grande irritation nerveuse, comme vous dirait tout simplement notre ami
Acrocéraunius, était en proie à des crises très-rudes. Il s'éveillait la
nuit au milieu des flammes; il entendait les blasphèmes et les plaintes de
ses victimes; il voyait le regard, le dernier regard, doux, mais
terrifiant, de Giovanna expirante, et les hurlements même de son chien au
dernier acte de l'incendie étaient restés dans son oreille. Alors des sons
inarticulés sortaient de sa poitrine, et les gouttes d'une sueur froide
coulaient sur son front. Le poëte immortel qui s'est plu à faire de lui
l'imposant personnage de Lara vous a peint ces terribles épilepsies du
remords sous des couleurs inimitables; et si vous voulez vous représenter
Soranzo voyant passer devant ses yeux le spectre de Giovanna, relisez les
stances qui commencent ainsi:
T' was midnight,--all was slumber; the lone light.
Dimm'd in the lamp, as loth to break the night.
Hark! there be murmurs heard in Lara's hall,--
A sound,--a voice,--a shriek,--a fearful call!
A long, loud shriek....
«Si tu nous récites le poëme de Lara, dit Beppa en arrêtant l'inspiration
de l'abbé, espères-tu que nous écouterons le reste de ton histoire?
--Hâtez-vous donc d'oublier Lara, s'écria l'abbé, et daignez accepter dans
Orio la laide vérité.»
Un an s'était écoulé depuis la mort de Giovanna. Il y avait un grand bal
au palais Rezzonico, et voici ce qui se disait dans un groupe élégamment
posé dans une embrasure de fenêtre, moitié dans le salon de jeu, moitié
sur le balcon:
«Vous voyez bien que la mort de Giovanna Morosini n'a pas tellement
bouleversé l'existence d'Orio Soranzo, qu'il ne se souvienne de ses
anciennes passions. Voyez-le! A-t-il jamais joué avec plus d'âpreté?
--Et l'on dit que depuis le commencement de l'hiver il joue ainsi.
--C'est la première fois, quant à moi, dit une dame, que je le vois jouer
depuis son retour de Morée.
--Il ne joue jamais, reprit-on, en présence du _Péloponésiaque_ c'était
le nom qu'on donnait alors au grand Morosini, en l'honneur de sa
troisième campagne contre les Turcs, la plus féconde et la plus glorieuse
de toutes; mais on assure qu'en l'absence du respectable oncle il se
conduit comme un méchant écolier. Sans qu'il y paraisse, il a perdu déjà
des sommes immenses. Cet homme est un gouffre.
--Il faut qu'il gagne au moins autant qu'il perd; car je sais de source
certaine qu'il avait perdu presque en entier la dot de sa femme, et qu'à
son retour de Corfou, au printemps dernier, il arriva chez lui juste au
moment où les usuriers auxquels il avait eu affaire, ayant appris la mort
de Monna Giovanna, s'abattaient comme une volée de corbeaux sur son palais,
et procédaient à l'estimation de ses meubles et de ses tableaux. Orio les
traita de l'air indigné et du ton superbe d'un homme qui a de l'argent. Il
chassa lestement cette vermine; et trois jours après on assure qu'ils
étaient tous à plat ventre devant lui, parce qu'il avait tout payé,
intérêts et capitaux.
--Eh bien! je vous réponds, moi, qu'ils auront leur revanche, et qu'avant
peu Orio invitera quelques-uns de ces vénérables israélites à déjeuner
avec lui, sans façon, dans ses petits appartements. Quand on voit deux dés
dans la main de Soranzo, on peut dire que la digue est ouverte, et que
l'Adriatique va couler à pleins bords dans ses coffres et sur ses
domaines.
--Pauvre Orio! dit la dame. Comment avoir le courage de le blâmer? Il
cherche ses distractions où il peut. Il est si malheureux!
--Il est à remarquer, dit avec dépit un jeune homme, que messer Orio n'a
jamais joui plus pleinement du privilège d'intéresser les femmes. Il
semble qu'elles le chérissent toutes depuis qu'il ne s'occupe plus
d'elles.
--Sait-on bien s'il ne s'en occupe plus? reprit la signora avec un air de
charmante coquetterie.
