Naam, après avoir pansé sa blessure, veille auprès de lui, couchée à terre

sur une natte. Il y a bien longtemps que Naam n'a goûté un paisible

sommeil. Elle porte dans les événements les plus terribles et dans les

plus rudes fatigues de la vie le calme et la santé d'un esprit et d'un

corps fortement trempés. Lorsqu'elle s'assoupit, un songe transporte

quelquefois son imagination au temps où, bercée dans un hamac de damas

plus blanc que la neige par quatre jeunes esclaves nubiennes, à la peau

noire comme la nuit, aux dents blanches, à l'air franc et joyeux, elle

s'endormait aux sons de la mandore dans la fumée du benjoin, dans les

langueurs d'une oisiveté voluptueuse, aux sourires de Phingari, la reine

des nuits orientales, aux caresses de la brise, qui effeuillait mollement

sur son sein les fleurs de sa chevelure. Ces temps ne sont plus. Les pieds

délicats de Naam foulent maintenant le gravier amer des rivages et les

pointes déchirantes des récifs. Ses mains effilées se sont endurcies au

maniement du gouvernail et des cordages. Le souffle desséchant des vents

et l'air âpre de la mer ont hâlé cette peau que l'on pouvait comparer

naguère au tissu velouté des fruits, avant que la main leur ait enlevé la

vapeur argentée dont le matin les a revêtus. Plante flexible et embaumée,

mais forte et vivace, Naam est née au désert, parmi les tribus libres et

errantes. Elle n'a point oublié le temps où, courant pieds nus sur le

sable ardent, elle menait les chameaux à la citerne et chassait devant

elle leur troupe docile, rapportant sur sa tête une amphore presque aussi

haute qu'elle. Elle se souvient d'avoir passé d'une main hardie le frein

dans la bouche rebelle des maigres cavales blanches de son père. Elle a

dormi sous les tentes vagabondes, aujourd'hui au pied des montagnes, et

demain au bout de la plaine. Couchée entre les jambes des coursiers

généreux, elle écoutait avec insouciance les rugissements lointains du

chacal et de la panthère. Enlevée par des bandits et vendue au pacha avant

d'avoir connu les joies d'un amour libre et partagé, elle a fleuri, comme

une plante exotique, à l'ombre du harem, privée d'air, de mouvement et de

soleil, regrettant sa misère au sein de l'opulence et détestant le despote

dont elle subissait les caresses. Maintenant Naam ne regrette plus sa

patrie. Elle aime, elle se croit aimée. Orio la traite avec douceur et lui

confie tous ses secrets. Sans aucun doute elle lui est chère, car elle lui

est utile, et jamais il ne retrouvera tant de zèle uni à tant de

discrétion, de présence d'esprit, de courage et d'attachement.

D'ailleurs Naam se sent libre. L'air circule largement autour d'elle, ses

yeux embrassent l'immense anneau de l'horizon. Elle n'a de devoirs que

ceux que son coeur lui dicte, et le seul châtiment qu'elle ait à redouter,

c'est de n'être plus aimée. Naam ne regrette donc ni ses esclaves, ni son

bain parfumé, ni ses tresses de perles de Ceylan, ni son lourd corset de

pierreries, ni ses longues nuits de sommeil, ni ses longues journées de

repos. Reine dans le harem, elle n'avait pas cessé de se sentir esclave;

esclave parmi les chrétiens, elle se sentit libre, et la liberté, selon

elle, c'est plus que la royauté.

Un jour nouveau va poindre, lorsqu'un faible soupir réveille Naam de son

premier sommeil. Elle se soulève sur ses genoux et interroge le front

penché de Soranzo. Il dort paisiblement, son souffle est égal et pur. Un

soupir plus profond que le premier et plein d'une inexprimable angoisse

frappe encore l'oreille de Naam. Elle quitte le lit d'Orio et soulève sans

bruit le rideau de la croisée. Elle trouve Giovanna gisante, s'étonne,

s'émeut et garde un généreux silence; puis, se rapprochant d'Orio, elle

abaisse sur lui les courtines de son lit, retourne auprès de Giovanna, la

prend dans ses bras, la relève, et, sans éveiller personne, la reporte

dans sa chambre.

