XIII

Jean Péloueyre, dès le surlendemain, reprit ses habitudes. Il sortait

à pas de loup, pendant la sieste de son père, guettait les pies, et,

après une station à l'église, rentrait le plus tard possible au gîte.

Noémi déjà perdait de son éclat. Jean Péloueyre mesurait ce cerne

autour des yeux si tristes et qui ne le regardaient qu'avec une humble

douceur. Il avait espéré que son exil du lit nuptial suffirait pour

que Noémi pût s'acclimater auprès de lui. Mais l'épouse luttait en

désespérée contre son dégoût et cette lutte l'exténuait. Plusieurs

fois elle appela Jean Péloueyre la nuit afin qu'il vînt près d'elle,

et comme il faisait semblant de dormir, elle se levait, lui donnait

des baisers--ces baisers qu'autrefois des lèvres de saints imposaient

aux lépreux. Nul ne sait s'ils se réjouirent de sentir sur leurs

ulcères ce souffle des bienheureux. Mais Jean Péloueyre, lui, en vint à

s'arracher de ces embrassements et c'était lui qui avec horreur criait:

«Laissez-moi.»

Les hauts murs des jardins s'échevelèrent de lilas sombres. Les

crépuscules eurent l'odeur des seringuas. Dans la lumière déclinante,

les hannetons bourdonnaient. Au mois de Marie, le soir, après le chant

des litanies, le curé disait: «On recommande à vos prières la réussite

à des examens de plusieurs jeunes gens, le mariage de plusieurs jeunes

filles, la conversion d'un père de famille, la santé d'un jeune homme

en danger de mort...» Tous savaient qu'il s'agissait du fils Pieuchon

au plus mal. Les lis de juin fleurirent. Noémi s'étonna de ce que Jean

n'emportait plus de fusil dans ses promenades; il dit que les pies le

connaissaient trop et que les malignes ne se laissaient plus approcher.

Elle craignait que ces courses fussent excessives car il n'en revenait

plus, comme autrefois, la figure animée,--mais au contraire abattu et

blême. Il prétendit alors que la chaleur le pâlissait. Une nuit, Noémi

l'entendit à plusieurs reprises tousser. Elle l'appela à voix basse:

«Tu dors, Jean?» Il l'assura qu'il souffrait un peu de la gorge et que

ce n'était rien; mais elle devinait son effort pour retenir la toux

qui, malgré lui, éclatait. Ayant allumé une bougie, elle vit qu'il

était trempé de sueur. Elle le regardait avec angoisse. Les yeux clos,

il paraissait attentif à un travail mystérieux en lui. Il sourit à sa

femme, et Noémi fut bouleversée par ce sourire si tendre, si calme. Et

il dit à mi-voix: «J'ai soif.»

Le lendemain matin, il n'avait pas de fièvre; sa température était

même trop basse. Noémi se rassura; elle aurait voulu qu'il ne sortît

pas après le déjeuner mais ne put le retenir. L'insistance de Noémi

parut déplaire à Jean qui regardait sa montre comme s'il redoutait

d'être en retard. M. Jérôme plaisanta: «Elle va croire que tu cours à

un rendez-vous!» Il ne répondit rien; son pas hâtif retentit dans le

vestibule. Un orage ternissait le ciel. On eut dit que le silence des

oiseaux immobilisait les feuillages. Tout ce jour-là, dans l'embrasure

de la fenêtre, au rez-de-chaussée, Noémi eut peur. A quatre heures

la cloche de l'église tinta à petits coups espacés et la jeune femme

se signa parce que quelqu'un entrait en agonie. Elle entendit sur la

place une voix qui disait: «C'est pour le fils Pieuchon. Ce matin déjà

il a failli passer.» De larges gouttes creusaient la poussière, lui

arrachaient son odeur des soirs d'orage. Son beau-père dormant encore,

Noémi alla à la cuisine pour parler de Robert Pieuchon avec Cadette. La

vieille qui était sourde n'avait pas entendu le glas. Elle dit qu'on

aurait des renseignements par «Moussu Jean». Et comme Noémi s'étonnait,

Cadette soupira, larmoya: «Elle pensait bien que «la mistresse» ne le

savait pas: sans quoi elle aurait empêché «lou praou moussu», faible

comme il était, de passer tous ses après-midis avec le fils Pieuchon;

et depuis plus d'un mois déjà! Il avait défendu à sa vieille Cadette

d'en rien dire à personne. Noémi feignit de n'être pas surprise. Elle

sortit; il ne pleuvait plus; un vent poussiéreux bousculait de lourdes

nues. Elle alla vers la maison du docteur dont la mort avait déjà

clos tous les volets. Jean Péloueyre parut sur le seuil: il clignait

ses yeux éblouis, bien que le jour fût comme terni, et n'aperçut pas

sa femme. La face terreuse, hors du monde, il allait d'instinct vers

l'église où il entra. Noémi le suivait de loin. L'humide fraîcheur de

la nef la saisit,--ce froid de terre, ce froid de fosse fraîchement

ouverte qui étreint les corps vivants dans les églises que le temps

enfonce peu à peu et où l'on accède en descendant des marches. Cette

toux dont le bruit l'avait éveillée la nuit précédente, de nouveau

Noémi l'entendit, mais, cette fois, répercutée à l'infini par les

voûtes.

Le baiser au lépreux · 第 24 / 28 题