--Vous vous vantez, madame, dit l'amant raillé: Orio a dit adieu aux
vanités de ce monde. Il ne cherche plus la gloire dans l'amour, mais le
plaisir dans l'ombre. Si les hommes ne se devaient entre eux le secret sur
certains crimes qu'ils sont tous plus ou moins capables de commettre, je
vous dirais le nom des beautés non cruelles dans le sein desquelles Orio
pleure la trop adorée Giovanna.
--Ceci est une calomnie, j'en suis certaine, s'écria la dame. Voilà comme
sont les hommes. Ils se refusent les uns aux autres la faculté d'aimer
noblement, afin de se dispenser d'en faire preuve, ou bien afin de faire
passer pour sublime le peu d'ardeur et de foi qu'ils ont dans l'âme. Moi,
je vous soutiens que, si cette contenance muette et cet air sombre sont,
de la part de Soranzo, un parti pris pour se rendre aimable, c'est le bon
moyen. Lorsqu'il faisait la cour à tout le monde, j'eusse été humiliée
qu'il eût des regards pour moi; aujourd'hui c'est bien différent: depuis
que nous savons que la mort de sa femme l'a rendu fou, qu'il est retourné
à la guerre cette année dans l'unique dessein de s'y faire tuer, et qu'il
s'est jeté comme un lion devant la gueule de tous les canons sans pouvoir
rencontrer la mort qu'il cherchait, nous le trouvons plus beau qu'il ne le
fut jamais; et quant à moi, s'il me faisait l'honneur de demander à mes
regards ce bonheur auquel il semble avoir renoncé sur la terre... j'en
serais flattée peut-être!
--Alors, madame, dit l'amant plein de dépit, il faut que le plus dévoué de
vos amis se charge d'informer Soranzo du bonheur qui lui sourit sans qu'il
s'en doute.
--Je vous prierais de vouloir bien me rendre ce petit service,
répondit-elle d'un air léger, si je n'étais à la veille de m'attendrir en
faveur d'un autre.
--A la veille, madame?
--Oui, en vérité, j'attends depuis six mois le lendemain de cette
veille-là. Mais qui entre ici? quelle est cette merveille de la nature?
--Dieu me pardonne! c'est Argiria Ezzelini, si grandie, si changée depuis
un an que son deuil la tient enfermée loin des regards, que personne ne
reconnaît plus dans cette belle femme l'enfant du palais Memmo.
--C'est certainement la perle de Venise,» dit la dame, qui n'eut garde de
céder la partie aux petites vengeances de son amant; et pendant un quart
d'heure elle renchérit avec effusion sur les éloges qu'il affecta de
donner à la beauté sans égale d'Argiria.
Il est vrai de dire qu'Argiria méritait l'admiration de tous les hommes et
la jalousie de toutes les femmes. La grâce et la noblesse présidaient à
ses moindres mouvements. Sa voix avait une suavité enchanteresse, et je ne
sais quoi de divin brillait sur son front large et pur. A peine âgée de
quinze ans, elle avait la plus belle taille que l'on pût admirer dans tout
le bal; mais ce qui donnait à sa beauté un caractère unique, c'était un
mélange indéfinissable de tristesse douce et de fierté timide. Son regard
semblait dire à tous: Respectez ma douleur, et n'essayez ni de me
distraire ni de me plaindre.
Elle avait cédé au désir de sa famille en reparaissant dans le monde; mais
il était aisé de voir combien cet effort sur elle-même lui était pénible.
Elle avait aimé son frère avec l'enthousiasme d'une amante et la chasteté
d'un ange. Sa perte avait fait d'elle, pour ainsi dire, une veuve; car
elle avait vécu avec la douce certitude qu'elle avait un appui, un
confident, un protecteur humble et doux avec elle, ombrageux et sévère
avec tous ceux qui l'approcheraient; et maintenant elle était seule dans
la vie, elle n'osait plus se livrer aux purs instincts de bonheur qui font
la jeunesse de l'âme. Elle n'osait, pour ainsi dire, plus vivre; et, si un
homme la regardait ou lui adressait la parole, elle était effrayée en
secret de ce regard et de cette parole qu'Ezzelin ne pouvait plus
recueillir et scruter avant de les laisser arriver jusqu'à elle. Elle
s'entourait donc d'une extrême réserve, se méfiant d'elle-même et des
autres, et sachant donner à cette méfiance un aspect touchant et
respectable.
