Ce jour-là, à midi et demi, à la porte du grand salon, un timonier
afficha la note suivante:
_Lat. 51° 15' N. Long. 18° 13' W. Dist.: Fastnet, 323 miles._
Ce qui signifiait qu'à midi nous étions à 323 milles du feu de
Fastnet, le dernier qui nous fût apparu sur la côte d'Irlande, et
par 51° 15' de latitude nord et 18° 13' de longitude à l'ouest du
méridien de Greenwich. C'était son point que le capitaine faisait
ainsi connaître et que chaque jour les passagers lurent à la même
place. Ainsi, en consultant cette note et en reportant ces
relèvements sur une carte, on pouvait suivre la route du _Great
Eastern_. Jusqu'ici, ce steamship n'avait fait que 323 milles en
trente-six heures. C'était insuffisant, et un paquebot qui se
respecte ne doit pas franchir en vingt-quatre heures moins de 300
milles.
Après avoir quitté le docteur, je passai le reste de la journée
avec Fabian. Nous nous étions réfugiés à l'arrière, ce que
Pitferge appelait «aller se promener dans les champs». Là, isolés
et appuyés sur le couronnement, nous regardions cette mer immense.
De pénétrantes senteurs, distillées dans l'embrun des lames,
s'élevaient jusqu'à nous. Les petits arcs-en-ciel, produits par
les rayons réfractés, se jouaient à travers l'écume. L'hélice
bouillonnait à quarante pieds sous nos yeux, et, quand elle
émergeait, ses branches battaient les flots avec plus de furie, en
faisant étinceler son cuivre. La mer semblait être une vaste
agglomération d'émeraudes liquéfiées. Le cotonneux sillage s'en
allait à perte de vue, confondant dans une même voie lactée les
bouillonnements de l'hélice et des aubes. Cette blancheur, sur
laquelle couraient des dessins plus accentués, m'apparaissait
comme une immense voilette au point d'Angleterre jetée sur un fond
bleu. Lorsque les mauves, aux ailes blanches festonnées de noir,
volaient au-dessus, leur plumage chatoyait et s'éclairait de
reflets rapides.
Fabian regardait toute cette magie de flots sans parler. Que
voyait-il dans ce liquide miroir qui se prête aux plus étranges
caprices de l'imagination? Passait-il, à ses yeux, quelque
fugitive image qui lui jetait un adieu suprême? Apercevait-il
quelque ombre noyée dans ces remous? Il me parut encore plus
triste que d'habitude, et je n'osai pas lui demander la cause de
sa tristesse Après cette longue séparation qui nous avait éloignés
l'un de l'autre, c'était à lui de se confier à moi, à moi
d'attendre ses confidences. Il m'avait dit de sa vie passée ce
qu'il voulait que j'en apprisse, son existence de garnison dans
les Indes, ses chasses, ses aventures; mais sur les émotions qui
lui gonflaient le coeur, sur la cause des soupirs qui soulevaient
sa poitrine, il se taisait. Sans doute, Fabian n'était pas de ceux
qui cherchent à soulager leurs douleurs en les racontant, et il ne
devait qu'en souffrir davantage.
Nous restions donc ainsi penchés sur la mer, et, lorsque je me
retournais, j'apercevais les grandes roues émergeant tour à tour
sous l'action du roulis.
À un certain moment, Fabian me dit:
«Ce sillage est vraiment magnifique, on croirait que les
ondulations se plaisent à y tracer des lettres! Voyez! des _l_,
des _e_! Est-ce que je me trompe? Non! ce sont bien ces lettres!
Toujours les mêmes!»
L'imagination surexcitée de Fabian voyait dans ce remous ce
qu'elle voulait y voir. Mais ces lettres, que pouvaient-elles
signifier? Quel souvenir évoquaient-elles dans le coeur de Fabian?
Celui-ci avait repris sa contemplation silencieuse. Puis,
brusquement, il me dit:
«Venez! venez! cet abîme m'attire!
-- Qu'avez-vous, Fabian? lui demandai-je en lui prenant les deux
mains, qu'avez-vous, mon ami?
-- J'ai là, dit-il en pressant sa poitrine, j'ai un mal qui me
tuera!
-- Un mal? lui dis-je, un mal sans espoir de guérison?
-- Sans espoir.»
Et sur ce mot Fabian descendit au salon et rentra dans sa cabine.