voir qu'elle a péri par le fer. Orio prévient ce danger. Il se précipite,
un tison enflammé à la main, dans l'appartement conjugal; mais, en voyant
Naam debout devant le lit sanglant, il recule épouvanté comme à l'aspect
d'un spectre. Puis une pensée infernale traverse son âme maudite. Tous ses
complices sont écartés, tous ses ennemis sont anéantis. Le seul confident
qui lui reste, c'est Naam. Elle seule désormais pourra révéler par quels
forfaits ses richesses furent acquises et conservées. Un dernier effort de
volonté, un dernier coup de poignard rendrait Orio maître absolu,
possesseur unique de ses secrets. Il hésite, mais Naam se retourne et le
regarde. Soit qu'elle ait pressenti son dessein, soit que le meurtre de
Giovanna ait empreint d'indignation et de reproche son front livide et son
regard sombre, ce regard exerce sur Orio une fascination magique; son âme
conserve le désir du mal, mais elle n'en a plus la force. Orio a compris
en cet instant que Naam est un être plus fort que lui, et que sa destinée
ne lui appartient pas comme celle de ses autres victimes. Orio est saisi
d'une peur superstitieuse. Il tremble comme un homme surpris par le
_mauvais oeil_. Il fait du moins un effort pour achever d'anéantir
Giovanna, et, jetant son brandon sur le lit: «Que faites-vous ici? dit-il
d'un air farouche à Naam. Ne vous avais-je pas ordonné de sonner la
cloche? Allez, obéissez! Voyez! le feu nous poursuit!
--Orio, dit Naam sans se déranger et sans quitter la main du cadavre
qu'elle a prise dans les siennes, pourquoi as-tu tué ta femme? c'est un
grand crime que tu as commis! Je te croyais plus qu'un homme, et je vois
maintenant que tu es un homme comme les autres, capable de bien et de mal!
Comment te respecterai-je maintenant que je sais que l'on doit te craindre,
Orio? Ceci est une chose que je ne pourrai jamais oublier, et tout mon
amour pour toi ne me suggère rien à cette heure qui puisse l'excuser. Plût
à Dieu que tu ne l'eusses point fait, et que je ne l'eusse point vu! Je ne
sais si ton Dieu te pardonnera; mais à coup sûr Allah maudit l'homme qui
tue sa femme chaste et fidèle.
--Sortez d'ici, s'écrie Soranzo, qui craint d'être surpris en ce lieu et
durant cette querelle. Faites ce que je vous commande et taisez-vous, ou
craignez pour vous-même.»
Naam le regarde fixement, et lui montrant les flammes qui s'élancent en
gerbe par la porte:
«Celui de nous deux qui traversera ceci avec le plus de calme, lui
dit-elle, aura le droit de menacer l'autre et de l'effrayer.»
Et, tandis qu'Orio, vaincu par le péril, s'élance rapidement hors de la
chambre, elle s'approche lentement de la porte embrasée, sans paraître
s'apercevoir du danger. Le chien la suit jusqu'au seuil; mais, voyant
qu'on laisse sa maîtresse, il revient auprès du lit en pleurant.
«Animal plus sensible et plus dévoué que l'homme, dit Naam en revenant sur
ses pas, il faut que je te sauve.»
Mais elle s'efforce en vain de l'arracher au cadavre; il se défend et
s'acharne. A moins de perdre toute chance de salut, Naam ne peut
s'obstiner à cette lutte. Elle franchit les flammes avec calme, et trouve
Orio dans le parterre, qui l'attend avec impatience, et la regarde avec
admiration.
«O Naam! lui dit-il en lui prenant le bras et en l'entraînant, vous êtes
grande, vous devez tout comprendre!
--Je comprends tout, hormis cela!» répond Naam en lui montrant du doigt la
chambre de Giovanna, dont le plafond s'écroule avec un bruit affreux.
