Jean Péloueyre redoute que la conversation tombe: la peur du silence
incite le curé et Madame d'Artiailh à effleurer tous les sujets, à les
dissiper follement; ils ne trouveront bientôt plus rien à dire. Comme
dilatée hors du vase une fleur de magnolia, la robe de Noémi déborde
sa chaise. Ce parloir pauvre où Dieu est partout, sur tous les murs
et sur la cheminée, elle l'imprègne de son odeur de jeune fille, un
jour fauve de juillet--pareille à ces trop capiteuses fleurs qu'on ne
saurait prudemment laisser dans sa chambre, la nuit. Jean tourne non la
tête mais les yeux; il inspecte Noémi descendue de sa colonne et qui,
vue d'aussi près, lui apparaît telle que sous une loupe. Il cherche
avidement les défauts, les «pailles» de ce vivant et frémissant métal:
aux ailes du nez, des points noirs; à la naissance de la gorge, la peau
dut être brûlée par une trop vieille teinture d'iode. Un mot du curé la
fait rire brièvement mais assez pour que de la haie pure de ses dents,
Jean Péloueyre isole une canine un peu mate--douteuse. Son examen
empêche les larges et sombres yeux de se lever vers lui; peut-être
regarde-t-il Noémi afin de n'être pas regardé par elle. Dieu merci! le
curé sait parler seul et prêcher à bâtons rompus. En dépit de sa ronde
petitesse, rien en lui n'est jovial. Malgré la corpulence, l'austérité
intérieure transparaît. Peu compris des métairies, il est aimé du bourg
où, sous sa direction, plusieurs âmes avancent haut et loin dans la vie
spirituelle. Comme il arrive, ce doux possède la terre. Il n'est que
suavité, que componction, mais son vouloir flexible jamais ne rompt. Il
détourne du bal dominical les plus belles filles, et tient benoîtement
tête aux entreprises amoureuses des garçons; nul ne sait qu'il a retenu
la receveuse des postes à l'extrême bord de l'adultère. Or il a décidé
qu'il n'était pas bon que Jean Péloueyre demeurât seul; et il lui
importe surtout, à ce pasteur, que la maison Péloueyre ne devienne un
jour la maison Cazenave; que le loup ne se recèle pas dans la bergerie.
Jamais Jean n'avait remarqué comme les femmes respirent haut: en se
gonflant, la gorge de Noémi touchait presque son menton. Sans plus
essayer de feindre, le curé se leva, disant que ces chers enfants
voulaient peut-être échanger des confidences; et il invita Madame
d'Artiailh à admirer au jardin des promesses de Reines-Claude.
Il n'y a plus maintenant dans la pièce obscure, comme pour une
expérience d'entomologie, que ce petit mâle noir et apeuré devant la
femelle merveilleuse. Jean Péloueyre ne bouge plus, ne lève plus les
yeux: c'est inutile désormais; le voilà prisonnier des regards arrêtés
sur lui. La vierge mesure de l'œil cette larve qui est son destin. Le
beau jeune homme aux interchangeables visages, le compagnon du rêve
de toutes les jeunes filles,--celui qui offre à leurs insomnies sa
dure poitrine et la courroie serrée de deux bras,--il se dilue dans
le crépuscule de cette cure, il se fond jusqu'à n'être plus, au coin
le plus obscur du parloir, que ce grillon éperdu. Elle regarde son
destin, le sachant inéluctable: on ne refuse pas le fils Péloueyre. Les
parents de Noémi, s'ils vivent dans l'angoisse que le jeune homme se
dérobe, n'imaginent même pas qu'aucune objection vienne de leur fille;
elle n'y songe pas non plus. Depuis un quart d'heure, tout ce que doit
lui donner la vie est là, se rongeant les ongles, se tortillant sur
une chaise. Il se lève, il est encore plus petit levé qu'assis, et il
parle, balbutie une phrase qu'elle n'entend pas et qu'il répète: «Je
sais que je ne suis pas digne...» Elle proteste: «Oh! Monsieur!...»
