On peut arriver à temps encore pour pénétrer auprès de Giovanna, et pour

voir qu'elle a péri par le fer. Orio prévient ce danger. Il se précipite,

un tison enflammé à la main, dans l'appartement conjugal; mais, en voyant

Naam debout devant le lit sanglant, il recule épouvanté comme à l'aspect

d'un spectre. Puis une pensée infernale traverse son âme maudite. Tous ses

complices sont écartés, tous ses ennemis sont anéantis. Le seul confident

qui lui reste, c'est Naam. Elle seule désormais pourra révéler par quels

forfaits ses richesses furent acquises et conservées. Un dernier effort de

volonté, un dernier coup de poignard rendrait Orio maître absolu,

possesseur unique de ses secrets. Il hésite, mais Naam se retourne et le

regarde. Soit qu'elle ait pressenti son dessein, soit que le meurtre de

Giovanna ait empreint d'indignation et de reproche son front livide et son

regard sombre, ce regard exerce sur Orio une fascination magique; son âme

conserve le désir du mal, mais elle n'en a plus la force. Orio a compris

en cet instant que Naam est un être plus fort que lui, et que sa destinée

ne lui appartient pas comme celle de ses autres victimes. Orio est saisi

d'une peur superstitieuse. Il tremble comme un homme surpris par le

_mauvais oeil_. Il fait du moins un effort pour achever d'anéantir

Giovanna, et, jetant son brandon sur le lit: «Que faites-vous ici? dit-il

d'un air farouche à Naam. Ne vous avais-je pas ordonné de sonner la

cloche? Allez, obéissez! Voyez! le feu nous poursuit!

--Orio, dit Naam sans se déranger et sans quitter la main du cadavre

qu'elle a prise dans les siennes, pourquoi as-tu tué ta femme? c'est un

grand crime que tu as commis! Je te croyais plus qu'un homme, et je vois

maintenant que tu es un homme comme les autres, capable de bien et de mal!

Comment te respecterai-je maintenant que je sais que l'on doit te craindre,

Orio? Ceci est une chose que je ne pourrai jamais oublier, et tout mon

amour pour toi ne me suggère rien à cette heure qui puisse l'excuser. Plût

à Dieu que tu ne l'eusses point fait, et que je ne l'eusse point vu! Je ne

sais si ton Dieu te pardonnera; mais à coup sûr Allah maudit l'homme qui

tue sa femme chaste et fidèle.

--Sortez d'ici, s'écrie Soranzo, qui craint d'être surpris en ce lieu et

durant cette querelle. Faites ce que je vous commande et taisez-vous, ou

craignez pour vous-même.»

Naam le regarde fixement, et lui montrant les flammes qui s'élancent en

gerbe par la porte:

«Celui de nous deux qui traversera ceci avec le plus de calme, lui

dit-elle, aura le droit de menacer l'autre et de l'effrayer.»

Et, tandis qu'Orio, vaincu par le péril, s'élance rapidement hors de la

chambre, elle s'approche lentement de la porte embrasée, sans paraître

s'apercevoir du danger. Le chien la suit jusqu'au seuil; mais, voyant

qu'on laisse sa maîtresse, il revient auprès du lit en pleurant.

«Animal plus sensible et plus dévoué que l'homme, dit Naam en revenant sur

ses pas, il faut que je te sauve.»

Mais elle s'efforce en vain de l'arracher au cadavre; il se défend et

s'acharne. A moins de perdre toute chance de salut, Naam ne peut

s'obstiner à cette lutte. Elle franchit les flammes avec calme, et trouve

Orio dans le parterre, qui l'attend avec impatience, et la regarde avec

admiration.

«O Naam! lui dit-il en lui prenant le bras et en l'entraînant, vous êtes

grande, vous devez tout comprendre!

--Je comprends tout, hormis cela!» répond Naam en lui montrant du doigt la

chambre de Giovanna, dont le plafond s'écroule avec un bruit affreux.