En un instant tout le château fut en rumeur. Soldats et serviteurs, hommes
et femmes, tous s'élancèrent vers les appartements du gouverneur et de sa
femme. Mais, au moment où Orio et Naam en sortirent, le palais de bois,
qui avait pris feu avec une rapidité effrayante, n'était déjà plus qu'un
monceau de cendres entouré de flammes. Personne ne put y pénétrer; un
vieux serviteur de la maison de Morosini s'y obstina et y périt. Soranzo
et son esclave disparurent dans le tumulte. Le vent, qui soufflait avec
force, porta la flamme sur tous les points. Bientôt le donjon tout entier
ne présenta plus qu'une immense gerbe rouge, et la mer se teignit, à une
lieue à la ronde, d'un reflet sanglant. Les tours s'écroulèrent avec un
bruit épouvantable, et les lourds créneaux, roulant du haut du rocher dans
la mer, comblèrent les grottes et les secrètes issues qui avaient servi à
la barque et aux sorties mystérieuses d'Orio. Les navires qui passèrent au
loin et qui virent ce foyer terrible crurent qu'un phare gigantesque avait
été dressé sur les écueils, et les habitants consternés des îles voisines
dirent:
«Voilà les pirates qui égorgent la garnison vénitienne et qui mettent le
feu au château de San-Silvio.»
Vers le matin, tous les habitants, successivement chassés du donjon par
l'incendie, se pressaient sur les grèves de la baie, seul endroit où les
pierres lancées et les décombres qui s'écroulaient ne pussent les
atteindre. Beaucoup avaient péri. A la clarté livide de l'aube, on fit le
dénombrement des victimes, et tous les regards se portèrent vers Orio, qui,
assis sur une pierre, ayant Naam débout à ses côtés, gardait un silence
farouche. Le donjon brûlait encore, et la teinte du jour naissant rendait
toujours plus affreuse celle de l'incendie. Personne ne songeait plus à
combattre le fléau. Des pleurs, des blasphèmes se faisaient entendre dans
les divers groupes. Ceux-ci regrettaient un ami, ceux-là quelque effet
précieux; tous se demandaient à voix basse:
«Mais où donc est la signera Soranzo? L'a-t-on enfin sauvée, que le
gouverneur paraît si tranquille?»
Tout à coup un fracas, plus épouvantable que tous les autres, fit
tressaillir d'effroi les courages les mieux éprouvés. Un craquement
général ébranla du haut en bas la masse de pierres noircies qui se
défendait encore contre les flammes. Les flancs balsatiques du rocher en
furent ébranlés, et des fentes profondes sillonnèrent ce bloc immense,
comme lorsque la foudre fait éclater le tronc d'un vieil arbre. Toute la
partie supérieure du donjon, les vastes terrasses de marbre les
plates-formes des tours et le couronnement dentelé s'écroulèrent
spontanément. Les flammes furent étouffées après s'être divisées en mille
langues ardentes qui semblaient ruisseler en cascades de feu sur les
flancs de l'édifice. Cette forteresse ne présenta plus alors qu'un informe
amas de pierres d'où s'exhalaient les tourbillons noirs d'une âcre fumée
et quelques faibles jets de flamme pâlissante, dernières émanations
peut-être des vies ensevelies sous ces décombres.
Alors il se fit un silence de mort, et les pâles habitants de l'île, épars
sur la grève humide, se regardèrent comme des spectres qui se relèvent du
tombeau en secouant leurs suaires poudreux. Mais du sein de ces ruines, où
toute manifestation de la vie semblait à jamais étouffée, on entendit
sortir une voix étrange, lamentable, un hurlement qu'il était impossible
de définir et qui se prolongea d'une manière déchirante pendant plusieurs
minutes, jusqu'à ce qu'il cessât par un aboiement rauque, étouffé, un
dernier cri de mort; après quoi on n'entendit plus que la voie de la mer,
éternellement destinée à gémir sur cette rive dévastée.
«Où se sera réfugié ce chien ensorcelé pour n'être écrasé qu'à cette
heure? dit Orio à Naam.
--Vous êtes sûr, répondit Naam, que maintenant il ne reste plus rien
de.....
--Partons!» dit Orio en levant ses deux bras vers les pâles étoiles qui
s'éteignaient dans la blancheur du matin.
Ceux qui le virent de loin prirent ce geste pour l'élan d'un désespoir
immense. Naam, qui le comprit mieux, y vit un cri de triomphe.
Soranzo et son esclave se jetèrent dans une barque et gagnèrent la galère
qu'on avait équipée pour le départ de Giovanna. Soranzo fit déplier
toutes les voiles et donna le signal du départ. Naam, quelques serviteurs
et un très-petit équipage choisi parmi l'élite de ses matelots, montaient
avec lui ce léger navire.
