Bien qu'un billet circulaire obligeât le couple à demeurer absent
trois semaines, dix jours après la noce, il revint s'abattre dans
la maison Péloueyre. Le bourg fut en rumeur et les Cazenave, sans
attendre le jeudi, accoururent et scrutèrent le visage de Noémi.
Mais la jeune femme ne livra rien de son cœur. Les d'Artiailh et le
curé arrêtèrent d'ailleurs les commérages: les tourtereaux avaient
préféré--disaient-ils--le calme du foyer au tumulte des hôtels et des
gares. A la sortie de la grand'messe, Noémi, très parée, serra les
mains, en souriant: elle riait, elle était donc heureuse. Son assiduité
à la messe quotidienne pourtant ne laissa pas d'étonner. Des dames
notèrent que ses mains, bien après la communion, ne s'écartaient pas
d'une figure amincie et dolente. On inféra de cette mine abattue que
Noémi était grosse. Tante Félicité parut un jour pour mesurer d'un œil
furtif la ceinture de la jeune femme. Mais un secret colloque avec
Cadette,--vieille augure qui présidait aux lessives,--la rassura.
Dès lors elle crut politique de se tenir à l'écart, ne voulant,
disait-elle, feindre d'approuver par sa présence une union monstrueuse,
manigancée par les prêtres. Elle ménageait sa rentrée aux premiers
éclats d'un inévitable drame.
Cependant M. Jérôme s'étonnait que sa bru le soignât avec la passion
d'une Sœur de Saint-Vincent-de-Paul. A l'heure prescrite, elle portait
chaque remède, ordonnait le repas selon un rigoureux régime et, avec
une douce autorité, imposait à tous le silence durant la sieste.
Comme autrefois, Jean Péloueyre s'évadait de la maison partenelle,
longeait les murs des ruelles détournées. A l'affût derrière un pin,
en lisière d'un champ de millade, il guettait les pies. Il eût voulu
retenir chaque minute et que le soir ne vînt jamais. Mais déjà plus
vite naissait l'ombre. Les pins, en proie aux vents d'équinoxe,
reprenaient en sourdine la plainte que leur enseigne l'Atlantique dans
les sables de Mimizan et de Biscarosse. De l'épaisseur des fougères,
s'élevèrent les cabanes de brande où les Landais, en octobre, chassent
les palombes. L'odeur du pain de seigle parfumait le crépuscule autour
des métairies. Au soleil couchant, Jean Péloueyre tirait les dernières
alouettes. A mesure qu'il se rapprochait du bourg son pas devenait
plus lent. Un peu de temps encore! encore un peu de temps, avant que
Noémi souffre de le sentir dans la maison! Il traversait le vestibule
à pas de loup; elle le guettait, la lampe haute et venait à lui avec
un sourire d'accueil, lui tendait son front, soupesait la carnassière,
faisait enfin les gestes de l'épouse, heureuse parce que le bien-aimé
est revenu. Mais elle ne soutenait son rôle que quelques minutes et
pas une seconde ne put se flatter de faire illusion. Pendant le repas,
M. Jérôme les délivrait du silence: depuis qu'une jeune garde-malade
s'inquiétait de lui, il ne se lassait de décrire ses sensations. Comme
elle se chargeait de recevoir les métayers, Noémi devait l'entretenir
du domaine. M. Jérôme admirait que cette petite fille fût la seule dans
la maison à savoir vérifier les comptes du régisseur, et surveiller la
vente des poteaux de mines. Il lui attribuait aussi le mérite des deux
kilos qu'il avait gagnés depuis le mariage de son fils.
Le repas achevé et M. Jérôme sommeillant, les pieds aux chenêts, les
deux époux, sans recours possible, se trouvaient face à face. Jean
Péloueyre s'asseyait loin de la lampe, respirait à peine, s'effaçait
dans l'ombre. Mais rien ne pouvait empêcher qu'il fût là et que
Cadette à dix heures apportât les bougeoirs. O dure montée vers les
chambres! Le pluvieux automne chuchotait sur les tuiles. Un contrevent
claquait; le cahotement d'une charrette s'éloignait. A genoux contre
le lit redoutable, Noémi détachait à mi-voix les mots de sa prière:
«_Prosternée devant Vous, ô mon Dieu, je Vous rends grâce de ce
que Vous m'avez donné un cœur capable de Vous connaître et de Vous
aimer..._» Jean Péloueyre, dans les ténèbres, devinait la rétraction
du corps adoré et s'en éloignait le plus possible. Quelquefois, Noémi
avançant une main vers ce visage moins odieux puisqu'elle ne le voyait
plus, y sentait de chaudes larmes. Alors, pleine de remords et de
pitié, comme dans l'amphithéâtre une vierge chrétienne d'un seul élan
se jetait vers la bête, les yeux fermés, les lèvres serrées, elle
étreignait ce malheureux.