Il faut l'avouer, le docteur Dean Pitferge n'était pas rassurant.
Les passagères ne l'auraient pas entendu sans frémir. Plaisantait-
il ou parlait-il sérieusement? Était-il vrai qu'il suivît le
_Great Eastern_ dans toutes ses traversées pour assister à quelque
catastrophe? Tout est possible de la part d'un excentrique,
surtout quand il est anglais.
Cependant le steamship continuait sa route, en roulant comme un
canot. Il gardait imperturbablement la ligne loxodromique des
bateaux à vapeur. On sait que sur une surface plane le plus court
chemin d'un point à un autre c'est la ligne droite. Sur une
sphère, c'est la ligne courbe formée par la circonférence des
grands cercles. Les navires, pour abréger la traversée, ont donc
intérêt à suivre cette route. Mais les bâtiments à voiles ne
peuvent garder cette ligne, quand ils ont le vent debout. Seuls,
les steamers sont maîtres de se maintenir suivant une direction
rigoureuse, et ils prennent la route des grands cercles. C'est ce
que fit le _Great Eastern_ en s'élevant un peu vers le nord-ouest.
Le roulis continuait. Cet horrible mal de mer, à la fois
contagieux et épidémique, faisait de rapides progrès. Quelques
passagers, hâves, exsangues, le nez pincé, les joues creuses, les
tempes serrées, demeuraient quand même sur le pont pour y humer le
grand air. Pour la plupart, ils étaient furieux contre le
malencontreux steamship qui se comportait comme une véritable
bouée, et contre la _Société des Affréteurs_, dont les prospectus
portaient que le mal de mer «était inconnu à bord».
Vers neuf heures du matin, un objet fut signalé à trois ou quatre
milles par la hanche de bâbord. Était-ce une épave, une carcasse
de baleine ou une carcasse de navire? On ne pouvait le distinguer
encore. Un groupe de passagers valides, réunis sur le roufle de
l'avant, observait ce débris qui flottait à trois cents milles de
la côte la plus rapprochée.
Cependant, le _Great Eastern_ avait laissé porter vers l'objet
signalé. Les lorgnettes manoeuvraient avec ensemble. Les
appréciations allaient grand train, et entre ces Américains et ces
Anglais, pour lesquels tout prétexte à gageure est bon, les enjeux
commençaient à monter. Parmi ces parieurs enragés, je remarquai un
homme de haute taille, dont la physionomie me frappa par des
signes non équivoques d'une profonde duplicité. Cet individu avait
un sentiment de haine générale stéréotypé sur ses traits, auquel
ne se fussent mépris ni les physionomistes ni les physiologistes,
le front plissé par une ride verticale, le regard à la fois
audacieux et inattentif, l'oeil sec, les sourcils très rapprochés,
les épaules hautes, la tête au vent, enfin tous les indices d'une
rare impudence jointe à une rare fourberie. Quel était cet homme?
Je l'ignorais, mais il me déplut singulièrement. Il parlait haut
et de ce ton qui semble contenir une insulte. Quelques acolytes,
dignes de lui, riaient à ses plaisanteries de mauvais goût. Ce
personnage prétendait reconnaître dans l'épave une carcasse de
baleine, et il appuyait son dire de paris importants qui
trouvaient immédiatement des teneurs.
Ces paris qui se montèrent à plusieurs centaines de dollars, il
les perdit tous. En effet, cette épave était une coque de navire.
Le steamship s'en approchait rapidement. On pouvait déjà voir le
cuivre vert-de-grisé de sa carène. C'était un trois-mâts, rasé de
sa mâture, et couché sur le flanc. Il devait jauger cinq ou six
cents tonneaux. À ses porte-haubans pendaient des carènes brisées.
Ce navire avait-il été abandonné par son équipage? C'était la
question ou, pour employer l'expression anglaise, la «great
attraction» du moment. Cependant, personne ne se montrait sur
cette coque. Peut-être les naufragés s'étaient-ils réfugiés à
l'intérieur? Armé de ma lunette, je voyais depuis quelques
instants un objet remuer sur l'avant du navire; mais je reconnus
bientôt que c'était un reste de foc que le vent agitait.