En vain les officiers de la garnison et de la galéace vinrent-ils lui
demander ses ordres; il les repoussa durement, et pressant ses hommes de
lever l'ancre:
«Messieurs, dit-il à sa troupe consternée, pouvez-vous me rendre la femme
que j'ai tant aimée et qui reste là ensevelie? Non, n'est-ce pas? Alors de
quoi me parlez-vous, et de quoi voulez-vous que je vous parle?»
Puis il tomba comme foudroyé sur le pont de sa galère, qui déjà fendait
l'onde.
«Le désespoir a fini d'égarer sa raison,» dirent les officiers en se
retirant dans leur barque et en regardant la fuite rapide du chef qui les
abandonnait.
Quand la galère fut hors de leur vue, Naam se pencha vers Orio, qui
restait étendu sans mouvement sur le tillac.
«On ne te regarde plus, lui dit-elle à l'oreille: menteur, lève-toi!»
* * * * *
L'abbé reprenant la parole tandis que Beppa offrait à Zuzuf un sorbet:
«Je ne me chargerai pas de vous raconter exactement, dit-il, ce qui se
passa aux îles Curzolari après le départ d'Orio Soranzo. Je pense que
notre ami Zuzuf ne s'en est guère informé, et que d'ailleurs chacun de
nous peut l'imaginer. Quand la garnison, les matelots et les gens de
service se virent abandonnés par le gouverneur, sans autre asile que la
galère et les huttes de pêcheurs éparses sur la rive, ils durent s'irriter
et s'effrayer de leur position, et rester indécis entre le désir d'aller
chercher un refuge à Céphalonie et la crainte d'agir sans ordres,
contrairement aux intentions de l'amiral. Nous savons qu'heureusement pour
eux Mocenigo arriva avec son escadre dans la soirée même. Mocenigo était
muni de pouvoirs assez étendus pour couper court à cette situation
pénible. Après avoir constaté et enregistré les événements qui venaient
d'avoir lieu, il fit rembarquer tous les Vénitiens qui se trouvaient à
Curzolari; et, donnant le commandement du seul navire qui leur restât au
plus ancien officier en grade, il porta ses forces moitié sur Téaki,
moitié sur les côtes de Lépante. Mais ce qui causa une grande surprise à
Mocenigo, ce fut d'avoir vainement exploré les ruines de San-Silvio,
vainement soumis à une sorte d'enquête tous ceux qui s'y trouvaient
lorsque l'incendie éclata et tous ceux qui furent témoins de
l'embarquement et de la fuite de Soranzo, sans pouvoir recueillir aucun
renseignement certain sur le sort de Giovanna Morosini, de Léontio et de
Mezzani. Selon toute vraisemblance, ces deux derniers avaient péri dans
l'incendie; car ils n'avaient point reparu depuis, et certes ils l'eussent
fait s'ils eussent pu échapper au désastre. Mais le sort de la signora
Soranzo restait enveloppé de mystère. Les uns étaient persuadés, d'après
les dernières paroles que le gouverneur avait dites en partant, qu'elle
avait été victime du feu; les autres (et c'était le grand nombre)
pensaient que ces paroles mêmes, dans la bouche d'un homme aussi dissimulé,
prouvaient le contraire de ce qu'il avait voulu donner à croire. La
signora, selon eux, avait été la première soustraite au danger et conduite
à bord de sa galère. Le trouble qui régnait alors pouvait expliquer
comment personne ne se souvenait de l'avoir vue sortir du donjon et de
l'île. Sans doute Orio avait eu des raisons particulières pour la garder
cachée à son bord à l'heure du départ. L'horreur qu'il avait depuis
longtemps pour cette île et son irrésistible désir de la quitter avaient
pu l'engager à feindre un grand désespoir par suite de la mort de sa femme,
afin de fournir une excuse à son départ précipité, à l'abandon de sa
charge, à la violation de tous ses devoirs militaires. Mocenigo, ayant
épuisé tous les moyens d'éclaircir ces faits, procéda à l'embarquement et
au départ; mais il ne s'établit dans sa nouvelle position qu'après avoir
envoyé à Morosini un avis pressant, afin qu'il eût à s'informer
promptement de sa nièce dans Venise, où l'on présumait que le déserteur
Soranzo l'avait ramenée.
