Éloigner le dénouement de cette affaire n'était plus possible.
Quelques heures seulement nous séparaient du moment où les deux
adversaires se rencontreraient. D'où venait cette précipitation?
Pourquoi Harry Drake n'attendait-il pas pour se battre que son
adversaire et lui fussent débarqués? Ce navire, affrété par une
compagnie française, lui semblait-il un terrain plus propice à
cette rencontre qui devait être un duel à mort. Ou plutôt Drake
avait-il donc un intérêt caché à se débarrasser de Fabian, avant
que celui-ci mît le pied sur le continent américain et soupçonnât
la présence d'Ellen à bord, que lui, Drake, devait croire ignorée
de tous? Oui! ce devait être cela.
«Peu importe, après tout, dit le capitaine Corsican, il vaut mieux
en finir.
-- Prierai-je le docteur Pitferge d'assister au duel en qualité de
médecin?
-- Oui, vous ferez bien.» Corsican me quitta pour rejoindre
Fabian. La cloche de la passerelle tintait à ce moment. Je
demandai au timonier ce que signifiait ce tintement inaccoutumé.
Cet homme m'apprit qu'on sonnait l'enterrement du matelot mort
dans la nuit. En effet, cette triste cérémonie allait s'accomplir.
Le temps, si beau jusqu'alors, tendait à se modifier. De gros
nuages montaient lourdement dans le sud.
À l'appel de la cloche, les passagers se portèrent en foule sur
tribord. Les passerelles, les tambours, les bastingages, les
haubans, les embarcations suspendues à leurs portemanteaux se
garnirent de spectateurs. Officiers, matelots, chauffeurs, qui
n'étaient pas de service, vinrent se ranger sur le pont.
À deux heures, un groupe de marins apparut à l'extrémité du grand
roufle. Ce groupe quittait le poste des malades, et il passa
devant la machine du gouvernail. Le corps du matelot, cousu dans
un morceau de toile et fixé sur une planche avec un boulet aux
pieds, était porté par quatre hommes. Le pavillon britannique
enveloppait le cadavre. Les porteurs, suivis de tous les camarades
du mort, s'avancèrent lentement au milieu des assistants qui se
découvraient sur leur passage.
Arrivés à l'arrière de la roue de tribord, le cortège s'arrêta, et
le corps fut déposé sur le palier qui terminait l'escalier à la
hauteur du navire, devant la coupée du navire.
En avant de la haie de spectateurs étagés sur le tambour se
tenaient en grand costume le capitaine Anderson et ses principaux
officiers. Le capitaine avait à la main un livre de prières. Il
ôta son chapeau, et, pendant quelques minutes, au milieu de ce
profond silence que n'interrompait pas même la brise, il lut d'une
voix grave la prière des morts. Dans cette atmosphère alourdie,
orageuse, sans un bruit, sans un souffle, ses moindres paroles se
faisaient entendre distinctement. Quelques passagers répondaient à
voix basse.
Sur un signe du capitaine, le corps, enlevé par les porteurs,
glissa jusqu'à la mer. Un instant, il surnagea, se redressa, puis
il disparut au milieu d'un cercle d'écume.