Jean Péloueyre, dès le surlendemain, reprit ses habitudes. Il sortait
à pas de loup, pendant la sieste de son père, guettait les pies, et,
après une station à l'église, rentrait le plus tard possible au gîte.
Noémi déjà perdait de son éclat. Jean Péloueyre mesurait ce cerne
autour des yeux si tristes et qui ne le regardaient qu'avec une humble
douceur. Il avait espéré que son exil du lit nuptial suffirait pour
que Noémi pût s'acclimater auprès de lui. Mais l'épouse luttait en
désespérée contre son dégoût et cette lutte l'exténuait. Plusieurs
fois elle appela Jean Péloueyre la nuit afin qu'il vînt près d'elle,
et comme il faisait semblant de dormir, elle se levait, lui donnait
des baisers--ces baisers qu'autrefois des lèvres de saints imposaient
aux lépreux. Nul ne sait s'ils se réjouirent de sentir sur leurs
ulcères ce souffle des bienheureux. Mais Jean Péloueyre, lui, en vint à
s'arracher de ces embrassements et c'était lui qui avec horreur criait:
«Laissez-moi.»
Les hauts murs des jardins s'échevelèrent de lilas sombres. Les
crépuscules eurent l'odeur des seringuas. Dans la lumière déclinante,
les hannetons bourdonnaient. Au mois de Marie, le soir, après le chant
des litanies, le curé disait: «On recommande à vos prières la réussite
à des examens de plusieurs jeunes gens, le mariage de plusieurs jeunes
filles, la conversion d'un père de famille, la santé d'un jeune homme
en danger de mort...» Tous savaient qu'il s'agissait du fils Pieuchon
au plus mal. Les lis de juin fleurirent. Noémi s'étonna de ce que Jean
n'emportait plus de fusil dans ses promenades; il dit que les pies le
connaissaient trop et que les malignes ne se laissaient plus approcher.
Elle craignait que ces courses fussent excessives car il n'en revenait
plus, comme autrefois, la figure animée,--mais au contraire abattu et
blême. Il prétendit alors que la chaleur le pâlissait. Une nuit, Noémi
l'entendit à plusieurs reprises tousser. Elle l'appela à voix basse:
«Tu dors, Jean?» Il l'assura qu'il souffrait un peu de la gorge et que
ce n'était rien; mais elle devinait son effort pour retenir la toux
qui, malgré lui, éclatait. Ayant allumé une bougie, elle vit qu'il
était trempé de sueur. Elle le regardait avec angoisse. Les yeux clos,
il paraissait attentif à un travail mystérieux en lui. Il sourit à sa
femme, et Noémi fut bouleversée par ce sourire si tendre, si calme. Et
il dit à mi-voix: «J'ai soif.»
Le lendemain matin, il n'avait pas de fièvre; sa température était
même trop basse. Noémi se rassura; elle aurait voulu qu'il ne sortît
pas après le déjeuner mais ne put le retenir. L'insistance de Noémi
parut déplaire à Jean qui regardait sa montre comme s'il redoutait
d'être en retard. M. Jérôme plaisanta: «Elle va croire que tu cours à
un rendez-vous!» Il ne répondit rien; son pas hâtif retentit dans le
vestibule. Un orage ternissait le ciel. On eut dit que le silence des
oiseaux immobilisait les feuillages. Tout ce jour-là, dans l'embrasure
de la fenêtre, au rez-de-chaussée, Noémi eut peur. A quatre heures
la cloche de l'église tinta à petits coups espacés et la jeune femme
se signa parce que quelqu'un entrait en agonie. Elle entendit sur la
place une voix qui disait: «C'est pour le fils Pieuchon. Ce matin déjà
il a failli passer.» De larges gouttes creusaient la poussière, lui
arrachaient son odeur des soirs d'orage. Son beau-père dormant encore,
Noémi alla à la cuisine pour parler de Robert Pieuchon avec Cadette. La
vieille qui était sourde n'avait pas entendu le glas. Elle dit qu'on
aurait des renseignements par «Moussu Jean». Et comme Noémi s'étonnait,
Cadette soupira, larmoya: «Elle pensait bien que «la mistresse» ne le
savait pas: sans quoi elle aurait empêché «lou praou moussu», faible
comme il était, de passer tous ses après-midis avec le fils Pieuchon;
et depuis plus d'un mois déjà! Il avait défendu à sa vieille Cadette
d'en rien dire à personne. Noémi feignit de n'être pas surprise. Elle
sortit; il ne pleuvait plus; un vent poussiéreux bousculait de lourdes
nues. Elle alla vers la maison du docteur dont la mort avait déjà
clos tous les volets. Jean Péloueyre parut sur le seuil: il clignait
ses yeux éblouis, bien que le jour fût comme terni, et n'aperçut pas
sa femme. La face terreuse, hors du monde, il allait d'instinct vers
l'église où il entra. Noémi le suivait de loin. L'humide fraîcheur de
la nef la saisit,--ce froid de terre, ce froid de fosse fraîchement
ouverte qui étreint les corps vivants dans les églises que le temps
enfonce peu à peu et où l'on accède en descendant des marches. Cette
toux dont le bruit l'avait éveillée la nuit précédente, de nouveau
Noémi l'entendit, mais, cette fois, répercutée à l'infini par les
voûtes.