À midi, je n'avais pas encore appris que Drake eût envoyé ses
témoins à Fabian. Cependant, ces préliminaires auraient déjà dû
être remplis, si Drake eût été décidé à demander sur-le-champ une
réparation par les armes. Ce retard pouvait-il nous donner un
espoir? Je savais bien que les races saxonnes entendent autrement
que nous la question du point d'honneur, et que le duel a presque
entièrement disparu des moeurs anglaises. Ainsi que je l'ai dit,
non seulement la loi est sévère pour les duellistes et on ne peut
la tourner comme en France, mais l'opinion publique surtout se
déclare contre eux. Toutefois, en cette circonstance, le cas était
particulier. L'affaire avait été évidemment cherchée, voulue.
L'offensé avait pour ainsi dire provoqué l'offenseur, et mes
raisonnements aboutissaient toujours à cette conclusion qu'une
rencontre était inévitable entre Fabian et Harry Drake.
En ce moment, le pont fut envahi par la foule des promeneurs.
C'étaient les fidèles endimanchés qui revenaient du temple.
Officiers, matelots et passagers regagnaient leurs postes, leurs
cabines.
À midi et demi, le point affiché donna par observation les
résultats suivants:
_Lat. 40° 33' N. Long. 66° 21' W. Course: 214 miles._
Le _Great Eastern_ ne se trouvait plus qu'à 348 milles de la
pointe de Sandy Hook, langue sablonneuse qui forme l'entrée des
passes de New York. Il ne pouvait tarder à flotter sur les eaux
américaines.
Pendant le lunch, je ne vis pas Fabian à sa place accoutumée, mais
Drake occupait la sienne. Quoique bruyant, ce misérable me parut
inquiet. Demandait-il à l'excitation du vin l'oubli de ses
remords? Je ne sais, mais il se livrait à de fréquentes libations
en compagnie de ses compagnons habituels. Plusieurs fois il me
regarda «en dessous» n'osant et ne voulant me fixer, malgré son
effronterie. Cherchait-il Fabian dans la foule des convives? je ne
pouvais le dire. Un fait à noter, c'est qu'il abandonna
brusquement la table avant la fin du repas. Je me levai aussitôt
pour l'observer, mais il se dirigea vers sa cabine et s'y enferma.
Je montai sur le pont. La mer était admirable, le ciel pur. Pas un
nuage à l'un, pas une écume à l'autre. Ces deux miroirs se
renvoyaient mutuellement leurs nuances azurées. Le docteur
Pitferge, que je rencontrai, me donna de mauvaises nouvelles du
matelot blessé. L'état du malade empirait, et, malgré l'assurance
du médecin, il était difficile qu'il en revînt.
À quatre heures, quelques minutes avant le dîner, un navire fut
signalé par bâbord. Le second me dit que ce devait être le _City
of Paris_, de deux mille sept cent cinquante tonneaux, l'un des
plus beaux steamers de la compagnie Inman; mais il se trompait; ce
paquebot, s'étant rapproché, envoya son nom: _Saxonia_, de _Steam
National Company_. Pendant quelques instants, les deux bâtiments
coururent à contre-bord, à moins de trois encablures l'un de
l'autre. Le pont du _Saxonia_ était couvert de passagers qui nous
saluèrent d'un triple hourra.
À cinq heures, nouveau navire à l'horizon, mais trop éloigné pour
que sa nationalité pût être reconnue. C'était sans doute le _City
of Paris_. Grande attraction que ces rencontres de bâtiments, ces
hôtes de l'Atlantique, qui se saluent au passage! On comprend, en
effet, qu'il n'y ait pas d'indifférence possible de navire à
navire. Le commun danger de l'élément affronté est un lien, même
entre inconnus.
À six heures, troisième navire, _Philadelphia_, de la ligne Inman,
affecté au transport des émigrants de Liverpool à New York.
Décidément, nous parcourions des mers fréquentées, et la terre ne
pouvait être loin. J'aurais déjà voulu y toucher.
On attendait aussi _l'Europe_, paquebot à roues de trois mille
deux cents tonneaux de jauge et de mille trois cents chevaux de
force. Ce steamer appartient à la Compagnie Transatlantique et
fait le service des passagers entre le Havre et New York, mais il
ne fut pas signalé. Il avait sans doute passé plus au nord.
La nuit se fit vers sept heures et demie. Le croissant de la lune
se dégagea des rayons du soleil couchant et resta quelque temps
suspendu au-dessus de l'horizon. Une lecture religieuse, faite par
le capitaine Anderson dans le grand salon et entrecoupée de
cantiques, se prolongea jusqu'à neuf heures du soir.
La journée se termina sans que ni le capitaine Corsican ni moi,
nous eussions encore reçu la visite des témoins de Harry Drake.