La jeune dame qui avait parlé d'elle avec tant d'admiration voulut dépiter
son amant jusqu'au bout, et, s'approchant d'Argiria, elle lia conversation
avec elle. Bientôt tout le groupe qui s'était formé sur le balcon auprès
de la dame se reforma autour de ces deux beautés, et se grossit assez pour
que la conversation devînt générale. Au milieu de tous ces regards dont
elle était vraiment le centre d'attraction, Argiria souriait de temps en
temps d'un air mélancolique au brillant caquetage de son interlocutrice.
Peut-être celle-ci espérait-elle l'écraser par là, et l'emporter à force
d'esprit et de gentillesse sur le prestige de cette beauté calme et
sévère. Mais elle n'y réussissait pas; l'artillerie de la coquetterie
était en pleine déroute devant cette puissance de la vraie beauté, de la
beauté de l'âme revêtue de la beauté extérieure.
Durant cette causerie, le salon de jeu avait été envahi par les femmes
aimables et les hommes galants. La plupart des joueurs auraient craint de
manquer de savoir-vivre, en n'abandonnant pas les cartes pour l'entretien
des femmes, et les véritables joueurs s'étaient resserrés autour d'une
seule table comme une poignée de braves se retranchent dans une position
forte pour une résistance désespérée. De même qu'Argiria Ezzelini était le
centre du groupe élégant et courtois, Orio Soranzo, cloué à la table de
jeu, était le centre et l'âme du groupe avide et passionné. Bien que les
siéges se touchassent presque; bien que, dans le dos à dos des causeurs et
des joueurs, il y eût place à peine pour le balancement des plumes et le
développement des gestes, il y avait tout un monde entre les
préoccupations et les aptitudes de ces deux races distinctes d'hommes aux
moeurs faciles et d'hommes à instincts farouches. Leurs attitudes et
l'expression de leurs traits se ressemblaient aussi peu que leurs discours
et leur occupation.
Argiria, écoutant les propos joyeux, ressemblait à un ange de lumière ému
des misères de l'humanité. Orio, en agitant dans ses mains l'existence de
ses amis et la sienne propre, avait l'air d'un esprit de ténèbres, riant
d'un rire infernal au sein des tortures qu'il éprouvait et qu'il faisait
éprouver.
Naturellement, la conversation du nouveau groupe élégant se rattacha à
celle qui avait été interrompue sur le balcon par l'entrée d'Argiria.
L'amour est toujours l'âme des entretiens où les femmes ont part. C'est
toujours avec le même intérêt et la même chaleur que les deux sexes
débattent ce sujet dès qu'ils se rencontrent en champ clos; et cela dure,
je crois, depuis le temps où la race humaine a su exprimer ses idées et
ses sentiments par la parole. Il y a de merveilleuses nuances dans
l'expression des diverses théories qui se discutent, selon l'âge et selon
l'expérience des opinants et des auditeurs. Si chacun était de bonne foi
dans ces déclarations si diverses, un esprit philosophique pourrait, je
n'en doute pas, d'après l'exposé des facultés aimantes, prendre la mesure
des facultés intellectuelles et morales de chacun. Mais personne n'est
sincère sur ce point. En amour, chacun a son rôle étudié d'avance, et
approprié aux sympathies de ceux qui écoutent. Ainsi, soit dans le mal,
soit dans le bien, tous les hommes se vantent. Dirai-je des femmes que...
--Rien du tout, interrompit Beppa, car un abbé ne doit pas les connaître.
--Argiria, continua l'abbé en riant, s'abstint de se mêler à la discussion,
dès qu'elle s'anima, et surtout que le sujet proposé à l'analyse de la
noble compagnie eut été nommé par la dame du balcon. Le nom qui fut
prononcé fit monter le sang à la figure de la belle Ezzelini; puis une
pâleur mortelle redescendit aussitôt de son front jusqu'à ses lèvres.
L'interlocutrice était trop enivrée de son propre babil pour y prendre
garde. Il n'est rien de plus indiscret et de moins délicat que les gens à
réputation d'esprit. Pourvu qu'ils parlent, peu leur importe de blesser
ceux qui les écoutent; ils sont souverainement égoïstes et ne regardent
jamais dans l'âme d'autrui l'effet de leurs paroles, habitués qu'ils sont
à ne produire jamais d'effet sérieux, et à se voir pardonner toujours le
fond en faveur de la forme. La dame devint de plus en plus pressante; elle
croyait toucher à son triomphe, et, non contente du silence d'Argiria,
qu'elle imputait à l'absence d'esprit, elle voulait lui arracher
quelqu'une de ces niaises réponses, toujours si inconvenantes dans la
bouche des jeunes filles lorsque leur ignorance n'est pas éclairée et
sanctifiée par la délicatesse du tact et par la prudence de la modestie.
