La terre ne trembla pas; il n'y eut pas de signes dans le ciel et
l'aube de ce mardi de septembre éclaira doucement le monde. On dut
réveiller Jean Péloueyre qui avait dormi d'un sommeil profond. Les
dalles du vestibule et la pierre du seuil disparurent sous le buis, le
laurier et les feuilles de magnolia. Toutes les odeurs de la maison
cédèrent à celle de cette jonchée piétinée. Les demoiselles d'honneur
chuchotaient et, à cause de leurs robes, ne s'asseyaient pas. La salle
du _Cheval-Rouge_ s'orna de guirlandes en papier. Le repas arriverait
tout préparé de B... par le train de dix heures. Sur toutes les routes,
des victorias amenèrent des familles gantées de blanc. Le soleil se
jouait dans les hauts-de-forme hérissés des messieurs de qui les
paysans admiraient la «queue de morue».
M. Jérôme démasqua ses batteries: il resterait au lit. C'était sa
manière d'ignorer les obsèques et les noces de son entourage. En ces
conjonctures solennelles, il avalait un cachet de chloral et tirait ses
rideaux. On rappelait que durant l'agonie de sa femme, il se coucha au
plus haut étage de la maison et, le nez au mur, ne consentit à ouvrir
un œil que lorsqu'il fut assuré que la dernière pelletée de terre avait
recouvert le cercueil; que le train emportait le dernier invité. Le
jour du mariage de son fils, il ne voulut pas que Cadette rabattît les
volets lorsque Jean Péloueyre, vert et réduit à rien dans son habit,
lui demanda de le bénir.
Jour terrible! Toute la honte de Jean Péloueyre lui était revenue
d'un coup. Bien que le cortège défilât dans le vacarme des cloches,
sa fine oreille de chasseur ne perdit rien des apitoiements de la
foule. Il entendit un jeune homme murmurer: Quel dommage! Des jeunes
filles, grimpées sur les chaises, pouffaient. Entre l'autel incendié
et la foule en rumeur, il vacillait, accrochait ses mains au velours
du prie-Dieu. Il ne regardait pas, mais sentait frémir à ses côtés
le corps mystérieux d'une femme... Le curé lisait, lisait. Ah! si
son discours avait pu ne jamais finir! Mais le soleil, criblant de
confettis les vieilles dalles, déclinerait,--puis s'ouvrirait le règne
de la nuit révélatrice.
La chaleur avait gâté le repas; l'une des langoustes sentait fort.
La bombe glacée se mua en une crème jaune. Plutôt que de fuir, les
mouches se seraient laissées écraser sur les petits fours, et les
femmes fortes souffraient d'être harnachées: d'actives sudations
brûlèrent sans recours les corsages. Seule la table des enfants criait
de joie. Du fond de son abîme, Jean Péloueyre épiait les visages: que
chuchotait Fernand Cazenave à un oncle de Noémi? Comme un sourd-muet,
Jean devinait la phrase aux mouvements des lèvres: «Si l'on nous avait
écoutés, on aurait évité ce malheur, mais dans notre position, c'était
bien délicat d'intervenir...»
V
La chambre de cette maison de famille d'Arcachon était meublée de faux
bambou. Nulle étoffe ne dissimulait les ustensiles sous la toilette,
et des moustiques écrasés souillaient le papier de tenture. Par la
fenêtre ouverte, l'haleine du bassin sentait le poisson, le varech et
le sel. Le ronronnement d'un moteur s'éloignait vers les passes. Dans
les rideaux de cretonne, deux anges gardiens voilaient leurs faces
honteuses. Jean Péloueyre dut se battre longtemps, d'abord contre sa
propre glace, puis contre une morte. A l'aube un gémissement faible
marqua la fin d'une lutte qui avait duré six heures. Trempé de sueur,
Jean Péloueyre n'osait bouger,--plus hideux qu'un ver auprès de ce
cadavre enfin abandonné.
Elle était pareille à une martyre endormie. Les cheveux collés au
front, comme dans l'agonie, rendaient plus mince son visage d'enfant
battu. Les mains en croix contre sa gorge innocente, serraient le
scapulaire un peu déteint et les médailles bénites. Il aurait fallu
baiser ses pieds, saisir ce tendre corps, sans l'éveiller, courir, le
tenant ainsi, vers la haute mer, le livrer à la chaste écume.