À la distance d'un demi-mille, tous les détails de cette coque
devinrent visibles. Elle était neuve et dans un parfait état de
conservation. Son chargement, qui avait glissé sous le vent,
l'obligeait à conserver la bande sur tribord. Évidemment, ce
bâtiment, engagé dans un moment critique, avait dû sacrifier sa
mâture.
Le _Great Eastern_ s'en approcha. Il en fit le tour. Il signala sa
présence par de nombreux coups de sifflet. L'air en était déchiré.
Mais l'épave demeura muette et inanimée. Dans tout cet espace de
mer circonscrit par l'horizon, rien en vue. Pas une embarcation
aux flancs du bâtiment naufragé.
L'équipage avait eu sans doute le temps de s'enfuir. Mais avait-il
pu gagner la terre distante de trois cents milles? De frêles
canots pouvaient-ils résister aux lames qui balançaient si
effroyablement le _Great Eastern_? À quelle date d'ailleurs
remontait cette catastrophe? Par ces vents régnants, ne fallait-il
pas chercher plus loin, dans l'ouest, le théâtre du naufrage?
Cette coque ne dérivait-elle pas depuis longtemps déjà sous la
double influence des courants et des brises? Toutes ces questions
devaient rester sans réponse.
Lorsque le steamship rangea l'arrière du navire naufragé, je lus
distinctement sur son tableau le nom de _Lérida_; mais la
désignation de son port d'attache n'était pas indiquée. À sa
forme, à ses façons relevées, à l'élancement particulier de son
étrave, les matelots du bord le déclaraient de construction
américaine.
Un bâtiment de commerce, un vaisseau de guerre, n'eût point hésité
à amariner cette coque, qui renfermait sans doute une cargaison de
prix. On sait que dans ces cas de sauvetage, les ordonnances
maritimes attribuent aux sauveteurs le tiers de la valeur. Mais le
_Great Eastern_, chargé d'un service régulier, ne pouvait prendre
cette épave à sa remorque pendant des milliers de milles. Revenir
sur ses pas pour la conduire au port le plus voisin était
également impossible. Il fallut donc l'abandonner, au grand regret
des matelots, et bientôt ce débris ne fut plus qu'un point de
l'espace qui disparut à l'horizon. Le groupe des passagers se
dispersa. Les uns regagnèrent leurs salons, les autres leurs
cabines, et la trompette du lunch ne parvint même pas à réveiller
tous ces endormis, abattus par le mal de mer.
Vers midi, le capitaine Anderson fit installer les deux misaines-
goélettes et la misaine d'artimon. Le navire, mieux appuyé, roula
moins. Les matelots essayèrent aussi d'établir la brigantine
enroulée sur son gui, d'après un nouveau système. Mais le système
était «trop nouveau», sans doute, car on ne put l'utiliser, et
cette brigantine ne servit pas de tout le voyage.
X
Malgré les mouvements désordonnés du navire, la vie du bord
s'organisait. Avec l'Anglo-Saxon, rien de plus simple. Ce
paquebot, c'est son quartier, sa rue, sa maison qui se déplacent,
et il est chez lui. Le Français au contraire a toujours l'air de
voyager, quand il voyage.
Lorsque le temps le permettait, la foule affluait sur les
boulevards. Tous ces promeneurs, qui tenaient leur perpendiculaire
malgré les inclinaisons du roulis, avaient l'air d'hommes ivres,
chez lesquels l'ivresse eût provoqué au même moment les mêmes
allures. Quand les passagères ne montaient pas sur le pont, elles
restaient soit dans leur salon particulier, soit dans le grand
salon. On entendait alors les tapageuses harmonies qui
s'échappaient des pianos. Il faut dire que ces instruments, «très
houleux», comme la mer, n'eussent pas permis au talent d'un Liszt
de s'exercer purement. Les basses manquaient quand ils se
portaient sur bâbord, et les hautes, quand ils penchaient sur
tribord. De là des trous dans l'harmonie ou des vides dans la
mélodie, dont ces oreilles saxonnes ne se préoccupaient guère.
Entre tous ces virtuoses, je remarquai une grande femme osseuse
qui devait être bien bonne musicienne! En effet, pour faciliter la
lecture de son morceau, elle avait marqué toutes les notes d'un
numéro et toutes les touches du piano d'un numéro correspondant.