En un instant tout le château fut en rumeur. Soldats et serviteurs, hommes

et femmes, tous s'élancèrent vers les appartements du gouverneur et de sa

femme. Mais, au moment où Orio et Naam en sortirent, le palais de bois,

qui avait pris feu avec une rapidité effrayante, n'était déjà plus qu'un

monceau de cendres entouré de flammes. Personne ne put y pénétrer; un

vieux serviteur de la maison de Morosini s'y obstina et y périt. Soranzo

et son esclave disparurent dans le tumulte. Le vent, qui soufflait avec

force, porta la flamme sur tous les points. Bientôt le donjon tout entier

ne présenta plus qu'une immense gerbe rouge, et la mer se teignit, à une

lieue à la ronde, d'un reflet sanglant. Les tours s'écroulèrent avec un

bruit épouvantable, et les lourds créneaux, roulant du haut du rocher dans

la mer, comblèrent les grottes et les secrètes issues qui avaient servi à

la barque et aux sorties mystérieuses d'Orio. Les navires qui passèrent au

loin et qui virent ce foyer terrible crurent qu'un phare gigantesque avait

été dressé sur les écueils, et les habitants consternés des îles voisines

dirent:

«Voilà les pirates qui égorgent la garnison vénitienne et qui mettent le

feu au château de San-Silvio.»

Vers le matin, tous les habitants, successivement chassés du donjon par

l'incendie, se pressaient sur les grèves de la baie, seul endroit où les

pierres lancées et les décombres qui s'écroulaient ne pussent les

atteindre. Beaucoup avaient péri. A la clarté livide de l'aube, on fit le

dénombrement des victimes, et tous les regards se portèrent vers Orio, qui,

assis sur une pierre, ayant Naam débout à ses côtés, gardait un silence

farouche. Le donjon brûlait encore, et la teinte du jour naissant rendait

toujours plus affreuse celle de l'incendie. Personne ne songeait plus à

combattre le fléau. Des pleurs, des blasphèmes se faisaient entendre dans

les divers groupes. Ceux-ci regrettaient un ami, ceux-là quelque effet

précieux; tous se demandaient à voix basse:

«Mais où donc est la signera Soranzo? L'a-t-on enfin sauvée, que le

gouverneur paraît si tranquille?»

Tout à coup un fracas, plus épouvantable que tous les autres, fit

tressaillir d'effroi les courages les mieux éprouvés. Un craquement

général ébranla du haut en bas la masse de pierres noircies qui se

défendait encore contre les flammes. Les flancs balsatiques du rocher en

furent ébranlés, et des fentes profondes sillonnèrent ce bloc immense,

comme lorsque la foudre fait éclater le tronc d'un vieil arbre. Toute la

partie supérieure du donjon, les vastes terrasses de marbre les

plates-formes des tours et le couronnement dentelé s'écroulèrent

spontanément. Les flammes furent étouffées après s'être divisées en mille

langues ardentes qui semblaient ruisseler en cascades de feu sur les

flancs de l'édifice. Cette forteresse ne présenta plus alors qu'un informe

amas de pierres d'où s'exhalaient les tourbillons noirs d'une âcre fumée

et quelques faibles jets de flamme pâlissante, dernières émanations

peut-être des vies ensevelies sous ces décombres.

Alors il se fit un silence de mort, et les pâles habitants de l'île, épars

sur la grève humide, se regardèrent comme des spectres qui se relèvent du

tombeau en secouant leurs suaires poudreux. Mais du sein de ces ruines, où

toute manifestation de la vie semblait à jamais étouffée, on entendit

sortir une voix étrange, lamentable, un hurlement qu'il était impossible

de définir et qui se prolongea d'une manière déchirante pendant plusieurs

minutes, jusqu'à ce qu'il cessât par un aboiement rauque, étouffé, un

dernier cri de mort; après quoi on n'entendit plus que la voie de la mer,

éternellement destinée à gémir sur cette rive dévastée.

«Où se sera réfugié ce chien ensorcelé pour n'être écrasé qu'à cette

heure? dit Orio à Naam.

--Vous êtes sûr, répondit Naam, que maintenant il ne reste plus rien

de.....

--Partons!» dit Orio en levant ses deux bras vers les pâles étoiles qui

s'éteignaient dans la blancheur du matin.

Ceux qui le virent de loin prirent ce geste pour l'élan d'un désespoir

immense. Naam, qui le comprit mieux, y vit un cri de triomphe.

Soranzo et son esclave se jetèrent dans une barque et gagnèrent la galère

qu'on avait équipée pour le départ de Giovanna. Soranzo fit déplier

toutes les voiles et donna le signal du départ. Naam, quelques serviteurs

et un très-petit équipage choisi parmi l'élite de ses matelots, montaient

avec lui ce léger navire.

