XII

Elle l'attendit à la gare: sa robe d'organdi s'épanouissait au soleil.

Elle portait des mitaines de fil et, à son cou nu, un médaillon où

étaient peints deux amours luttant avec un bouc. Des enfants jouaient

à marcher sur un rail. Le petit train siffla bien avant de paraître.

Noémi voulait que son émotion fût de la joie. L'absence ayant adouci

dans son souvenir les traits de Jean Péloueyre, elle avait comme recréé

son époux afin qu'il ne fût plus repoussant et ne gardait de lui qu'une

image insidieuse et retouchée. Tel était son désir de l'aimer, qu'elle

se crut impatiente d'embrasser ce Jean Péloueyre irréel. Si autour

de son doux corps épanoui, le désir avait flotté, caressant en dépit

d'elle d'autres visages, Dieu savait que pas une fois elle n'avait

consenti même à une pensée trouble. En revanche, elle ne doutait pas

que cette grâce lui dût être accordée de voir descendre du train un

époux différent de celui dont, le cœur délivré, elle avait salué le

départ.

Sur le marchepied d'un wagon de deuxième classe, Jean Péloueyre parut.

Non, non, il n'était plus le même. Ses mains affaiblies soutenaient à

peine une valise dont le petit-fils de Cadette lestement le débarrassa.

Au bras de Noémi, il titubait un peu: «Mais tu es malade, pauvre

Jean!» Lui non plus, ne reconnaissait pas cette femme, tant elle avait

bénéficié de son absence,--éclatante et fleurissante et, plus encore

que naguère dans le parloir du curé, femelle merveilleuse en face du

mâle rabougri. Autour du couple, on chuchotait. Jean Péloueyre avait

honte à cause de la marchande de journaux, du chef de gare et du

facteur: «J'aurais dû t'envoyer la voiture. Pourquoi ne m'as-tu pas

écrit que tu étais malade?» Noémi prépara le lit, lava le visage et

les mains de Jean Péloueyre, étendit sur la table de chevet une nappe

blanche, y disposa les revues qui s'étaient accumulées et qu'elle

n'avait pas ouvertes. Jean, comme un enfant pauvre qu'on dorlote,

l'épiait de ses vifs petits yeux. M. Jérôme ne voulut pas qu'on appelât

le docteur Pieuchon: qu'un autre que lui dans la maison fût malade,

c'était ce qui pouvait jeter ce doux hors des gonds. A peine son fils

au lit, il se coucha lui aussi, prétendant souffrir de partout, et

refusa avec de gros mots les soins de Cadette. Noémi vint le voir, non

pour s'informer de sa santé, mais pour obtenir qu'il consentît à la

visite du docteur. Il refusa net: Pieuchon ne quittait pas le chevet de

son fils infesté de microbes. Si elle tenait à voir un carabin, elle

ferait venir le «jeune homme à la teinture d'iode!» Noémi détourna

la tête, et dit que ce garçon ne lui inspirait aucune confiance; ne

soignait-il pas d'ailleurs tous les tuberculeux de l'arrondissement?

M. Jérôme la coupa d'un ton rogue, criant que c'était son dernier mot,

et qu'il entendait qu'on ne l'importunât plus. Comme aux plus mauvais

jours, il se coucha le nez au mur, poussa à intervalles réguliers

d'effrayants soupirs et ces: Ah! Dieu! Dieu!--qui autrefois éveillaient

Jean dans le silence de la nuit.

Quand Noémi revint à sa chambre, la bonne y déployait un lit-cage.

Jean Péloueyre dont on ne voyait, au centre du traversin, que les yeux

brillants de rongeur, les pommettes trop rouges, le nez aigu, balbutia

qu'il avait froid dans le grand lit, que toujours il avait préféré

dormir à l'étroit, enfin qu'avant qu'un médecin l'ait ausculté, il

jugeait imprudent de partager la couche de Noémi. Elle aurait voulu

protester, feindre d'être déçue. Elle ne trouva aucun mot, et posa

ses lèvres sur le front mouillé de Jean Péloueyre; mais il détourna

la tête, ne pouvant supporter la gratitude horrible de ce baiser. La

journée ainsi passa calme et triste. Etendu dans sa muette province, il

somnolait, ne s'éveillait qu'au tintement d'une petite cuiller contre

une soucoupe. Bien qu'il ne fût pas très malade, Noémi le soutenait

pendant qu'il buvait et il buvait à lentes gorgées pour sentir plus

longtemps ce bras tiède contre son cou. Vint le crépuscule; la cloche

de l'église tinta. Ils entendirent dans la cour les hue! dia! du

petit-fils de Cadette qui attelait. La porte fut entrebâillée par M.