La note était-elle cotée vingt-sept, elle frappait la touche
vingt-sept. Était-ce la note cinquante-trois, elle attaquait la
note cinquante-trois. Et cela, sans se soucier du bruit qui se
faisait autour d'elle, ni des autres pianos résonnant dans les
salons voisins, ni des maussades enfants qui venaient à coups de
poing écraser des accords sur ces octaves inoccupées!
Pendant ce concert, les assistants prenaient au hasard les livres
épars çà et là sur les tables. Un d'eux y rencontrait-il un
passage intéressant, il le lisait à voix haute, et ses auditeurs,
écoutant avec complaisance, le saluaient d'un murmure flatteur.
Quelques journaux traînaient sur les canapés, de ces journaux
anglais ou américains qui ont toujours l'air vieux, bien qu'ils ne
soient jamais coupés. C'est une opération incommode que de
déployer ces immenses feuillets qui couvriraient une superficie de
plusieurs mètres carrés. Mais la mode étant de ne pas couper, on
ne coupe pas. Un jour, j'eus la patience de lire le _New York
Herald_ dans ces conditions, et de le lire jusqu'au bout. Mais que
l'on juge si je fus payé de ma peine en relevant cet entrefilet
sous la rubrique «personal»: «M. X... prie la jolie Miss Z...,
qu'il a rencontrée hier dans l'omnibus de la 25e rue, de venir le
trouver demain dans la chambre 17 de l'hôtel Saint-Nicolas. Il
désirerait causer mariage avec elle.» Qu'a fait la jolie Miss
Z...? Je ne veux même pas le savoir.
Je passai tout cet après-dîner dans le grand salon, observant et
causant. La conversation ne pouvait manquer d'être intéressante,
car mon ami Dean Pitferge était venu s'asseoir auprès de moi.
«Êtes-vous remis de votre chute? lui demandai-je.
-- Parfaitement, me répondit-il. Mais cela ne marche pas.
-- Qu'est-ce qui ne marche pas? Vous?
-- Non, notre steamship. Les chaudières de l'hélice fonctionnent
mal. Nous ne pouvons obtenir assez de pression.
-- Vous êtes donc très désireux d'arriver à New York?
-- Nullement! Je parle en mécanicien, voilà tout. Je me trouve
fort bien ici, et je regretterai sincèrement de quitter cette
collection d'originaux que le hasard a réunis... pour mon plaisir.
-- Des originaux! m'écriai-je, en regardant les passagers qui
affluaient dans le salon. Mais tous ces gens-là se ressemblent!
-- Bah! fit le docteur, on voit que vous ne les connaissez guère.
L'espèce est la même, j'en conviens, mais dans cette espèce que de
variétés! Considérez, là-bas, ce groupe d'hommes sans gêne, les
jambes étendues sur les divans, le chapeau vissé sur la tête. Ce
sont des Yankees, de purs Yankees des petits États du Maine, du
Vermont ou du Connecticut, des produits de la Nouvelle-Angleterre,
hommes d'intelligence et d'action, un peu trop influencés par les
révérends, mais qui ont le tort de ne pas mettre leur main devant
leur bouche quand ils éternuent. Ah! cher monsieur, ce sont là de
vrais Saxons, des natures âpres au gain et habiles donc! Enfermez
deux Yankees dans une chambre, au bout d'une heure, chacun d'eux
aura gagné dix dollars à l'autre!
-- Je ne vous demanderai pas comment, répondis-je en riant au
docteur. Mais parmi eux je vois un petit homme, le nez au vent,
une vraie girouette. Il est vêtu d'une longue redingote et d'un
pantalon noir un peu court. Quel est ce monsieur?
-- C'est un ministre protestant, un homme _considerable_ du
Massachusetts. Il va rejoindre sa femme, une ex-institutrice très
avantageusement compromise dans un procès célèbre.
-- Et cet autre, grand et lugubre, qui paraît absorbé dans ses
calculs?
-- Cet homme calcule, en effet, dit le docteur. Il calcule
toujours et toujours.
-- Des problèmes?
