La chasse à la palombe servit à Jean Péloueyre de prétexte pour passer
les journées loin de celle que, par sa seule présence, il assassinait.
Il se levait avec tant de silence que Noémi ne s'éveillait pas. Quand
elle ouvrait les yeux, il était loin déjà: une carriole l'emportait
sur les routes boueuses. Il dételait dans une métairie et aux abords
de la cabane se cachait et sifflait de peur qu'un vol de palombes fût
en vue. Le petit-fils de Cadette criait qu'il pouvait approcher, et
l'affût commençait: longues heures de brume et de songe bercées de
cloches de troupeaux, d'appels de bergers, de croassements. Dès quatre
heures, il devait quitter la chasse; mais pour ne rentrer que le plus
tard possible, Jean se glissait dans l'église; il n'y récitait aucune
prière; il saignait devant quelqu'un. Souvent les larmes venaient; il
lui semblait que sa tête reposait sur des genoux. Puis Jean Péloueyre
jetait sur la table de la cuisine des palombes ardoisées, au cou encore
gonflé de glands. Ses souliers fumaient devant le feu; il sentait sur
sa main la langue tiède d'une chienne. Cadette trempait la soupe;
derrière elle, Jean pénétrait dans la salle. Noémi lui disait: «Je ne
savais pas que vous fussiez de retour déjà...» Et encore: «Ne vous
laverez-vous pas les mains?» Alors il allait à sa chambre dont les
volets n'étaient pas encore clos: une lanterne éclairait les ornières
pleines de pluie... Jean Péloueyre se lavait les mains sans atteindre
à rendre ses ongles nets, et il les cachait sous la table pour que
Noémi ne les vît pas. Il l'observait en dessous: que ses oreilles
étaient blanches! Elle n'avait pas d'appétit. Il insistait avec
maladresse pour qu'elle reprît du gigot: «Mais puisque je vous dis que
je n'ai plus faim!» Un sourire soumis, parfois la moue d'un baiser
corrigeaient ces brèves impatiences. Elle regardait son époux en face
comme une agonisante qui croit au ciel regarde la mort. Elle retenait
le sourire à sa bouche comme on fait pour donner le change à quelqu'un
qui va mourir. C'était lui, lui, Jean Péloueyre, qui meurtrissait ces
yeux,--qui décolorait ces oreilles, ces lèvres, ces joues: rien qu'en
étant là, il épuisait cette jeune vie. Ainsi défaite, elle lui était
plus chère. Quelle victime fût jamais plus aimée de son bourreau?
Seul M. Jérôme s'épanouissait. A ce doux, toute souffrance était
invisible qui n'était pas la sienne. On eut la stupeur de l'entendre
se réjouir d'une sérieuse amélioration dans son état. L'asthme lui
laissait du répit. Il sommeillait jusqu'au petit jour sans le secours
d'aucun narcotique. Cela lui avait porté bonheur, disait-il, de
défendre sa porte au docteur Pieuchon de qui le fils avait eu un
crachement de sang et demeurait en traitement chez son père. M. Jérôme,
par peur de la contagion, avait rompu avec son vieux camarade. Il
jurait que sa bru suffisait à tout et qu'elle avait plus d'expérience
que les médecins. Rien ne la rebutait: pas même ce qui touche à la
garde-robe. Elle avait su rendre délicieux le plus fade régime. Des jus
de citron et d'orange, parfois un doigt de vieil armagnac, remplaçaient
les condiments défendus, excitaient l'appétit que M. Jérôme assurait
avoir perdu depuis quinze ans. Après de timides essais, Noémi voulut
bien aider à la digestion de son beau-père par une lecture à haute
voix. Elle était inlassable, ne s'arrêtait plus, faisait semblant de
ne pas s'apercevoir que M. Jérôme préludait au sommeil par un petit
souffle régulier. Une heure sonnait--une heure de moins à trembler de
dégoût dans la ténèbre de la chambre nuptiale, à épier les mouvements
de l'affreux corps étendu contre le sien et qui, par pitié pour elle,
feindrait de dormir. Parfois le contact d'une jambe la réveillait;
alors elle se coulait tout entière entre le mur et le lit; ou un léger
attouchement la faisait tressaillir: l'autre, la croyant endormie,
osait une caresse furtive. C'était au tour de Noémi de prendre l'aspect
du sommeil, de peur que Jean Péloueyre fût tenté d'aller plus avant.