Pour vous, qui savez quelle était la véritable position de Soranzo, vous
seriez portés à croire, au premier aperçu, que, maître de trésors si
chèrement acquis, ayant tout à craindre s'il retournait à Venise, il
cingla vers d'autres parages, et alla chercher une terre neutre où la
preuve de ses forfaits ne pût jamais venir le troubler dans la jouissance
de ses richesses. Pourtant il n'en fut rien, et l'audace de Soranzo en
cette circonstance couronna toutes ses autres impudences. Soit que les
âmes lâches aient un genre de courage désespéré qui n'est propre qu'à
elles, soit que la fatalité que notre ami Zuzuf invoque pour expliquer
tous les événements humains condamne les grands criminels à courir
d'eux-mêmes à leur perte, il est à remarquer que ces infâmes perdent
toujours le fruit de leurs coupables travaux pour n'avoir pas su s'arrêter
à temps.
Ce que Morosini ignorait encore, c'est que la dot de sa nièce avait été
dévorée en grande partie dans les trois premiers mois de son mariage avec
Soranzo. Soranzo, aux yeux de qui la bienveillance de l'amiral était la
clef de tous les honneurs et de tous les pouvoirs de la république, avait
tenu par-dessus tout à réparer la perte de cette fortune; et, le moyen le
plus prompt lui ayant paru le meilleur, au lieu de chasser les pirates,
nous avons vu qu'il s'était entendu avec eux pour dépouiller les navires
de commerce de toutes les nations. Une fois lancé dans cette voie, des
profits rapides, certains, énormes, lui avaient causé tant de surprise et
d'enivrement qu'il n'avait pu s'arrêter. Non content de protéger la
piraterie par sa neutralité et de prélever en secret son droit sur les
prises, il voulut bientôt mettre à profit ses talents, sa bravoure et
l'espèce de fanatisme qu'il avait su inspirer à ces bandits pour augmenter
ses bénéfices infâmes. Tant qu'à risquer son honneur et sa vie, avait-il
dit à Mezzani et à Léontio, ses complices (et, on doit le dire, ses
provocateurs au crime), il faut frapper les grands coups et risquer le
tout pour le tout. Son audace lui réussit. Il commanda les pirates, les
guida, les enrichit; et, jaloux de conserver sur eux un ascendant qui
pouvait un jour lui redevenir utile, il les renvoya avec leur chef Hussein,
tous contents de sa probité et de sa libéralité. Avec eux il se conduisit
en grand seigneur vénitien, ayant déjà une assez belle part au butin pour
se montrer généreux, et comptant d'ailleurs se dédommager sur les parts du
renégat, du commandant et du lieutenant, dont il regardait la vie comme
incompatible avec la sienne propre. Une étoile maudite dans le ciel sembla
présider à son destin dans toute cette entreprise et protéger ses
effrayants succès. Vous allez voir que cette puissance infernale le porta
encore plus loin sur sa roue brûlante.
Quoique Soranzo eût quadruplé la somme qu'il avait désirée, tous les
trésors de l'univers n'étaient rien pour lui sans une Venise pour les y
verser. Dans ce temps-là l'amour de la patrie était si âpre, si vivace,
qu'il se cramponnait à tous les coeurs, aux plus vils comme aux plus
nobles; et vraiment il n'y avait guère de mérite alors à aimer Venise.
Elle était si belle, si puissante, si joyeuse! c'était une mère si bonne à
tous ses enfants, une amante si passionnée de toutes leurs gloires! Venise
avait de telles caresses pour ses guerriers triomphants, de telles
fanfares éclatantes pour la bravoure, des louanges si fines et si
délicates pour leur prudence, des délices si recherchées pour récompenser
leurs moindres services! Nulle part on ne pouvait retrouver d'aussi belles
fêtes, goûter une aussi charmante paresse, se plonger à loisir aujourd'hui
dans un tourbillon aussi brillant, demain dans un repos aussi voluptueux.
C'était la plus belle ville de l'Europe, la plus corrompue et la plus
vertueuse en même temps. Les justes y pouvaient tout le bien, et les
pervers tout le mal. Il y avait du soleil pour les uns et de l'ombre pour
les autres; de même qu'il y avait de sages institutions et de touchantes
cérémonies pour proclamer les nobles principes, il y avait aussi des
souterrains, des inquisiteurs et des bourreaux pour maintenir le
despotisme et assouvir les passions cachées. Il y avait des jours
d'ovation pour la vertu et des nuits de débauche pour le vice, et nulle
part sur la terre des ovations si enivrantes, des débauches si poétiques.