En vain les officiers de la garnison et de la galéace vinrent-ils lui

demander ses ordres; il les repoussa durement, et pressant ses hommes de

lever l'ancre:

«Messieurs, dit-il à sa troupe consternée, pouvez-vous me rendre la femme

que j'ai tant aimée et qui reste là ensevelie? Non, n'est-ce pas? Alors de

quoi me parlez-vous, et de quoi voulez-vous que je vous parle?»

Puis il tomba comme foudroyé sur le pont de sa galère, qui déjà fendait

l'onde.

«Le désespoir a fini d'égarer sa raison,» dirent les officiers en se

retirant dans leur barque et en regardant la fuite rapide du chef qui les

abandonnait.

Quand la galère fut hors de leur vue, Naam se pencha vers Orio, qui

restait étendu sans mouvement sur le tillac.

«On ne te regarde plus, lui dit-elle à l'oreille: menteur, lève-toi!»

* * * * *

L'abbé reprenant la parole tandis que Beppa offrait à Zuzuf un sorbet:

«Je ne me chargerai pas de vous raconter exactement, dit-il, ce qui se

passa aux îles Curzolari après le départ d'Orio Soranzo. Je pense que

notre ami Zuzuf ne s'en est guère informé, et que d'ailleurs chacun de

nous peut l'imaginer. Quand la garnison, les matelots et les gens de

service se virent abandonnés par le gouverneur, sans autre asile que la

galère et les huttes de pêcheurs éparses sur la rive, ils durent s'irriter

et s'effrayer de leur position, et rester indécis entre le désir d'aller

chercher un refuge à Céphalonie et la crainte d'agir sans ordres,

contrairement aux intentions de l'amiral. Nous savons qu'heureusement pour

eux Mocenigo arriva avec son escadre dans la soirée même. Mocenigo était

muni de pouvoirs assez étendus pour couper court à cette situation

pénible. Après avoir constaté et enregistré les événements qui venaient

d'avoir lieu, il fit rembarquer tous les Vénitiens qui se trouvaient à

Curzolari; et, donnant le commandement du seul navire qui leur restât au

plus ancien officier en grade, il porta ses forces moitié sur Téaki,

moitié sur les côtes de Lépante. Mais ce qui causa une grande surprise à

Mocenigo, ce fut d'avoir vainement exploré les ruines de San-Silvio,

vainement soumis à une sorte d'enquête tous ceux qui s'y trouvaient

lorsque l'incendie éclata et tous ceux qui furent témoins de

l'embarquement et de la fuite de Soranzo, sans pouvoir recueillir aucun

renseignement certain sur le sort de Giovanna Morosini, de Léontio et de

Mezzani. Selon toute vraisemblance, ces deux derniers avaient péri dans

l'incendie; car ils n'avaient point reparu depuis, et certes ils l'eussent

fait s'ils eussent pu échapper au désastre. Mais le sort de la signora

Soranzo restait enveloppé de mystère. Les uns étaient persuadés, d'après

les dernières paroles que le gouverneur avait dites en partant, qu'elle

avait été victime du feu; les autres (et c'était le grand nombre)

pensaient que ces paroles mêmes, dans la bouche d'un homme aussi dissimulé,

prouvaient le contraire de ce qu'il avait voulu donner à croire. La

signora, selon eux, avait été la première soustraite au danger et conduite

à bord de sa galère. Le trouble qui régnait alors pouvait expliquer

comment personne ne se souvenait de l'avoir vue sortir du donjon et de

l'île. Sans doute Orio avait eu des raisons particulières pour la garder

cachée à son bord à l'heure du départ. L'horreur qu'il avait depuis

longtemps pour cette île et son irrésistible désir de la quitter avaient

pu l'engager à feindre un grand désespoir par suite de la mort de sa femme,

afin de fournir une excuse à son départ précipité, à l'abandon de sa

charge, à la violation de tous ses devoirs militaires. Mocenigo, ayant

épuisé tous les moyens d'éclaircir ces faits, procéda à l'embarquement et

au départ; mais il ne s'établit dans sa nouvelle position qu'après avoir

envoyé à Morosini un avis pressant, afin qu'il eût à s'informer

promptement de sa nièce dans Venise, où l'on présumait que le déserteur

Soranzo l'avait ramenée.

