XI

Cette lettre d'appel, nul événement n'avait décidé M. le curé à

l'écrire: il s'y était résolu après une confession où Noémi n'avait

accusé que ses vénielles fautes de chaque samedi. Mais elle avait

requis l'aide spirituelle de son directeur contre des tentations, des

troubles dont elle ne précisa pas la nature.

A l'éloignement de Jean Péloueyre, elle avait dû d'abord un peu de

cette lassitude heureuse des convalescences. La solitude lui était

une volupté continue; alanguie, elle se complaisait en soi-même. Bien

qu'elle fût incapable d'aucune analyse, elle se sentait autre et,

rendue à la vie de jeune fille, connaissait dans sa chair qu'elle

n'était plus une jeune fille. Le dégoût l'avait détournée d'assister

à l'éclosion en elle d'une femme; mais cette étrangère exigeait

d'elle une satisfaction mystérieuse. Inquiète de n'éprouver plus la

paix d'avant que cet homme la possédât, comment eût-elle discerné ce

désaccord entre son cœur toujours endormi et sa chair à demi éveillée?

Elle avait ressenti le déchirement de son être, avec horreur, certes,

mais la chair est fidèle à ne rien oublier de ce qu'elle subit. Comme

la jeune femme n'ouvrait d'autre livre que son paroissien et que son

état de jeune fille bien née et pauvre l'avait tenue à l'écart de toute

intime compagnie, aucune fiction, nulle confidence ne l'aurait éclairée

sur cette secrète exigence en elle. Alors le destin lui fournit un

visage.

Le soleil de mars faisait luire les flaques sur la place. La sieste

de Jérôme Péloueyre enchantait la maison au point que pas un meuble

n'y craquait. Comme toutes les femmes du bourg, Noémi cousait au

rez-de-chaussée, dans l'embrasure d'une fenêtre dont les volets

demeuraient mi-clos. De la table à ouvrage, le linge à repriser

coulait. Elle entendit un bruit de roues, vit s'arrêter à quelques pas

de la fenêtre une charrette anglaise. Un jeune homme tenait les rênes

et regardait autour de lui en quête d'un renseignement, mais la place

était déserte. Comme Noémi, curieuse, poussait les volets, l'étranger

tourna la tête, se découvrit et demanda où habitait le docteur

Pieuchon. Après que Noémi lui eût indiqué la route, il salua, toucha du

fouet la croupe de son cheval et disparut. Noémi recommença de coudre

et tout le jour tira l'aiguille, la pensée vague, inconsciente de ce

visage dont elle avait reçu l'empreinte. Le lendemain, à la même heure,

l'inconnu passa encore mais ne s'arrêta pas. Pourtant, devant la maison

Péloueyre, il retint un peu son cheval et ses regards cherchaient la

jeune femme entre les volets rapprochés. A tout hasard, il salua. Au

repas du soir, M. Jérôme prétendit tenir du curé que le fils Pieuchon

allait de mal en pis et que son père avait fait appel à un jeune

médecin de la sous-préfecture dont on vantait la méthode: il traitait

la tuberculose par la teinture d'iode à «dose massive»; il fallait

que le malade ingurgitât des centaines de gouttes diluées dans l'eau.

M. Jérôme doutait que l'estomac du fils Pieuchon pût tolérer cette

mixture. Chaque jour passa le tilbury et chaque jour il ralentit devant

la maison Péloueyre, sans que jamais Noémi poussât les volets. Le jeune

docteur saluait cette raie d'ombre où respirait une jeunesse invisible.

Le bourg s'intéressait à la cure par l'iode; tous les tuberculeux du

canton en usèrent. On assurait que le fils Pieuchon allait mieux. Le

printemps fut précoce; une tiède fin de mars désengourdissait le monde.

