VII

La chasse à la palombe servit à Jean Péloueyre de prétexte pour passer

les journées loin de celle que, par sa seule présence, il assassinait.

Il se levait avec tant de silence que Noémi ne s'éveillait pas. Quand

elle ouvrait les yeux, il était loin déjà: une carriole l'emportait

sur les routes boueuses. Il dételait dans une métairie et aux abords

de la cabane se cachait et sifflait de peur qu'un vol de palombes fût

en vue. Le petit-fils de Cadette criait qu'il pouvait approcher, et

l'affût commençait: longues heures de brume et de songe bercées de

cloches de troupeaux, d'appels de bergers, de croassements. Dès quatre

heures, il devait quitter la chasse; mais pour ne rentrer que le plus

tard possible, Jean se glissait dans l'église; il n'y récitait aucune

prière; il saignait devant quelqu'un. Souvent les larmes venaient; il

lui semblait que sa tête reposait sur des genoux. Puis Jean Péloueyre

jetait sur la table de la cuisine des palombes ardoisées, au cou encore

gonflé de glands. Ses souliers fumaient devant le feu; il sentait sur

sa main la langue tiède d'une chienne. Cadette trempait la soupe;

derrière elle, Jean pénétrait dans la salle. Noémi lui disait: «Je ne

savais pas que vous fussiez de retour déjà...» Et encore: «Ne vous

laverez-vous pas les mains?» Alors il allait à sa chambre dont les

volets n'étaient pas encore clos: une lanterne éclairait les ornières

pleines de pluie... Jean Péloueyre se lavait les mains sans atteindre

à rendre ses ongles nets, et il les cachait sous la table pour que

Noémi ne les vît pas. Il l'observait en dessous: que ses oreilles

étaient blanches! Elle n'avait pas d'appétit. Il insistait avec

maladresse pour qu'elle reprît du gigot: «Mais puisque je vous dis que

je n'ai plus faim!» Un sourire soumis, parfois la moue d'un baiser

corrigeaient ces brèves impatiences. Elle regardait son époux en face

comme une agonisante qui croit au ciel regarde la mort. Elle retenait

le sourire à sa bouche comme on fait pour donner le change à quelqu'un

qui va mourir. C'était lui, lui, Jean Péloueyre, qui meurtrissait ces

yeux,--qui décolorait ces oreilles, ces lèvres, ces joues: rien qu'en

étant là, il épuisait cette jeune vie. Ainsi défaite, elle lui était

plus chère. Quelle victime fût jamais plus aimée de son bourreau?

Seul M. Jérôme s'épanouissait. A ce doux, toute souffrance était

invisible qui n'était pas la sienne. On eut la stupeur de l'entendre

se réjouir d'une sérieuse amélioration dans son état. L'asthme lui

laissait du répit. Il sommeillait jusqu'au petit jour sans le secours

d'aucun narcotique. Cela lui avait porté bonheur, disait-il, de

défendre sa porte au docteur Pieuchon de qui le fils avait eu un

crachement de sang et demeurait en traitement chez son père. M. Jérôme,

par peur de la contagion, avait rompu avec son vieux camarade. Il

jurait que sa bru suffisait à tout et qu'elle avait plus d'expérience

que les médecins. Rien ne la rebutait: pas même ce qui touche à la

garde-robe. Elle avait su rendre délicieux le plus fade régime. Des jus

de citron et d'orange, parfois un doigt de vieil armagnac, remplaçaient

les condiments défendus, excitaient l'appétit que M. Jérôme assurait

avoir perdu depuis quinze ans. Après de timides essais, Noémi voulut

bien aider à la digestion de son beau-père par une lecture à haute

voix. Elle était inlassable, ne s'arrêtait plus, faisait semblant de

ne pas s'apercevoir que M. Jérôme préludait au sommeil par un petit

souffle régulier. Une heure sonnait--une heure de moins à trembler de

dégoût dans la ténèbre de la chambre nuptiale, à épier les mouvements

de l'affreux corps étendu contre le sien et qui, par pitié pour elle,

feindrait de dormir. Parfois le contact d'une jambe la réveillait;

alors elle se coulait tout entière entre le mur et le lit; ou un léger

attouchement la faisait tressaillir: l'autre, la croyant endormie,

osait une caresse furtive. C'était au tour de Noémi de prendre l'aspect

du sommeil, de peur que Jean Péloueyre fût tenté d'aller plus avant.

Le baiser au lépreux · 第 19 / 28 题