'une arme quelconque, ou seulement les
joyaux d'une femme, sans se retracer, pour ainsi dire oculairement, les
atrocités de sa vie d'uscoque. Il cachait ses souffrances, et même il les
étouffait complètement quand la nécessité d'agir échauffait son sang
appauvri. Il venait de faire, avec Morosini, une nouvelle campagne, cette
glorieuse expédition où les navires de Venise plantèrent leur bannière
triomphante dans le Pirée. Orio, sentant que toute la considération future
de sa vie dépendait de sa conduite en cette circonstance, avait encore
fait là des prodiges de valeur; il avait complètement lavé la tache du
gouvernement de San-Silvio, et il avait contraint toute l'armée à dire de
lui que, s'il était un mauvais administrateur, il était, à coup sûr, un
vaillant capitaine et un rude soldat.
Après ce dernier effort, Orio, couronné de succès dans toutes ses
entreprises, glorifié de tous, traité comme un fils par l'amiral, délivré
de tous ses ennemis, et riche au delà de ses espérances, était rentré dans
sa patrie, résolu à n'en plus sortir et à y savourer le fruit de ses
terribles oeuvres. Mais la divine justice l'attendait à ce point pour le
châtier, en lui ôtant toute l'énergie de son caractère. Au faîte de sa
prospérité impie, il était retombé sur lui-même avec accablement, et, à la
veille de vivre selon ses rêves, l'agonie s'était emparée de lui. Il avait
accompli tout ce que comportaient l'audace et la méchanceté de son
organisation; il se disait à lui-même qu'il était un homme fini, et
qu'ayant réussi dans des entreprises insensées, il n'avait plus qu'à voir
décliner son étoile. C'en était fait; il ne jouissait de rien. Cette
puissance de l'argent, cette vie de désordre illimité, cette absence de
soins qu'il avait rêvées, cette supériorité de magnificence et de
prodigalité sur tous ses pairs, toutes ces vanités honteuses et impudentes,
auxquelles il avait immolé une hécatombe à rassasier tout l'enfer, lui
apparurent dans toute leur misère; et, du moment qu'il cessa d'être enivré
et amusé, il cessa d'être aveuglé sur l'horreur des ses fautes. Elles se
dressèrent devant lui, et lui parurent détestables, non pas au point de
vue de la morale et de l'honneur, mais à celui du raisonnement et de
l'intérêt personnel bien entendu; car Orio entendait par morale les
conventions de respect réciproque dictées aux hommes timides par la peur
qu'ils ont les uns des autres; par honneur, la niaise vanité des gens qui
ne se contentent pas de faire croire à leur vertu, et qui veulent y croire
eux-mêmes; enfin, par intérêt personnel bien entendu, la plus grande somme
de jouissances dans tous les genres à lui connus: indépendance pour soi,
domination sur les autres, triomphe d'audace, de prospérité ou d'habileté
sur toutes ces âmes craintives ou jalouses dont le monde lui semblait
composé.
On voit que cet homme restreignait les jouissances humaines à toutes
celles qui composent le _paraître_, et, puisque cette manière de
s'exprimer est permise en Italie, nous ajouterons que les joies
intérieures qui procurent l'_être_ lui étaient absolument inconnues. Comme
tous les hommes de ce tempérament exceptionnel, il ne soupçonnait même pas
l'existence de ces plaisirs intérieurs qu'une conscience pure, une
intelligence saine et de nobles instincts assurent aux âmes honnêtes, même
au sein des plus grandes infortunes et des plus âpres persécutions. Il
avait cru que la société pouvait donner du repos à celui qui la trompe
pour l'exploiter. Il ne savait pas qu'elle ne peut l'ôter à l'homme qui la
brave pour la servir.
Mais Orio fut puni précisément par où il avait péché. Le monde extérieur,
auquel il avait tout sacrifié, s'écroula autour de lui, et toutes les
réalités qu'il avait cru saisir s'évanouirent comme des rêves. Il y avait
en lui une contradiction trop manifeste. Le mépris des autres, qui était
la base de ses idées, ne pouvait pas le conduire à l'estime de soi,
puisqu'il avait voulu établir cette propre estime sur celle d'autrui,
toujours prête à lui manquer. Il tournait donc dans un cercle vicieux, se
frottant les mains d'avoir fait des dupes, et tout aussitôt pâlissant de
rencontrer des accusateurs.