«Allons, ma belle signorina, dit la perfide admiratrice, prononcez-vous
sur ce cas difficile. La vérité est, dit-on, dans la bouche des enfants, à
plus forte raison dans celle des anges. Voici la question: un homme
peut-il être inconsolable de la perte de sa femme, et messer Orio Soranzo
sera-t-il consolé l'an prochain? Nous vous prenons pour arbitre et
attendons de vous un oracle.»
Cette interpellation directe et tous les regards qui s'étaient portés à la
fois sur elle, avaient causé un grand trouble à la belle Argiria; mais
elle se remit par un grand effort sur elle-même, et répondit d'une voix un
peu tremblante, mais assez élevée pour être entendue de tous:
«Que puis-je vous dire de cet homme que je hais et que je méprise? Vous
ignorez sans doute, madame, que je vois en lui l'assassin de mon frère.»
Cette réponse tomba comme la foudre, et chacun se regarda en silence. On
avait eu soin de parler de Soranzo à mots couverts et de ne le nommer qu'à
voix basse. Tout le monde savait qu'il était là, et Argiria seule, quoique
assise à deux pas de lui, entourée qu'elle était de têtes avides
d'approcher de la sienne, ne l'avait pas vu.
Soranzo n'avait rien entendu de la conversation. Il tenait les dés, et
toutes les précautions qu'on prenait étaient fort inutiles. On eût pu lui
crier son nom aux oreilles, il ne s'en fût pas aperçu: il jouait! Il
touchait à la crise d'une partie dont l'enjeu était si énorme, que les
joueurs se l'étaient dit tout bas pour ne pas manquer aux convenances. Le
jeu étant alors livré à toute la censure des gens graves et même à des
proscriptions légales, les maîtres de la maison priaient leurs hôtes de
s'y livrer modérément. Orio était pâle, froid, immobile. On eût dit un
mathématicien cherchant la solution d'un problème. Il possédait ce calme
impassible et cette dédaigneuse indifférence qui caractérisent les grands
joueurs. Il ne savait seulement pas que la salle s'était remplie de
personnes étrangères au jeu, et le paradis de Mahomet se prosternant en
masse devant lui ne lui eût pas seulement fait lever les yeux.
D'où vient donc que les paroles de la belle Argiria le réveillèrent tout à
coup de sa léthargie, et le firent bondir comme s'il eût été frappé d'un
coup de poignard?
Il est des émotions mystérieuses et d'inexplicables mobiles qui font
vibrer les cordes secrètes de l'âme. Argiria n'avait prononcé ni le non
d'Orio ni celui d'Ezzelin; mais ces mots d'_assassin_ et de _frère_
révélèrent comme par magie au coupable qu'il était question de lui et de
sa victime. Il n'avait pas vu Argiria, il ne savait pas qu'elle fût près
de lui; comment put-il comprendre tout à coup que cette voix était celle
de la soeur d'Ezzelin? Il le comprit, voilà ce que chacun vit sans pouvoir
l'expliquer.
Cette voix enfonça un fer rouge dans ses entrailles. Il devint pâle comme
la mort, et, se levant par une commotion électrique, il jeta son cornet
sur la table, et la repoussa si rudement qu'elle faillit tomber sur son
adversaire. Celui-ci se leva aussi, se croyant insulté.
«Que fais-tu donc, Orio? s'écria un des associés au jeu de Soranzo, qui
n'avait pas laissé détourner son attention par cette scène, et qui jeta sa
main sur les dés pour les conserver sur leur face. Tu gagnes, mon cher, tu
gagnes! J'en appelle à tous! dix points!»