Jérôme, les pieds nus dans des pantoufles, vêtu d'une robe de chambre

souillée de remèdes. Honteux de sa colère, il venait se faire pardonner

et, affectant de l'inquiétude, prétendit ne pouvoir attendre plus

longtemps pour être rassuré: sur son ordre, le petit-fils de Cadette

allait quérir le jeune «médecin à la teinture d'iode». Jean Péloueyre

protesta; il n'éprouvait rien qu'un peu de fatigue; quelques jours de

repos et il n'y paraîtrait plus; le docteur ne comprendrait pas qu'on

ait osé le déranger d'urgence...

Assise dans l'ombre, Noémi ne prononçait aucune parole, écoutait

le bruit des roues décroître et, sans un tressaillement, sans un

sanglot, pleurait. Une giboulée fouetta les vitres, hâta la venue de

la nuit et aucun des époux ne demandait la lampe. Cadette vint enfin

avec de la lumière et mit le couvert près du lit de Jean. Pendant

qu'ils mangeaient, Noémi lui demanda si son travail d'histoire était

achevé; il secoua la tête et elle ne lui posa plus de questions. La

carriole roula de nouveau dans la cour. Jean Péloueyre dit: «Voilà

le docteur.» Noémi se leva et se tint debout loin de la lampe. Elle

écoutait comme un orage, s'approcher le grondement d'une voix,

des pas dans l'escalier. Cadette ouvrit la porte; il entra. Plus

corpulent qu'il n'avait paru à Noémi, c'était ce que dans le pays

des Péloueyre, on appelle un beau drôle. Noir de poil, mais le teint

couleur de grenade, de ses longs yeux de mule andalouse, sans vergogne

déjà il guettait ceux de Noémi, suivant la ligne de son corps avec

une méthode lente. Lui aussi avait pensé à elle, lui aussi! N'osant

quitter la zone d'ombre, elle frémissait. Cependant il examinait le

malade: «Voulez-vous déboutonner votre chemise? Un mouchoir suffira,

madame... Comptez trente et un, trente-deux, trente-trois...» La lampe

éclairait ces clavicules, ces omoplates, ces côtes,--cette pitoyable

misère... Non, l'état de M. Péloueyre n'offrait rien d'alarmant, mais

il faudrait surveiller «ses sommets». Il ordonna des fortifiants, des

piqûres de cacodylate. Parfois il regardait Noémi. N'allait-il pas

croire qu'elle avait cherché à l'introduire dans la maison? C'était

si étrange d'obliger un médecin à faire six kilomètres en carriole,

le soir, pour ausculter un affaibli! Il ne s'en allait pas et de son

accent lourd, se défendait d'avoir jamais prétendu guérir, avec son

traitement d'iode, un tuberculeux aussi avancé que le fils Pieuchon. Sa

voix traînante, sa voix campagnarde rendait un son mâle et grave. Noémi

se sentait épiée par des regards coulés sous des paupières couleur de

safran; mais lui ne voyait d'elle qu'un fantôme silencieux. Il en vint

à dire que mieux valait prévenir la maladie, que M. Péloueyre était un

terrain tout préparé et favorable aux bacilles: «Un terrain, dirais-je,

tuberculisable. Feu madame Péloueyre mourut phtisique, n'est-ce pas?»

Ce jargon allait mal à cette bouche fraîche, créée pour ne dispenser

aucune autre science que des baisers. Il jugeait nécessaire qu'on

suivît le malade. Ce disant, il quêtait une invitation à revenir.

Comme Noémi demeurait muette, il se leva et demanda avec rondeur si M.

Péloueyre souhaitait qu'il renouvelât ses visites,--ne serait-ce que

pour lui administrer ses piqûres. «Qu'en penses-tu, Noémi?» Comme elle

ne répondait pas, Jean crut qu'elle ne l'avait pas entendu et répéta:

«Dis, Noémi, faut-il que monsieur revienne?» Elle prononça enfin:

«C'est tout à fait inutile.» Le ton de ce refus était tel que Jean

Péloueyre eut peur qu'elle ait froissé le médecin, et il protesta que

«le docteur demeurait seul juge». Le gros garçon, sans nul embarras,

promit d'accourir au premier appel. Noémi alors prit la lampe et le

précéda. Elle descendait vite, sentant ce souffle chaud sur sa nuque.

La carriole attendait devant la porte. Le jeune homme y monta sans

avoir obtenu un regard. Le petit-fils de Cadette fit claquer sa langue.

Une lanterne éclairait la croupe du cheval. Le vent nocturne éteignit

la lampe que tenait haut la jeune femme et elle demeura ainsi dans la

nuit, au seuil de cette maison morte, écoutant décroître un roulement

de carriole. Elle ne dormit pas. Jean Péloueyre, dans le lit de fer,

s'agitait, prononçait des paroles confuses. Noémi se releva pour le

border, posa sa main sur son front sans l'éveiller, comme elle eût fait

à l'enfant qui ne naîtrait jamais.

Le baiser au lépreux · 第 23 / 28 题