Pour vous, qui savez quelle était la véritable position de Soranzo, vous

seriez portés à croire, au premier aperçu, que, maître de trésors si

chèrement acquis, ayant tout à craindre s'il retournait à Venise, il

cingla vers d'autres parages, et alla chercher une terre neutre où la

preuve de ses forfaits ne pût jamais venir le troubler dans la jouissance

de ses richesses. Pourtant il n'en fut rien, et l'audace de Soranzo en

cette circonstance couronna toutes ses autres impudences. Soit que les

âmes lâches aient un genre de courage désespéré qui n'est propre qu'à

elles, soit que la fatalité que notre ami Zuzuf invoque pour expliquer

tous les événements humains condamne les grands criminels à courir

d'eux-mêmes à leur perte, il est à remarquer que ces infâmes perdent

toujours le fruit de leurs coupables travaux pour n'avoir pas su s'arrêter

à temps.

Ce que Morosini ignorait encore, c'est que la dot de sa nièce avait été

dévorée en grande partie dans les trois premiers mois de son mariage avec

Soranzo. Soranzo, aux yeux de qui la bienveillance de l'amiral était la

clef de tous les honneurs et de tous les pouvoirs de la république, avait

tenu par-dessus tout à réparer la perte de cette fortune; et, le moyen le

plus prompt lui ayant paru le meilleur, au lieu de chasser les pirates,

nous avons vu qu'il s'était entendu avec eux pour dépouiller les navires

de commerce de toutes les nations. Une fois lancé dans cette voie, des

profits rapides, certains, énormes, lui avaient causé tant de surprise et

d'enivrement qu'il n'avait pu s'arrêter. Non content de protéger la

piraterie par sa neutralité et de prélever en secret son droit sur les

prises, il voulut bientôt mettre à profit ses talents, sa bravoure et

l'espèce de fanatisme qu'il avait su inspirer à ces bandits pour augmenter

ses bénéfices infâmes. Tant qu'à risquer son honneur et sa vie, avait-il

dit à Mezzani et à Léontio, ses complices (et, on doit le dire, ses

provocateurs au crime), il faut frapper les grands coups et risquer le

tout pour le tout. Son audace lui réussit. Il commanda les pirates, les

guida, les enrichit; et, jaloux de conserver sur eux un ascendant qui

pouvait un jour lui redevenir utile, il les renvoya avec leur chef Hussein,

tous contents de sa probité et de sa libéralité. Avec eux il se conduisit

en grand seigneur vénitien, ayant déjà une assez belle part au butin pour

se montrer généreux, et comptant d'ailleurs se dédommager sur les parts du

renégat, du commandant et du lieutenant, dont il regardait la vie comme

incompatible avec la sienne propre. Une étoile maudite dans le ciel sembla

présider à son destin dans toute cette entreprise et protéger ses

effrayants succès. Vous allez voir que cette puissance infernale le porta

encore plus loin sur sa roue brûlante.

Quoique Soranzo eût quadruplé la somme qu'il avait désirée, tous les

trésors de l'univers n'étaient rien pour lui sans une Venise pour les y

verser. Dans ce temps-là l'amour de la patrie était si âpre, si vivace,

qu'il se cramponnait à tous les coeurs, aux plus vils comme aux plus

nobles; et vraiment il n'y avait guère de mérite alors à aimer Venise.

Elle était si belle, si puissante, si joyeuse! c'était une mère si bonne à

tous ses enfants, une amante si passionnée de toutes leurs gloires! Venise

avait de telles caresses pour ses guerriers triomphants, de telles

fanfares éclatantes pour la bravoure, des louanges si fines et si

délicates pour leur prudence, des délices si recherchées pour récompenser

leurs moindres services! Nulle part on ne pouvait retrouver d'aussi belles

fêtes, goûter une aussi charmante paresse, se plonger à loisir aujourd'hui

dans un tourbillon aussi brillant, demain dans un repos aussi voluptueux.

C'était la plus belle ville de l'Europe, la plus corrompue et la plus

vertueuse en même temps. Les justes y pouvaient tout le bien, et les

pervers tout le mal. Il y avait du soleil pour les uns et de l'ombre pour

les autres; de même qu'il y avait de sages institutions et de touchantes

cérémonies pour proclamer les nobles principes, il y avait aussi des

souterrains, des inquisiteurs et des bourreaux pour maintenir le

despotisme et assouvir les passions cachées. Il y avait des jours

d'ovation pour la vertu et des nuits de débauche pour le vice, et nulle

part sur la terre des ovations si enivrantes, des débauches si poétiques.