Orio ignora ce que Giovanna avait osé. Il la tint captive dans ses

appartements et n'alla plus jamais s'informer d'elle. Naam essaya en vain

de l'adoucir en sa faveur. Cette fois Naam fut sans persuasion, et Orio

lui sembla manquer de confiance et rouler en lui-même quelque sinistre

dessein.

Les soins de Naam ont guéri la blessure d'Orio en peu de jours. La mort

d'Ezzelin paraît constatée; nulle part on n'a retrouvé aucun indice qui

ait pu faire croire à son salut. S'il était possible d'échapper à la

férocité impétueuse des pirates, il ne le serait pas d'échapper à la haine

réfléchie de Soranzo. Giovanna ne se plaint plus; elle ne paraît plus

souffrir; elle ne se penche plus les soirs à sa fenêtre; elle n'écoute

plus les bruits vagues de la nuit. Quand Naam lui chante les airs de son

pays en s'accompagnant du luth ou de la mandore, elle n'entend pas et

sourit. Quelquefois elle tient un livre et semble lire; mais ses yeux

restent fixés des heures entières sur la même page, et son esprit n'est

point là. Elle est plus distraite et moins abattue qu'avant la mort

d'Ezzelin. Souvent on la surprend à genoux, les yeux levés vers le ciel et

ravie dans une sorte d'extase. Giovanna a trouvé enfin le calme du

désespoir; elle a fait un voeu: elle n'aime plus rien sur la terre. Elle

semble avoir recouvré la volonté de vivre. Déjà elle redevient belle, et

la pourpre de la santé commence à refleurir sur son visage.

Morosini a appris le désastre d'Ezzelin, et son âme s'indigne de

l'insolence des pirates. La perte de ce noble et fidèle serviteur de la

république remplit de douleur l'amiral et toute l'armée. On célèbre pour

lui un service funèbre sur les navires de la flotte vénitienne, et le port

de Corfou retentit des lugubres saluts du canon qui annoncent à l'armée la

triste fin d'un de ses plus vaillants officiers. On murmure contre

l'inaction et la lâcheté de Soranzo. Morosini commence à concevoir des

soupçons graves; mais sa prudence scrupuleuse commande le silence. Il

envoie à son neveu l'ordre de venir sur-le-champ le trouver pour lui

rendre compte de sa conduite, et de laisser le commandement de son île et

de sa garnison à un Mocenigo qu'il envoie à sa place. Morosini ordonne

aussi à Soranzo de ramener sa femme avec lui, et de laisser à Mocenigo la

galéace qu'il commandait, et dont il a fait si peu d'usage.

Mais Soranzo, qui entretient des espions à Corfou et dont les messagers

rapides devancent l'escadre de Mocenigo, a été averti à temps. Il n'a pas

attendu jusqu'à ce jour pour mettre en sûreté les riches captures qu'il a

faites de concert avec Hussein et ses associés. Il a converti toutes ses

prises en or monnayé. Une partie est déjà rendue à Venise. Orio a fait

équiper la galère sur laquelle Giovanna est venue le trouver. Aidé de Naam

et de ses affidés, il y a porté, durant la nuit, des caisses pesantes et

des outres de peau de chameau remplies d'or: c'est le reste de ses trésors,

et la galère est prête à mettre à la voile. Il annonce à ses officiers

que la signora veut retourner à Venise, et ne leur laisse pas soupçonner

la disgrâce qui le menace et dont il se rit désormais, car il a tout

prévu. Les pirates sont avertis. Hussein cingle rapidement avec sa

flottille vers le grand archipel, refuge assuré où il bravera les forces

vénitiennes, et où l'on assure qu'il est mort longtemps après, à l'âge de

quatre-vingt-six ans, exerçant toujours la piraterie et n'étant jamais

tombé au pouvoir de ses adversaires.

