VI

Bien qu'un billet circulaire obligeât le couple à demeurer absent

trois semaines, dix jours après la noce, il revint s'abattre dans

la maison Péloueyre. Le bourg fut en rumeur et les Cazenave, sans

attendre le jeudi, accoururent et scrutèrent le visage de Noémi.

Mais la jeune femme ne livra rien de son cœur. Les d'Artiailh et le

curé arrêtèrent d'ailleurs les commérages: les tourtereaux avaient

préféré--disaient-ils--le calme du foyer au tumulte des hôtels et des

gares. A la sortie de la grand'messe, Noémi, très parée, serra les

mains, en souriant: elle riait, elle était donc heureuse. Son assiduité

à la messe quotidienne pourtant ne laissa pas d'étonner. Des dames

notèrent que ses mains, bien après la communion, ne s'écartaient pas

d'une figure amincie et dolente. On inféra de cette mine abattue que

Noémi était grosse. Tante Félicité parut un jour pour mesurer d'un œil

furtif la ceinture de la jeune femme. Mais un secret colloque avec

Cadette,--vieille augure qui présidait aux lessives,--la rassura.

Dès lors elle crut politique de se tenir à l'écart, ne voulant,

disait-elle, feindre d'approuver par sa présence une union monstrueuse,

manigancée par les prêtres. Elle ménageait sa rentrée aux premiers

éclats d'un inévitable drame.

Cependant M. Jérôme s'étonnait que sa bru le soignât avec la passion

d'une Sœur de Saint-Vincent-de-Paul. A l'heure prescrite, elle portait

chaque remède, ordonnait le repas selon un rigoureux régime et, avec

une douce autorité, imposait à tous le silence durant la sieste.

Comme autrefois, Jean Péloueyre s'évadait de la maison partenelle,

longeait les murs des ruelles détournées. A l'affût derrière un pin,

en lisière d'un champ de millade, il guettait les pies. Il eût voulu

retenir chaque minute et que le soir ne vînt jamais. Mais déjà plus

vite naissait l'ombre. Les pins, en proie aux vents d'équinoxe,

reprenaient en sourdine la plainte que leur enseigne l'Atlantique dans

les sables de Mimizan et de Biscarosse. De l'épaisseur des fougères,

s'élevèrent les cabanes de brande où les Landais, en octobre, chassent

les palombes. L'odeur du pain de seigle parfumait le crépuscule autour

des métairies. Au soleil couchant, Jean Péloueyre tirait les dernières

alouettes. A mesure qu'il se rapprochait du bourg son pas devenait

plus lent. Un peu de temps encore! encore un peu de temps, avant que

Noémi souffre de le sentir dans la maison! Il traversait le vestibule

à pas de loup; elle le guettait, la lampe haute et venait à lui avec

un sourire d'accueil, lui tendait son front, soupesait la carnassière,

faisait enfin les gestes de l'épouse, heureuse parce que le bien-aimé

est revenu. Mais elle ne soutenait son rôle que quelques minutes et

pas une seconde ne put se flatter de faire illusion. Pendant le repas,

M. Jérôme les délivrait du silence: depuis qu'une jeune garde-malade

s'inquiétait de lui, il ne se lassait de décrire ses sensations. Comme

elle se chargeait de recevoir les métayers, Noémi devait l'entretenir

du domaine. M. Jérôme admirait que cette petite fille fût la seule dans

la maison à savoir vérifier les comptes du régisseur, et surveiller la

vente des poteaux de mines. Il lui attribuait aussi le mérite des deux

kilos qu'il avait gagnés depuis le mariage de son fils.

Le repas achevé et M. Jérôme sommeillant, les pieds aux chenêts, les

deux époux, sans recours possible, se trouvaient face à face. Jean

Péloueyre s'asseyait loin de la lampe, respirait à peine, s'effaçait

dans l'ombre. Mais rien ne pouvait empêcher qu'il fût là et que

Cadette à dix heures apportât les bougeoirs. O dure montée vers les

chambres! Le pluvieux automne chuchotait sur les tuiles. Un contrevent

claquait; le cahotement d'une charrette s'éloignait. A genoux contre

le lit redoutable, Noémi détachait à mi-voix les mots de sa prière:

«_Prosternée devant Vous, ô mon Dieu, je Vous rends grâce de ce

que Vous m'avez donné un cœur capable de Vous connaître et de Vous

aimer..._» Jean Péloueyre, dans les ténèbres, devinait la rétraction

du corps adoré et s'en éloignait le plus possible. Quelquefois, Noémi

avançant une main vers ce visage moins odieux puisqu'elle ne le voyait

plus, y sentait de chaudes larmes. Alors, pleine de remords et de

pitié, comme dans l'amphithéâtre une vierge chrétienne d'un seul élan

se jetait vers la bête, les yeux fermés, les lèvres serrées, elle

étreignait ce malheureux.

Le baiser au lépreux · 第 18 / 28 题