Venise était donc la patrie naturelle de toutes les organisations fortes,

soit dans le bien, soit dans le mal. Elle était la patrie nécessaire,

irrépudiable, de quiconque l'avait connue!

Orio comptait donc jouir de ses richesses à Venise et non ailleurs. Il y a

plus, il voulait en jouir avec tous les priviléges du sang, de la

naissance et de la réputation militaire. Orio n'était pas seulement cupide,

il était vain au delà de toute expression. Rien ne lui coûtait (vous avez

vu quels actes de courage et de lâcheté!) pour cacher sa honte et garder

le renom d'un brave. Chose étrange! malgré son inaction apparente à

San-Silvio, malgré les charges que les faits élevaient contre lui, malgré

les accusations qu'un seul cheveu avait tenues suspendues sur sa tête,

enfin malgré la haine qu'il inspirait, il n'avait pas un seul accusateur

parmi tous les mécontents qu'il avait laissés dans l'île. Nul ne le

soupçonnait d'avoir pris part ou donné protection volontaire à la

piraterie, et à toutes les bizarreries de sa conduite depuis l'affaire de

Patras on donnait pour explication et pour excuse le chagrin et la

maladie. Il n'est si grand capitaine et si brave soldat, disait-on, qui,

après un revers, ne puisse perdre la tête.

Soranzo pouvait donc se débarrasser des inconvénients de la maladie

mentale à la première action d'éclat qui se présenterait; et, comme cette

maladie, inventée dans le principe par Léontio, moitié pour le sauver,

moitié pour le perdre au besoin, était la meilleure de toutes les

explications dans la nouvelle circonstance, Orio se promit d'en tirer

parti. Il eut donc l'insolente idée d'aller sur-le-champ à Corfou trouver

Morosini et de se montrer à lui et à toute l'armée sous le coup d'un

désespoir profond et d'une consternation voisine de l'idiotisme. Cette

comédie fut si promptement conçue et si merveilleusement exécutée que

toute l'armée en fut dupe; l'amiral pleura avec son gendre la mort de

Giovanna, et finit par chercher à le consoler.

La douleur de Soranzo sembla bien légitime à tous ceux qui avaient connu

Giovanna Morosini, et tous la tinrent pour sacrée, personne n'osant plus

blâmer sa conduite, et chacun craignant de montrer un coeur sans

générosité s'il refusait sa compassion à une si grande infortune. Il se

fit garder comme fou pendant huit jours; puis, quand il parut retrouver sa

raison, il exprima un si profond dégoût de la vie, un si entier

détachement des choses de ce monde, qu'il ne parla de rien moins que

d'aller se faire moine. Au lieu de censurer son gouvernement et de lui

ôter son rang dans l'armée, le généreux Morosini fut donc forcé de lui

témoigner une tendre affection et de lui offrir un rang plus élevé encore,

dans l'espoir de le réconcilier avec la gloire et par conséquent avec

l'existence. Soranzo, se promettant bien de profiter de ces offres en

temps et lieu, feignit de les repousser avec exaspération, et il prit

cette occasion pour colorer adroitement sa conduite à San-Silvio.

«A moi des distinctions! à moi des honneurs et les fumées de la gloire!

s'écria-t-il; noble Morosini, vous n'y songez pas. N'est-ce pas cette

funeste ambition d'un jour qui a détruit le bonheur de toute ma vie? Nul

ne peut servir deux maîtres; mon âme était faite pour l'amour et non pour

l'orgueil. Qu'ai-je fait en écoutant la voix menteuse de l'héroïsme? J'ai

détruit le repos et la confiance de Giovanna; je l'ai arrachée à la

sécurité de sa vie calme et modeste; je l'ai attirée au milieu des orages,

dans une prison suspendue entre le ciel et l'onde, où bientôt sa santé

s'est altérée; et, à la vue de ses souffrances, mon âme s'est brisée, j'ai

perdu toute énergie, toute mémoire, tout talent. Absorbé par l'amour,

consterné par la crainte de voir périr celle que j'aimais, j'ai oublié que

j'étais un guerrier pour me rappeler seulement que j'étais l'époux et

l'amant de Giovanna. Je me suis déshonoré peut-être, je l'ignore; que

m'importe? Il n'y a pas de place en moi pour d'autres chagrins.»

