Le lendemain, lundi 8 avril, ce fut une admirable journée. Le
soleil était radieux dès son lever. Sur le pont je rencontrai le
docteur qui se baignait dans les effluves lumineux. Il vint à moi.
«Eh bien! me dit-il, il est mort, notre pauvre blessé, mort dans
la nuit. Les médecins en répondaient!... Oh! les médecins! Ils ne
doutent de rien! Voilà le quatrième compagnon qui nous quitte
depuis Liverpool, le quatrième à porter au passif du _Great
Eastern_, et le voyage n'est pas achevé!
-- Pauvre diable! dis-je, au moment d'arriver au port, presque en
vue des côtes américaines. Que deviendront sa femme et ses petits
enfants?
-- Que voulez-vous, mon cher monsieur, me répondit le docteur,
c'est la loi, la grande loi! Il faut bien mourir! Il faut bien se
retirer devant ceux qui viennent! On ne meurt, c'est mon opinion
du moins, que parce qu'on occupe une place à laquelle un autre a
droit! Et savez-vous combien de gens seront morts pendant la durée
de mon existence, si je vis soixante ans?
-- Je ne m'en doute pas, docteur.
-- Le calcul est bien simple, reprit Dean Pitferge. Si je vis
jusqu'à soixante ans, j'aurai vécu vingt et un mille neuf cents
jours, soit trente et un millions cinq cent trente-six mille
minutes, enfin soit un milliard huit cent quatre-vingt-deux
millions cent soixante mille secondes. En chiffres ronds, deux
milliards de secondes. Or, pendant ce temps, il sera précisément
mort deux milliards d'individus qui gênaient leurs successeurs, et
je partirai, à mon tour, quand je serai devenu gênant. Toute la
question est de ne gêner que le plus tard possible.»
Le docteur continua pendant quelque temps cette thèse, tendant à
me prouver, chose facile, que nous sommes tous mortels. Je ne crus
pas devoir discuter et le laissai dire. En nous promenant, lui
parlant, moi écoutant, je vis les charpentiers du bord qui
s'occupaient à réparer les pavois défoncés à l'avant par le double
coup de mer. Si le capitaine Anderson ne voulait pas entrer à New
York avec des avaries, les charpentiers devaient se hâter, car le
_Great Eastern_ marchait rapidement sur ces eaux calmes, et
jamais, je crois, sa vitesse n'avait été si considérable. Je le
compris à l'enjouement des deux fiancés, qui, penchés sur la
balustrade, ne comptaient plus les tours de roues. Les longs
pistons se développaient avec entrain, et les énormes cylindres,
oscillant sur leurs tourillons, ressemblaient à une sonnerie de
grosses cloches lancées à toute volée. Les roues fournissaient
alors onze tours par minute, et le steamship marchait à raison de
treize milles à l'heure.
À midi, les officiers se dispensèrent de faire le point. Ils
connaissaient leur situation par l'estime, et la terre devait être
signalée avant peu.
Tandis que je me promenais après le lunch, le capitaine Corsican
vint à moi. Il avait quelque nouvelle à me communiquer. Je le
compris en voyant sa physionomie soucieuse.
«Fabian, me dit-il, a reçu les témoins de Drake. Il me prie d'être
son témoin, et vous demande de vouloir bien l'assister dans cette
affaire. Il peut compter sur vous?
-- Oui, capitaine. Ainsi tout espoir d'éloigner ou d'empêcher
cette rencontre s'évanouit?
-- Tout espoir.
-- Mais, dites-moi, comment cette querelle a-t-elle pris
naissance?
-- Une discussion de jeu, un prétexte, pas autre chose. En fait,
si Fabian ne connaissait pas ce Drake, ce Drake le connaissait. Le
nom de Fabian est un remords pour lui, et il veut tuer ce nom avec
l'homme qui le porte.
-- Quels sont les témoins de Harry Drake? demandai-je.
-- L'un, me répondit Corsican, est ce farceur...
-- Le docteur T...?
-- Précisément. L'autre est un Yankee que je ne connais pas.
-- Quand doivent-ils venir vous trouver?
-- Je les attends ici.» En effet, j'aperçus bientôt les deux
témoins de Harry Drake qui se dirigeaient vers nous. Le docteur
T... se rengorgeait. Il se croyait grandi de vingt coudées, sans
doute parce qu'il représentait un coquin. Son compagnon, un autre
commensal de Drake, était un de ces marchands éclectiques qui ont
toujours à vendre quoi que ce soit que vous leur proposiez
d'acheter. Le docteur T... prit la parole, après avoir salué
emphatiquement, salut auquel le capitaine Corsican répondit à
peine.
«Messieurs, dit le docteur T... d'un ton solennel, notre ami
Drake, un gentleman dont tout le monde a pu apprécier le mérite et
les manières, nous a envoyés vers vous pour traiter d'une affaire
délicate. C'est-à-dire que le capitaine Fabian Mac Elwin, auquel
nous nous étions d'abord adressés, vous a désignés tous les deux
comme ses représentants dans cette affaire. Je pense donc que nous
nous entendrons, comme il convient à des gens bien élevés,
touchant les points délicats de notre mission.»
Nous ne répondions pas et nous laissions le personnage patauger
dans sa «délicatesse».
«Messieurs, reprit-il, il n'est pas discutable que les torts ne
soient du côté du capitaine Mac Elwin. Ce monsieur a, sans raison
et même sans prétexte, suspecté l'honorabilité de Harry Drake dans
une question de jeu; puis, avant toute provocation, il lui a fait
la plus grave insulte qu'un gentleman puisse recevoir.»
Toute cette phraséologie mielleuse impatienta le capitaine
Corsican, qui se mordait la moustache. Il ne put y tenir plus
longtemps.
«Au fait, monsieur, dit-il rudement au docteur T..., dont il coupa
la parole. Pas tant de mots. L'affaire est très simple. Le
capitaine Mac Elwin a levé la main sur M. Drake. Votre ami tient
le soufflet pour reçu. Il est offensé. Il exige une réparation. Il
a le choix des armes. Après?
-- Le capitaine Mac Elwin accepte?... demanda le docteur, démonté
par le ton de Corsican.
-- Tout.
-- Notre ami Harry Drake choisit l'épée.
-- Bien. Où la rencontre aura-t-elle lieu? À New York?
-- Non, ici, à bord.
-- À bord, soit, si vous y tenez. Quand? Demain matin?
-- Ce soir, à six heures, à l'arrière du grand roufle qui, à ce
moment, sera désert.
Cela dit, le capitaine Corsican, me prenant le bras, tourna le dos
au docteur T...