Le juif albanais l'accompagne. Condamné à mort à Venise pour plusieurs

meurtres, il n'est point à craindre pour Orio qu'il ose jamais y

retourner. Mais le renégat Frémio, dont les crimes sont moins constatés et

l'audace plus grande, lui inspire de la méfiance. Il l'interroge, il

apprend de lui que son désir est de retourner en Italie, et il craint ses

délations. Il l'invite à rester avec lui, et s'engage à le faire rentrer

dans Venise, sur sa galère, sans qu'il soit exposé aux poursuites de la

loi. Le renégat, tout méfiant qu'il est, s'abandonne à l'espoir de finir

paisiblement ses jours dans sa patrie, au sein des richesses que le

brigandage lui a procurées. Il dépose son butin sur la galère qui porte

déjà celui d'Orio, et, changeant de costume et de manières, il se fait

passer dans l'île pour un négociant génois échappé à l'esclavage des

Ottomans et réfugié sous la protection de Soranzo.

Le commandant Léontio, le lieutenant de vaisseau Mezzani, et les deux

matelots qui conduisent la barque mystérieuse de Soranzo parmi les écueils,

sont, avec le renégat, les seuls complices qu'Orio ait désormais à

redouter. Tous les préparatifs sont terminés. Le départ de Giovanna pour

Venise est fixé au premier jour du mois de mai. C'est ce jour-là

précisément que Mocenigo doit arriver à San-Silvio avec l'ordre de rappel.

Orio seul le sait. Il a fait annoncer à Giovanna qu'elle eût à se tenir

prête, et la veille au soir il se rend chez elle après avoir fait dire à

Léontio, à Mezzani et au renégat qu'ils eussent à venir recevoir, à minuit

dans son appartement, des communications importantes pour leurs intérêts.

Orio a endossé son plus riche pourpoint et bouclé sa chevelure; des bagues

étincellent à ses doigts, et sa main droite, à peu près guérie et couverte

d'un gant parfumé, balance avec grâce une branche fleurie. Il entre chez

sa femme sans se faire annoncer, renvoie ses femmes, et, resté seul avec

elle, s'approche pour l'embrasser. Giovanna recule comme si le basilic

l'eût touchée, et se dérobe à ses caresses.

«Laissez-moi, dit-elle à Soranzo, je ne suis plus votre femme, et nos

mains, qui semblaient unies pour l'éternité, ne doivent plus se rencontrer

ni dans ce monde ni dans l'autre.

--Vous avez raison, mon amour, dit Soranzo, d'être irritée contre moi.

J'ai été pour vous sans tendresse et sans courtoisie pendant plusieurs

jours; mais vous vous apaiserez, aujourd'hui que je viens mettre le genou

en terre devant vous et me justifier.»

Il lui raconte alors qu'absorbé par les soins de sa charge, il n'a voulu

goûter de repos et de bonheur qu'après avoir accompli son oeuvre.

Maintenant, selon lui, tout est prêt pour que ses desseins éclatent, et

que sa fidélité à la république soit constatée par l'extinction entière

des pirates. Un renfort, qu'il a demandé à l'amiral, doit lui arriver, et

toutes ses mesures sont prises pour un combat terrible, décisif. Mais il

ne veut pas que son épouse respectée et chérie reste exposée aux chances

d'une telle aventure. Il a tout fait préparer pour son départ. Il

l'escortera lui-même avec la galéace jusqu'à la hauteur de Teakhi; puis il

reviendra laver la tache que le soupçon a faite à son honneur, ou

s'ensevelir sous les décombres de la forteresse.

«Cette nuit est la dernière que nous passerons ensemble sous le toit de ce

donjon, ajoute-t-il. C'est peut-être la dernière de notre vie que nous

passerons sous les mêmes lambris. Ma Giovanna ne s'armera point de fierté

à cette heure fatale. Elle ne repoussera pas mon amour et mon repentir.

Elle m'ouvrira son coeur et ses bras; pour la dernière fois peut-être,

elle me rendra ce bonheur qu'elle seule m'a fait connaître sur la terre.»