Il s'abandonne à une crise folle d'humilité, reconnaît qu'on ne peut
l'aimer et ne demande que la permission d'aimer. Les mots lui viennent,
ses phrases s'organisent. Il a attendu jusqu'à vingt-trois ans pour
expliquer son cœur à une femme. Il gesticule comme s'il était seul pour
dépeindre sa belle âme, et en effet il est bien seul.
Noémi regardait la porte et ne s'étonnait pas; toujours elle avait
ouï dire de Jean Péloueyre: «C'est un type, il est un peu timbré.» Il
parlait, et la porte demeurait close; rien ne vivait dans ce presbytère
que ce bonhomme et ses gestes. Noémi se troubla; un désir de larmes
l'étouffait. Jean se tut enfin et elle eut peur comme dans une chambre
où l'on sait qu'une chauve-souris est entrée et se cache. Lorsque le
curé et Madame d'Artiailh revinrent, elle se jeta au cou de sa mère
sans imaginer que cette effusion pût être un acquiescement. Mais déjà
le curé frottait sa joue contre celle de Jean. Ces dames s'en allèrent
seules pour ne pas éveiller la curiosité des voisines. Entre les volets
rapprochés, Jean Péloueyre vit-il,--près de Madame d'Artiailh, aiguë et
grêle et qui filait l'arrière-train de côté, comme les chiens,--cette
robe de Noémi, cette robe un peu fripée qui ne s'épanouirait plus,
cette nuque fléchie, fleur moins vivante, fleur déjà coupée?
Ce garçon sauvage, accoutumé à se tapir loin du monde et de qui c'était
l'unique souci de n'être pas vu, demeura plusieurs jours ahuri et
stupide à cause de cette rumeur autour de lui. Le destin le tirait
de ses ténèbres; comme une formule de magie, les mots de Nietzsche
avaient renversé les murs de sa cellule; le cou dans les épaules et les
yeux clignotants, on eût dit d'un oiseau nocturne lâché dans le grand
jour. Les gens, à son entour, changeaient aussi: M. Jérôme négligeait
ses régimes, prenait sur le temps de sa sieste pour relancer le curé
jusqu'à la sacristie; les Cazenave ne parurent plus le jeudi, et ne
manifestèrent leur existence que par mille bruits infâmes touchant
le tempérament de Jean Péloueyre et certaines particularités qui le
rendaient, disait-on, impropre à l'état de mariage.
Du fond de son humilité, Jean Péloueyre admirait que les d'Artiailh
pussent être, à cause de lui, enviés. On répétait partout que certes,
Noémi méritait bien son bonheur. Cette très ancienne famille était
à la côte. Le laborieux M. d'Artiailh avait laissé des plumes dans
diverses entreprises et ne rougissait pas de tenir un emploi à la
mairie; ce n'était plus un secret qu'à Pâques, les d'Artiailh avaient
dû congédier leur bonne à tout faire. Jean Péloueyre se regardait dans
la glace et ne se trouvait plus si hideux. M. le curé allait partout
répétant que le fils Péloueyre, s'il manquait un peu d'apparence, était
un esprit des plus distingués. Le respectueux silence de Noémi, chaque
soir, tandis que sur un canapé du salon, Jean Péloueyre s'écoutait
parler, inclinait ce garçon à croire que, comme le disait M. le curé,
une jeune fille sérieuse prise surtout chez son fiancé les avantages
de l'esprit. Il s'abandonnait devant elle comme autrefois dans ses
soliloques, grimaçait, gesticulait, citait, sans les annoncer, des
vers,--et cette belle fille blottie au coin du canapé lui parut aussi
indulgente à ses discours que naguère les arbres sur la route vide. Il
alla loin dans les confidences, et jusqu'à l'entretenir de ce Nietzsche
qui peut-être l'obligerait à réviser les bases de sa vie morale; Noémi
essuyait ses mains moites avec un petit mouchoir en boule et regardait