C'était cette peur d'être découvert qui, détruisant pour lui toute
sécurité, empoisonnant toute jouissance, produisait en lui le même effet
que le remords. Le remords suppose toujours un état d'honnêteté antérieur
au crime. Orio, n'ayant jamais eu aucun principe de justice, ne
connaissait pas le repentir; n'ayant jamais connu d'affection véritable,
il n'avait pas davantage de regret. Mais, ayant des passions effrénées et
des besoins énormes, il voyait que ses jouissances n'étaient point
assurées, puisqu'un seul fil rompu dans toute sa trame pouvait emporter le
filet où il enveloppait le monde. Alors il voyait cette foule qu'il avait
tant haïe, tant écrasée de son opulence, tant accablée de ses mépris, tant
persiflée, tant jouée, tant volée, secouer le charme jeté sur elle,
relever la tête, et, se dressant autour de lui comme une hydre, lui rendre
dommage pour dommage, mépris pour mépris.
Il n'était pas dans Venise une seule famille de commerçants que l'Uscoque
n'eût privé d'un de ses membres ou d'une part petite ou grande de ses
biens. C'était merveille de voir tous ces ressentiments et tous ces
désespoirs qui n'osaient s'en prendre à la nonchalance du gouverneur de
San-Silvio, et qui, soit considération pour le fils adoptif du
_Peloponesiaco_, soit respect pour les brillants faits d'armes accomplis
par lui avant et après sa faute, soit crainte de cette influence
qu'assurent toujours les richesses, étouffaient leurs murmures et
gardaient un silence prudent. Mais quel serait l'orage, si jamais la
vérité triomphait!
A cette idée, un cauchemar terrible s'emparait du coupable. Il voyait le
peuple en masse s'armer, pour le lapider, des têtes que son cimeterre
avait abattues; des mères furieuses l'écrasaient sous les cadavres
sanglants de leurs enfants; des mains avides déchiraient ses flancs et
fouillaient dans ses entrailles pour y chercher les trésors qu'il avait
dévorés. Alors toutes ses victimes sortaient vivantes du sépulcre, et
dansaient autour de lui avec des rires affreux.
«Tu n'es qu'un menteur et un apostat, lui criait Frémio; c'est moi qui
vais hériter de tes biens et de ta gloire.»
«Tu es un scélérat de bas étage, un apprenti grossier, disaient Léontio et
Mezzani; ton poison est impuissant, et nous vivons pour te condamner et te
torturer de nos propres mains.»
Giovanna paraissait à son tour, et lui rendant son poignard émoussé:
«Votre bras, lui disait-elle, ne peut pas me tuer; il est plus faible que
celui d'une femme.»
Puis Ezzelin arrivait, au son des fanfares, sur un riche navire, et,
descendant sur la Piazzetta, il faisait pendre le cadavre d'Orio à la
colonne Léonine. Mais la corde rompait; Orio, retombant sur le pavé, se
brisait le crâne, et son lévrier Sirius venait dévorer sa cervelle
fumante.
Qui pourrait dire toutes les formes que prenaient ces épouvantables
visions engendrées par la peur? Orio, voyant que les angoisses du sommeil
étaient pires que la réflexion, voulut vivre de manière à retrancher le
sommeil de sa vie. Il voulut se soutenir avec de tels excitants qu'il eût
toujours devant les yeux la réalité, et qu'il pût affronter à toute heure,
par la pensée, les conséquences de ses crimes. Mais sa santé ne put
résister à ce régime; sa raison s'ébranla, et les fantômes vinrent
l'assiéger durant la veille, plus effrayants et plus redoutables que
pendant le sommeil.
A ce moment de sa vie, Orio fut le plus malheureux des hommes. Il voulut
vainement retrouver le repos des nuits. Il était trop tard; son sang était
tellement vicié que rien ne se passait plus pour lui comme pour les autres
hommes. Les soporifiques, loin de le calmer, l'excitaient; les excitants,
loin de l'égayer, augmentaient son accablement. Toujours plongé dans la
débauche, il y trouva un profond ennui: c'était, disait-il, un instrument
diabolique dont les sons puissants l'avaient souvent étourdi, mais qui
désormais jouait tellement faux, qu'il le faisait souffrir davantage. Au
milieu de ses soupers splendides, entouré des plus joyeux débauchés et des
plus belles courtisanes de l'Italie, son front soucieux ne pouvait
s'éclaicir; il restait sombre et abattu à cette heure de crise bachique où
les esprits, excités par le vin, se trouvent tous ensemble à l'apogée de
leur exaltation. Ses entrailles et son cerveau étaient trop blasés pour
suivre le _crescendo_ comme les autres.
C'était au matin, lorsque les nerfs détendus et la tête fatiguée de ses
compagnons le laissaient dans une sorte de solitude, qu'il commençait à
ressentir à son tour les effets de l'ivresse. Alors tous ces hommes
hébétés devant leurs coupes, toutes ces femmes endormies sur les sofas,
lui faisaient l'effet de bêtes brutes. Il les accablait d'invectives
auxquelles ils ne pouvaient plus répondre, et il entrait dans de tels
accès de fureur et de haine qu'il était tenté de les empoisonner et de
mettre encore une fois le feu à son palais, pour se débarrasser d'eux et
de lui-même.