En parlant ainsi, il l'enlace dans ses bras, et humilie devant elle ce

front superbe qui tant de fois l'a fait trembler. En même temps il cherche

à lire dans ses yeux le degré de confiance qu'il inspire, ou de soupçon

qu'il lui reste à combattre. Il pense qu'il est temps encore de reprendre

son empire sur cette femme qui l'a tant aimé, et auprès de qui, tant qu'il

l'a voulu, sa puissance de persuasion n'a jamais échoué. Mais elle se

dégage de ses étreintes et le repousse froidement.

«Laissez-moi, lui dit-elle. S'il reste un moyen humain de réhabiliter

votre honneur, je vous en félicite; mais il n'en est aucun pour vous de

ressaisir sur moi vos droits d'époux. Si vous succombez dans votre

entreprise, vos fautes seront peut-être expiées, et je prierai pour vous;

mais si vous survivez, je n'en serai pas moins séparée de vous pour

jamais.»

Orio pâlit et fronce le sourcil; mais Giovanna ne s'émeut plus de sa

colère. Orio se contient et persiste à l'implorer. Il feint de prendre sa

froideur pour du dépit; il l'interroge, il veut savoir si elle persiste à

l'accuser. Giovanna refuse de s'expliquer.

«Je ne dois compte de mes pensées qu'à Dieu, lui dit-elle; Dieu seul est

désormais mon époux et mon maître. J'ai tant souffert de l'amour terrestre

que j'en ai reconnu le néant. J'ai fait un voeu: en rentrant à Venise, je

ferai rompre mon mariage par le pape, et je prendrai le voile dans un

couvent.»

Orio affecte de rire de cette résolution. Il feint de n'y point croire et

d'espérer que, dans quelques heures, Giovanna se laissera fléchir par ses

caresses. Il se retire d'un air présomptueux qui remplit de mépris cette

âme tendre, mais fière, qui ne peut plus aimer l'être qu'elle méprise, et

qui a reporté vers le ciel tout son espoir et toute sa foi.

Naam attendait Orio à la porte de la tour. Elle lui trouva l'air farouche,

la parole brève et la voix tremblante.

«Quelle heure vient de sonner, Naam?

--Deux heures avant minuit.

--Tu sais ce que nous avons à faire?

--Tout est prêt.

--Les convives seront-ils à minuit dans ma chambre?

--Ils y seront.

--As-tu ton poignard?

--Oui, maître, et voici le tien.

--Es-tu sûre de toi-même, Naam?

--Maître, es-tu sûr de leur trahison?

--Je te l'ai dit. Doutes-tu de ma parole?

--Non, maître.

--Marchons donc!

--Marchons!»

Orio et Naam pénètrent dans les galeries souterraines, descendent

l'échelle de cordes, gagnent le bord de la mer, et appellent la barque.

Les deux infatigables rameurs, qui toujours à cette heure se tiennent

cachés dans la grotte voisine, attentifs au signal qui doit les avertir,

mettent à flot sur-le-champ et s'approchent. Orio et sa compagne

s'élancent sur la barque et ordonnent aux matelots de s'éloigner de la

côte. Bientôt ils sont assez loin du château pour le dessein de Soranzo.

Assis à la poupe, il se soulève, et, approchant du rameur courbé devant

lui, il lui enfonce son poignard dans la gorge.

«Trahison!» s'écrie celui-ci; et il tombe sur ses genoux en rugissant. Son

compagnon abandonne la rame et s'élance vers lui; Naam l'étend par terre

d'un coup de hache sur la tête; et tandis qu'elle s'empare de la rame et

empêche le bateau de dériver, Orio achève les victimes. Puis il les lie

ensemble avec un câble et les attache fortement au pied du mât. Il prend

ensuite l'autre rame et vogue à la hâte vers le rocher de San-Silvio. Au

moment d'y arriver, il prend la hache, et en quelques coups perce le

plancher de la barque, où l'eau s'élance en bouillonnant. Alors il saisit

le bras de Naam et se précipite avec elle sur la grève, tandis que la

barque s'enfonce et disparaît sous les flots, avec ses deux cadavres. Un

silence affreux a régné entre ces deux criminels depuis qu'ils ont quitté

la grève pour monter sur la barque. Pendant et après l'assassinat ils

n'ont point échangé une parole.