Un soir, Noémi put se déshabiller la fenêtre ouverte. Elle s'y accouda,

heureuse et triste, et sans désir de sommeil. Elle était devant la

nuit qui, par un travail secret, «révélait» ce visage d'homme dont

elle avait subi l'impression. Pour la première fois, elle y arrêta, de

propos délibéré, sa pensée: puisque l'étranger la saluait chaque jour

sans même l'apercevoir, ne serait-il plus convenable, le lendemain, de

pousser les volets et de rendre le salut? Ayant décidé d'agir ainsi,

elle en éprouva une émotion si douce qu'elle retarda l'instant de

s'étendre sur son lit. En elle, des traits un à un se détachèrent: Les

cheveux frisés et noirs entrevus dans la seconde où le jeune inconnu

soulevait son chapeau,--le rouge épais des lèvres sous une moustache

courte,--le costume de sport où luisait l'agrafe d'un stylo,--pas de

cravate, mais une molle chemise de tussor ouverte.

Noémi, toute instinct, mais dressée à l'examen de conscience, fut vite

mise en alerte: sa première alarme vint, pendant sa prière, de ce

qu'il fallut recommencer chaque oraison: entre Dieu et elle, souriait

une figure brune. Au lit, elle en fut obsédée et au réveil, encore

toute brouillée de rêves, elle pensa d'abord qu'elle allait le revoir.

Durant la messe de ce matin-là, les mains de Noémi ne quittèrent

pas son visage. A l'heure de la sieste, lorsque le tilbury ralentit

devant la maison Péloueyre, tous les volets du rez-de-chaussée étaient

hermétiquement clos.

Ce fut alors que l'exilé reçut à Paris des lettres qui l'étonnèrent,

celles où Noémi lui disait: «Je m'ennuie de toi...» En ce temps-là,

elle attendait dans la pièce noire que le tilbury fût passé pour

entr'ouvrir les volets et se mettre à l'ouvrage. Une après-midi, elle

se répéta que le scrupule aussi est un péché: «Je me monte la tête»,

songeait-elle. Une fois pour toutes, elle se pencherait à la fenêtre,

répondrait au salut de l'étranger. Elle crut entendre un bruit de roues

et déjà sa main hésitait sur l'espagnolette, mais pour la première fois

depuis deux semaines, le tilbury ne passa pas. A l'heure où M. Jérôme

prenait sa valériane, Noémi monta chez lui et ne put se défendre de

l'avertir que le nouveau docteur n'était pas allé chez les Pieuchon. M.

Jérôme le savait: le fils Pieuchon avait eu la veille une rechute et ne

supportait plus l'iode. Il vomissait le sang à pleine cuvette, disait

le curé. Le printemps est une saison dangereuse aux poitrinaires. On

rapportait que le docteur Pieuchon avait eu des paroles très dures pour

son confrère qui, sans doute, n'oserait plus reparaître dans le bourg.

Noémi reçut un métayer, aida Cadette à plier la lessive. A six heures,

elle alla faire son adoration; puis, comme chaque jour, s'arrêta chez

ses parents. Mais après le dîner, elle se plaignit de migraine et gagna

sa chambre.

Elle mena une vie plus active; ses couvées réussirent. Endimanchée,

elle fit les visites annuelles que les dames du bourg échangent avec

solennité. Enfin elle entreprit la tournée des métairies. Elle aimait

les courses en carriole dans les chemins forestiers que défoncent

les charrois. Aux côtés de la jeune femme, le petit-fils de Cadette

conduisait le cheval. Les ajoncs tachaient de jaune les fourrés

de fougères sèches. Aux chênes, les feuilles mortes frémissaient,

résistaient encore à un souffle chaud du Sud. L'exact miroir rond

d'une lagune reflétait les fûts allongés des pins, et leurs cimes et

l'azur. Aux troncs innombrables, de fraîches blessures saignaient et,

brûlantes, embaumaient cette journée. Le chant du coucou rappelait

d'autres printemps. Des cahots rejetaient le petit-fils de Cadette

contre Noémi et ces deux enfants riaient. Le lendemain la jeune femme

se plaignit de courbatures et le régisseur fut prié d'achever la

tournée des métairies. Hors la messe, on ne la vit plus jusqu'à ce

matin où revint Jean Péloueyre.

Le baiser au lépreux · 第 22 / 28 题