A l'époque où eut lieu la scène du palais Rezzonico que je viens de vous
raconter, il avait renoncé à la débauche depuis quelque temps; car son mal
empirait tellement qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui à se montrer
ivre. Dans ces moments de délire, il avait souvent laissé échapper des
exclamations de terreur en voyant reparaître ses fantômes menaçants.
Personne n'avait pourtant conçu de soupçons; car plus on croyait à l'amour
d'Orio pour Giovanna, mieux on concevait que l'événement tragique auquel
elle avait succombé eût laissé en lui des souvenirs terribles, et troublé
l'équilibre de ses facultés. On croyait tellement à ses regrets qu'il eût
pu s'accuser, devant tout le sénat, de la mort de sa femme et de ses amis
sans être cru. On l'eut considéré comme égaré par le désespoir, et on
l'eût remis aux mains des médecins. Mais Orio ne comptait plus sur sa
fortune, il craignait tout le monde, et lui-même plus que tout le monde.
Il était honteux de sa maladie, furieux de son impuissance à la cacher; il
rougissait de lui-même depuis que son être physique ne lui tenait plus ce
qu'il avait attendu de son calme et de sa force. Il passait des heures
entières à s'accabler de ses propres malédictions, à se traiter d'idiot,
d'impotent, de _débris_ et de _haillon_; et, ce qu'il y a d'inouï, c'est
qu'il ne lui venait pas à l'idée d'accuser son être moral. Il ne croyait
point à la céleste origine de son âme. Il avait fait un dieu de son corps,
et, depuis que son idole tombait en ruines, il la méprisait et l'accusait
de n'être que fange et venin.
La passion qui s'éteignit la dernière (celle qui avait le plus dominé sa
vie), ce fut le jeu. La peur amena le dégoût pour celle-là comme pour les
autres; car l'ennui et la fatigue des précautions qu'il lui fallait
prendre pour s'y livrer étaient arrivés à l'emporter de beaucoup sur le
plaisir. Ces précautions étaient de double nature. D'abord les lois qui
prohibaient le jeu n'étaient pas tellement tombées en désuétude qu'il n'y
fallût apporter une sorte de mystère, ainsi que je l'ai déjà dit. Ensuite
Orio, lorsqu'il perdait, et c'étaient les moments où il était le plus
stimulé, était forcé de s'arrêter et d'agir prudemment pour ne pas
dépasser les limites qu'on attribuait à sa fortune.
Ses grandes richesses ne lui servaient donc pas à son gré: il était forcé
de les cacher et de tirer peu à peu de ses caves de quoi soutenir un état
de maison dont l'opulence exagérée n'attirât pas les regards de la police.
Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de dévorer son revenu dans d'obscures
orgies et de se ruiner lentement. Or cette manière de jouir de la vie lui
était odieuse; il eût voulu tout dépenser en un jour, afin de faire parler
de lui comme de l'homme le plus prodigue et le plus désintéressé de
l'univers. S'il eût pu satisfaire cette fantaisie et se voir ruiné
complètement, sans doute il eût retrouvé son énergie, et ses instincts
criminels l'eussent conduit à de nouveaux forfaits pour rétablir sa
fortune.
Il s'avisa bien avec le temps qu'il avait fait une folie de revenir à
Venise, où, malgré l'impunité accordée à tous les vices, il y avait sur
les richesses une surveillance si sévère et si jalouse de la part des Dix.
Mais lorsque la pensée lui vint de quitter sa patrie, celle des peines
qu'il faudrait prendre et des dangers qu'il faudrait courir pour
transporter son trésor dans une autre contrée, et surtout la perte de sa
santé, la fin de son énergie, le retinrent, et il se résigna à la triste
perspective de vieillir riche et de laisser encore du bien à ses neveux.
Une heure après que Zuliani l'eut quitté, le matin du bal Rezzonico, ayant
vainement essayé de reposer quelques instants, il réveilla son valet de
chambre et lui ordonna d'aller chercher un médecin, n'importe lequel,
attendu, disait-il, qu'ils étaient tous aussi ignorants les uns que les
autres. Il méprisait profondément la médecine et les médecins, et Naam
éprouva quelque inquiétude en lui voyant prendre une résolution si
contraire à ses habitudes et à ses opinions. Elle se tut néanmoins,
habituée qu'elle était à accepter aveuglément toutes les fantaisies
d'Orio. Le valet de chambre, intelligent, actif et soumis comme les
laquais qui volent impunément, amena, en moins d'une demi-heure, messer
Barbolamo, le meilleur médecin de Venise.