«Allons! tout va bien, du courage!» dit Soranzo à Naam, dont il entend les

dents claquer.

Naam essaye en vain de répondre; sa gorge est serrée. Elle ne perd

cependant ni sa résolution ni sa présence d'esprit. Elle remonte l'échelle

et rentre avec Orio dans la tour. Alors elle allume un flambeau, et leurs

regards se rencontrent. Leurs figures livides, leurs habits teints de sang

leur causent tant d'horreur qu'ils s'éloignent l'un de l'autre et

craignent de se toucher. Mais Orio s'efforce de raffermir par son audace

le courage ébranlé de Naam.

«Ceci n'est rien, lui dit-il. La main qui a frappé le tigre

tremblera-t-elle devant l'agonie des animaux plus vils?»

Naam, toujours muette, lui fait signe de ne pas rappeler cette image. Elle

n'a eu ni regret ni remords du meurtre du pacha, mais elle ne peut

supporter qu'on lui retrace ce souvenir. Elle se hâte de changer de

vêtement, et tandis qu'Orio imite son exemple, elle prépare la table pour

le souper. Bientôt les convives frappent doucement à la porte. Elle les

introduit. Ils s'étonnent de ne voir aucun serviteur occupé au service du

repas.

«J'ai des communications importantes à vous faire, leur dit Orio, et le

secret de notre entretien ne souffre pas de témoins inutiles. Ces fruits

et ce vin suffiront pour une collation qui n'est ici qu'un prétexte. Le

temps n'est pas venu de se livrer au plaisir. C'est dans la belle Venise,

au sein des richesses et à l'abri des dangers, que nous pourrons passer

les nuits en de folles orgies. Ici il s'agit de régler nos comptes et de

parler d'affaires. Naam, donne-nous des plumes et du papier. Mezzani, vous

serez le secrétaire, et Frémio fera les calculs. Léontio, versez-nous du

vin à tous pendant ce temps.»

Dès le commencement, Frémio éleva des prétentions injustes, et soutint que

Léontio ne lui avait pas donné une reconnaissance exacte des valeurs

déposées par lui sur la galère. Orio feignit d'écouter leur débat avec

l'attention d'un juge intègre. Au moment où ils étaient le plus échauffés,

le renégat, qui s'exprimait avec difficulté, et dont le langage grossier

faisait sourire de mépris les autres convives, se troubla de dépit et de

honte, et but à plusieurs reprises pour se donner de l'audace; mais ses

paroles devinrent de plus en plus confuses, et, frappant du pied avec rage,

il quitta la dispute et passa sur le balcon. Naam le suivit des yeux. Au

bout d'un instant, et comme la dispute continuait entre Léontio et Mezzani,

un regard échangé avec son esclave apprit à Soranzo que Frémio ne

parlerait plus. Il était assis sur la terrasse, les jambes pendantes, les

bras enlacés aux barreaux de la balustrade, la tête penchée, les yeux

fixes.

«Est-il déjà ivre? dit Léontio.

--Oui, et tant mieux, répondit le lieutenant. Terminons nos affaires sans

lui.»

Il essaya de lire ce que Léontio écrivait; sa vue se troubla.

«Ceci est étrange, dit-il en portant sa main à son front; moi aussi, je

suis ivre. Messer Soranzo, ceci est une infamie: vous nous servez du vin

qu'on ne peut boire sans perdre aussitôt la force de savoir ce qu'on

fait... Je ne signerai rien avant demain matin.»

Il retomba sur sa chaise, les yeux fixes, les lèvres violettes, les bras

étendus sur la table.

«Qu'est-ce? dit Léontio en se retournant et en le regardant avec effroi;

seigneur gouverneur, ou je n'ai jamais vu mourir personne, ou cet homme

vient de rendre l'âme.