Orio n'entendit pas. Il resta debout, la face tournée vers le groupe d'où
la voix d'Argiria était partie; sa main, appuyée sur le dossier de sa
chaise, lui imprimait un tremblement convulsif; il avait le cou tendu en
avant et roidi par l'angoisse; ses yeux hagards lançaient des flammes. En
voyant surgir au-dessus des têtes consternées de l'auditoire cette tête
livide et menaçante, Argiria eut peur et se sentit prête à défaillir; mais
elle vainquit cette première émotion; et, se levant, elle affronta le
regard d'Orio avec une constance foudroyante. Orio avait dans la
physionomie, dans les yeux surtout, quelque chose de pénétrant dont
l'effet, tantôt séduisant et tantôt terrible, était le secret de son grand
ascendant. Ezzelin avait été le seul être que ce regard n'eût jamais ni
fasciné, ni intimidé, ni trompé. Dans la contenance de sa soeur, Orio
retrouva la même incrédulité, la même froideur, la même révolte contre sa
puissance magnétique. Il avait éprouvé tant de dépit contre Ezzelin qu'il
l'avait haï indépendamment de tout motif d'intérêt personnel. Il l'avait
haï pour lui-même, par instinct, par nécessité, parce qu'il avait tremblé
devant lui; parce que, dans cette nature calme et juste, il avait senti
une force écrasante, devant laquelle toute la puissance de son astuce
avait échoué. Depuis qu'Ezzelin n'était plus, Orio se croyait le maître du
monde; mais il le voyait toujours dans ses rêves, lui apparaissant comme
un vengeur de la mort de Giovanna. En cet instant il crut rêver tout
éveillé. Argiria ressemblait prodigieusement à son frère; elle avait aussi
quelque chose de lui dans la voix, car la voix d'Ezzelin était
remarquablement suave. Cette belle fille, vêtue de blanc et pâle comme les
perles de son collier, lui fit l'effet d'un de ces spectres du sommeil qui
nous présentent deux personnes différentes confondues dans une seule.
C'était Ezzelin dans un corps de femme; c'étaient Ezzelin et Giovanna tout
ensemble, c'étaient ses deux victimes associées. Orio fit un grand cri, et
tomba roide sur le carreau.
Ses amis se hâtèrent de le relever.
«Ce n'est rien, dit son associé au jeu, il est sujet à ces accidents
depuis la mort tragique de sa femme. Badoer, reprenez le jeu: dans un
instant je vous tiendrai tête, et dans une heure au plus Soranzo pourra
donner revanche.»
Le jeu continua comme si rien ne s'était passé. Zuliani et Gritti
emportèrent Soranzo sur la terrasse. Le patron du logis, promptement
informé de l'événement, les y suivit avec quelques valets. On entendit des
cris étouffés, des sons étranges et affreux. Aussitôt toutes les portes
qui donnaient sur les balcons furent fermées précipitamment. Sans doute,
Soranzo était en proie à quelque horrible crise. Les instruments reçurent
l'ordre de jouer, et les sons de l'orchestre couvrirent ces bruits
sinistres. Néanmoins l'épouvante glaça la joie dans tous les coeurs. Cette
scène d'agonie, qu'une vitre et un rideau séparaient du bal, était plus
hideuse dans les imaginations qu'elle ne l'eût été pour les regards.
Plusieurs femmes s'évanouirent. La belle Argiria, profitant de la
confusion où cette scène avait jeté l'assemblée, s'était retirée avec sa
tante.
«J'ai vu, dit le jeune Mocenigo, périr à mes côtés, sur le champ de
bataille, des centaines d'hommes qui valaient bien Soranzo; mais dans la
chaleur de l'action on est muni d'un impitoyable sang-froid. Ici l'horreur
du contraste est telle que je ne me souviens pas d'avoir été aussi troublé
que je le suis.»
On se rassembla autour de Mocenigo. On savait qu'il avait succédé à
Soranzo dans le gouvernement du passage de Lépante, et il devait savoir
beaucoup de choses sur les événements mystérieux et si diversement
rapportés de cette phase de la vie d'Orio. On pressa de questions ce jeune
officier, mais il s'expliqua avec prudence et loyauté.
«J'ignore, dit-il, si ce fut vraiment l'amour de sa femme ou quelque
maladie du genre de celle dont nous voyons la gravité qui causa l'étrange
incurie de Soranzo durant son gouvernement de Curzolari. Quoi qu'il en
soit, le brave Ezzelin a été massacré, avec tout son équipage, à trois
portées de canon du château de San-Silvio. Ce malheur eût dû être prévu et
eût pu être empêché. J'ai peut-être à me reprocher la scène qui vient de
se passer ici; car c'est moi qui, sommé par la signora Memmo de donner à
cet égard des renseignements certains, lui ai rapporté les faits tels que
je les ai recueillis de la bouche des témoins les plus sûrs.
--C'était votre devoir! s'écria-t-on.