la porte derrière laquelle ses parents chuchotaient sans que, Dieu
merci! elle pût saisir le sens de leurs paroles: les ragots touchant
son futur gendre troublaient le père d'Artiailh qui, roulé et volé à
tous les tournants de sa vie, ne doutait point que cet apparent retour
de fortune cachât un désastre. Mais, selon Madame d'Artiailh, on ne
connaissait d'autre fondement à ces calomnies que la malveillance
des Cazenave et l'éloignement des femmes où--soit religion, soit
timidité--s'était tenu Jean Péloueyre. Onze heures sonnaient dans le
clair de lune; Madame d'Artiailh ouvrait la porte, sans tousser ni
frapper, et désespérait de surprendre les jeunes gens dans une attitude
qui donnât à penser. Elle s'excusait de déranger «les tourtereaux»;
c'était l'heure, disait-elle, «du couvre-feu». Jean touchait de ses
lèvres les cheveux de Noémi, puis s'en allait en compagnie de son
ombre le long des maisons. Son pas vainqueur éveillait les chiens de
garde que la lune empêchait de se rendormir; ainsi, même la nuit, il
emplissait de bruit le village! L'étrange était qu'il n'éprouvait plus
rien de son émoi du temps qu'à la grand'messe Noémi fendait l'air de sa
robe repassée. Il secouait la tête, pour ne pas penser à cette nuit de
septembre où elle lui serait livrée. Cette nuit jamais n'arrivera: une
guerre éclatera, quelqu'un mourra; la terre tremblera...
Noémi d'Artiailh, en sa longue chemise, récitait sa prière devant les
étoiles. Ses pieds nus aimaient le froid carrelage; elle offrait sa
douce gorge à l'apitoiement de la nuit. Elle n'essuyait pas cette larme
qui roulait à portée de sa langue mais la buvait. Le frémissement du
tilleul et son odeur rejoignaient la voie lactée. Sur cette route du
ciel, ses rêves un peu fous ne vagabonderaient plus. Les grillons,
qui crépitaient au bord de leur trou, lui rappelaient son maître. Un
soir, étendue sur ses draps et toute livrée à la nuit chaude, elle
sanglota d'abord à petit bruit, puis gémit longuement et regarda avec
pitié son chaste corps intact, brûlant de vie mais d'une végétale
fraîcheur. Qu'en ferait le grillon? Elle savait qu'il aurait droit à
toute caresse, et à celle-là, mystérieuse et terrible, après quoi un
enfant naîtrait, un petit Péloueyre tout noir et chétif... Le grillon,
elle l'aurait toute sa vie et jusque dans ses draps. Comme elle
sanglotait, sa mère survint (ô camisole festonnée! maigre tresse!). La
petite inventa qu'elle avait horreur du mariage et souhaitait d'entrer
au Carmel. Madame d'Artiailh, sans protester, la prit dans ses bras
jusqu'à ce que se fussent espacés les sanglots. Puis elle l'assura
qu'en ces matières, il fallait s'en rapporter à son directeur; or, M.
le curé n'avait-il pas choisi lui-même pour elle la voie du mariage?
Petite âme ménagère, toute tendresse et piété, Noémi était bien
incapable de rien répondre. Elle ne lisait pas de romans; elle servait
chez ses parents, elle obéissait; on lui assurait qu'un homme n'a pas
besoin d'être beau; que le mariage produit l'amour comme un pêcher, une
pêche... Mais il eût suffi, pour la convaincre, de répéter l'axiome:
_On ne refuse pas le fils Péloueyre!_ On ne refuse pas le fils
Péloueyre; on ne refuse pas des métairies, des fermes, des troupeaux
de moutons, des pièces d'argenterie, le linge de dix générations bien
rangé dans des armoires larges, hautes et parfumées,--des alliances
avec ce qu'il y a de mieux dans la Lande. On ne refuse pas le fils
Péloueyre.