--Et vous allez en faire autant, seigneur commandant, lui dit Orio en se

levant et en lui arrachant la plume et le papier. Dépêchez-vous d'en finir;

car il n'est plus d'espoir pour vous, et nos comptes sont

réglés.»

Léontio avait avalé seulement quelques gouttes de vin; mais la terreur

aida à l'effet du poison, et lui porta le coup mortel. Il tomba sur ses

genoux, les mains jointes, l'oeil égaré et déjà éteint. Il essaya de

balbutier quelques paroles.

«C'est inutile, lui dit Orio en le poussant sous la table; votre ruse ici

ne servira plus de rien. Je sais bien que votre marché était déjà fait, et

que, plus habile que ces deux-là, vous trahissiez d'un côté la république,

pour avoir part à notre butin, et de l'autre vos complices, afin de vous

réconcilier avec la république en nous envoyant aux Plombs. Mais

pensez-vous qu'un homme comme moi veuille céder la partie à un homme comme

vous? Allons donc! Le vautour qui combat est fait pour s'envoler, et la

chenille qui rampe pour être écrasée. C'est le droit divin qui l'ordonne

ainsi. Adieu, brave commandant, qui me faisiez passer pour fou. Lequel de

nous l'est le plus à cette heure?»

Léontio essaya de se relever; il ne le put, et se traîna au milieu de la

chambre, où il expira en murmurant le nom d'Ezzelin. Fut-ce l'effet du

remords? la vision sanglante lui apparut-elle à son dernier instant?

Orio et Naam rassemblèrent les trois cadavres et les entassèrent sous la

table, qu'ils renversèrent dessus avec les nappes et les meubles; puis

Orio prit un flambeau, et mit le feu à ce monceau après avoir fermé les

fenêtres. Orio, s'éloignant alors, dit à Naam de rester à la porte jusqu'à

ce qu'elle eût vu les cadavres, la table et tous les meubles qui étaient

dans la salle entièrement consumés, et les flammes faire éruption au

dehors; qu'alors elle eût à descendre le grand escalier et à jeter

l'épouvante dans le château en sonnant la cloche d'alarme.

Appuyée contre la porte, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixés

sur le hideux bûcher d'où s'élèvent des flammes bleuâtres, Naam reste

seule livrée à ses sombres pensées. Bientôt des tourbillons de fumée se

roulent en spirale et se dressent comme des serpents vers la voûte. La

flamme s'étend; les voix aiguës de l'incendie commencent à siffler, à se

répondre, à se mêler et à former des accords déchirants. On prendrait le

pavé de marbre étincelant pour une eau profonde où se reflète l'éclat du

foyer. Les fresques de la muraille apparaissent derrière les tourbillons

de flamme et de fumée comme les sombres esprits qui protègent le crime et

se plaisent dans le désastre. Peu à peu elles se détachent de la muraille,

et ces pâles géants tombent par morceaux sur le pavé avec un bruit sec et

sinistre.

Mais rien dans cette scène d'épouvante, à laquelle préside silencieusement

Naam, n'est aussi effrayant que Naam elle-même. Si une des victimes, dont

les ossements noircis gisent déjà dans la cendre, pouvait se ranimer un

instant et voir Naam éclairée par ces reflets livides, la lèvre contractée

d'horreur, mais le front armé d'une résolution inexorable, elle

retomberait foudroyée comme à l'aspect de l'ange de la mort. Jamais Azraël

n'apparut aux hommes plus terrible et plus beau que ne l'est à cette heure

l'être mystérieux et bizarre qui préside froidement aux vengeances d'Orio.