-- Non, sa fortune. C'est un homme _considerable_. À toute heure
il sait à un centime près ce qu'il possède. Il est riche. Un
quartier de New York est bâti sur ses terrains. Il y a un quart
d'heure, il avait un million six cent vingt-cinq mille trois cent
soixante-sept dollars et demi; mais maintenant, il n'a plus qu'un
million six cent vingt-cinq mille trois cent soixante-sept dollars
et quart.
-- Pourquoi cette différence dans sa fortune?
-- Parce qu'il vient de fumer un cigare de trente sols.» Le
docteur Dean Pitferge avait des reparties si inattendues que je le
poussai encore. Il m'amusait. Je lui désignai un autre groupe casé
dans une autre partie du salon. «Ceux-là, me dit-il, ce sont les
gens du Far West. Le plus grand, qui ressemble à un maître clerc,
c'est un homme _considerable_, le gouverneur de la Banque de
Chicago. Il a toujours sous le bras un album représentant les
principales vues de sa ville bien-aimée. Il en est fier, et avec
raison: une ville fondée en 1836 dans un désert, et qui compte
aujourd'hui quatre cent mille âmes, y compris la sienne! Près de
lui, vous voyez un couple californien. La jeune femme est délicate
et charmante. Le mari, fort décrassé, est un ancien garçon de
charrue qui, un beau jour, a labouré des pépites. Ce personnage...
-- Est un homme _considerable_, dis-je.
-- Sans doute, répondit le docteur, car son actif se chiffre par
millions.
-- Et ce grand individu, qui remue toujours la tête du haut en
bas, comme un nègre d'horloge?
-- Ce personnage, répondit le docteur, c'est le célèbre Cokburn de
Rochester, le statisticien universel, qui a tout pesé, tout
mesuré, tout dosé, tout compté. Interrogez ce maniaque inoffensif.
Il vous dira ce qu'un homme de cinquante ans a mangé de pain dans
sa vie, le nombre de mètres cubes d'air qu'il a respirés. Il vous
dira combien de volumes _in-quarto_ rempliraient les paroles d'un
avocat de Temple Bar, et combien de milles fait journellement un
facteur, rien qu'en portant des lettres d'amour. Il vous dira le
chiffre des veuves qui passent en une heure sur le pont de
Londres, et quelle serait la hauteur d'une pyramide bâtie avec les
sandwiches consommés en un an par les citoyens de l'Union. Il vous
dira...»
Le docteur, lancé à toute vitesse, eût longtemps continué sur ce
ton, mais d'autres passagers défilaient devant nos yeux et
provoquaient de nouvelles remarques de l'intarissable docteur. Que
de types divers dans cette foule de passagers! Pas un flâneur
pourtant, car on ne se déplace pas d'un continent à l'autre sans
un motif sérieux. La plupart allaient sans doute chercher fortune
sur cette terre américaine, oubliant qu'à vingt ans un Yankee a
fait sa position, et qu'à vingt-cinq il est déjà trop vieux pour
entrer en lutte.
Parmi ces aventuriers, ces inventeurs, ces coureurs de chance,
Dean Pitferge m'en montra quelques-uns qui ne laissaient pas
d'être intéressants. Celui-ci, un savant chimiste, un rival du
docteur Liebig, prétendait avoir trouvé le moyen de condenser tous
les éléments nutritifs d'un boeuf dans une tablette de viande
grande comme une pièce de cinq francs, et il allait battre monnaie
sur les ruminants des Pampas. Celui-là, inventeur du moteur
portatif -- un cheval-vapeur dans un boîtier de montre --, courait
exploiter son brevet dans la Nouvelle-Angleterre. Cet autre, un
Français de la rue Chapon, emportait trente mille bébés de carton
qui disaient «papa» avec un accent américain très réussi, et il ne
doutait pas que sa fortune ne fût faite.
Et, sans compter ces originaux, que d'autres encore dont on ne
pouvait soupçonner les secrets! Peut-être, parmi eux, quelque
caissier fuyait-il sa caisse vide, et quelque «détective», se
faisant son ami, n'attendait-il que l'arrivée du _Great Eastern_ à
New York pour lui mettre la main au collet? Peut-être aussi eût-on
reconnu dans cette foule quelques-uns de ces lanceurs d'affaires
interlopes qui trouvent toujours des actionnaires crédules, même
quand ces affaires s'appellent _Compagnie océanienne pour
l'éclairage au gaz de la Polynésie_, ou _Société générale des
charbons incombustibles_.