Venise était donc la patrie naturelle de toutes les organisations fortes,
soit dans le bien, soit dans le mal. Elle était la patrie nécessaire,
irrépudiable, de quiconque l'avait connue!
Orio comptait donc jouir de ses richesses à Venise et non ailleurs. Il y a
plus, il voulait en jouir avec tous les priviléges du sang, de la
naissance et de la réputation militaire. Orio n'était pas seulement cupide,
il était vain au delà de toute expression. Rien ne lui coûtait (vous avez
vu quels actes de courage et de lâcheté!) pour cacher sa honte et garder
le renom d'un brave. Chose étrange! malgré son inaction apparente à
San-Silvio, malgré les charges que les faits élevaient contre lui, malgré
les accusations qu'un seul cheveu avait tenues suspendues sur sa tête,
enfin malgré la haine qu'il inspirait, il n'avait pas un seul accusateur
parmi tous les mécontents qu'il avait laissés dans l'île. Nul ne le
soupçonnait d'avoir pris part ou donné protection volontaire à la
piraterie, et à toutes les bizarreries de sa conduite depuis l'affaire de
Patras on donnait pour explication et pour excuse le chagrin et la
maladie. Il n'est si grand capitaine et si brave soldat, disait-on, qui,
après un revers, ne puisse perdre la tête.
Soranzo pouvait donc se débarrasser des inconvénients de la maladie
mentale à la première action d'éclat qui se présenterait; et, comme cette
maladie, inventée dans le principe par Léontio, moitié pour le sauver,
moitié pour le perdre au besoin, était la meilleure de toutes les
explications dans la nouvelle circonstance, Orio se promit d'en tirer
parti. Il eut donc l'insolente idée d'aller sur-le-champ à Corfou trouver
Morosini et de se montrer à lui et à toute l'armée sous le coup d'un
désespoir profond et d'une consternation voisine de l'idiotisme. Cette
comédie fut si promptement conçue et si merveilleusement exécutée que
toute l'armée en fut dupe; l'amiral pleura avec son gendre la mort de
Giovanna, et finit par chercher à le consoler.
La douleur de Soranzo sembla bien légitime à tous ceux qui avaient connu
Giovanna Morosini, et tous la tinrent pour sacrée, personne n'osant plus
blâmer sa conduite, et chacun craignant de montrer un coeur sans
générosité s'il refusait sa compassion à une si grande infortune. Il se
fit garder comme fou pendant huit jours; puis, quand il parut retrouver sa
raison, il exprima un si profond dégoût de la vie, un si entier
détachement des choses de ce monde, qu'il ne parla de rien moins que
d'aller se faire moine. Au lieu de censurer son gouvernement et de lui
ôter son rang dans l'armée, le généreux Morosini fut donc forcé de lui
témoigner une tendre affection et de lui offrir un rang plus élevé encore,
dans l'espoir de le réconcilier avec la gloire et par conséquent avec
l'existence. Soranzo, se promettant bien de profiter de ces offres en
temps et lieu, feignit de les repousser avec exaspération, et il prit
cette occasion pour colorer adroitement sa conduite à San-Silvio.
«A moi des distinctions! à moi des honneurs et les fumées de la gloire!
s'écria-t-il; noble Morosini, vous n'y songez pas. N'est-ce pas cette
funeste ambition d'un jour qui a détruit le bonheur de toute ma vie? Nul
ne peut servir deux maîtres; mon âme était faite pour l'amour et non pour
l'orgueil. Qu'ai-je fait en écoutant la voix menteuse de l'héroïsme? J'ai
détruit le repos et la confiance de Giovanna; je l'ai arrachée à la
sécurité de sa vie calme et modeste; je l'ai attirée au milieu des orages,
dans une prison suspendue entre le ciel et l'onde, où bientôt sa santé
s'est altérée; et, à la vue de ses souffrances, mon âme s'est brisée, j'ai
perdu toute énergie, toute mémoire, tout talent. Absorbé par l'amour,
consterné par la crainte de voir périr celle que j'aimais, j'ai oublié que
j'étais un guerrier pour me rappeler seulement que j'étais l'époux et
l'amant de Giovanna. Je me suis déshonoré peut-être, je l'ignore; que
m'importe? Il n'y a pas de place en moi pour d'autres chagrins.»