Cependant les vitres tombent en éclats, et l'incendie va se répandre. Naam

songe à exécuter les ordres de son maître et à donner l'alarme. Mais d'où

vient qu'Orio l'a quittée sans lui dire de l'accompagner? Dans l'horreur

de l'oeuvre qu'ils ont accomplie ensemble, Naam a obéi machinalement, et

maintenant un effroi subit, une sollicitude généreuse s'emparent de ce

coeur de tigre. Elle oublie de sonner la cloche, et, franchissant d'un

pied rapide les escaliers et les galeries qui séparent la grande tour du

palais de bois, elle s'élance vers les appartements de Giovanna. Un

profond silence y règne. Naam ne s'étonne pas de ne point rencontrer dans

les chambres qu'elle traverse précipitamment les femmes qui servent

Giovanna. La négresse fidèle, dont le hamac est ordinairement suspendu en

travers de la porte de sa maîtresse, n'est pas là non plus. Naam ignore

que, sous prétexte d'avoir un rendez-vous d'amour avec sa femme, Orio a

éloigné d'avance toutes ses servantes. Elle pense qu'au contraire son

premier soin a été de venir chercher Giovanna, afin de la soustraire à

l'incendie. Cependant Naam n'est pas tranquille; elle pénètre dans la

chambre de Giovanna. Un profond silence règne là comme partout, et la

lampe jette une si faible clarté que Naam ne distingue d'abord que

confusément les objets. Elle voit pourtant Giovanna couchée sur son lit,

et s'étonne du peu d'empressement qu'Orio a mis à l'avertir du danger qui

la menace. En cet instant, Naam est saisie d'une terreur qu'elle n'a point

encore éprouvée, ses genoux tremblent. Elle n'ose avancer. Le lévrier, au

lieu de se jeter sur elle avec rage comme à l'ordinaire, s'est approché

d'un air suppliant et craintif. Il est retourné s'asseoir devant le lit,

et là, l'oreille dressée, le cou tendu, il semble épier avec inquiétude le

réveil de sa maîtresse; de temps en temps il retourne la tête vers Naam,

avec une courte plainte, comme pour l'interroger, puis il lèche le

plancher humide.

Naam prend la lampe, l'approche du visage de Giovanna, et la voit baignée

dans son sang. Son sein est percé d'un seul coup de poignard; mais cette

blessure profonde, mortelle, Naam connaît la main qui l'a faite, et elle

sait qu'il est inutile d'interroger ce qui peut rester de chaleur à ce

cadavre, car là où Soranzo a frappé il n'est plus d'espoir. Naam reste

immobile en face de cette belle femme, endormie à jamais; mille pensées

nouvelles s'éveillent dans son âme; elle oublie tout ce qui a précédé ce

meurtre. Elle oublie même l'incendie qu'elle a allumé et qui court après

elle.

«O ma soeur! s'écrie-t-elle, qu'as-tu donc fait qui ait mérité la mort?

Est-ce là le sort réservé aux femmes d'Orio? A quoi t'a servi d'être

belle? A quoi t'a servi d'aimer? Est-ce donc moi qui suis cause de la

haine que tu inspirais? Non, car j'ai tout fait pour l'adoucir, et

j'aurais donné ma vie pour sauver la tienne. Serait-ce parce que tu as

été trop soumise et trop fidèle, que l'on t'a payée de mépris? Tu as été

faible, ô femme! Je me souviendrai de toi, et ce qui t'arrive me servira

d'enseignement.»

Pendant que Naam, perdue dans des réflexions sinistres, interroge sa

destinée sur le cadavre de Giovanna, l'incendie gagne toujours, et déjà la

galerie de bois qui entoure le parterre est à demi consumée. Le sifflement

et la clarté sinistre avertissent en vain Naam de l'approche du feu; elle

n'entend rien, et son âme est tellement consternée que la vie ne lui

semble pas valoir en cet instant la peine d'être disputée.

Cependant Orio s'est retiré sur une plate-forme voisine, d'où il contemple

l'incendie trop lent à son gré. Toute cette partie du château, dont il a

eu soin d'éloigner les habitants, va être dans quelques minutes la proie

des flammes; mais Orio n'a pas pris le soin de porter lui-même l'incendie

dans la chambre de Giovanna. Il entend les cris des sentinelles qui

viennent d'apercevoir la clarté sinistre, et qui donnent l'alarme.

L'Uscoque · 第 7 / 15 段