Ces infâmes mensonges eurent un tel succès, que Morosini en vint à chérir

Soranzo de toute la chaleur de son âme grande et candide. Lorsque la

douleur de son neveu lui parut calmée, il voulut le ramener à Venise, où

les affaires de la république l'appelaient lui-même. Il le prit donc sur

sa propre galère, et durant le voyage il fit les plus généreux efforts

pour rendre le courage et l'ambition à celui qu'il appelait son fils.

La galère de Soranzo, objet de toute sa secrète sollicitude, marchait de

conserve avec celles qui portaient Morosini et sa suite. Vous pensez bien

que sa maladie, son désespoir et sa folie n'avaient pas empêché Soranzo de

couver de l'oeil, à toute heure, sa chère galéotte lestée d'or. Naam, le

seul être auquel il pût se fier autant qu'à lui-même, était assise à la

proue, attentive à tout ce qui se passait à son bord et à celui de

l'amiral. Naam était profondément triste; mais son amour avait résisté à

ces terribles épreuves. Soit que Soranzo eût réussi à la tromper comme les

autres, soit qu'une douleur réelle, suite et châtiment de sa feinte

douleur, se fût emparée de lui, Naam avait cru lui voir répandre de

véritables larmes; les accès de son délire l'avaient effrayée. Elle savait

bien qu'il mentait aux hommes; mais elle ne pouvait imaginer qu'il voulût

mentir à elle aussi, et elle crut à ses remords. Et puis, par quels odieux

artifices Soranzo, sentant combien le dévouement de Naam lui était

nécessaire, n'avait-il pas cherché à reprendre sur elle son premier

ascendant! Il avait essayé de lui faire comprendre le sentiment de la

jalousie chez les femmes européennes, et à lui inspirer une haine posthume

pour Giovanna; mais là il avait échoué. L'âme de Naam, rude et puissante

jusqu'à la férocité, était trop grande pour l'envie ou la vengeance; le

destin était son Dieu. Elle était implacable, aveugle, calme comme lui.

Mais ce que Soranzo réussit à lui persuader, c'est que Giovanna avait

découvert son sexe, et qu'elle avait blâmé sévèrement son époux d'avoir

deux femmes.

«Dans notre religion, disait-il, c'est un crime que la loi punit de mort,

et Giovanna n'eût pas manqué de s'en plaindre aux souverains de Venise. Il

eût donc fallu te perdre, Naam! Forcé de choisir entre mes deux femmes,

j'ai immolé celle que j'aimais le moins.»

Naam répondait qu'elle se serait immolée elle-même plutôt que de consentir

à voir Giovanna périr pour elle; mais Orio voyait bien que ses dernières

impostures étaient les seules qui pussent trouver le côté faible de la

belle Arabe. Aux yeux de Naam, l'amour excusait tout; et puis elle n'avait

plus la force de juger Soranzo en le voyant souffrir, car il souffrait en

effet.

On dit de certains êtres dégradés dans l'humanité que ce sont des bêtes

féroces. C'est une métaphore; car ces prétendues bêtes sont encore des

hommes et commettent le crime à la manière des hommes, sous l'impulsion de

passions humaines et à l'aide de calculs humains. Je crois donc au remords,

et la fierté des meurtriers qui vont à l'échafaud d'un air indifférent ne

m'en impose pas. Il y a beaucoup d'orgueil et de force dans la plupart de

ces êtres; et parce que la foule ne voit en eux ni larmes, ni terreur, ni

paroles humbles, ni aucun témoignage extérieur de repentir, il n'est pas

prouvé que tous ces phénomènes du remords et du désespoir ne se produisent

pas au dedans, et qu'il ne s'opère pas, dans les entrailles du pécheur le

plus endurci en apparence, une expiation terrible dont l'éternelle justice

peut se contenter. Quant à moi, je sais que, si j'avais commis un crime,

je porterais nuit et jour un brasier ardent dans ma poitrine; mais il me

semble que je pourrais le cacher aux hommes, et que je ne croirais pas me

réhabiliter à mes propres yeux en pliant le genou devant des juges et des

bourreaux.

L'Uscoque · 第 8 / 15 段