Ces infâmes mensonges eurent un tel succès, que Morosini en vint à chérir
Soranzo de toute la chaleur de son âme grande et candide. Lorsque la
douleur de son neveu lui parut calmée, il voulut le ramener à Venise, où
les affaires de la république l'appelaient lui-même. Il le prit donc sur
sa propre galère, et durant le voyage il fit les plus généreux efforts
pour rendre le courage et l'ambition à celui qu'il appelait son fils.
La galère de Soranzo, objet de toute sa secrète sollicitude, marchait de
conserve avec celles qui portaient Morosini et sa suite. Vous pensez bien
que sa maladie, son désespoir et sa folie n'avaient pas empêché Soranzo de
couver de l'oeil, à toute heure, sa chère galéotte lestée d'or. Naam, le
seul être auquel il pût se fier autant qu'à lui-même, était assise à la
proue, attentive à tout ce qui se passait à son bord et à celui de
l'amiral. Naam était profondément triste; mais son amour avait résisté à
ces terribles épreuves. Soit que Soranzo eût réussi à la tromper comme les
autres, soit qu'une douleur réelle, suite et châtiment de sa feinte
douleur, se fût emparée de lui, Naam avait cru lui voir répandre de
véritables larmes; les accès de son délire l'avaient effrayée. Elle savait
bien qu'il mentait aux hommes; mais elle ne pouvait imaginer qu'il voulût
mentir à elle aussi, et elle crut à ses remords. Et puis, par quels odieux
artifices Soranzo, sentant combien le dévouement de Naam lui était
nécessaire, n'avait-il pas cherché à reprendre sur elle son premier
ascendant! Il avait essayé de lui faire comprendre le sentiment de la
jalousie chez les femmes européennes, et à lui inspirer une haine posthume
pour Giovanna; mais là il avait échoué. L'âme de Naam, rude et puissante
jusqu'à la férocité, était trop grande pour l'envie ou la vengeance; le
destin était son Dieu. Elle était implacable, aveugle, calme comme lui.
Mais ce que Soranzo réussit à lui persuader, c'est que Giovanna avait
découvert son sexe, et qu'elle avait blâmé sévèrement son époux d'avoir
deux femmes.
«Dans notre religion, disait-il, c'est un crime que la loi punit de mort,
et Giovanna n'eût pas manqué de s'en plaindre aux souverains de Venise. Il
eût donc fallu te perdre, Naam! Forcé de choisir entre mes deux femmes,
j'ai immolé celle que j'aimais le moins.»
Naam répondait qu'elle se serait immolée elle-même plutôt que de consentir
à voir Giovanna périr pour elle; mais Orio voyait bien que ses dernières
impostures étaient les seules qui pussent trouver le côté faible de la
belle Arabe. Aux yeux de Naam, l'amour excusait tout; et puis elle n'avait
plus la force de juger Soranzo en le voyant souffrir, car il souffrait en
effet.
On dit de certains êtres dégradés dans l'humanité que ce sont des bêtes
féroces. C'est une métaphore; car ces prétendues bêtes sont encore des
hommes et commettent le crime à la manière des hommes, sous l'impulsion de
passions humaines et à l'aide de calculs humains. Je crois donc au remords,
et la fierté des meurtriers qui vont à l'échafaud d'un air indifférent ne
m'en impose pas. Il y a beaucoup d'orgueil et de force dans la plupart de
ces êtres; et parce que la foule ne voit en eux ni larmes, ni terreur, ni
paroles humbles, ni aucun témoignage extérieur de repentir, il n'est pas
prouvé que tous ces phénomènes du remords et du désespoir ne se produisent
pas au dedans, et qu'il ne s'opère pas, dans les entrailles du pécheur le
plus endurci en apparence, une expiation terrible dont l'éternelle justice
peut se contenter. Quant à moi, je sais que, si j'avais commis un crime,
je porterais nuit et jour un brasier ardent dans ma poitrine; mais il me
semble que je pourrais le cacher aux hommes, et que je ne croirais pas me
réhabiliter à mes propres yeux en pliant le genou devant des juges et des
bourreaux.