--Sans doute, reprit Mocenigo, et je l'ai rempli avec la plus grande
impartialité. La signora Memmo, et avec elle toute sa famille, ont cru
devoir garder le silence. Mais la jeune soeur du comte n'a pu modérer la
véhémence de ses regrets. Elle est dans l'âge où l'indignation ne connaît
point de ménagement et la douleur point de bornes. Toute autre qu'elle eût
été blâmable aujourd'hui de donner une leçon si dure à Soranzo. La grande
affection qu'elle portait à son frère et sa grande jeunesse peuvent seules
excuser cet emportement injuste. Soranzo...
--C'est assez parler de moi, dit une voix creuse à l'oreille de Mocenigo,
je vous remercie.»
Mocenigo s'arrêta brusquement. Il lui sembla qu'une main de plomb s'était
posée sur son épaule. On remarqua sa pâleur subite et un homme de haute
taille qui, après s'être penché vers lui, se perdit dans la foule. Est-ce
donc Orio Soranzo déjà revenu à la vie? s'écria-t-on de toutes parts. On
se pressa vers le salon de jeu. Il était déjà encombré. Le jeu
recommençait avec fureur. Orio Soranzo avait reprit sa place et tenait les
dés. Il était fort pâle; mais sa figure était calme; et un peu d'écume
rougeâtre au bord de sa moustache trahissait seule la crise dont il venait
de triompher si rapidement. Il joua jusqu'au jour, gagna insolemment,
quoique lassé de son succès, en véritable joueur avide d'émotions plus que
d'argent; il n'eut plus d'attention pour son jeu et fit beaucoup de
fautes. Vers le matin il partit jurant contre la fortune qui ne lui était,
disait-il, jamais favorable à propos. Puis il sortit à pied, oubliant sa
gondole à la porte du palais, quoiqu'il fût chargé d'or à ne pouvoir se
traîner, et regagna lentement sa demeure.
«Je crains qu'il ne soit encore malade, dit en le suivant des yeux Zuliani,
qui était, sinon son ami (Orio n'en avait guère), du moins son assidu
compagnon de plaisir. Il s'en va seul et lesté d'un métal dont le son
attire plus que la voix des sirènes. Il fait encore sombre, les rues sont
désertes, il pourrait faire quelque mauvaise rencontre. J'aurais regret à
voir ces beaux sequins tomber dans des mains ignobles.»
En parlant ainsi, Zuliani commanda à ses gens d'aller l'attendre avec sa
gondole au palais de Soranzo, et, se mettant à courir sur ses traces, il
l'atteignit au petit pont des _Barcaroles_. Il le trouva debout contre le
parapet, semant dans l'eau quelque chose qu'il regardait tomber avec
attention. S'étant approché tout à fait, il vit qu'il semait dans le
canaletto son or par poignées, avec un sérieux incroyable.
«Es-tu fou? s'écria Zuliani en voulant l'arrêter; et avec quoi joueras-tu
demain, malheureux?
--Ne vois-tu pas que cet or me gêne? répondit Soranzo. Je suis tout en
sueur pour l'avoir porté jusqu'ici; je fais comme les navires près de
sombrer, je jette ma cargaison à la mer.
--Mais voici, reprit Zuliani, un navire de bonne rencontre, qui va prendre
à bord ta cargaison, et voguer de conserve avec toi jusqu'au port. Allons,
donne-moi tes sequins et ton bras aussi, si tu es fatigué.
--Attends, dit Soranzo d'un air hébété, laisse-moi jeter encore quelques
poignées de ces _doges_ dans ce canal. J'ai découvert que c'était un
plaisir très-vif, et c'est quelque chose que de trouver un amusement
nouveau.
--Corps du Christ! que je sois damné si j'y consens! s'écria Zuliani;
songe qu'une partie de cet or est à moi.
--C'est vrai, dit Orio en lui remettant tout ce qu'il avait sur lui; et,
par Dieu! il me prend fantaisie de te lever le pied et de te jeter avec la
cargaison dans le canal. Je serai plus sûr de vous voir couler à fond tous
les deux.»
Zuliani se prit à rire, et comme ils se remettaient en marche:
«Tu es donc bien sûr de gagner demain, dit-il à son extravagant compagnon,
que tu veux tout perdre aujourd'hui?
--Zuliani, répondit Orio après avoir marché quelques instants en silence,
tu sauras que je n'aime plus le jeu.
--Qu'aimes-tu donc? la torture?
--Oh! pas davantage! dit Soranzo d'un ton sinistre et avec un affreux
sourire; je suis encore plus blasé là-dessus que sur le jeu!