Mais, en ce moment, mon attention fut distraite par l'entrée d'un
jeune ménage qui semblait être sous l'impression d'un précoce
ennui.
«Ce sont des Péruviens, mon cher monsieur, me dit le docteur, un
couple marié depuis un an, qui a promené sa lune de miel sur tous
les horizons du monde. Ils ont quitté Lima le soir des noces. Ils
se sont adorés au Japon, aimés en Australie, supportés en France,
disputés en Angleterre, et ils se sépareront sans doute en
Amérique!
-- Et, dis-je, quel est cet homme de grande taille et de figure un
peu hautaine qui entre en ce moment? À sa moustache noire, je le
prendrais pour un officier.
-- C'est un mormon, me répondit le docteur, un elder, Mr Hatch, un
des grands prédicateurs de la Cité des Saints. Quel beau type
d'homme! Voyez cet oeil fier, cette physionomie digne, cette tenue
si différente de celle du Yankee. Mr Hatch revient de l'Allemagne
et de l'Angleterre, où il a prêché le mormonisme avec succès, car
cette secte compte, en Europe, un grand nombre d'adhérents,
auxquels elle permet de se conformer aux lois de leur pays.
-- En effet, dis-je, je pense bien qu'en Europe la polygamie leur
est interdite.
-- Sans doute, mon cher monsieur, mais ne croyez pas que la
polygamie soit obligatoire pour les mormons. Brigham Young possède
un harem, parce que cela lui convient; mais tous ses adeptes ne
l'imitent pas sur les bords du Lac Salé.
-- Vraiment! Et Mr Hatch?
-- Mr Hatch n'a qu'une femme, et il trouve que c'est assez.
D'ailleurs, il se propose de nous expliquer son système dans une
conférence qu'il fera un soir ou l'autre.
-- Le salon sera plein, dis-je.
-- Oui, répondit Pitferge, si le jeu ne lui enlève pas trop
d'auditeurs. Vous savez que l'on joue dans le roufle de l'avant.
Il y a là un Anglais de figure mauvaise et désagréable, qui me
paraît mener ce monde de joueurs. C'est un méchant homme dont la
réputation est détestable. L'avez-vous remarqué?»
Quelques détails ajoutés par le docteur me firent reconnaître
l'individu qui, le matin même, s'était signalé par ses paris
insensés à propos de l'épave. Mon diagnostic ne m'avait pas
trompé. Dean Pitferge m'apprit qu'il se nommait Harry Drake.
C'était le fils d'un négociant de Calcutta, un joueur, un
débauché, un duelliste, à peu près ruiné, et qui allait
probablement en Amérique tenter une vie d'aventures.
«Ces gens-là, ajouta le docteur, trouvent toujours des flatteurs
qui les prônent, et celui-ci a déjà son cercle de gredins dont il
forme le point central. Parmi eux, j'ai remarqué un petit homme
court, figure ronde, nez busqué, grosses lèvres, lunettes d'or,
qui doit être un juif allemand mâtiné de bordelais. Il se dit
docteur, en route pour Québec, mais je vous le donne pour un
farceur de bas étage et un admirateur du Drake.»
En ce moment, Dean Pitferge, qui sautait facilement d'un sujet à
un autre, me poussa le coude. Je regardai la porte du salon. Un
jeune homme de vingt-deux ans et une jeune fille de dix-sept ans
entraient en se donnant le bras.
«Deux nouveaux mariés? demandai-je.
-- Non, me répondit le docteur d'un ton à demi attendri, deux
vieux fiancés qui n'attendent que leur arrivée à New York pour se
marier. Ils viennent de faire leur tour d'Europe -- avec
l'autorisation de la famille, s'entend --, et ils savent
maintenant qu'ils sont faits l'un pour l'autre. Braves jeunes
gens! c'est plaisir de les regarder! Je les vois souvent penchés
sur l'écoutille de la machine, et là, ils comptent les tours de
roues, qui ne marchent pas assez vite à leur gré! Ah! monsieur, si
nos chaudières étaient chauffées à blanc comme ces deux jeunes
coeurs, voilà qui ferait monter la pression!»