Messer Barbolamo savait très-bien à quel homme il avait affaire. Il avait
assez entendu parler de Soranzo pour s'attendre à toutes les railleries
d'un incrédule et à tous les caprices d'un fou. Il se conduisit donc en
homme d'esprit plutôt qu'en homme de science. Soranzo l'avait demandé,
vaincu par une pusillanimité secrète, un effroi insurmontable de la mort;
mais il se recommandait à lui comme les faux esprits forts aux sorciers,
l'insulte et le mépris sur les lèvres, la crainte et l'espoir dans le
coeur.
Les discours de l'Esculape trompèrent son attente, et, au bout de quelques
instants, il l'écouta avec attention.
«Ne prenez aucune pilule, lui dit celui-ci, laissez la thériaque à vos
gondoliers et les emplâtres à vos chiens. C'est l'opium qui provoque vos
hallucinations, et c'est la diète qui vous ôte le courage. Le régime ne
peut agir sur un mourant; car vous êtes mourant. Mais entendons-nous; le
physique va mourir si le moral ne se relève: rien n'est plus facile que ce
dernier point, si vous croyez au moyen que je vais vous indiquer. Ne
changez pas de fond en comble l'habitude de vos pensées, et ne traitez pas
votre mal par les contraires. N'éteignez point vos passions, elles seules
vous ont fait vivre; c'est parce qu'elles s'affaiblissent que vous mourez:
seulement abandonnez celles qui s'en vont d'elles-mêmes, et créez-vous-en
de nouvelles. Vous êtes homme de plaisir, et le plaisir est épuisé;
faites-vous homme d'étude et de science. Vous êtes incrédule, vous raillez
les choses saintes; allez dans les églises et faites l'aumône!»
Ici Soranzo leva les épaules.....
«Un instant! dit le médecin. Je ne prétends pas que vous deveniez savant
ni dévot. Vous pourriez être l'un et l'autre, je n'en doute pas, car les
hommes de votre tempérament peuvent tout; mais je ne m'intéresse ni à la
science ni à la dévotion assez pour vouloir vous prouver leur supériorité
sur l'oisiveté et la licence. Je n'entre jamais dans la discussion des
choses pour elles-mêmes, je les conseille comme des moyens de distraction,
comme mes confrères conseillent l'absinthe et la casse. La vue des livres
vous distraira de celle des bouteilles. Vous aurez une magnifique
bibliothèque, et votre luxe trouvera là un débouché; vous ne savez pas les
délices que peut vous procurer une reliure, et les folies que vous pouvez
faire pour une édition de choix. Dans les églises, vous entendrez des
cantiques qui vous délasseront les oreilles des chansons licencieuses.
Vous y verrez des spectacles non moins profanes et des hommes non moins
vaniteux que ceux du monde; vous leur ferez des dons qui vous assureront
dans les siècles futurs cette réputation d'homme généreux et prodigue, qui
va finir avec vous si vous ne guérissez et ne changez de marotte. Ainsi,
soyez votre médecin à vous-même, et avisez-vous de quelque chose dont vous
n'ayez jamais eu envie, procurez-vous-le à l'instant. Bientôt une foule de
désirs qui sommeillent en vous se réveilleront, et leur satisfaction vous
donnera des jouissances inconnues. Ne vous croyez pas usé; vous n'êtes pas
seulement fatigué, vous avez encore en vous la force de dépenser vingt
existences: c'est à cause de cela que vous vous tuez à n'en dépenser
qu'une seule. Le monde finirait s'il ne se renouvelait sans cesse par le
changement; l'abattement où vous êtes n'est qu'un excès de vie qui demande
à changer d'aliment. Eh bien! à quoi songez-vous? vous n'écoutez pas.
--Je cherche, dit Soranzo tout à fait vaincu par la manière dont
l'Esculape entendait les choses, une fantaisie que je n'aie point eue
encore. J'ai eu celle des beaux livres, bien que je ne lise jamais, et ma
bibliothèque est superbe... Quant aux églises... j'y songerai; mais je
voudrais que vous m'aidassiez à trouver quelque jouissance plus neuve,
plus éloignée encore de mes frénésies; si je pouvais devenir avare!
--Je vous entends fort bien, répondit Barbolamo frappé de l'air hébété de
son malade. Vous allez au fond des choses, et remontez au principe pur de
mon raisonnement; car je ne vous offrais qu'une issue nouvelle à vos
passions, et vous voulez changer vos passions. Moi, je n'ai rien à dire
contre l'avarice; cependant je crains une trop forte réaction dans le saut
de cet abîme. Dites-moi, avez-vous été quelquefois amoureux naïvement et
sincèrement?
--Jamais! dit Orio, oubliant tout d'un coup, dans son espoir d'être guéri,
ce rôle de veuf au désespoir qui protégeait tout le mystère de sa
vie.